LES CADEAUX DE L'AMANT
Hier, il y a eu une petite réunion chez les de Sorget, et il paraît que je m'y suis montrée d'un «fin-de-siècle» scandaleux. Oui, vraiment, le mot a été dit par ce laideron de MmeBerthaud—une bourgeoise revêche et pudibonde égarée dans le monde, et qui doit aux grands services que son mari a rendus au parti royaliste, ainsi qu'à son énorme fortune, d'être admise, d'être tolérée parmi nous.
Rassemblées dans un coin—Mmede Sorget, MmeBerthaud, Yvonne, Rolande, la marquise d'Oboso, Mmeet MlleJohnson que l'on commence à recevoir un peu partout—tandisque ces messieurs étaient occupés par la cote de la Bourse ou des courses, nous nous querellions sur le point de savoir si une femme peut accepter des cadeaux ou de l'argent de son amant, et nous étions fort divisées d'opinions, quand j'ai pris la parole, soudain, au lieu d'écouter, selon mon habitude, et quand j'ai carrément tranché la question. Si ma sortie a quelque peu étonné mes amies, nulle ne s'en est indignée et cette bégueule de MmeBerthaud a, seule, maudit ma franchise.
—Vous êtes toutes ridicules dans vos avis, me suis-je écriée, soit que vous refusiez à une femme le droit de partager la richesse de l'homme qui l'aime et dont elle accepte la tendresse, soit que vous imposiez des atténuations hypocrites à ce droit. Il n'y a point de distinction à établir, en cette matière, et le problème qu'elle renferme doit se poser nettement. La solution m'en semble toute naturelle: une femme peut, sans déchoir dans sa pensée comme dans celle de son amant, recevoir des cadeaux de celui qu'elle aime et à qui, librement, elle appartient.—La femmemariée, tout au plus, serait susceptible d'inspirer quelques réserves à ce sujet. Il lui est moins facile de faire agréer, par son mari, les présents de l'amant que cet amant même. La morale mondaine veut, en effet, qu'un époux ne soit pas déshonoré parce qu'il permet à sa femme de chercher en dehors de lui, les joies qu'elle ne trouve pas en lui, mais elle condamne sévèrement celui qui se fait complaisant devant la générosité d'un... collaborateur. Un mari, selon la morale mondaine, peut, sans craindre le ridicule ou l'infamie, jouer à l'aveugle devant l'infidélité de sa compagne, pourvu qu'il veille à ce que cette infidélité soit gratuite. Donc, laissant la femme mariée à l'arbitraire, à l'illogisme qui la frappe, et ne nous inquiétant que de la femme libre—fille, veuve ou séparée—je dis que cette femme peut, hardiment, et sans encourir le blâme des gens à principes, accepter de son amant des présents—bijoux, chiffons, voitures, chevaux, maisonnette—ou de l'argent. La plus grave, la plus solennelle objection qui ait été faite à cette acceptation d'une récompense,en amour, est que la femme qui l'admet imite la courtisane, se place à son niveau social. Rien n'est plus faux. La courtisane vend ses faveurs à Pierre et à Paul, indifféremment, exerce un commerce, une industrie et ne demande à ses... clients que de payer régulièrement la marchandise qu'elle leur débite. La femme qui se donne sans conditions, qui ne met point de calcul dans son abandon, qui ne prévoit même pas que celui qu'elle fréquente pourra, un jour, la récompenser de son affection, autrement que par des baisers toujours aussi sincères que les premiers qu'elle a reçus, ne saurait décemment être comparée à la courtisane, et quand l'heure viendra où ses doigts joueront avec une riche parure choisie par l'amant, elle ne songera point que cette parure peut représenter le prix de sa tendresse, de sa passion, mais elle se dira, simplement, et mieux, qu'elle lui a été apportée pour la rendre belle davantage, pour la faire plus séduisante. Il lui pourra être malaisé, évidemment, de tenir le même raisonnement, lorsqu'il lui sera offertun gentil portefeuille rempli de non moins gentils billets bleus. Elle sera bien obligée, alors, de constater que ces billets sont mis à sa disposition pour augmenter non seulement son luxe public ou intime, mais aussi pour accroître son bien-être matériel. Eh bien, dans ce cas extrême—le plus délicat de la question qui nous occupe—je me demande encore en quoi la femme qui s'incline devant le don de son amant, ressemble à une courtisane?—L'amour est absolu, dans ses manifestations, de quelque nature qu'elles soient. Si l'on refuse, à une femme, la faculté honnête de recourir à la richesse de son amant, il n'y a pas de motifs pour qu'on ne lui refuse pas la liberté d'aimer et pour qu'on n'oppose pas à la passion qui l'entraîne vers un idéal étranger aux conventions de la vie ordinaire, la stricte observation de ces conventions. On s'en va répétant, sur tous les tons, que la femme qui prend une part de la fortune de son amant, est méprisable; mais je mets au défi le plus habile casuiste de nous dire pourquoi elle est, en cette occurrence,méprisable. Comment! Deux êtres mêlent leur existence, vivent l'un par l'autre, l'un pour l'autre, n'ont de joie vraie que lorsqu'ils se rencontrent, n'ont de peine réelle que lorsqu'ils se quittent, et si l'un d'eux dit à l'autre:—«Je suis à toi et tout ce qui est à moi t'appartient,»—d'amoureux qu'il était, il est, soudain, métamorphosé en marchand d'esclaves; et si la femme répond à ces paroles par un acquiescement reconnaissant, elle est, soudain, changée en prostituée!—Qui oserait soutenir la vraisemblance d'un tel jugement?—En amour, je le redis, il n'y a, moralement, ni d'en-deça, ni d'au-delà. En amour, tout tient dans une formule unique et exclusive: qui donne le baiser, donne tout ce qui rayonne autour du baiser; qui accepte le baiser, accepte, tacitement, tout ce qui peut provenir du baiser.
Comme je me taisais, affectant, après cette belle tirade, un petit air crâne de soldat qui aurait emporté, d'assaut, une redoute, ce laideron de MmeBerthaud m'a dit en se pinçant les lèvres:
—Vos théories, madame, réjouiraient bien des femmes et leur procureraient l'excuse qui leur est nécessaire. En vérité, vous ne pensez pas tout à fait ce que vous venez d'exprimer, car si vous le pensiez, on serait amené à vous demander si votre indulgence s'étend à l'homme qui partage la fortune de sa maîtresse. N'avez-vous pas déclaré, en effet, que l'amour est absolu dans ses manifestations. Renversez donc un peu les rôles et vous me direz ce que vaut votre discours.
En entendant ce persiflage, un peu de colère m'a agitée et j'ai répliqué—trop vivement peut-être—à MmeBerthaud:
—Votre observation est subtile, madame, et faite, je n'en doute pas, pour m'embarrasser. Je n'en suis pas gênée, pourtant, et j'ai le regret—si c'est un regret—de vous affirmer que je pense tout à fait ce que j'ai dit. Quant à renverser les rôles, entre amants, non; les gens mariés se chargent de cette besogne et vous ne blâmez pas, que je sache, les hommes qui, n'ayant pas le sou, épousent des femmes riches?—Votreindulgence vaut la mienne, il me semble.
MmeBerthaud m'a jeté un regard qui n'avait rien de bienveillant et Mmede Sorget qui présidait notre cercle, a conjuré l'orage qui s'amassait sur nos têtes, en m'entraînant à l'autre bout du salon. Elle m'a appris que M. Berthaud était pauvre comme Job au temps de ses épreuves, lorsqu'il a épousé son laideron.
Cette révélation explique la méchanceté et la vertu dudit laideron.
J'ai commis une gaffe, évidemment; mais, tout de même, je suis contente de moi.