LES COUPABLES
Pour qu'une femme consente à se doubler d'une compagne, dans l'intimité, comme je l'ai dit, il faut qu'elle soit ou très intelligente ou très perverse—qu'elle apporte dans la sensation qu'elle recherche ou une extrême compréhension de la vie amoureuse ou une très subtile curiosité.—Cette femme, on ne peut le nier, se trouve rarement et forme, dans la catégorie des sensationistes, une minorité.
Il est un genre de sensationiste dont la rencontre est plus fréquente, plus banale aujourd'hui. C'est la femme qui se laisse prendreau charme d'une amie, qui en est aimée et qui l'aime comme si elle était ou sa maîtresse ou son amant.
Un jour, en l'une des conférences exquises dont elle a le secret, la vieille marquise d'Oboso nous a expliqué la psychologie de cette femme et a couvert son péché d'une si gentille indulgence qu'elle ne nous a point semblé commettre une très grande faute. La psychologie de la Lesbienne—il faut bien appeler les choses et... les femmes par leurs noms—telle que nous l'a détaillée, un peu sommairement, mais aimablement, la marquise d'Oboso, est la même, à peu près, que celle de la femme dont il a été question dans la précédente méditation.
La femme est une amoureuse instinctive d'elle-même, de sa propre personne et en chérissant une amie, en acceptant ses caresses, elle s'adore simplement—à la manière du beau Narcisse—dans l'inconscience de l'intérêt passionnel qu'elle puise en sa seule individualité.
Il paraît que cette catégorie de femmes esttrès nombreuse, à Paris, et comme je m'étonnais, devant Yvonne, du goût spécial qui les inspire, qui les porte à s'éloigner de l'amant, la folle s'est mise à rire.
—Tu seras donc toujours une fillette naïve, s'est-elle écriée, ma petite Luce, et tu ne voudras donc jamais admettre que chacun ne pense pas comme toi?
—Je ne crois pas être très naïve, aujourd'hui, ai-je répliquée un peu piquée, et il ne m'est pas défendu de ne pas comprendre—dans le sens passionnel et philosophique des mots—certaines choses, certains faits.—On nous assure que la femme qui aime la femme pullule, actuellement autour de nous. Je ne nie pas son existence; mais je me permets de ne pas approuver son procédé.—Sais-tu bien que si, en dépit des galantes théories de Mmed'Oboso, en dépit de la galante bienveillance qu'elle professe pour tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'amour, on acceptait les doctrines de ces révoltées—car la femme qui aime la femme est une révoltée—c'en serait fait de nous autres, pauvres niaisesqui croyons encore à notrePaterd'amantes, à l'humanité telle que le bon Dieu l'a voulue; c'en serait fait aussi des beaux airs vainqueurs de nos amis.—Je ne veux pas que cela soit.—On nous dit qu'il s'est institué, à Paris, de véritables associations, de véritables clubs de femmes, en lesquels le regard d'un homme ne pénètre jamais. On nous dit que, dans ces lieux clandestins, dans ces sortes de loges maçonniques, se pratique un mode de tendresse particulière et que les initiées y prononcent le serment de renoncer à l'amour tel qu'on le conçoit habituellement, y prononcent des vœux pareils à ceux que les nonnes balbutient, au jour de leur prise de voile, y abdiquent leur sexe presque, et y jurent une haine à tout ce qui est de nature masculine.—Je ne perds point mon temps à récriminer contre les opinions de celles qu'un désir de mystère, qu'un réel sentiment de l'étrange, plutôt qu'une sincère conviction, amènent en ces lieux. Mais je prétends que ces femmes se trompent sur l'excellence de leur façon d'aimer, sur l'absolu même des sensations qu'elleséprouvent, dans le don et dans l'offre de leur particulière affection.—C'est une exaspération de féminité qui conduit les unes à se refuser à l'amant, pour rechercher la caresse d'une compagne; c'est une déviation des sens, c'est une masculinisation de tout l'être qui jettent les autres vers des plaisirs qui leur procurent l'oubli d'une passivité qui, entre les bras de l'homme, les laisse insatisfaites.—Les premières sont des exaltées trop éprises d'elles-mêmes, de leur grâce; les secondes sont des «incomplètes» condamnées à la recherche éternelle d'aspirations dont on retrouverait peut-être la cause dans un phénomène d'atavisme, dans une monstruosité ascendante.
—Tu parles, dit Yvonne, comme l'abbé de Mervil ou comme le docteur Lescot.
Sans répondre à cette interruption malicieuse, je continuai:
—Je suis de celles qui ne sont point exclusives, en amour, et qui acceptent volontiers qu'une femme aime dans la femme, la grâce, la séduction dont elle est faite. Je pourraisaimer une amie, dans une heure nerveuse, et éprouver quelque joie à m'en sentir aimée. Mais, dans l'expression même de ce sentiment, de cette impression, un peu subversifs, je resterais et tiendrais à rester femme, je ne renoncerais à aucune des émotions qui naissent de mon sexe, à aucune des sensations qu'il provoque.—La femme qui retranche de sa vie le contact de l'amant se place en dehors de l'amour, presque, et crée comme une troisième espèce en somme peu intéressante. Cette femme, en outre, lorsqu'elle n'obéit point, dans les manifestations de ses goûts, à cette attraction toute individuelle dont parle Mmed'Oboso—attraction inconsciente et partant étrangère à tout calcul passionnel; lorsqu'elle agit, au contraire, dans toute la réflexion d'un désir incompatible avec sa nature, dans toute la volonté brutale d'une caresse préméditée, est coupable—coupable plus que la femme qui s'adjoint une amie dans le partage du baiser.—Celle-ci, dans la bizarrerie, dans la criminelle perversité, si l'on veut, de sonplaisir, n'abandonne rien de sa propre essence et, si tout en aimant son reflet dans la personne de sa compagne, elle se laisse entraîner par la séduction originale d'un contact troublant et inhabituel, elle demeure ce qu'elle doit être—femme—et maîtresse de ses tendresses comme de celles de l'amant.—En matière de sensations, il n'est point d'abstractions. Or, la femme qui supprime de sa vie le contact, le souvenir de l'homme, crée une abstraction. Celle, au contraire, qui offre à une amie le partage de sa joie intime, qui se double de sa silhouette, élargit ses impressions, complète la volupté dont elle est friande.—Nous subissons l'influence d'une civilisation avancée et la volupté, comme toutes les choses, dans l'état de problème, de perfectibilité en lequel se trouve le monde, est hésitante, s'en va comme à la découverte de «motifs» plus en rapport avec les aspirations des cerveaux et des sens modernes que ne le serait évidemment l'amour goûté par une société primitive. La volupté se transforme, change d'aspect, modifie ses besoins, ses séductions,selon le temps en lequel elle se manifeste. Sous l'action réflexe des inventions qui nous effraient, qui nous stupéfient, parfois, dans la trépidation matérielle et intellectuelle d'une époque toute aux nouveautés, aux impatiences de vivre, la volupté ne saurait demeurer stationnaire et j'admets qu'elle sorte de l'immuabilité à laquelle veulent la contraindre les puritains. C'est pourquoi je ne m'élève que médiocrement contre les désirs inquiets des uns, contre les satisfactions extra... amoureuses des autres; c'est pourquoi je me contente de constatations que je me refuse à faire amères ou raisonneuses. Il me paraît, cependant, que la volupté est soumise à des lois naturelles—physiques et morales—qu'elle ne doit, qu'elle ne peut répudier sans qu'il résulte pour elle, de ce renoncement, comme une sorte de désorientation contraire à l'essence même des choses dont elle se réclame. Nul n'affirmera jamais que la vie d'un être ne soit pas une chose sacrée à laquelle on ne saurait attenter, que l'on ne saurait détruire, déguiser, sans commettre uncrime. Nul n'affirmera jamais que frapper d'impuissance sensuelle un enfant, dès sa naissance, un homme adulte, ne soit pas également un crime.—La volupté est assimilable à cette chose qui se nomme la vie, à cette autre chose qui se nomme le pouvoir de créer, chez l'homme, et quiconque porte atteinte aux affinités qui la composent, commet un crime. On peut accroître la sensation de la vie, on peut développer le pouvoir créateur de l'homme; on peut de même donner plus d'intensité passionnelle à la volupté, mais nul n'a le droit de l'amoindrir, de lui arracher l'un des éléments qui en assurent l'expression.—La femme qui fuit la présence de l'homme, mutile la volupté, accomplit une action blâmable, déforme l'esthétique du baiser.—C'est le cul-de-jatte de l'amour.
J'étais fort sérieuse, paraît-il, en débitant cette tirade; et Yvonne m'ayant complimentée sur mon éloquence, je me trouvai un peu ridicule.
Après tout, ai-je été si ridicule que cela?