LES DESSOUS

LES DESSOUS

Depuis que j'ai une «liaison»—c'est le mot honnêtement consacré—je sais et j'apprends une foule de choses dont je n'avais pas la moindre idée, au temps où j'étais une pauvre petite femme résignée et fidèle, et sur lesquelles je me sens prête à «conférencier» avec presque autant de science qu'Yvonne.

Chez Mmede Sorget, hier, par exemple, on discourait sur les dessous de la femme, et le prince de Palan qui se trouvait là, et dont l'opinion fait loi en matière d'élégance ou de galanterie, a prononcé une phrase que j'ai retenue:

—On reconnaît, presqu'à coup sûr, a-t-il dit, qu'une femme a un amant, à l'inspection de ses dessous.

Dans un geste machinal, nous avons toutes, en riant, ramené nos jupes sur nos pieds, afin que le prince, qui est très indiscret, ne devinât point nos secrets. Un examen des dessous des femmes qui étaient là eût été, en vérité, un spectacle bien amusant, bien suggestif. Que de romans seraient sortis, peut-être, de nos froufrous—telle une légion d'enfants de la robe de la mère Gigogne.

Je crois que le prince de Palan, qui a une grande expérience du monde, pense juste: la femme qui a un amant doit se reconnaître aisément aux dessous qu'elle porte. Mariée et fidèle, la femme n'a qu'un relatif souci de sa mise intime, de son luxe invisible. Comme un mari-amant est rare, elle n'a point à intéresser son époux par des raffinements qu'il n'apprécierait pas, qu'il ne lui demande même pas.

L'attitude de la femme change totalement dès qu'elle a commis le Péché. Tout l'incite,alors, à se parer, intimement, comme dans l'extériorité de sa personne. Préoccupée d'être agréable aux regards de celui qu'elle aime, elle a des attentions délicieuses pour lui rendre plus engageante la route du désir ou du baiser, et comme lui-même daigne discuter avec elle le charme de tel ou tel chiffon, elle se l'attache d'autant plus, qu'elle lui réserve plus de surprises, qu'elle lui offre plus de difficultés à fixer son choix. Il y aurait un corollaire à ajouter au théorème d'amour qu'a formulé le prince de Palan:—le plus ou le moins de durée d'une liaison dépend du plus ou du moins de diversité, du plus ou du moins de science que la femme apporte dans ses dessous.

Les dessous de la femme exercent—c'est un fait indéniable—une influence considérable sur l'homme. Ils le tiennent en haleine, le rendent gai alors qu'il va être morose, lui donnent de l'appétit alors qu'il déclare n'avoir aucune faim.

Les courtisanes ont compris, les premières, toute la puissance que peuvent renfermerquelques dentelles et quelques morceaux de fine batiste ou de soie bien placés. La femme du monde, réfractaire tout d'abord à l'emploi de ces artifices, a été longue à les adopter. Il faut dire qu'elle en sait, maintenant, toute l'importance.

On ne saurait, vraiment, établir de règle quant aux dessous de la femme.—Ils doivent s'harmoniser avec son genre de beauté ou d'élégance, et c'est affaire à chacune d'entre nous de décider sur ce qui lui va le mieux.

Le bas—l'antique bas—a subi, en ces derniers temps, de rudes attaques. Quelques mondaines, en effet, ont tenté de le remplacer par la chaussette. Mais cette innovation n'a été acceptée qu'imparfaitement. La chaussette est terrible à porter, soit qu'elle laisse la jambe nue, soit qu'elle s'applique sur un maillot couleur chair. La jambe nue exige l'absence du pantalon, le maillot est fort incommode. Le bas a bénéficié de ces deux observations, et la plupart d'entre nous l'ont conservé. Il est une loi absolue, par exemple, qui s'impose à toute femme, qu'il s'agisse du basou de la chaussette: sa couleur doit être noire et il y aurait disqualification d'élégance, pour une mondaine, à couvrir sa jambe de quelqu'autre nuance.

A propos de bas, on a voulu supprimer la jarretière et le rattacher soit au pantalon, soit au corset, afin d'éviter la marque rosée qu'imprime la jarretière au-dessus du genoux. Je n'ai point admis cette mode. Je suis, en cette question, une retardataire et rien, à mon sens, ne rivalisera avec la jarretière, non seulement pour la commodité qu'en dépit de légers inconvénients elle présente, mais surtout pour le charme qu'elle crée. La jarretière est un des plus jolis atours de la femme et je ne sache pas d'objet aussi gracieux qu'une jambe bien faite coupée par ce mignon bibelot; je ne saurais lui comparer qu'un bras orné d'un précieux bracelet. Et puis, tant d'histoires d'amour sont nées de la jarretière qu'il serait dommage de la répudier. Elle est presqu'un symbole. Elle évoque une promesse souvent, et souvent aussi, une réalité. La marquise d'Oboso, quoique vieille, mais fidèleà son origine, l'orne d'un minuscule poignard. Yvonne la ferme à l'aide d'une petite clef d'or. Je n'en suis encore qu'à la simple et traditionnelle agrafe.

Le pantalon et la chemise doivent être, rigoureusement, assortis—de même couleur et de même étoffe.

Quelques femmes de la colonie américaine, principalement, ont inventé de se débarrasser de la chemise et de porter le corset sur la chair ou, au lieu de corset, une ceinture en peau de daim très souple, lacée dans le dos, moulant la poitrine, assez semblable à celle qu'employaient les Romaines, au temps où il y avait des Romaines. En ce cas, une petite jupe, qui se raccroche au corset ou à la ceinture, tombe sur le pantalon et donne l'illusion de la chemise.

Cette mode—c'est une mode, paraît-il—n'a été que peu appréciée. Elle déshabille trop vite la femme et ne plaît, si l'on en croit les confidences, que médiocrement aux hommes. Il y a de la brutalité dans cette façon de s'alléger d'un vêtement si peu gênant et si pleinde grâces mystérieuses, si prenant dans sa souplesse, si amoureusement réservé dans ses volontaires révélations.

Voilà un cours de lingerie qui effraierait bien des ménagères, d'honnêtes ménagères!

Dans sa complication raffinée, il donne raison au prince de Palan. La femme qui le connaît et qui s'en inspire, dans l'arrangement intime de sa parure, a des motifs sérieux pour ne pas le dédaigner. Il donne raison au philosophe, aussi, qui pleure sur la mort de l'amour naïf et qui s'en va, vantant le goût simple du bon roi Henri qui détestait qu'une femme versât même, sur ses cheveux, la plus petite goutte de parfum.

Le naturel, en amour et en tout, n'est pas haïssable, certes. Cependant, je lui préfère l'arrangement des choses et je crois que si j'étais homme, je voudrais, à un gentil paysage, un cadre qui le mît, habilement, en relief.


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