LES JEUX DE L'AMOUR

LES JEUX DE L'AMOUR

Je ne sais quel ignorant, quel sot ou quel morose a dit, dans l'aigre satisfaction de calomnier l'amour—la femme, surtout, qui en reçoit directement l'empreinte—que toutes les femmes se ressemblent dans la possession, dans la recherche et dans l'expression du plaisir, dans la façon de le donner aussi.

Rien n'est moins exact que cette opinion. Celui qui l'a émise n'avait guère aimé et n'avait jamais été aimé, sans doute.—La pratique habituelle du baiser lui aurait inspiré un avis plus réfléchi en ce qui concerne la femme. N'eût-il même connu qu'une seulefemme, en sa vie, il eût tiré de sa liaison, une expérience assez complète des attitudes d'une amante, dans l'intimité, pour s'éviter la boutade ridicule et faussement misanthropique qui l'a rendu célèbre.

Cet homme m'apparaît comme un cuisinier qui n'aurait su accommoder un gibier que d'une seule manière et qui l'aurait servi, à ses maîtres, sans cesse entouré de la même sauce. Les maîtres s'en seraient fatigués et ils auraient eu raison.

Il eut une compagne, peut-être, une fois, en son existence; il l'aima méthodiquement, conventionnellement, sans le souci aimable de varier les témoignages secrets de sa tendresse et comme de la monotonie, de l'insuffisance de sa science, il résulta un ennui, une indifférence, une lassitude, chez celle qui partageait ses heures, il s'en prit à la malheureuse de la déception que lui apporta l'amour, alors qu'il aurait dû juger sainement et condamner la médiocrité de ses procédés.

Daphnis et Chloé qui étaient des primitifs, n'imaginaient-ils pas cent manières diversesde s'adorer, sans réussir à mettre une conclusion à leurs entretiens? Malgré leur naïveté, ils étaient des docteurs ès-sciences comparés au philosophe bilieux auquel je viens de faire allusion.

Contrairement à son appréciation, je crois qu'aucune femme ne se ressemble dans l'offre et dans la réception du baiser; je crois que c'est avec chacune, une étude nouvelle à tenter, une observation à noter, non seulement au point de vue intellectuel, mais aussi au point de vue physique.

Chaque femme a, en amour, son attitude préférée pour goûter la joie que lui communique l'homme. Et, par là, même, déjà, elle présente des marques particulières et non contestables qui la révêtent, dans l'intimité, d'une originalité toute personnelle.

Elle ne provoque pas, certes, quoique le souhaitant, le savoir de l'amant. Mais si cet amant n'est pas un niais, il sait deviner sa pensée inavouée et il s'efforce à la satisfaire.

La femme, en amour, veut être étonnée sans cesse, a l'horreur instinctive de la choseadmise, apprise et répétée. Elle exige un au-delà toujours nouveau, comme le viol reproduit à l'infini, de sa pudeur. C'est dans ce sentiment que lorsqu'elle paraît vouloir se dérober à l'initiation plus accentuée de la possession, elle ne doit pas être entendue, obéie, car elle est prête—l'amant peut en être certain—à accepter toutes les surprises.

Cette dissimulation, chez la femme, n'est pas ignorée des amants adroits et ils font devant elle ce que font les bons conteurs devant un auditoire attentif.—Ces derniers se gardent bien, malgré les sollicitations qu'on leur prodigue, de dire, en une causerie, toutes les histoires qui sont en leur mémoire, et ils s'arrangent de façon à pouvoir intéresser, chaque fois, par une anecdote neuve—même s'ils ont réédité l'anecdote de la veille.—Les amants adroits agissent ainsi: ils apportent des changements en leurs baisers; ils les font anecdotiques.

La femme est ce que la fait l'amant et celle qui a la chance d'appartenir à un sensationiste, agrée non seulement avec joie sesleçons, mais se révèle dans toute la puissance, dans toute la spontanéité des impressions qu'elle subit, comme une très personnelle amoureuse.

Yvonne me disait, récemment, que tout dans la femme, est bon pour l'amour, que tout, en elle, est fait pour la caresse, que tout ce qui est elle, physiquement, doit concourir à la recherche ainsi qu'à la réception du plaisir.

Cet absolutisme, dans la possession, cette généralisation de la sensibilité féminine, m'ont tout d'abord un peu effrayée. Je reconnais, maintenant, qu'Yvonne a parlé avec vérité et qu'il n'y a rien que de très délicieux, dans cet abandon entier de la femme à celui qui la désire.

La femme est toute intimité, et nulle partie, nul recoin de son intimité ne doivent être négligés par l'amant.

La femme que l'amant dédaigne, oublie de visiter en les plus mystérieuses retraites de son corps, n'est point, réellement, à celui qui la fréquente ordinairement, et elle le délaissera,sûrement, en une heure de curiosité trop nerveuse.

J'ai lu, quelque part, qu'un homme à qui on avait présenté sa femme, nue, mais la tête recouverte d'un épais voile, au milieu d'autres femmes pareillement dévêtues et masquées, ne l'avait pas reconnue.

Cet homme, évidemment, était un primitif, en amour, et la stabilité de son intimité conjugale devait être fort compromise.

Il aimait sa femme, peut-être; mais il l'aimait mal, puisqu'il ne l'aimait que dans la nuit de son alcôve et dans celle de ses sens, puisqu'il l'aimait avec simplicité.

L'amour—l'amour passionnel—veut la complication charmante de la caresse, veut la diversité dans l'acte qui le caractérise.

Qu'on ne vienne pas me dire qu'en parlant ainsi, j'émets une monstruosité.

L'amour sentimental, platonique, dont les puritains vantent les vertus, se contente-t-il de la même chanson, de la même élégie, du même son de voix?

Pourquoi refuserait-on, à l'amour physique,dans ses manifestations, la diversité de la sensation, alors que l'on accorde à son timide frère, l'amour platonique, la diversité des sentiments?

La chair, qui est visible, n'a pas moins de droits que l'âme qu'on ne voit pas, et si l'on trouve bon que l'une aime à écouter différents modes de concerts spirituels, on ne peut trouver mauvais que l'autre souhaite d'éprouver des émois qui ne se ressemblent pas.

L'abbé de Mervil serait ou paraîtrait scandalisé par cette théorie. Mais l'abbé de Mervil qui est terrible, dans son confessionnal, serait plus indulgent aux pénitentes s'il y avait une Cour, en France, encore, et s'il en était. Je la lui ferais connaître, alors, ma théorie. Et je suis convaincue qu'en humant une prise, il se donnerait le temps de la comprendre et de... l'approuver.


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