Chapter 10

Si on n’a pas sous la main ces ouvrages qu’il faut aller chercher dans de grandes bibliothèques, on se contentera de livres modernes plus aisés à trouver. LaDécouverte de l’Amérique, de Paul Gaffarel, dispensera de recourir aux innombrables biographies de Christophe Colomb, comme l’Histoire de la géographie et des découvertes géographiques, de Vivien de Saint-Martin, permet de ne pas s’épuiser à la recherche d’ouvrages très spéciaux et parfois très rares. Il y a aussi des « Choix de lectures géographiques » qui rendront ici les mêmes services que les analogues compilations d’histoire. En outre certains livres longtemps classiques, et encore aujourd’hui utiles, ont été traduits en français, comme l’Histoire de la conquête du Mexique et du Pérou, de Prescott (Flammarion). Pour les plus lointaines origines, est à citer l’Amérique préhistorique, de M. de Nadaillac. On aura plaisir et profit à feuilleter aussi le grand ouvrage richement illustré de M. Charnay :les Anciennes Villes du Nouveau Monde(Hachette).

Et si toutes les lectures vous ont communiqué le feu sacré de la géographie, ne vous en désolezpas. La géographie est une des sciences synthétiques qui sont le mieux capables de faire l’occupation et le bonheur d’une vie entière ; elle est plus vivante et plus réelle que l’histoire, plus ample et plus précise que la sociologie, plus variée et plus satisfaisante que la philosophie. L’étude de la terre et de ses habitants a de quoi rassasier tous les savants depuis les abstraits mathématiciens jusqu’aux minutieux paléographes, et tous les amateurs, depuis les artistes jusqu’aux touristes. Il n’est pas une préoccupation esthétique, politique, scientifique, philosophique qui ne puisse être ramenée à un point de ce sol où tous les êtres vivants puisent leur nourriture. Mais justement à cause de cela, le domaine de cette science est infini. Une simple description du globe demande une vingtaine de gros volumes. LaGéographie, d’Élisée Reclus, en a dix-neuf, et elle pourrait en avoir davantage. En regard des développements que l’auteur, entraîné par son sujet, a données aux trois dernières parties du monde, on trouve parcimonieux ceux qu’il avait accordés aux deux premières : un seul volume pour les trois grandes péninsules de l’Europe méditerranéenne, c’est, en vérité, bien peu. Je me contente d’ailleurs de signaler cet ouvrage qui, à son tour, facilitera les recherches voisines. Comme introduction à la science, laFace de la Terre, de Suess (Colin), séduira les plus revêches. Comme recueil de voyages,leTour du Mondesatisfera les plus difficiles. A ceux qui n’auraient pas le temps d’en achever la volumineuse collection, on peut indiquer lesAlbums géographiquesque des éditeurs scolaires comme Colin ont publiés. Pour les atlas, on sait que les Allemands nous avaient ravi notre supériorité cartographique d’autrefois, ceux de Stieler, de Kiepert, de bien d’autres sont d’admirables monuments. A chacun de dire si nos Vivien de Saint-Martin et nos Schrader soutiennent la comparaison.

Qu’on soit protestant ou catholique, il n’est pas permis d’ignorerLuther. Non, sans doute, qu’il faille avoir achevé ses « Œuvres complètes », lesquelles, dans certaines éditions, atteignent, paraît-il, 68 volumes, non compris les traités écrits en latin ; mais il serait excessif de ne pas avoir lu telle de ses œuvres, si suggestive, lesTischredenouPropos de tabledont Michelet a donné une traduction en 2 volumes sous le titreMémoires de Luther. Pour connaître les autres réformateurs allemands, comme Mélanchton ou Zwingle, il faudra recourir auCorpus reformatorum; mais ce sont là distractions bien austères. A nos yeux français, Calvin est plus intéressant. On se fera donc un devoir de lire l’Institution chrétiennequi, pour manquer de la verve géniale desPropos de table, n’en a pas moins sa très haute importance dans l’histoire de la Réforme, et de parcourir laCorrespondancedes réformateurs de langue française, d’Herminjard (8 volumes). Sur la plupart, Lefèvre d’Étaples, Castellion, Dolet, etc., il y a quelque étude spéciale, et presque toutes ces monographies sont écrites avec sympathie. Si on n’aime ni Luther ni Calvin, il faudra aller jusqu’à Audin, on sera servi à souhait.

Sur les prodromes de la grande crise religieuse, l’Esprit de Réforme avant Luther, de Félix Rocquain (Fontemoing), est à indiquer ; mais comme ouvrage d’ensemble sur la Réforme même, que citer qui puisse plaire à tout le monde ? Dans l’impossible, commençons par noter l’Histoire des variations. On a surnommé Bossuet le dernier Père de l’Église. Il est quelque chose de bien plus surprenant, c’est le premier des Pères de la Réforme. Sans lui, le protestantisme n’aurait pas trouvé sa voie. Avec Luther et Calvin, la Réforme était une simple copie du catholicisme, Bossuet lui ouvrit les yeux, et c’est depuis l’Histoire des Variationsque le protestantisme se fait gloire de son changement perpétuel, de son absence de dogmes, et de son libre examen critique. Même en faisant abstraction de ce point de vue, le livre reste à lire ; son mérite littéraire n’est pas contesté ; et pour le mérite historique, on pourra s’éclairer auprès de M. Rebelliau qui a écrit tout un volume surBossuet historien du protestantisme. Comme contre-partie, s’il en faut, prenez l’Histoire de la Réformation en Europe,de Merle d’Aubigné. Mais c’est surtout aux historiens allemands modernes qu’il faudra recourir : l’Histoire des Papes, de Pastor (traduite, Plon), lesHistoires allemandes(non traduites), de Ranke et de Bezold, sont ici livres fondamentaux. Plus encore peut-être le grand ouvrage de Janssen, l’Allemagne et la Réforme, dont la traduction (6 volumes) a paru chez Plon ; c’est là qu’il faut voir le degré de richesse et de civilisation auquel était arrivée l’Allemagne au commencement du seizième siècle. La France n’était pas plus brillante à la fin du dix-huitième siècle. Obscurs problèmes que ceux que soulèvent ces grandes crises de l’histoire ! La Révolution française et la Réforme allemande ont-elles été chacune un bien général pour le monde ? Peut-être différera-t-on éternellement d’avis là-dessus. Du moins ni l’une ni l’autre n’a été un bien particulier pour chaque pays ; notre crise à nous a été plus affreuse, mais peut-être celle de nos voisins plus prolongée a-t-elle, en fin de compte, été plus destructive. L’Allemagne a mis deux siècles à s’en relever.

Le chevalierBayardn’a rien écrit, il n’est pas besoin de le rappeler. SonHistoirepar le Loyal serviteur n’est là que pour représenter tout un lot de mémoires qu’on devra lire, si on veut se documenter sur le seizième siècle français, lesMémoires, de Fleuranges, lesCommentaires, de Montluc, lesDiscours, de François deLa Noue, lesMémoires, d’Agrippa d’Aubigné. Mais nous arrivons à des temps où il faut se défendre contre le flot des mémoires ; à partir du seizième siècle, à peu près tout le monde écrit ou dicte ; c’est bientôt que Montaigne va parler d’écrivaillerie et de siècle débordé. S’il fallait citer tout ce qui est digne de l’être, rien ne serait plus facile, avec les Bibliographies où les astérisques obligeantes aident au choix, et rien ne serait plus fastidieux. Que chacun aille à la découverte pour son propre compte. Si quelque figure lui semble plus particulièrement digne d’attention, et que de figures telles ! (parmi les rois : Henri VIII, Charles-Quint, Philippe II, Henri IV ; parmi les reines : Catherine de Médicis, Élisabeth ; parmi les papes : Paul III et Sixte Quint), il trouvera tous les documents nécessaires, si nombreuses ont déjà été les publications de pièces d’archives ; je ne fais que citer, pour la curiosité du fait, et pour la façon dont l’homme réel ressemble peu à l’idée qu’on s’en était faite, laCorrespondance de Philippe II avec ses filles, publiée par Gachard, et où le Démon du Midi apparaît sous les traits d’un bon père de famille d’allure assez bourgeoise (il avait d’ailleurs, comme Louis XIV, toutes les qualités d’un excellent chef de bureau).

Il faut également s’abstenir de citer quoi que ce soit en fait d’histoires modernes ; il y en a trop. Qu’on pense à la quantité de publicationsqu’il faudrait lire si l’on voulait seulement éclaircir un simple épisode comme celui de la Saint-Barthélemy ! Guet-apens des Ligueurs ou prise au piège des Huguenots qui s’introduisaient dans Paris pour recommencer le coup d’Amboise à la faveur des noces du roi de Navarre, les deux explications ont été données et le seront encore. Plutôt que de s’enfoncer dans l’amas effrayant des travaux d’érudition, peut-être aura-t-on plus de plaisir à connaître des œuvres de littérature, comme l’Étude sur Catherine de Médicis, de Balzac — un Balzac, même quand il se trompe, vaut qu’on l’écoute — ou lesÉtats de Blois, de Vitet, scènes qui rendent vivante l’histoire tragique du duc de Guise. Pourquoi la Ligue à ce moment ne proclama-t-elle pas la République, au lieu de prendre pour roi un cardinal de Bourbon, ce qui était avouer le droit du roi de Navarre ? La forme républicaine en eût été du coup étroitement unie à la cause catholique, et le cours des choses de France s’en trouverait aujourd’hui curieusement changé.

A défaut d’histoires politiques, diplomatiques et militaires dont on trouvera facilement les titres dans les Répertoires, j’indique quelques ouvrages qui me paraissent d’un intérêt non moindre. D’abord la grande publication in-folio de Palustre, laRenaissance en France, 3 volumes, ou si on ne l’a pas sous la main, les livres de la « Collection Quantin » consacrés à l’Architecture,au Meuble, à la Peinture et à la Sculpture de cette époque, et les monographies consacrées par les éditeurs Laurens ou autres aux grands artistes du seizième siècle français. Dans un autre ordre d’idéesla Satire en France au seizième siècle, de Ch. Lenient, déjà conseillée, et laDémocratie chez les prédicateurs de la Ligue, de Ch. Labitte. Encore l’Histoire de l’Hellénisme, d’Egger, et un livre de M. Dejob que je ne connais pas, mais que je note pour ma prochaine instruction :De l’influence du Concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques. On aura trouvé chez Lenient et Labitte beaucoup de fragments du temps ; à ceux qui préféreraient ce genre de pièces et en réclameraient d’autres, j’indique deux autres spécimens, lesDiscours de la nature des eaux et des fontaines, de Bernard Palissy (Delagrave), et l’étrangeDémonomanie, de Bodin, à propos de qui on pourra parcourir toute la littérature spéciale à la sorcellerie et se demander pourquoi cette folie qui, en somme, n’avait pas été très répandue au moyen âge, eut une telle recrudescence à partir du seizième siècle.

LesLettres et discours deCromwellpubliés (en anglais) par Carlyle sont mis ici à la fois à cause de leur importance propre, comparable à celle des « Propos de table », de Luther, et de leur valeur représentative. C’est toute la Réforme anglaise qui est en eux. Sur cette époqueaussi, il faut faire un choix ; à eux seuls les deux monuments de Froude et de Gardiner atteignent déjà 20 volumes ! J’ajoute que ces histoires ne sont pas traduites, et que, de même, ceux qui voudraient connaître quelques œuvres du temps devraient les lire en anglais ; dans ce cas, on pourrait choisir quelques passages de la Bible de Tyndale, lePilgrim’s progress, de Bunyan, ou en latin quelque pamphlet de Milton. LeVoyage à l’île d’Utopie, de Thomas Morus, se trouve aisément en français (Delagrave). Parmi les œuvres modernes, laCourte Histoire du peuple anglais, de Green, qui constitue un excellent guide, a été traduite aussi, ainsi que l’Interprétation économique de l’histoire d’Angleterre, de Thorold Rogers (Guillaumin). Quant à nos historiens à nous, ils n’ont pas assez écrit sur Henri VIII, et ils ont peut-être trop écrit sur Marie Stuart. Ce que dit de cette reine M. Filon dans la grandeHistoirede Lavisse et Rambaud, est à lire.

Sur la période suivante nous avons, par contre, un ouvrage classique et digne de l’être, l’Histoire de la Révolution d’Angleterre, de Guizot (7 volumes en tout, Perrin). Nous autres, Français, ne pouvons guère lire l’histoire de cette Révolution-là sans penser à la nôtre, bien qu’il n’y ait, en vérité, rien de commun entre elles, sauf ce point désastreux pour nous que ce fut uniquement la crainte du sort de Charles Ierqui paralysa toutevelléité de résistance chez Louis XVI. Un peu de la passivité du Bourbon chez le Stuart aurait tout calmé en Angleterre, comme un peu de la virilité du Stuart chez le Bourbon aurait tout arrêté en France. Cette période de l’histoire anglaise est si intéressante que peut-être voudra-t-on interroger d’autres témoins, pénétrer un peu à fond dans ces consciences de têtes rondes, ou dans ces altières cervelles de cavaliers. LesEssais, de Macaulay, seront utiles ici, mais plus encore les mémoires du temps ; quelques-uns ont été traduits dans la collection Guizot ; d’autres devront être lus en anglais, et parmi eux, ceux du colonel Hutchinson rédigés par sa femme, que Taine estimait d’une façon si particulière.

Il est bien regrettable qu’un éditeur n’ait pas extrait des 6 volumes d’Œuvresde Louis XIV la matière d’un livre maniable ; la figure du grand roi mérite attention ; rarement on a mieux vu ce qu’une conscience magnanime peut tirer d’un fonds en somme médiocre. Ce n’est pas à travers Saint-Simon qu’il faut juger Louis XIV, pas plus que Mme de Maintenon. Il y a des grandeurs morales auxquelles le génie littéraire reste parfois étrangement fermé. Raison de plus pour lire lesMémoires pour l’instruction du Dauphinde celui-là, comme on a lu lesLettresde celle-ci.

DesMémoireset des autres œuvres de Richelieu on devrait bien aussi tirer un volume de formatordinaire contenant leTestament politique, quelquesMaximes d’État, quelquesLettres, oufragments divers. Autour de ces deux livres on pourrait aisément rassembler tout un choix de mémoires de haut goût. Par exemple, pour la première moitié du siècle, l’amusant Journal d’Héroard sur l’enfance et la jeunesse de Louis XIII, les plus amusantes encoreHistoriettes, de Tallemant des Réaux, en attendant lesLettres, de Guy Patin, et lesŒuvres, de Saint-Évremond. Mais déjà nous remontions vers la régence de Marie de Médicis. Je n’ose pour cette époque, citer de « mémoires » proprement dits ; j’en ai lu bon nombre, presque tous m’ont paru peu intéressants ; s’il fallait en indiquer quelques-uns, je nommerais ceux du duc de Rohan et du maréchal de Bassompierre.

Par contre, pendant toute la seconde moitié du siècle, les chefs-d’œuvre foisonnent. D’abord les classiques et merveilleuxMémoiresdu cardinal de Retz, et les sémillantsMémoiresdu duc de Grammont (je ne crois pas que jamais Français aient écrit aussi bien en anglais qu’Hamilton ou Beckford en français). Au second plan, mais si j’entame l’énumération de tout ce qu’il y a d’intéressant, où m’arrêterai-je ? Revenons vite aux choses de tout premier ordre : et d’abord, sans conteste, lesLettres, de Mme de Sévigné ; qui oserait les ignorer ? Si on hésite devant les 14 volumes de l’édition des Grands écrivains, qu’on secontente d’un choix de lettres en un ou deux volumes ; il y en a d’innombrables. Ensuite lesMémoires sur les Grands jours d’Auvergne, de Fléchier. On connaît déjà Saint-Simon, et les si curieusesLettresde la Princesse palatine, mère du régent. Pour les diplomates, leJournalde Torcy ou laRelation sur la Cour de France en 1690, de Spanheim. Il faut se borner, car on finirait par citer tout, et peut-être le lecteur tient-il à se réserver quelques soirées pour les ouvrages modernes.

Parmi ceux-ci, lesquels nommer ? Pour le règne de Louis XIII, l’hésitation n’est pas possible ; leRichelieu et la monarchie absolue, de G. d’Avenel, et l’Histoire du cardinal de Richelieu, de G. Hanotaux, sont tout indiqués. Sur la Fronde, on lira avec intérêt les divers volumes de Victor Cousin sur les héroïnes de ce temps.Mme de Longueville,Mme de Chevreuse,Mme de Sablé,Mme de Hautefort. Pour les chasseurs de chevelures, l’histoire du grand siècle a perdu son plus vif attrait, depuis qu’on a percé l’énigme du Masque de Fer (il suffisait de lire son acte de décès, Marchioly étant presque Mattioli). Mais il en reste encore : leProcès de Fouquetd’abord sur quoi on a les deux volumes de Chéruel, ou l’Affaire des poisonsque Funk-Brentano a contée d’une façon si dramatique. Et il y a encore 16 volumes d’Archives de la Bastilleque M. Ravaisson a réservés aux lecteurs éprisde ce genre de littérature ! Préfère-t-on les émotions religieuses ? A défaut de Saint-Barthélemy, voici la Révocation de l’Édit de Nantes qui a suscité un amas non moindre de considérations imprimées (Pauvre Tolérance, comme on passerait, le cœur léger, devant ses autels, si Louis XIV avait accepté l’offre de nos protestants de se retirer en masse dans la Louisiane ! Toute l’Amérique du Nord, à cette heure, sauf les environs de Boston ou de New-York, parlerait français). Sur Louis XIV même les ouvrages ne manquent pas. Il n’est pas un des grands hommes du temps qui n’ait son excellente monographie. Et pas d’événement un tant soit peu considérable, guerres, négociations, traités, qui n’ait son histoire particulière. On trouvera toutes les indications voulues dans les bibliographies.

Enfin les œuvres du grandFrédéric(Histoire de mon temps,Mémoires,Correspondance) serviront de centre aux lectures qu’on fera sur le dix-huitième siècle. Comme mémoires politiques la matière est moins riche. Une fois cités leJournalde l’avocat Barbier, lesMémoiresde Bernis, ceux d’Argenson et laCorrespondancede Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau, on ne voit guère ce qu’on pourrait indiquer d’intéressant pour d’autres que pour les spécialistes de la grande histoire officielle. Comme œuvres modernes, peut-être serait-il prudent de se contenter des études limpides du duc de Broglie (leSecret du Roi, etc., 8 volumes, Calmann-Lévy).

Par contre, pour l’histoire privée, les documents précieux sont innombrables :Correspondance, de Grimm ;Chansonniers historiques;Mémoires secrets, de Bachaumont ;Correspondance, de Métra, et tous ces ouvrages ont 10, 20 30 volumes ; en moins gros, on a lesMémoires secrets, de Duclos, ceux de Mme du Hausset sur la Pompadour, de Soulavie sur Richelieu, de Tilly, Mathieu Marais, etc. C’est ce côté des mœurs qui est intéressant au dix-huitième siècle. On lira sans doute avec plaisir, bien que le style en soit un peu fatigant, laFemme au dix-huitième siècle, des Goncourt, ainsi que les autres livres qu’ils ont consacrés à la duchesse de Châteauroux, à Mme de Pompadour ou à la du Barry. Qu’on y ajoute les extraits colligés par M. Bonnefon, dans saSociété française des dix-sept et dix-huitième siècles(Colin) et les ouvrages de Franklin surla Vie privée d’autrefois(Plon). Sur notre expansion littéraire, leDix-huitième siècle à l’étranger, de Sayous, complètera les histoires générales déjà citées.

Pour la situation économique, les Voyages d’Arthur Young et du docteur Rigby se feront contrepoids ; les spécialistes trouveront dans Dareste et Levasseur, dans Fagniez et d’Avenel tous les renseignements complémentaires désirables. Je me contente d’indiquer, en sus de l’Ancien Régime, de Tocqueville et de celui de Tainedéjà cités, quelques livres permettant de se faire une idée de la France à la veille de la Révolution. Au point de vue dynamique, comme dirait Comte, l’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, de Rocquain, leDésordre des Finances, d’Ad. Vuitry, et laChute de l’ancien régime, de Chérest ; au point de vue statique l’État de la France en 1789, de Boiteau, laFrance industrielle en 1789, de Levasseur, laVille, leVillage, laVie rurale sous l’ancien régime(7 volumes en tout), d’Albert Babeau, l’Instruction primaire en France avant la Révolution, par l’abbé Allain, et lesAssemblées provinciales, de Léonce de Lavergne. Il ne faut pas moins hélas, de cette quinzaine de volumes pour se donner le droit d’avoir une opinion — et combien modeste encore ! — sur les mérites et les démérites de l’ancien régime.

Voilà pour les historiens et auteurs de mémoires. Mais ce n’est pas tout. Il reste, en ce stade, une quatrième catégorie, celle des philosophes.

On n’aura sans doute pas attendu à 39 ans pour en lire quelques-uns. Peut-être même en aura-t-on trop lu, car la race des philosophes est d’un génie attirant, aussi attirant, hélas, que décevant. Que de livres au titre plein de promesses qui ne contiennent que bavardages !Que de systèmes fiers de leur nouveauté qui ne sont que relavures ! Que de victoires définitives qui se muent bientôt en défaites ! La lutte du sensualisme et de l’idéalisme, c’est un peu comme le duel de la protection et du libre échange, chacun finit par avoir son tour. Il est bon, il est nécessaire de s’être fait sa doctrine philosophique d’aussi bonne heure que possible, et de refaire, tous les dix ans, ce que Renan appelait son examen de conscience. Celui qui ne s’est jamais préoccupé de l’océan de mystère que toute notre vie côtoie est un personnage bien simplet. Mais il ne serait pas bon de se concentrer dans cet examen, et d’engloutir tout souci du présent dans une insondable méditation de l’avenir. Pis encore serait-ce de s’hypnotiser dans l’examen des autres. En ces domaines fuligineux on tourne toujours dans le même cercle, et les grands génies n’arrivent pas à d’autres solutions que les humbles passants. Renan se dépite quelque part à l’idée que toute sa science philologique et historique ne l’a conduit qu’aux points où Gavroche est arrivé du premier saut. Mais Pascal et Bossuet n’auraient-ils pas pu se dépiter de même à la réflexion que toutes leurs angoisses et toutes leurs ferveurs ne les avaient amenés qu’au point où d’elle-même parvient une pauvre ignorante ? Triste ou consolant, les hardiesses de l’esprit ne vont pas bien plus loin que les excès des sens. On arrive vite au bout du rouleau danstoutes les directions. Surtout dans la science des philosophes, il y a beaucoup de vanité. Sur Dieu, sur l’âme, sur la vie future, ou on admet leoui, ou on admet lenon. Toutes les subtilités intermédiaires se résolvent en l’une des deux réponses. Lefieridivin, la catégorie de l’idéal, l’immortalité conditionnelle, autant de systèmes dont peut se satisfaire — un moment — l’intelligence, mais l’âme ne vit pas seulement de compréhension…

On n’apportera donc pas dans le royaume des philosophes les dispositions d’esprit qu’on aurait chez des savants ou des artistes, d’abord parce que la vérité physique n’est pas la même déesse que la vérité métaphysique, et puis parce qu’il y faut s’intéresser moins aux doctrines dont le triomphe est toujours fugace, qu’à leur succession évoluant dans le temps. C’est l’histoire de la philosophie qui importe plus encore que la philosophie elle-même, pourvu qu’on y voie non un catalogue de solutions mais une chaîne pensante de tendances. C’est pourquoi on commencera par lire un de ces manuels classiques où l’obligation louable de la brièveté jugule heureusement la manie du détail technique, et laisse parfois mieux voir que dans les vastes histoires la trame des grands courants de l’esprit humain. Une fois ces courants bien saisis — à l’aide, s’il le faut, d’une de ces histoires plus développées que je craignais un peu, et parmi celles-ci l’Histoire de la philosophie,d’Alfred Fouillée, me semble très prisable — on admirera, çà et là, et chacun à part, les plus grands philosophes anciens et modernes, nationaux ou étrangers, et l’ordre logique étant ici moins important qu’ailleurs, on pourra les grouper à sa fantaisie, prendre par exemple, pour notre période, sept grands philosophes des pays du nord : Érasme, Bacon, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Kant et Hegel.

Les Œuvres complètes d’Érasmede Rotterdam tiennent 10 volumes in-folio. Les simples « honnêtes gens » se contenteront de sonÉloge de la folie, que les gourmets liront en latin. A ne rien céler, l’humour d’Érasme semble un peu malingre, en regard de la verve de Rabelais ; mais il faut replacer chacun en son temps ; un demi-siècle, en une pareille époque, c’est beaucoup. LesColloquessont peut-être plus intéressants que leMoriæ Encomium, mais peu aisés à trouver ; l’édition Jouaust est hors de prix ; pour 0,30, il est vrai, on peut avoir unChoixdans la collection des « Petits Chefs-d’œuvre » de Flammarion. Comme ouvrage moderne sur le grand humaniste, M. Bélugou me signale l’Érasme précurseur et initiateur de l’esprit moderne, de Durand du Laur. La Bibliographie Monod indique tout un choix d’ouvrages, tant sur lui que sur les autres grands hommes du temps, Bodin, Budé, Dolet, Corneille Agrippa, etc.

DeFrançois Bacon, dont les « Œuvrescomplètes » sont bien plus volumineuses encore que celles d’Érasme, il suffira de prendre les 3 volumes d’Œuvres philosophiquestraduites par F. Bouiller (Hachette) ; mais si on le pouvait, comme il vaudrait mieux lire Bacon dans le texte, en anglais ou en latin ! C’est avant tout un grand écrivain, un très grand poète en prose ; en tant que savant ou que philosophe, il n’existe qu’à la façon de Gœthe ou de Victor Hugo, ce qui n’est pas dire qu’il n’existe pas, certes, mais ce qui explique l’irritation de certains, comme Joseph de Maistre qui, dans sonExamen de la philosophie de Fr. Bacon, a écrit le chef-d’œuvre peut-être du genre éreintement. Le livre est de ceux qu’on ne peut ignorer, si on tient à connaître Bacon, homme d’idées. Sur Bacon, homme public, et homme privé, il y a le classiqueEssai, de Macaulay.

Hobbesest loin d’être un aussi grand styliste, et on pourra le lire sans trop de regrets dans les traductions. Le latin dont il s’est servi a donné à telles de ses formules un cachet lapidaire qui a fait leur fortune :Homo homini lupusqui est d’ailleurs de Plaute,Pulchrum est quod promittit bonumqui n’est pas de Stendhal, ouStatus hominum naturalis bellum. L’indignation contre ses doctrines est un des exercices obligatoires de nos contemporains qui se piquent de philosophie politique ; mais les simples flâneurs qui regardent les « beaux monstres » àtravers les barreaux de leurs cages seront indulgents pour un cas aussi pur de fanatisme autoritaire. En dépit de son apothéose du Roi-Soleil, la France n’a rien produit de pareil, et d’ailleurs, même en pleine ferveur monarchique, nos théoriciens à nous n’ont jamais confondu absolutisme et arbitraire. Les théories duDe civeet duLéviathans’expliquent sans doute par les deux grandes révolutions qui les encadrent historiquement. Mais nous avons passé par les mêmes épreuves, et nous n’avons pas eu de Hobbes ; notre « réacteur », Bonald, semble à côté de lui un libéral.

Il faudra encore se résigner au latin si on veut connaîtreSpinozadans le texte (2 gros volumes, Alcan). Mais il existe aussi de bonnes traductions (5 volumes, Hachette). On a également en français les biographies de ses contemporains, notamment celle de Colerus. Sur la philosophie de Spinoza, les livres abondent ; mais en général, ils me semblent l’étudier trop scolastiquement, et en faisant trop abstraction de l’ambiance. Pour bien le comprendre, il faut le rattacher à son temps, et M. Fouillée, par exemple, note bien ses rapports avec Descartes et avec Hobbes, communauté de prémisses et divergence de conclusions ; il faut, de plus, le rattacher à sa race ; M. Maurice Muret, dans l’Esprit juif, a montré que le spinozisme avait toutes ses racines dans la Kabbale. Mais ceci soulèveun problème bien difficultueux ; serait-il exact que le panthéisme soit une conception orientale qui, pour nos cerveaux d’Occident, constitue une acquisition toujours un peu artificielle ? Si on l’admettait, il faudrait expliquer les triomphes du panthéisme hindou par les éléments anaryens de l’Inde, ou les réapparitions du panthéisme médiéval par d’intermittentes influences juives ou arabes. La facilité même de l’explication met un peu en doute contre elle. Notons toujours ce qu’il convient de lire de Spinoza. Avant tout sonEthica more geometrico demonstrata, ensuite sonTractatus theologico-politicus. On prendra goût facilement à ce latin solide et vigoureux ; de lui vient, en grande partie, l’attrait qu’exerce Spinoza ; ils sont si peu nombreux, hélas, les philosophes qui s’expriment de cette façon forte, sans confusion, ni diffusion.

PourLeibniz, au contraire, le français suffira à la rigueur, puisque c’est dans notre langue que furent dès l’abord écrits notamment laThéodicéeet lesNouveaux essais sur l’entendement humain. L’édition complète de Foucher de Careil, chez Didot, tiendra 20 volumes ; il y a, chez le même éditeur, un volume d’extraits comprenant aussi l’Essai, de Locke, à quoi répondirent lesEssais sur l’entendement humain. Mais peut-être demandera-t-on des guides pour pénétrer sans se perdre dans ces difficiles domaines.On pourra suivre sur Hobbes et les autres anglais le livre de Charles de Rémusat ; sur Spinoza, celui de Fr. Pollock ; sur Leibniz, les préfaces de Boutroux, et il serait facile de citer d’autres gloses ; chaque personne illustre a son cortège d’exégètes, et chez Alcan paraît une collection nouvelle de monographies. Les « histoires générales de la philosophie » donneront peut-être en outre l’idée de s’approcher plus spécialement de quelqu’un ; des figures comme celles de Locke ou de Hume, à l’étranger, de Gassendi ou de Condillac, chez nous, vaudraient la halte.

Kant, lui, exige cette halte. Quiconque se pique de philosophie doit l’avoir pratiqué à fond. Ses œuvres sont traduites et aisées à se procurer, et le nombre de ses commentateurs est tel qu’il serait plutôt décourageant. Le plus récent est, je crois, M. Ruyssen. On comprendra d’ailleurs vite l’importance particulière de Kant, due non seulement à son génie philosophique et à la profondeur de son action sur les esprits, mais à ses points de contact avec toutes nos tendances intimes, la métaphysique comme la scientifique, la négative comme la positive. Il n’y a rien de plus pyrrhonien que laCritique de la raison pure, et rien de plus dogmatique que laCritique de la raison pratique. Tous les idéologues moralistes se prévalent de lui, et pourtant Comte affirme que nul métaphysicien n’est plus rapproché que Kant de sa doctrine. On peut donc allerà lui avec confiance : qu’on le suive définitivement ou non, on aura toujours fait à ses côtés un bon bout de chemin.

Hégel. Nul mieux que lui, pas même Spinoza, ne peut procurer cette ivresse panthéiste que le fumeur d’opium philosophique déclare supérieure à tout autre. Taine dit qu’il s’y plongea avec délices pendant trois années entières. Peut-être voudra-t-on à son tour éprouver les sensations qu’il y goûta. On a traduit assez de Hégel pour qu’il soit possible de se faire une idée de son système même quand on ignore l’allemand. Comme guide ici, qu’on prenne la brève et substantielle étude d’Edmond Schérer, elle vous réconcilie un peu avec ce pédagogue. Si l’on prenait goût à ces obscures profondeurs, et qu’on voulût aller jusqu’au fond de l’identité des contraires et de la substitution de l’immanent au transcendant, on se procurerait sans peine beaucoup d’autres gloses toutes, à divers degrés, utiles. Hégel est d’ailleurs un centre commode pour rayonner dans toute la philosophie allemande. On pourra étudier autour de lui, d’une part Fichte et même Schelling, d’autre part, Schopenhauer, dont je n’ai indiqué plus haut que les œuvres morales ou sociales, et Hartmann. L’Histoire de la philosophie européenne, d’Alfred Wéber, sera ici particulièrement utile (Fischbacher). J’indique aussi un livre tout à fait remarquable de Jules de Gaultier :De Kant à Nietzsche(Mercure) ; on le savourera avec délices au sortir de certains gros traités arides.

En fait de philosophes étrangers, je n’ai nommé que sept très grands penseurs. Chacun pourra de lui-même leur en annexer bien d’autres. Il y a des livres classiques comme laPsychologie anglaise contemporaineet laPsychologie allemande contemporaine, de Th. Ribot, qui faciliteront ce travail. Que si l’on voulait étudier non pas les philosophes mêmes, mais les problèmes qu’ils essaient de résoudre, on pourrait alors prendre pour guide l’Histoire de la philosophie (problèmes et écoles), de Janet et Séailles (Delagrave). Sur ces problèmes mêmes, je n’ose indiquer aucun livre, la moindre énumération tournerait si vite au catalogue !

Résumons les lectures de notre quatrième stade. Leur bigarrure n’aura rien à envier aux âges précédents :

39.Molièreet les comiques, Beaumarchais ; Auguste Comte, et Stuart Mill ;Machiavelet la Renaissance italienne ;Érasme.

40.Corneilleet les tragiques ;Cournot, Gobineau et Lapouge ;Corteset les conquistadors espagnols ; la Géographie de Reclus ;François Bacon.

41.Racineavec Marivaux ;Tocquevilleet les livres sur les États-Unis ;Luther; l’Histoire des variations ; Janssen ;Hobbes.

42.La Fontaineet les conteurs, Perrault ;Le Playet ses écoles, « Réforme sociale » et « Science sociale » ; le ChevalierBayardet les mémoires du seizième siècle ;Spinoza.

43.Boileauet ses victimes ;Taineet les psycho-physiologues ;Cromwellet les puritains ;Leibniz.

44.Ronsardet la Pléiade ;Renanet la science des religions ;Louis XIVet les mémoires du dix-septième siècle ;Kant.

45. LaChanson de Rolandet quelques chansons de geste, sirventes ou fabliaux ;Tardeet les sociologues contemporains ;Frédéric de Prusseet les mémoires du dix-huitième siècle ;Hégel.


Back to IndexNext