Chapter 4

LesContesd’Hoffmann, encore un de ces livres qui font partie du patrimoine littéraire universel ! On le prendra pour centre des excursions qu’on fera, l’année d’après, en Allemagne. Excursions moins nombreuses qu’en Angleterre, ce qui se trouvera bien, cette année-là étant, on le sait, envahie par Victor Hugo, mais pourtant intéressantes, même en laissant de côté les poètes qu’on retrouvera par la suite.

Pour se mettre en goût, on pourra commencer par lire des Allemands d’origine française, l’Ondine, de La Motte-Fouqué, ou l’Homme qui a perdu son ombre, de Chamisso. Ensuite viendront les 2 volumes deTitan, de Jean-Paul Richter, traduits par Philarète Chasles. Jean-Paul est le typede l’humoriste allemand ; bien qu’il ne soit pas toujours à notre goût, il faut en faire la connaissance. Après, lesContesdanois d’Andersen, lesContesdes frères Grimm, lesRécits villageois, d’Auerbach. Ces trois derniers recueils ainsi que laBlonde Lisbeth, fragment duMünchhausen, d’Immermann, un peu peut-être enfantins pour de grands jeunes hommes, mais si savoureux parfois ! Je sais des gens qui vont jusqu’à préférer Andersen à la Fontaine. Ajoutons encoreLichstenstein, de Hauff. Enfin quelques romans modernes,Doit et avoir, de Freytag, lesContes galiciens, de Sacher Masoch, laFemme en gris(Perrin) et l’Indestructible passé, de Sudermann (Lévy), l’Astronome, de Wildenbruch (Chamuel),Roméo et Juliette au village, de Keller (Borel),la Garde au Rhin, de Clara Viebig (Juven).

Autrefois on s’était épris du flamand Henri Conscience et on en a traduit plus de 60 volumes. Le meilleur ? « Devine si tu peux et choisis si tu l’oses ! » car je n’en connais pas un seul. Plutôt, si on veut apprécier la Flandre flamingante, lire lesAventures de Til Ulespiegel(Flammarion), de Charles de Coster ! Je n’ai cité que des œuvres mises en français, parce que la connaissance courante de l’allemand est rare chez nous. Au surplus, les œuvres traduites sont peu nombreuses. Pourquoi ? serait-ce parce que les romans allemands n’en valent pas vraiment la peine ? Si le lecteur veut en juger, il devra lire l’un d’eux dans letexte. Ce sera toujours cela de gagné pour la cause sacrée des langues étrangères.

Comme héraut des races latines, je proposeGabriel d’Annunzio, de préférence au classique Manzoni. On vibre davantage aux passions d’un homme de son temps. Quel de ses livres lire tout d’abord ? A mon sens lesVierges aux Rochers; c’est celui où son ardent et mélancolique génie se révèle le plus purement. Ensuite leTriomphe de la mortet l’Enfant de volupté. Beaucoup n’auront pas besoin qu’on leur vante le reste, ils le liront tout entier jusqu’à laVille morte, ce drame étrange dont le premier acte est si puissant. Les poésies ne sont pas traduites. Tant mieux, cela donnera peut-être à quelque fervent l’idée d’aller les lire dans le texte ; l’Intermezzo(étrange manie de cet écrivain si original d’avoir pris à d’autres presque tous ses titres) contient quelques pièces admirables, celle notamment qui ouvre le livre, et qui rappelle les beaux poèmes d’Henri de Régnier ou ceux d’Eugenio de Castro.

Manzoni, d’ailleurs, ne sera pas abandonné, parce qu’on aura lu d’Annunzio d’abord. LesFiancéssont un de ces livres que la mère ne manque pas de conseiller à sa fille. Qu’on le commence dans l’original ; la langue est limpide ; au bout de quinze jours, si on sait, et on les sait vite, les éléments de l’italien, on le lira comme du français. On peut faire la même expérience avec un autre livre non moins classique,Mes prisons, deSilvio Pellico ; après une seule semaine, on sera étonné de la facilité avec laquelle on lit l’original, et on aura la satisfaction de pouvoir alors apprécier d’Annunzio mieux encore qu’à travers la traduction pourtant excellente d’Hérelle. Ce fut une vraie joie qu’éprouvèrent ceux qui lurentle Vergini delle rocceà leur apparition, et un vrai chagrin aussi, celui qu’ils eurent à voir la traduction tronçonnée qui parut dans laRevue des Deux Mondes.

Pendant longtemps on a traduit peu d’auteurs italiens. Il est à peine croyable qu’un livre commeJacopo Ortis, de Foscolo, qui a eu tant de succès dans l’Italie d’il y a cent ans, soit si difficile à se procurer en français. De nos jours on semble moins négligent ; peut-être parce qu’autrefois tout Français lisait l’italien, alors que, depuis qu’on a mis les langues étrangères dans les programmes, personne ne les sait. Parmi les derniers romans traduits, je cite, un peu à l’aventure,Petit monde d’autrefois, d’Antonio Fogazzaro (Ollendorff), l’Automate, de Butti (Mercure), lePays de cocagne, de Matilda Serao (Ollendorff),Teresa, de Nééra (Hachette). Un manuel quelconque d’histoire de la littérature italienne contemporaine complétera ici les indications.

On n’a pas non plus traduit beaucoup de romans espagnols, mais quelques-uns parmi ceux qui l’ont été méritent d’être lus. (M. Gomez Carrillo assure même qu’il vaut mieux leslire dans la traduction que dans le texte : que Charles-Quint lui pardonne !) Avant tousTerres maudites(la Barraca), de Blasco Ibañez (Calmann-Lévy) etMiséricorde, de Perez Galdos. On pourra s’en tenir là si on ne veut avoir qu’une idée de ce domaine. Mais si on désire l’explorer un peu mieux, on y joindra leTricorne, de Alarcon,Une femme compromise, d’Eusebio Blasco,Sotileza, de Pereda,Pepita Jimenez, de Juan Valera,Marthe et Mariede Palacio Valdès. On a traduit aussi des romans du P. Coloma et de Mme Pardo Bazan.

Si l’on aime à collectionner les échantillons, on pourra se mettre de soi-même à la recherche d’un roman-type de chaque autre littérature. Il ne peut pas ne pas y avoir quelques œuvres à goût du cru chez les Portugais ou chez les Grecs, chez les Tchèques ou chez les Serbes, chez les Roumains ou chez les Turcs. Questionnez là-dessus Bikélas, Bachelin, William Ritter. Mais puisque nous sommes aux portes de l’Orient, il est une gigantesque sultane dont il faut avoir croqué quelques pralines, lesMille et une nuits. Le docteur Mardrus en poursuit la traduction complète et intégrale, ce qui n’est pas un pléonasme ; elle est d’un goût pimenté qui vous emporte la bouche au sortir de la dilution lénifiée du bon abbé Galland. Prenez un volume au hasard, et si Shéherazade vous agrée, poursuivez. Vous avez devant vous 20 tomes publiés ;l’Orient a des loisirs. L’Extrême-Orient aussi, le grand roman chinois, leRoman de la Chambre rouge, tient 24 volumes !

AvecEdgar Poenous revenons à la « langue des oiseaux ». Nous aurions pu le mettre à la suite de Walter Scott et de Dickens, mais un ordre absolument méthodique n’est pas de rigueur, et la place où nous le renvoyons le rapproche de Baudelaire, son traducteur. On passera sans effort des « Poèmes en prose » et des « Paradis artificiels » auxHistoires extraordinaireset auxNouvelles Histoires extraordinaires, qui contiennent quelques-unes des imaginations les plus fantastiques et les plus fortes de ce siècle. Les âmes simples tressailliront aux péripéties de « l’Assassinat de la rue Morgue » et du « Scarabée d’or » ; les esprits philosophiques méditeront les perspectives sans fin du « Colloque de Monos et de Una ». Trois autres volumes de Poe sont traduits (Calmann-Lévy) que les amateurs de frissons liront d’eux-mêmes sans qu’on les leur recommande ; jusque dans lesAventures d’Arthur Gordon Pym, luisent d’étranges épisodes, ainsi la rencontre du vaisseau pestiféré où, à l’arrière, un cadavre secoue la tête comme pour saluer au passage.

Un autre écrivain anglais est tout indiqué pour l’année de Baudelaire, Thomas de Quincey, dont on a traduit lesConfessions d’un Anglais mangeur d’opium(Mercure). Les curieux de ce genrede rêveries les compareront, s’ils veulent, à des études plus récentes, l’Opium, de Bonnetain, ouThulé-des-brumes, d’Adolphe Retté. Mais ce sont là sensations un peu toujours les mêmes. Il vaut mieux voir du nouveau, et la littérature anglaise de nos jours n’est pas en peine d’en fournir.

Voici l’Écossais Stevenson, qui alla mourir aux îles Sandwich, dont on a traduit leCas du docteur Jeckyll(Plon) etSuicide Club(Calmann-Lévy). Et voilà l’anglo-hindou Rudyard Kipling, l’auteur duLivre de la Jungle(Mercure), cette merveille. Les animaux portent bonheur à ceux qui les aiment ; chaque dernier venu a semblé, à son heure, épuiser la matière, et toujours le suivant la renouvelle.

Et voilà encore l’anticipateur Herbert Wells (Mercure) qui, pour marcher sur les traces de Jules Verne, n’en a pas moins son très spécial mérite. On ne peut pas lire laGuerre des Mondessans avoir le cauchemar plusieurs nuits de suite, ce qui donnera peut-être au lecteur le prurit de connaître aussi l’Ile du docteur Moreauet tout le reste. Jusque dans le recueil, un peu de bric et de broc, qui a pour titre lesPirates de la mer, il y a des nouvelles, « Dans l’Abîme » et « l’Étoile », dignes d’Edgar Poe ; d’autres, il est vrai, sont inférieures auVamirehde Rosny. S’il lit laMachine à explorer le temps, qu’il compare cette vue de l’humanité dans dix mille ans à celle que M. Tarde a donnée sous le titre :Fragment d’histoire future.Puisque je parle de l’Adam à venir, je m’en voudrais de ne pas citer l’Ève future, de Villiers de l’Isle Adam, qui, bien qu’issue d’une conception tout autre, se rattache à l’edgarpoeisme. Que conseiller encore avant de quitter les « novellists » ? LePortrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde (Savine), lesLettres d’amour d’une Anglaise, traduction Davray (Mercure), lesPortraits imaginaires, de Walter Pater, traduction Khnopff ou sonMarcus l’épicurien(Mercure), lesContes choisis, de Mark Twain, traduction Lautrec. Combien il y en aurait encore à citer ! Qu’on s’adresse à M. Arthur Symons…

C’est un nom lumineux qui éclaire l’année suivante,Tolstoï. Un siècle qui se ferme avec Tolstoï après s’être ouvert sur Gœthe, et qui d’ailleurs a produit Hugo et Balzac dans l’intervalle, ne donne pas une chétive idée de sa puissance. Le malheur, va-t-on peut-être objecter, c’est qu’il faut des mois et des années pour faire le tour d’un géant de la littérature, alors qu’un géant de l’art plastique est vu, compris et canonisé en quelques heures. On commence la publication des œuvres complètes de Tolstoï en français (P.-V. Stock) et le monument promet d’être de dimensions hautaines. Si un lecteur pusillanime était capable de prendre la fuite à la vue de cet amas de typographie, il faudrait le saisir au collet et ne pas le lâcher avant qu’il ait luMaître et Serviteur, une nouvelle d’une centaine depages à peine, qui ne dispense sans doute pas de lire tout le reste de son œuvre, mais qui donne bien la sensation du pur Tolstoï. Quant au lecteur moyen, celui qui veut bien connaître, mais sans excès de courbature, les grands écrivains, et qui, pour Tolstoï lui-même, nous accorderait un maximum d’une demi-douzaine de volumes, nous lui indiquerons quatre autres livres :La Guerre et la Paix, puissante épopée nationale, où l’âme russe se manifeste si intraitable de foi patriotique en dépit des effusions humanitaires de l’auteur, laSonate à Kreutzerqui illustre d’une façon si poignante les théories restrictives en matière d’amour, laPuissance des ténèbres, drame formidable, etAnna Karénine, chef-d’œuvre de psychologie amoureuse. Comme de plus, tout Tolstoï est dans sa foi religieuse, il sera bon enfin de lire lesÉvangiles(Perrin), exposé bref de la façon dont il entend Jésus et le christianisme. Quant aux brûlots de polémique morale ou politique, ils sont innombrables, et parfois très remarquables. — Malheureusement le temps se fait pauvre et le roman russe est riche ; d’autres grands écrivains nous font signe.

Dostoïewsky d’abord.Crime et Châtimentdomine de haut l’horizon non seulement de la littérature russe, mais même du roman européen. Si l’on ne doit lire qu’un ouvrage de Dostoïewsky, il faut commencer par lui, et si l’on en veut lire deux, il faut continuer par lesSouvenirs de lamaison des morts. On se procurera aisément les autres œuvres traduites, si on aime ce genre, d’une préoccupation morale plus intense encore que celle de Tolstoï qui, quand il compare son œuvre à celle de son aîné, qualifie son art à lui de « faux grand art » par rapport au « vrai grand art » de son rival.

Ensuite Gogol. Son grand roman, lesAmes mortes, mérite, lui aussi, le nom de chef-d’œuvre. On ne peut pas plus l’ignorer que « Crime et Châtiment » ou que « la Guerre et la Paix ». Gogol est encore l’auteur deTarass Boulbaoù vit toute l’Ukraine héroïque et turbulente, et duReviseur, comédie satirique de la bureaucratie russe.

Puis Tourgueneff dont la saveur nous semble moins originale et qui pourtant est estimé très haut par les Russes, peut-être, il est vrai, parce qu’ils lui trouvent un goût de chez nous. Il vivait beaucoup en France et ne nous aimait pas trop au fond. Quand on publia ses réflexions, après sa mort, il y eut des surprises chez ses anciens amis parisiens. Comme spécimen de son talent, on pourra lirePères et enfantsou lesMémoires d’un chasseur, traduits avec soin sous ses yeux.

Et ce n’est pas tout. Après Tourgueneff, il y aurait encore bien d’autres écrivains russes à connaître. On a eu raison de nous permettre de lire en français de Pissemsky,Mille âmes(Plon) ; d’Alexis Tolstoï, lePrince Serebriany(Ollendorff) ; de Maxime Gorki, l’Angoisse(Mercure) ; deRouslane, leJuif de Sofievka; et l’on peut ajouter à ces noms celui de Merejkowsky, l’auteur de laMort des Dieux(Calmann-Lévy).

Sans être aussi riche que la russe, la littérature polonaise mérite mieux qu’une mention. Le succès, un peu inattendu, un peu disproportionné deQuo vadisa mis sur le pinacle Henry Sienkiewicz, lequel était loin, au surplus, d’être un inconnu. SonBartek vainqueur, curieuse histoire d’un soldat de la Pologne prussienne amené au cœur de la France par la dernière guerre, avait été remarqué dès sa première publication, il y a une quinzaine d’années dans la « Revue des Deux Mondes ». On a traduit un peu à la hâte beaucoup de ses romans ; l’un d’eux, lesChevaliers de la Croix, trop mélodramatique à la fin, est chaud de patriotisme, et la chaleur c’est la vie pour les livres comme pour les hommes. Beau temps que celui des Jagellons, et où tout Polonais doit aimer à vivre en esprit, comme tout Espagnol au temps des Conquistadores, tout Italien au temps des Quattrocentisti.

Comme Tolstoï couvre son année,Ibsenobombre la sienne. En général les drames sont de lecture plus difficile que les romans ; il faut se mettre dans la tête les noms des personnages, deviner à demi-mot, suppléer aux jeux de scène, faire le travail qu’un bon conteur vous épargne. Qu’on s’efforce pourtant de lire ceux d’Ibsen, tous si possible, sinon presque tous. Fiords,glaciers, maëlstroms, le lecteur se fera vite au paysage. Les deux phares de cet océan de brumes sontBrandetPeer Gynt, l’idéal ibsénien dans tout son héroïsme, toute sa tension effrénée, et sa caricature, Sancho à côté de don Quichotte. Dans les autres drames d’Ibsen, ces deux tendances, ici séparées, se mélangent, et l’attirance étrange de l’œuvre s’en accroît. Qu’est au justeSolness le Constructeur? un fou ou un héros ? et le Hialmar duCanard Sauvage? Et le Rosmer deRosmersholm? Et que pense au juste Ibsen de la femme ? approuve-t-ilHedda Gabler? absout-il l’envoûtement de laDame de la mer? a-t-il ironie ou pitié pour laMaison de poupée? C’est ce côté énigmatique de son œuvre qui passionne. Ah ! que nous sommes loin du cliquetis de mots de Dumas fils, même de son froissement d’idées ! On comprend pourquoi je disais que chez le maître norvégien tout était à lire. Jusque dans lesPrétendants à la Couronneéclate une admirable transposition de la foi ibsénienne. Mais si parmi tant de chefs-d’œuvre il fallait, aprèsBrandetPeer Gynt, en citer un de préférence, je nommerais l’Ennemi du Peuple, où la grande âme ariste du maître se manifeste dans toute sa force véhémente et ironique (vous comparerez ici le Stockmann d’Ibsen au Zarathoustra de Nietzsche ou au Prospéro de Renan), et tout en m’éloignant, je vous jetterai encore un chef-d’œuvre, celui-ci moins connu des snobinettes,Empereur et Galiléen, l’histoire de Julien y servant de prétexte à l’évocation du plus grand conflit religieux qu’ait connu l’humanité.

Comme on pense bien, autour de la « terre nouvelle » d’Ibsen, on explorera tout l’archipel du nord. De Bjœrnson, frère tantôt ami, tantôt ennemi d’Ibsen, il suffira de connaître, mais il faudra connaître,Au-dessus des forces humaines, où palpite l’angoisse du pasteur Sang demandant, exigeant, obtenant un miracle, « à moins que… à moins que… » et tombant mort en emportant avec lui la réponse à son doute. De Strindberg, son voisin, car la terre suédoise, elle, ne peut pas se séparer de la norvégienne, on pourra lireAxel Borg(Mercure). Mais puisqu’on est en plein théâtre d’idées, pourquoi n’en profiterait-on pas pour lire quelques œuvres non Scandinaves, laTragédie de l’homme, du Hongrois Madach, l’Honneur, du Prussien Sudermann, ou mieux encore le théâtre du Silésien Gérard Hauptmann ? De celui-ci on a traduit plusieurs pièces ; qu’on lise d’abord lesTisserands, œuvre caractéristique, et si l’on veut ensuite l’Assomption de Hanneleet laCloche engloutie. Les drames sont plus courts que les romans ; tout cela, ce que j’ai indiqué d’une façon ferme, ne fait guère que 4 ou 5 volumes : deux pour Ibsen, un pour Bjœrnson et Strindberg, un pour Gérard Hauptmann. On aurait le temps de joindre comme spécimen du drame philosophique de chez nous l’Axel, de Villiers del’Isle Adam. Mais n’oublions pas que les Scandinaves ont écrit des romans aussi. On a traduit en françaisTine, d’Hermann Bang, lesFilles du Commandant, de Jonas Lie. De préférence j’indiquerai un livre d’une donnée étrange, laFaim, de Knut Hamsun. Cela ne fera qu’une demi-douzaine seulement de volumes si l’on s’en tient à l’indispensable.

Il est vrai qu’en ajoutant les demi-douzaines aux demi-douzaines nous serons arrivés, pour ce premier septain, à un chiffre respectable. La jeunesse a de bonnes dents, mais nous ne lui avons pas ménagé les occasions d’en jouer. Qu’on refasse rapidement le compte : 18, Walter Scott, de 7 à 30 volumes et de 6 à 12 volumes divers du dix-huitième siècle, Daniel de Foe, Swift, Sterne, Goldsmith, Fielding, Beckford, etc. ; 19, Dickens, Thackeray, George Eliot et les autres grands romanciers anglais du milieu du siècle, de 1 à 50 volumes ; 20, Hoffmann, ses œuvres complètes tiennent déjà 29 volumes ; on pourrait en ajouter autant pour les autres auteurs allemands ; 21, d’Annunzio, Manzoni, Fogazzaro et les autres auteurs, italiens ou espagnols, autant ; 22, Edgar Poe et les écrivains anglais tout à fait contemporains, facilement 15 à 20 volumes ; 23, Tolstoï à lui seul 43 volumes pour les œuvres complètes ; les autres, russes ou polonais, de 10 à ce qu’on voudra ; 24, Ibsen, unedouzaine de volumes ; les autres Scandinaves, une seconde douzaine. Ce n’est pas d’inanition que pâtira le consommateur.

Je n’ai guère cité que des ouvrages traduits en français, et à ce propos on ne saurait imaginer combien il est difficile de savoir quels romans étrangers sont dans ce cas ; un bon répertoire des traductions rendrait vraiment de grands services. Mais il faut bien espérer que le lecteur ne se sera pas promené pendant sept ans à travers les littératures étrangères sans céder à la tentation d’aborder tout seul quelque belle passante. Ne connaître un chef-d’œuvre littéraire qu’au moyen d’un interprète, c’est ne le connaître qu’à moitié, ou, pis, le méconnaître ; l’artiste peut encore juger d’un tableau par une gravure, d’une statue par une photographie, d’une symphonie par un morceau à quatre mains, mais le lecteur ignorera toujours le génie complet de Dante et de Shakespeare s’il ne les a pas écoutés dans leur langue. Et ce qui est dit de l’esthétique est exact de la science. De plus en plus on se rend compte qu’un érudit devra connaître non pas une, maistoutesles langues des pays qui sont à la tête du mouvement intellectuel, c’est-à-dire au moins quatre ou cinq langues autres que la sienne.

Il est vrai, notre système scolaire est merveilleusement organisé contre ceci. D’abord la règle est qu’au collège il ne faut apprendre qu’une langue.Et les programmes sont si surchargés qu’on ne peut même pas l’apprendre ; le temps, accaparé par mille mnémotechnies arides, manque. Enfin les professeurs de langues vivantes étant tenus d’être Français, donc ne parlant volontiers que français, enseignent leur langue comme ils feraient du grec, de sorte que le jeune homme sort de classe incapable à l’étranger de comprendre, de se faire comprendre et même de lire un journal. C’est juste le contraire de ce que voulait Comte, dont tant de gens se réclament ; il ne mettait dans les programmes d’éducation, jusqu’à quatorze ans, que des lettres et arts, par lettres entendant langues, et comme langues en exigeant deux anciennes et quatre modernes.

Eh bien, notre discipline permet de réparer le temps perdu au collège, et qui s’y soumettra saura, au bout de ses sept ans, tous les dialectes importants d’Europe. Le jeu en vaut la peine. Pour lire couramment une langue, il faut, l’expression l’indique, courir. Jamais on ne maîtrisera l’anglais en s’acharnant, phrase par phrase, sur du Shakespeare ; mais on apprendra en quelques mois même une langue d’Extrême-Orient en baragouinant tout le jour et en déchiffrant force prospectus. Deux ans d’anglais, deux ans d’allemand, un an d’italien et d’espagnol, un an de langues scandinaves, un an de russe, en sept ans notre jeune homme a le temps de savoir tout cela, non pas de façon à converser, s’il n’est passorti de son cabinet de travail, mais de façon à lire à livre ouvert un livre ordinaire, ce qui n’est pas à dédaigner. Marche à suivre : n’ouvrir une grammaire que pour voir les conjugaisons et quelques formes verbales usuelles, pronoms et prépositions surtout, et aussitôt après lire, attentivement et sans lexique, si possible ; deviner, et au fur et à mesure vérifier ; lire, avec une traduction d’abord, ensuite, sans ; pour plus de facilité, au début prendre des translations d’auteurs français ; Alexandre Dumas a été traduit à peu près dans toutes les langues : on lira lesTrois Mousquetairesen anglais etVingt ans aprèsen allemand, et leVicomte de Bragelonneen russe, et on s’étonnera de tout comprendre vite, à fond, et avec plaisir, dès la première semaine. Le mois suivant on s’attaquera à un journal, ou à une revue, on trouvera que c’est autre chose, mais point insurmontable chose. Et continuant, on finira par lire Meredith presque aussi facilement que Carlyle, comme on avait lu Carlyle presque aussi facilement que Macaulay, et Macaulay que « Dioumèss », et Dioumèss que Dumas, alors que, si du premier bond on s’était jeté surThe Egoist, on aurait perdu courage.

Je termine en disant un mot des « Anthologies » et des « Pages choisies ». En principe on ne comprend guère qu’on dessoude quelque chose d’un roman, d’un poème, ou d’un drame. Même s’il s’agit d’un recueil de poésies diverses,ou de contes et nouvelles, croit-on qu’on ne changera pas la physionomie des pièces qu’on séparera de leurs voisines moins brillantes peut-être, mais placées là à dessein par l’auteur ? On dit bien parfois qu’un fragment de statue décèle le chef-d’œuvre, mais c’est une opinion de bimbelotier. Ce qui sacre le chef-d’œuvre, c’est l’ensemble. Et ce ne sont pas les trouvailles de style qui font le beau livre, c’est la vie, la « suite enragée » de Saint-Simon ou la « suite réglée » de Bossuet. Sans cela Paul de Saint-Victor vaudrait Théophile Gautier et Jules Vallès balancerait Gustave Flaubert. Les « recueils de morceaux choisis » ne se comprennent, comme pis aller, que pour les poètes secondaires, dont on sauve ainsi de jolies piécettes. Ils sont encore admissibles, à la rigueur, pour de grands écrivains, dont l’œuvre est si vaste qu’on ne peut l’étudier à fond et si riche qu’on devrait pourtant la connaître en entier. Qui aurait lu de Victor Hugo les vingt ou trente ouvrages que j’indiquais, pourrait encore prendre un volume d’Extraits, et y découvrir d’exquis ou de vigoureux poèmes. Mais, sauf ces cas exceptionnels, il faut s’abstenir des «Selectæ». Une œuvre unique, même moins bonne, vaut mieux qu’une marmelade d’excellents morceaux.

Par contre, on pourra, si le jeu plaît, se faire son répertoire à soi-même ; car ce qui est vain chez autrui peut être très utile chez soi ; non pas en recopiant, comme les jeunes filles, sur unbeau cahier relié les poésies qu’on préfère, mais en griffonnant quelques lignes sur une fiche aussitôt qu’on aura lu un livre. Nulle précaution n’est meilleure. Quelque excellente que soit votre mémoire à vingt ans, il faut compter avec l’âge. Une fois la fiche prise, tout est sauvé. Ces notes, chacun les rédigera à son gré : le sujet résumé en quatre lignes, le nom des protagonistes, une phrase sur tel caractère, quelques citations marquées à la lecture d’un coup d’ongle et une brève appréciation d’ensemble, c’est tout ce qu’il faut. Un quart de page pour les ouvrages ordinaires, une page entière pour les livres de premier ordre. Beaucoup plus sans doute pour tous, si on veut, mais le mieux est l’ennemi du bien ; si pour chaque livre lu on s’impose le travail d’un article véritable, on s’expose à se lasser vite. Rien n’empêche d’ailleurs de joindre à ce jeu de fiches un répertoire d’idées, et ceci sera utile surtout pour les livres qu’on lira par la suite. L’habitude est de tous points louable de prendre sur une feuille volante tout ce qui vous frappe à la lecture d’un ouvrage ; le volume fermé, on reporte ses notes (et le tri se fait de lui-même) sur un registre à onglets alphabétiques, la disposition est à la fois commode et pratique, car l’immense majorité des notes prises viendra se ranger dans un nombre moins grand qu’on pense de catégories : Art. Langue. Progrès. Révolution. Science. Religion. Amour, etc. On aura tousles matériaux pour écrire sur ses vieux jours unDictionnaire philosophiqueà satisfaire l’ombre de Voltaire, et on aura, par inattendu surcroît, l’approbation de l’ombre de Joseph de Maistre qui affectionnait cette méthode de travail.

Récapitulons nos lectures de ce premier septain, en ne nommant que les têtes de ligne dans les trois colonnes : poètes français, romanciers français, romanciers étrangers :


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