En 1890 et 1891 l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieuxposa à ses collaborateurs la question suivante : « Comment composeriez-vous, en vingt volumes, la bibliothèque des chefs-d’œuvre de l’esprit humain ? » Il y eut une douzaine de réponses, toutes intéressantes, mais qu’on ne reproduira pas ici pour éviter des redites monotones. M. Jules Lemaître, dansle Temps, dressa deux listes : une, pour le public, d’auteurs consacrés ; l’autre, pour lui-même, de ses poètes ou romanciers préférés. Mais les listes de ce dernier genre varieraient à l’infini ; les premières sont en un sens mieux significatives. Soit imitation moutonnière, soit rencontre sincère de sympathies, dans ces listes-ci certains grands noms bénéficient d’un consentement à peu près unanime. Le lecteur les devine d’avance, ainsi que ceux qui s’échelonnent à leur suite ; une statistique numérique ne prouverait pas grand’chose. Je préfère indiquer quelques singularités.
Beaucoup de réponses font place, à côté des chefs-d’œuvre, à des livres utiles et denses commeUn million de faits. Certaines indiquent : une Histoire de France, une Astronomie populaire, une Géographie. Henry Fouquier trichait en comptant chaque fois pour un volume le DictionnaireLarousse, leDictionnaireLittré, leCosmos, d’Humboldt, laGéographie, de Reclus, l’Histoire, de Cantu, etc. Sa liste, d’ailleurs, où Darwin avoisinait lesTrois Mousquetaireset où les livres de science étaient plus nombreux que les livres de littérature, ne manquait pas de saveur. Un autre, de goûts analogues, met dans sa liste leDictionnaire des antiquités, de Rich, leDictionnaire des Origines, leMédecin, de Dupasquier, et lesCodes et lois usuelles, lecture assurément austère. Parmi les livres inattendus, je relève chez d’autres laBêtise humaine, de Noriac, l’Esprit des bêtes, de Toussenel,Hommes et Dieux, de Paul de Saint-Victor. Un amateur d’histoire réclame tout un lot de mémoires (Joinville, Commynes, La Rochefoucauld, Grammont, Levasseur de Tillière). Un voyageur énumère leBædekerde l’Italie centrale, lesPromenades dans Rome, de Stendhal, lesPromenades archéologiques, de Gaston Boissier ; le même cite lesPensées pour chaque jouréditées chez Fischbacher qui, peut-être bien en effet, seraient à se procurer. Un aimable compagnon préfère lesContes drôlatiques, de Balzac, leMoyen de parvenir, de Béroalde de Verville, Rabelais bien entendu, Casanova, et leDictionnaire érotique, de Delvau. Pour faire contre-pied, M. Bardoux, ancien ministre, range en bataille une phalange de puritains : Calvin, Agrippa d’Aubigné, Claude, Saurin, A. Vinet, Monod, et Edmond de Pressensé ; il n’exclut pas d’ailleurs les poètes, mais pour Shakespeare il exige un volume où ne se trouvent nila Tempête, niJules César, niTimon d’Athènes, je me demande pourquoi.
Il est curieux aussi de noter certaines absences.Gullivern’est venu à l’esprit de personne,Robinson Crusoéa failli être oublié. L’admirable Don Quichotte n’a qu’un ami, car on ne peut compter pour tel M. Jules Lemaître qui le met bien dans sa liste officielle, mais le passe dans sa liste intime. Aristophane, Dante, Gœthe ne sont nommés qu’une fois ; Calderon, Milton, Schiller ne sont pas nommés du tout. Personne n’a eu pitié d’une de nos vieilles chansons de geste. Personne n’a pensé à Saint-Simon, au Mémorial de Sainte-Hélène. Montesquieu a failli être passé sous silence, et Buffon l’a été.
A titre d’exemple, et de préférence à un assemblage trop classique comme la liste officielle de Jules Lemaître, je donne le choix de M. Paul Masson qu’on pourrait regarder comme le type de l’intermédiairiste : 1, Platon ; 2, Boccace ; 3, Rabelais ; 4, Shakespeare ; 5, Baudelaire ; 6, Moralistes français ; 7, Musset ; 8, Gœthe (éd. Baudry, tome II) ; 9,la Légende des siècles; 10, Montaigne ; 11,Parerga, de Schopenhauer ; 12,Dialogues philosophiques, de Renan ; 13,Reisebilder, de Heine ; 14,Mlle de Maupin, de Th. Gautier ; 15, Molière ; 16,Hommes et Dieux, de Paul de Saint-Victor ; 17,Pensées, de Jean-Paul Richter ; 18, Aristophane ; 19,la Tentation de Saint-Antoine, de Flaubert ; 20,I quattri poeti italiani, de Lefèvre (Dante, Arioste, Pétrarque, le Tasse).
Je termine par une réponse assez savoureuse. Un correspondant de l’Intermédiaireenvoya la liste des vingt livres qui lui avaient été le plus souvent demandés par des dames, de ces livres qui font qu’en les rapportant, la dame demande : « Cher monsieur, avez vous quelque chose du même genre ? » La voici : 1, Mérimée ; 2,Mlle de Maupin; 3,Sous les Tilleuls, d’Alphonse Karr ; 4,le Maître de Forges, de Georges Ohnet (n’oublions pas que nous sommes en 1891) ; 5,le Roman d’un jeune homme pauvre, de Feuillet ; 6,NanaetGerminal, de Zola ; 7,Indissolubilité et Divorce, du Père Didon ; 8, Casanova ; 9,Mlle de la SeiglièreetMadeleine, de Sandeau ; 10, leLion amoureux, de Soulié ; 11, l’Affaire Clémenceau, de Dumas fils ; 12,le Sopha, de Crébillon fils ; 13,les Contesetla Religieuse, de Diderot ; 14,Tartarin de Tarascon, de Daudet ; 15,les Causes célèbres; 16,le Vicomte de Launay, de Mme de Girardin ; 17, les deuxCardinal, de Ludovic Halévy ; 18,Un Parisien dans les Antilles, de Quatrelles ; 19,Mensonges, de Bourget ; 20, la collection dela Vie parisienne.