FIN DE LA DERNIÈRE PARTIE.
L'auteur a cru devoir ajouter à la fin de cet ouvrage quelques notes qui, croit-il, intéresseront le lecteur. S'il y a mêlé quelques souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour compléter le récit historique de la campagne.
AVANT LE DÉPART.
On venait de recevoir à Montréal la nouvelle que Riel avait de nouveau soulevé les métis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et l'excitation publique en vint à son comble le 28 mars, quand le 65ème reçut l'ordre de se tenir prêt à partir dans l'espace de 48 heures. La dépêche qui transmettait cet ordre avait été adressée au Col. Harwood, mais ce dernier étant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes réussit à pouvoir s'en emparer et en apprendre le contenu. Malgré l'heure avancée, une réunion des officiers du bataillon fut immédiatement convoquée et les mesures nécessaires pour exécuter l'ordre du ministre de la milice prises le jour même.
En dépit des vaines bravades des bataillons de nationalité différente qui se trouvaient à Montréal, le nombre des recrues augmentait de jour en jour et, le 1er avril, le bataillon était prêt à partir, avec un contingent de 325 hommes.
Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis à la salle du marché Bonsecours où les soldats faisaient l'exercice. Dès la première journée, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer à moi-même, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma tranquille demeure à penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest que je me figurais empestées de hordes ennemies. Chaque jour ce désir d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma route, d'abord la cruelle séparation qu'il faudrait faire subir à ma vieille mère qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carrière professionnelle peut-être brisée par un trop long séjour sur le terrain des hostilités, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables.
En dépit de tous ces obstacles et peut-être même à cause d'eux, mercredi, le 1er avril, comme on m'annonçait que le bataillon devait partir avant 24 heures, je pris mon parti tout à coup et, sans plus hésiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on m'enrôlât. On accueillit ma demande et à 10 heures a.m. j'étais enrôlé membre de la compagnie No. 1. Je me fis immédiatement donner une tunique et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir être soldat sans cela.
L'après-midi se passa à la salle du marché, chaque compagnie faisant l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche.
Enfin le soir arriva. L'émotion qui s'empara de moi en arrivant à la maison peut être mieux imaginée que décrite. Ma bonne mère qui avait tant souffert lors de notre première séparation, qu'allait-elle dire en apprenant que son fils venait de s'enrôler comme soldat?
Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon képi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tête. Enfin j'entrai et appris à ma mère la vérité.
Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le curé et à mes autres amis.
J'allai à confesse et vers les neuf heures revins à la maison. Ma mère sécha bientôt ses larmes, et l'on procéda aux préparatifs de mon départ. Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de ma chambre les sanglots de ma pauvre mère! Que de fois l'idée me vint de me lever et d'aller la consoler: mais aussitôt je pensais que mieux valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'était retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle.
Dès 6.30 heures, le lendemain, j'étais debout. Ma mère vint à l'église avec moi. Nous communiâmes tous les deux. Oh! comme j'aurais mêlé mes larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule était là qui nous regardait.
La messe terminée, ma mère et moi retournâmes & la maison. Le déjeuner ne fut pas bien gai. Ma mère ne mangea rien du tout et sa douleur me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-père paraissait plus ému qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je l'embrassai et ma mère ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me reconduire jusqu'à la gare.
Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut nécessaires et quand elle eut fini, nous marchâmes en silence. Sans doute, nos idées étaient les mêmes, tous deux nous souffrions de la même douleur et cependant chacun semblait préférer savourer sa peine en silence. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, puis le sifflet aigu du train qui approchait nous ramena à la cruelle réalité. Je me levai et allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant à l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva à Montréal vers 7.30 heures; à 8.15 heures j'étais au marché. L'avant-midi s'écoula lentement. Chaque compagnie allait une à une chercher sa tenue de campagne. On distribua des bas, des bottes, desknapsacks, havresacs, chaudières à manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le dîner au Richelieu. Après dîner, le trousseau de chacun fut complété, puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous acclama! on ne pensait plus à la famille que l'on quittait, aux amis de qui l'on s'éloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui nous appelait à sa défense tandis que ses enfants nous encourageaient par leurs cris et leurs acclamations.
Après la parade, on retourna aux casernes pour la dernière fois, puis l'on se dirigea vers la gare du G. P.E.
LE RETOUR A MONTRÉAL.
L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le récit du retour du 65ème à Montréal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux français de cette ville, le lendemain de l'arrivée du bataillon:
Grande journée que celle d'hier. Rarement, peut-être jamais encore, excepté lors de la visite du prince de Galles, Montréal n'a vu pareil enthousiasme. La ville était en ébullition, les affaires étant suspendues, lo port vide, les chars urbains arrêtés, les commis partis des magasins; les ouvriers avaient déserté l'atelier, les typographes ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux flottaient sur tous les édifices, les maisons étaient pavoisées, la joie partout, les poitrines se gonflaient et poussaient à chaque instant un formidable: VIVE LE 65ÈME! qui se répétait cent fois, mille fois, sur tout le parcours des braves volontaires.
Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu.
Le voyage, bien que long et pénible, a eu quelques bons moments. Sur la route, quand le train triomphal s'arrêtait, on voyait arriver des députations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin goûter au foyer de leur famille, un repos bien gagné.
A MATTAWA.
C'est ainsi qu'à Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont présenté l'adresse suivante:
Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du 65ème bataillon.
Messieurs,
A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez à vos amis de Sudbury de vous féliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endurées pendant cette campagne lointaine, à laquelle vous avez pris une si glorieuse part.
Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pensée, dans les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins impraticables, dans les périls incessants qui vous environnaient de tous côtés, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le plus grand intérêt.
Nous avons constaté avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger, vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrières des Indiens n'ont point fait fléchir votre courage un seul instant.
Nous désirerions beaucoup assister à, la grande démonstration que vos amis de Montréal préparent pour votre arrivée, ce sera simplement splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre à eux pour vous dire de tout notre coeur. Honneur! à vous tous, messieurs, du 65ème.
Le Canada est content de vous! il a le droit d'être fier de posséder de tels soldats pour le défendre en tous temps et à quelque place que ce soit!
Honneur! encore à vos chers camarades blessés! Ah! puissiez-vous vivre assez longtemps pour montrer à vos enfants et petits enfants les cicatrices des blessures que vous avez reçues au service de votre pays, et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique!
Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs. Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A. Lemieux.
Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les instants sont précieux. On doit arriver à Montréal à, heure fixe, la cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra!
A OTTAWA.
L'heure matinale de l'arrivée du 65ème—il était cinq heures et demie—a empêché une démonstration populaire; cependant, le maire, les échevins, les membres du parlement, des employés du gouvernement et nombre de militaires se sont rendus à la gare, où Son Honneur le maire McDougall a souhaité la bienvenue au 65ème en ces termes:
Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65ème Bataillon, soldats de l'année du Canada.
Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus cordiale et la plus chaleureuse à votre retour de la campagne du Nord-Ouest.
Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en général, ont vu avec admiration et orgueil la manière noble et l'élan avec lequel les volontaires du Canada ont répondu à l'appel de leur pays de prendre les armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand.
Les membres du 65ème bataillon ont droit de se féliciter qu'en temps de service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne une place honorable parmi les peuples qui ont compté sur eux-mêmes et leur héroïsme pour la défense de leurs droits.
Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour dans vos familles. J'espère que de sitôt vous ne serez pas appelés à marcher dans les sentiers de la guerre.
Ottawa, juillet 20, 1885.
MM. P. LETT,Greffier de la cité.
F. McDougall,Maire.
La musique du 65ème, qui est allée au devant du bataillon, est là et jette au vent ses joyeux accords.
Mais le morceau ne peut finir, on se reconnaît, on s'appelle, on se serre la main, on demande des nouvelles de là-bas. Les musiciens montent dans le train et on se prépare à continuer la route.
C'est la dernière grande étape; le sifflet de la locomotive se fait entendre.
Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamèrent encore nos braves jeunes gens.
Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mère, les soeurs, les frères, les amis qui les attendent.
A SAINT-MARTIN.
A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montréal, parmi lesquels nous avons remarqué M, Arthur Dansereau, l'honorable E. Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'échevin Mount et autres, montent dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du bataillon.
L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau présentent au colonel Ouimet un magnifique bouquet de rosés et de lys.
Le maire de Saint-Martin s'avance à son tour et lit cette adresse au colonel:
Présentée au 65ème bataillon à son passage à la Jonction de Saint-Martin, au retour de son expédition au Nord-Ouest.
Vaillant colonel et braves soldats,
Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons été fiers et joyeux de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus; soyez les bienvenus, parce que à l'aide de votre bravoure, de votre courage, et surtout de votre sagesse que vous avez déployé dans cette expédition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre nationalité continueront de se fortifier et de se développer comme par le passé. Vous nous avez convaincus que vous étiez les vaillants descendants de Salaberry, et des héros des Plaines d'Abraham et de Carillon.
Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous étiez là-bas exposés aux misères des camps et à des dangers imminents, nous étions dans l'anxiété et nous anticipions les événements tant nous avions à coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voilà revenus sains et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes précieuses à déplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que, là-bas, vous avez contribué à faire rentrer dans le devoir.
Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a concilié l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procédés que tout homme juste doit approuver. Nous avons admiré votre conduite quand vous avez établi à Edmonton une garde composée de Métis.
Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays des charges, tout aussi bien que tout étranger qui nous arrive de l'autre côté de l'océan. Peut-être que si ces procédés avaient été suivis plus tôt par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas aujourd'hui tant de désastres à déplorer.
Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile de notre nationalité. Ainsi recevez donc nos éloges les plus sincères, ils partent de coeurs vraiment généreux. Ce que nous, citoyens de Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez mérité beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous féliciter.
LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN.
On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne, à gauche le joli village du Sault; à droite les cloches de l'église Saint-Laurent, on reconnaît les maisons, les champs, etc.
La locomotive file toujours.
De temps à autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir à la main, nous envoie la bienvenue.
On passa Hochelaga, on est à Montréal, on approche du but. Les vivats, les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des groupes aux fenêtres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps, les groupes deviennent foule et nos braves soldats penchés aux fenêtres des wagons, étonnés, émus de ces manifestations se regardent et se demandent ce qui les attend encore.
En passant près du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent le train au passage, maintenant chaque éminence, chaque fenêtre est occupée.
La musique du 65ème entonne la marche triomphale composée spécialement pour cette occasion.
Au loin un murmure qui se change bientôt en grondement se fait entendre et quand enfin on dépasse le signal qui se trouve près du fleuve et que le train entre en gare, c'est une explosion, un éclat de tonnerre qui se fait entendre.
A MONTREAL
Il est dix heures précises.
Vingt mille voix jettent un cri formidable:
—Hourra! Hourra!
—Vive le 65ème!
Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succèdent pour se décupler encore.
Le train s'arrête, la foule serrée; comprimée, écrasée se rue en avant et escalade les chars.
Les mouchoirs s'agitent, toutes les têtes se découvrent.
—Salut aux braves!
Un détachement de trente hommes de police est impuissant à réprimer le mouvement.
De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir, les toucher, leur serrer la main.
Les braves colonels des bataillons de Montréal sont entraînés, poussés, bousculés.
"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'épaule, il faut avancer quand même.
Le maire Beaugrand, toutes décorations dehors, le collier au cou, essaie de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui serré de tous côtés et escorté des majors Hughes et Dugas, ne peut avancer ni reculer.
Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour parler quand le capitaine Des Rivières qui est arrivé lui aussi jusque là, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du major et leur étreint les mains à les briser.
Chaque officier qui descend est tiré par les bras, par les épaules, par les pans de son dolman.
"Bonjour, salut, comment ça va; bravo, hourra vive le 65ème!"
On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante, crie. C'est splendide!
Les poussées continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fenêtres.
Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus vigoureuses.
Pendant que le maire, les échevins, les colonels et les officiers viennent serrer la main à leurs collègues, on a fait un peu de place sur les quais de débarquement, les wagons se vident, voilà les soldats!
Bronzés, noirs, fatigués, déguenillés, la figure abîmée, les yeux rouges, les cheveux négligés, la barbe inculte, pantalons déchirés, tuniques en lambeaux, coiffés qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les chaussures rapiécées, gibernes cousues avec des ficelles................ .........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits mâles, durs, énergiques, vigoureux.
Voilà les soldats du 65ème après une campagne de, trois mois et demi, après avoir marché dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le sable, dans la poussière, sous la pluie, la neige et le soleil!
Voilà nos braves volontaires après avoir fait des marches forcées de trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journée!
Voilà nos amis après avoir souffert du froid, de la faim et de la chaleur.
Voilà nos Canadiens-Français après avoir vu le feu, tels qu'ils étaient avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de poussière.
Chapeau bas! Salut aux braves!
LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON.
Le capitaine DesRivières haussant la voix autant qu'il le peut pour se faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les lignes qui suivent:
Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M. R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R.
Messieurs,
Les soussigné, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir dans vos foyers, après une campagne rude et pénible, viennent vous souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en même temps leur admiration pour le courage, l'énergie et les qualités essentiellement militaires dont vous avez donné tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest.
Tous avez mérité la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans une large part & faire respecter la loi et à rétablir l'ordre troublé.
Mous n'ignorons pas que ce n'a été qu'au prix de grands sacrifices personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et pénibles, et même au pris de votre sang que vous avez assuré la tranquillité du pays.
Vous avez montré sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui distinguent de vieux soldats aguerris.
Vous êtes bien les descendants des héros de la Monongahéla, de Carillon et de Châteaugay!
Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succès remportés par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux.
Vous avez attaché un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis, vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons été au 65ème."
Vous avez fait honneur à votre race! vous êtes les bienvenus.
Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous avez si bien mérité. Salut, honneur, reconnaissance au 65ème.
Montréal, juillet, 1885.
(Signatures)
E. DesRivières, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Pépin, A. Renaud, P. J. Bédard, A. Bryer, L. N. Paré, A. Simard, E. Globensky, G. Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D. Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin, Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Béliveau, A. Sumbler, Adolphe Grenier, Napoléon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G. L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A. Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Roméo LaFontaine, J. Edouard LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napoléon Lefebvre, Aimé Grothé, Ernest Neveu, J. A. Dazé, Arthur Nay, Philippe LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois, Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagacé, Alexis Gauthier, Séraphin Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier, Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder, Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux, Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoléon Leclerc, Léon Gagnon, Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier, Frédéric Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labbé, George Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L. Précourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott, P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill, Israël Marion, Moïse Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N. Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Métivier, W. Maynard, Horace Normandin, E. Hébert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S. Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J. C. Dupuis Ï. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross, Napoléon Melançon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton.
Tous les vétérans du 65e, portant lehelmetblanc et le ruban à la boutonnière, sont rangés en bataille sur le quai, capitaines, lieutenants, sergents et caporaux à leur rang, comme au temps où ils portaient l'uniforme.
Ces vétérans avec leur teint frais et rosé et leurs joues pleines semblent des jeunes gens à côté des volontaires qui reviennent du Nord-Ouest.
Le colonel Ouimet répond brièvement et conseille aux vétérans de former un double bataillon, comme cela se fait à Toronto pour les Queen's Own.
"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualité de colonel du 65e. Les éloges que vous adressez à mes soldats sont mérités, et il suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du général Strange."
Ces paroles sont reçues par des hourras et des "vive le 65e!"
LE DÉFILÉ
Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les vétérans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escorté des officiers délégués de tous les autres régiments, et enfin le bataillon.
En haut de la rue des Casernes, attend la tête de la colonne qui se compose ainsi:
Une section d'artillerie, deux pièces de canon, trente hommes et quatre officiers, le 85ème bataillon, les officiers et sergents du Prince of Wales, un détachement du 6ème Fusiliers, un détachement des Royal Scotts, les vétérans du 65e, les membres fondateurs du bataillon, la musique de la Cité, les officiers de la brigade militaire et le bataillon.
Le passage était littéralement bloqué, l'enthousiasme ne se ralentissait pas et les bravos étaient ininterrompus: "Il y avait peut-être un plus grand déploiement de richesse à Paris, lors du retour des soldats de Crimée," nous disait un Français, "mais certainement que la réception n'était pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand."
Lemay et Lafrenière, les deux blessés, avaient pris place dans une superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont été l'objet d'une ovation. Les dames leur lancèrent tellement de bouquets, que la voiture en étaient remplie.
L'aumônier du bataillon, l'excellent Père Prévost, toujours fidèle au poste, accompagnait les bons enfants.
Ce digne prêtre pleurait de joie en voyant l'accueil fait à ses jeunes amis et en remerciait Dieu tout bas.
L'entrée triomphale dans la cité de Montréal commença et on parcourut la rue Notre-Dame jusqu'à l'Hôtel-de-Ville.
Partout des banderoles et des drapeaux tricolores décoraient les maisons.
A L'HÔTEL DE VILLE
A l'Hôtel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir bien arrêter un instant et monta au haut du perron. Près de lui vinrent se ranger en haie les officiers supérieurs, les capitaines et les lieutenants du bataillon.
La foule était énorme et une épingle n'aurait pu tomber à terre.
Quand le silence se fut un peu rétabli, le maire lut l'adresse suivante:
Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon.
Montréal par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et la plus chaleureuse des bienvenues.
Montréal vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent patriotisme!
Vous avez répondu à l'appel de la patrie au moment du danger, et nous vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carrière militaire.
Vous vous êtes conduits là-bas comme des hommes de coeur et comme de vieux soldats. C'est votre général qui se plait à le constater et je suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de Montréal, sans distinction d'origine ou de croyance.
Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui, aujourd'hui, est si fière de vous!
Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleuré votre départ et qui se réjouissent de votre retour.
Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les jours.
Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les remerciements de la ville de Montréal et je suis certain de me faire l'écho de tous mes concitoyens, lorsque je déclare que le 65e bataillon a bien mérité de la patrie.
Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui êtes allés offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir.
Tous avez reçu le baptême de sang sans broncher et vos glorieux blessés sont là pour prouver au monde que vous êtes les dignes fils des premiers colons du Canada.
Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir sacré.
—Honneur à sa mémoire!
Maintenant, mes amis, je comprends le légitime désir que vous avez d'aller embrasser vos familles en passant par l'église où vous allez remercier Dieu de vous avoir protégés tout spécialement.
Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous!
Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les citoyens de Montréal voudraient pouvoir la presser, en ce moment, à tous les hommes de votre bataillon!
Madame Beaugrand présente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec attaches tricolores. Des bouquets sont aussi présentés aux majors Hughes et Dugas, ainsi qu'aux officiers.
Puis on continue la marche; toujours la même foule, toujours le même enthousiasme, et toujours les mêmes acclamations. Partout des banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et à maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter à l'éclat de la réception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de Montréal, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour décrire toutes ces belles choses et pour dire avec quelle bonne volonté, avec quel coeur on a fait tout ça.
L'ENTRÉE A L'ÉGLISE.
Le 85ième, la garde d'honneur, entra d'abord, précédé de son corps de musique, pénétra par l'allée du centre et défila par une allée latérale; ensuite entra la musique de la Cité suivie des fondateurs du 65ième bataillon, puis les héros de la fête.
Messieurs de Saint-Sulpice, ayant à leur tête le dévoué, patriotique et bon curé Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves à Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et surtout une foule considérable qui remerciait Dieu du retour si heureux de nos troupes.
Le 65ème arrive, tel qu'il est, sale, déchiré, mal coiffé, noir, mais l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux lèvres et vient prendre la place qu'on lui avait désignée.
On entonneMagnificat; vingt mille voix se mêlent au choeur et tous dans un même élan religieux et patriotique, chantent à Marie son principal cantique de louanges.
SERMON.
Après le chant, M. l'abbé Emard monte en chaire et prononce l'éloquente allocution que nous ne pouvons ici que résumer:
L'orateur rappelle, en des termes éloquents, le beau fait d'armes accompli lors des luttes de nos pères par Dollard Desormeaux et ses compagnons, partis eux aussi de l'église Notre-Dame, où nous revient aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombés sous les flèches de l'ennemi; vous, vous nous revenez chargés des trophées de la victoire.
Nous admirons l'idée qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels pour entonner un chant d'action de grâces; car vous prouvez que vous avez combattu non seulement en patriotes, mais en chrétiens; vous avez invoqué le Dieu des combats, et vous venez le remercier.
La Religion et la Patrie sont fières de leurs enfants et défenseurs. Vous avez porté fièrement le drapeau de votre foi. Vous vous êtes montrés dignes de votre devise: "Nunquam retrorsum" La Patrie vous remercie des sacrifices que vous vous êtes imposés pour sa défense.
Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonné vos situations, vous vous êtes arrachés des bras de vos mères, de vos familles et de vos enfants, et vous avez volé à l'ennemi.
Vous avez donné à l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous vous êtes montrés dignes de vos ancêtres.
Nous avons contemplé votre courage, quand a sonné l'heure du départ; vous n'avez pas déçu nos espérances.
Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous êtes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le sommes.
Pendant cette brillante campagne, il s'est élevé une note discordante, mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le côté brillant de l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisagée l'âme calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur à vous!
Vous avez pris sur vos épaulea la croix véritable et vous êtes allés la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de votre campagne mais restez toujours dignes; après avoir remporté les triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi soit-il.
Suivit le chant duTe Deum; encore cette fois toutes les voix se réunirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux résultat de cette campagne mémorable.
Un joli incident et qui a été fort goûté de tous ceux qui en ont été témoins: Avant de quitter l'église le lieutenant-colonel Ouimet déposa au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait recu à l'hôtel-de-ville.
On laisse Notre-Dame, toujours le 85ème en tête avec son magnifique corps de musique; suivent les anciens membres du 65ème bataillon, le 65ème, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue Notre-Dame, on descend la Côte Saint Lambert, la rue Craig et on entre au "Drill Hall."
Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les représentants des autres corps militaires de Montréal, puis apparaît le 65e qui fait son entrée toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il défile au son de la musique et se forme en colonne.
SALLE DU BANQUET.
On avait orné les tables avec des fleurs et des plantes empruntées à la serre et aux plates-bandes du jardin Viger.
En arrière de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest."
Le menu était quelque chose de substantiel, tel qu'il convient à des estomacs fatigués par des privations de trois mois et plus: jambon, corn-beef, roast-beef, et autres pièces de résistance froides. Le vin, la bière et le claret punch coulaient à flots.
Au-dessus était placée une cartouche avec la devise de notre populaire bataillon:Nunquam retrorsum"Jamais en arrière."
On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau placé en arrière du siège du président, un drapeau français en soie frangée d'or avec le chiffre "65," présenté au colonel Ouimet par les citoyens de la partie Est.
En avant de la table d'honneur étaient deux petites bannières portant les mots: "A nos braves!"
Le service de ces agapes militaires a été irréprochable; pour en convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il était sous la direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux maîtres d'hôtel bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall.
En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest se formèrent en colonne à quart de distance de conversion et se débarrassèrent de leurs sacs et de leurs armes.
Chacun admira la précision, l'ensemble et l'habileté avec lesquels ils mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la garde de Napoléon.
Les volontaires se mirent à table et firent honneur au repas tout en fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montréal.
Le banquet était présidé par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G., qui avait à sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et à sa gauche, Son Honneur le maire.
A la même table, étaient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner, Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Châteaugay, J. M. Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le curé Sentenne, le. Dr Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les échevins Mount Fairbairn, Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A. Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P.
Parmi les dames présentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S. Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson, Mathieu, L. A. Jetté, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy, Quigley, Amélie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson.
Il a été impossible de préparer une liste complète de toutes les notabilités présentes dans la salle d'exercice à cause du mouvement de la foule autour des tables du festin et des groupes formés par les parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du Nord-Ouest.
LES DISCOURS
Voici le résumé du discours prononcé par le colonel de Lotbinière Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du Drill Shed:
Messieurs,
S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confédération Canadienne qui, depuis de nombreuses années, ont eu à souffrir de l'apathie, de l'indifférence des habitants de ce pays, en retour des sacrifices immenses qu'ils se sont imposés pour prouver à leurs concitoyens leur dévouement à la chose publique et à la patrie, c'est indubitablement la classe des volontaires.
Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les volontaires ont été, depuis quelques années, traités d'exaltés, d'hommes bons à jouer aux soldats. On s'est même oublié jusqu'à les traiter de "vils traîneurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins, de grandes usines allaient jusqu'à dire: Nous ne voulons pas de volontaires à notre service, comme employés.
S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs à la carabine, je connais le nom de gens haut placés dans le commerce et ailleurs qui refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage? Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la conséquence était que nos braves militaires, non contents de donner leur temps et leurs peines, étaient obligés de souscrire de leurs bourses, afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers de fout rang ont été obligés de faire en maintes circonstances pour maintenir leurs corps de volontaires en état effectif en face de toute cette apathie! Puis encore, lorsque les différents ministres de la milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres se récrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait à la banqueroute, à la ruine, que la Milice était inutile... que nos braves volontaires n'étaient bons qu'à jouer au soldat, et que dirai-je encore.
Tout ce temps, nos volontaires, toujours animés du plus noble patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le pays, dans sa détresse, nous demandera à grands cris. Alors, nous, comme toujours, nous répondrons:Présents!
Oui, messieurs, à la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement venu.... et qu'est-il arrivé? Il est arrivé, messieurs, qu'à ce moment suprême chaque volontaire, d'un bout du pays à l'autre, depuis les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est écrié avec joie:Présents!
A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Génie, qui préside aux destinées du pays, s'était chargé de nous donner l'homme qu'ils nous fallait—le brave et habile général Middleton, le général modèle doux, humain, etfortiter in re. Oui, le général Middleton, ce soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement," a su conduire nos troupes & la victoire, et étouffer un soulèvement qui menaçait d'être général, un de ces soulèvements qui, peu de chose au commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales, faire promener la torche incendiaire d'un bout à l'autre du Nord-Ouest, et faire couler des flots de sang à travers ces vastes régions. (Vifs applaudissements.) Mais, grâce à Dieu, un homme presque providentiel se trouvait à la tête des forces, et avec son aide et celle de nos vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aimée du ciel," est rentrée au sein de notre belle confédération. (Bruyants applaudissements.)
Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arrière, officiers et soldats du 65e bataillon! Fidèles à la noble devise qui distingue votre beau bataillon, vous vous êtes levés, comme un seul homme, à la fin de mars dernier, pour aller défendre le drapeau national, laissant sans la moindre hésitation, parents, amis, situation, position, affaires privées, pour obéir au cri du devoir et à la voix de î'honneur qui vous appelaient. (Vifs appl.)
65e bataillon, sur vous est tombé le premier choix d'entre tous les bataillons de la province de Québec! La patrie comptait sur vous et ses espérances n'ont pas été déçues!
Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours été présent à l'esprit de vos amis, à travers vos longues marches, tantôt; en butte à un froid sibérien, tantôt sous les rayons d'un soleil d'Afrique.
Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couchés, souvent mal nourris, à peine vêtus, sans pain, sans souliers, couchant sur la dure), vous avez tout souffert, tout bravé! Que de marches, de contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le jour, mais grâce à Dieu, vous nous revenez couverts de gloire......... Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montréal. (Applaudissements frénétiques.)
Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de gloire......... et c'est avec un légitime orgueil que nous contemplons vos figures basanées, les nobles débris d'uniformes qui vous couvrent à peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzés, vos visages de vétérans! ah! mais c'est que vous n'avez pas joué au soldat (hourras frénétiques!)
Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs.
Tous avez reçu le baptême du feu... Vous avez reçu le baptême du sang... Vous avez reçu le baptême des privations et des souffrances de toutes sortes. Vous avez même reçu le baptême de la médisance et de la calomnie la plus atroce... Attaqués dans votre honneur de gentilshommes, de Canadiens, de soldats, par cette sale et dégoûtante feuille de choux, cultivée, fumée, arrosée par ce grand Prêtre de la calomnie, le fameux Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouvé à tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez ni supérieurs, ni maîtres dans toute la milice du Canada. (longs applaudissements.)
Aussi avec quelle joie lisions-nous le récit de vos hauts faits dans le Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que votre commandant, le général Strange, nous adressait après vos actions d'éclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le général Strange écrivait de vous à un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours.
Nos coeurs ont battu à briser nos poitrines en lisant des pages comme celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la civilisation armée, eut fait répercuter pour la première fois les échos endormis de la solitude des, sombres régions du Nord-Ouest, nos braves soldats du 65e bataillon se sont élancés sur l'ennemi—les marais, les sombres forêts, les broussailles presqu'impénétrables, n'arrêtaient pas leur impétuosité—et comme les chevaux qui traînaient le canon se trouvaient souvent embourbés, envasés jusqu'aux oreilles,my plucky French Canadianss'attelant au canon font sortir de cette impasse chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilité, cet élan français qui distingue nos Canadiens-Français." (Applaudissements.)
Puis encore les paragraphes suivants:
"Le véritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais dans le coeur de nos Canadiens-Français. Nous avons bivouaqué sous nos armes... nous étions sans feu... le 65e bataillon était pour le moment sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin ils débarquaient de leurs bateaux pour s'élancer au pas redoublé là où le devoir les appelait. Nous partageâmes nos rations avec eux."
Puis plus loin.
"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) à un certain endroit; après avoir marché toute une nuit l'énorme distance de onze lieues; à travers des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson canadienne à la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre eux allaient pieds nus et ensanglantés, leurs uniformes étaient en lambeaux et cependant ils étaient prêts à tout."
"Sur eux tombaient les postes les plus exposés chaque fois que nous pouvions rejoindre l'ennemi, et c'était toujours avec peine que je pouvais contenir l'ardeur belliqueuse demy plucky French Canadians,"
Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'était perdu pour nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien mérité de la patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement, brûlent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur, et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en général et la ville de Montréal, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi, messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la santé du brave général Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle du 65e bataillon nosplucky French Canadians. (Applaudissements prolongés.)
Le maire Beaugrand, appelé à prendre la parole, complimenta en termes appropriés et d'une façon très éloquente le 65e bataillon.
A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portées contre le bataillon, et sut les réfuter.
M. Beaugrand termina en proposant la santé du général Strange qui dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette, mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessée de cette insurrection qui sera l'événement mémorable de 1885.
Le colonel Ouimet répondit brièvement, mais avec éloquence. Il remercia chaleureusement le public canadien, le maire de Montréal, les dames, des secours donnés aux familles des volontaires, et pour la brillante réception du jour. A peine était-il assis que trois, hourras retentirent en son honneur sous l'immense voûte de la salle d'exercices.
M. le maire Beaugrand proposa en anglais la santé de la Montreal Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir participé à la campagne, avaient été prêts à répondre à l'appel.
Le colonel Stevenson, appelé à répondre, dit qu'il s'associait de tout coeur à la démonstration du jour. Il était heureux de serrer encore une fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne santé.
M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la clôture du dîner. En faisant l'éloge des braves volontaires, l'orateur paya un noble tribut d'hommages au zèle et au dévouement du R. P; Prévost, l'aumônier du 65e bataillon. Il a suffi à, M. Cornellier de rappeler ce nom si cher aux soldats dont on fêtait l'arrivée pour soulever les applaudissements les plus enthousiastes.
Durant le dîner, la musique de la Cité et l'Harmonie font entendre les morceaux les plus choisis de leur répertoire.
APRÈS LE DINER
A doux heures, le dîner étant termine, les volontaires se mirent en marche pour se rendre à la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig, Gosford et Claude. Ils étaient suivis par une foule immense et sur leur passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la Cité on tête suivie des anciens membres du 65e.
A la salle on déposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller passer le reste de la journée dans les joies intimes de la famille. Les anciens membres du 65e, accompagnés de la Musique de la Cité, escortèrent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'à sa résidence rue Dorchester.
Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour féliciter les anciens membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de s'être montrés dignes de leurs frères d'armes dans la brillante réception dont ils ont été l'objet.
Après avoir pressé encore une fois la main à leur colonel, les anciens membres retournèrent à la salle d'exercices où ils eurent un lunch particulier. Des discours de circonstance furent prononcés par le capitaine DesRivières, président du comité de réception, et plusieurs autres. Dans son discours, le capitaine DesRivières félicita le capitaine Pratte et le sergent Pépin du zèle dont ils avaient fait preuve pendant tout le temps que le comité s'était occupé de se préparer à recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-président du comité fit aussi quelques remarques parfaitement appropriées.
Ce dîner de braves fut accompagné chant et de musique. En se séparant, il fat convenu qu'on se réunirait tous, ce soir, à la salle Bonsecours, pour déposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il était nécessaire.
LE FEU D'ARTIFICE
Les réjouissances commencées le matin se sont continuées dans la soirée. A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars.
Dès huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent la place et quand fut lancée la première pièce pyrotechnique on pouvait évaluer à vingt mille le nombre des spectateurs.
Ce feu d'artifice a obtenu tout le succès qu'on pouvait en attendre. Chaque pièce lancée s'élevait à des hauteurs prodigieuses et décrivant sur le fond du firmament semé d'étoiles, des arcs de feu et l'effet le plus merveilleux.
L'emporte-pièce de tout ceci, fut un cadre de grandeur considérable, couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le chiffre du "65e", en matière inflammable. Cette pièce d'un genre particulier, mise en feu, arracha à la foule des cris et des applaudissements.
Le feu d'artifice se termina à 9.30 heures.
L'auteur a tenu à publier ce rapport tel qu'il a été fait dans le temps, afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-même, et surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialité.