Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre 1581.—Acte de libéralité du 13 novembre.—Autre acte de libéralité du 15 novembre.—Second testament du 18 novembre.—Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.—Lettre de Guillaume au prince de Condé.—Lettre du duc de Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.—Arrivée de François de Bourbon à Anvers.—Lettre de lui à son père sur la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.—Relations du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.—Lettres qu'ils lui écrivent lors de son retour en Angleterre.
On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression de la foi, des sentiments et des dernières volontés d'une mère chrétienne, alors qu'on la trouve consignée dans un ensemble d'écrits conçus et rédigés sous le regard de Dieu.
L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement s'appuyer sur la possession d'écrits de cette nature. Quoi de plus touchant, que d'y voir cette jeune mère, pressentant peut-être une fin prochaine, rendre grâce à Dieu du bienfait suprême d'un salut gratuitement accordé, appeler sa bénédiction sur des êtres chéris, leur léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le dévouement!
Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue pouvait être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte de Bourbon crut devoir formuler, dans divers écrits, des déclarations et des dispositions, dont la teneur doit être fidèlement reproduite ici.
La princesse était alors dans un état avancé de grossesse.Obligé de se rendre à Gand, son mari venait de la laisser à Anvers.
Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée par lui, conformément aux usages de l'époque, à faire tels testaments et codicilles qu'elle jugerait à propos de rédiger, le prince lui adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]:
«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau, etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut!
»Comme nous avons esté requis par nostre chère et bien-aimée épouse et compaigne de luy accorder et donner puissance et authorité de faire et ordonner son testament et disposition de dernière volonté, nous, pour le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans à son désir, luy avons volontairement accordé de pouvoir faire testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entièrement de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, léguer et donner par donation à cause de mort, par forme de testament, légat ou fidéicommis, à telle personne que bon luy semblera.
»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes soubz nostre seing et sceel de nos armes.
»Fait en la ville de Gand, ce 14ejour de novembre, l'an 1581.
»Guillaume de Nassau.»Par ordonnance de Son Excellence:»Valicome.»
Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581, porte[268]:
«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain que la mort, après avoir supplié nostre Dieu, père éternel de tous ses esleus, de me faire la grâce, qu'à quelque heure qu'il luy plaise de m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner congnoissance de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ, nostre Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des choses terrestres, desquelles néant moins, d'aultant qu'il n'en deffend point le soing et prévoïance, je désire, devant qu'il luy plaise de m'appeler, faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte, il ne l'aura point désagréable.
»En premier donc, je luy supplie très humblement que des cinq filles que Dieu nous a données ensemble, et l'enfant dont j'espaire, moïennant sa grâce, estre délivrée heureusement, il en veuille prendre grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion crestienne; et oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira leur laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aïant égard, que de prétensions quy sont en France, il n'y a point grant aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de quelque autre costé, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra faire, clair et net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de la déclaracion de sa voullonté, puisqu'il s'est réservé de la pouvoir déclarer par son testament.
»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince mon mari, de pourchasser vers le roy les quarante millelivres qui me sont deubs de la pension qu'il a pleu à Sa Majesté de m'acorder, laquelle je supplie très humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés, et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très humble subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance à mondit seigneur le prince, mon mari, sans premièrement le faire entendre à Sa Majesté et aussy Son Altesse; qui me faict espérer que cella les rendra tant plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais très humble requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa faveur à cest affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a plû déjà me faire, qu'il luy plaise continuer ceste bonté et amour paternelle envers mes enfans; comme je fais aussy pareille et très humble requeste à madame ma belle-mère et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les avoir tousjours pour recommandés.
»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince, mon mari, d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommandés, et me permettre d'user de quelque libéralité envers eux, comme il s'en suit:
»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins contant, et deux cents livres de rente, leur vie durant, en considération des bons services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie avec tel soing et fidélité, l'espace de vingt ans, que j'ay grande occasion de m'en contenter, quy me faict supplier très humblement mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft à son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il luy plaist luy donner à ceste heure, et se souvenir de luy faire passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy promettre, sa vie durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame près de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.
»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay déjà ordonné, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant accompagné de France en Allemaigne et secourue, trois ans, à Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier très humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere, assises en la Duché de Bourgogne, avec quelque honorable traictement.
»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince de la lesser aussi aussi auprès de nos enfans avec son trestement ordinaire.
»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.
»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à chacune je lesse trois cents florins.
»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins.
»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.
»A ma sage-fame, deux cents florins.
»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.
»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins.
»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.
»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse à chacun quatre cents florins.
»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins, pour quelque petit témoignage de la bonne voullonté que je luy porte.
»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices que j'en ai resceus, m'asseurant quy les continueront à l'endroict de mes enfans.
»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse trois cents florins.
»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins.
»A Piere, mon tailleur, soixante florins.
»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du garde-manger, cinquante florins.
»A France, servant à mon cartier, cinquante florins.
»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun ungue année de leur gage.
»A Jolitens, deux cents florins.
»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main, d'aultres petites debtes, à quoy il plaira à monseigneur le prince de satisfaire, s'il advenoit que je n'y aie point donné ordre.
»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien employé sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et Flandrine, dont le président Taffin a fait estat jusqu'à environ quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les ay emploïé, qui est tout pour la nécessité de la maison ou extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que je supplie très humblement que le tout soit emploïé au proufit des enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que j'ordonne par ce présent testament; à quoy en oultre, j'oblige la rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée, en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure pour l'honneur, amitié et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant à la rente viagère, j'entends qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt mille livres que mondit seigneur mon père m'a assignée.
»Fait à Envers, ce 12 novembre 1581.»Charlotte de Bourbon»
Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce qui suit[269]:
Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux colonnes, contient ce qui suit[270]:
Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament qui, loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les écrits des 13 et 15 du même mois, en maintint, au contraire, expressément les dispositions.
Voici le texte de ce second testament[271].
«Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.
»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de mourir, et qu'il n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est expédient, pour attendre ce jour-là avec plus de repos et contentement d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en donne le moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement en la conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que Dieu donne;
»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse d'Orange, estant en bon sens et quant à l'esprit, et en bonne santé et disposition de corps, grâces à Dieu, desirant, cependant que Dieu nous en donne le moïen, pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict, disposer et ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme moïen soit ostée toute occasion de débats et dissensions, et ce, d'aultant plus que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y est assez clairement pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné, déclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes et formes que possible nous est de faire, pour nostre dernière volunté et testament ce qui s'en suit.
»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui par sa grande miséricorde m'a illuminée en la cognoissance de sa saincte volonté et m'a donné asseurance de mon salut et de la vie éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme, mon seul sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que me conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retirée en son église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer en esprit et vérité avecq les autres fidèles, ouir sa parole et communiquer aux saintz Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et asseurance de son amour envers moy et de mon ellection à salut et vie éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance certaine est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je recommande mon esprit ès mains de Dieu, mon père, le priant n'avoir esgard à la multitude de mes pèchés, ains de me regarder en la face de son fils bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy, me recognoistre son enfant bien-aimé, et me recevoir en la jouissance de la vie et gloire qu'il a préparée à tous ses esleuz en son royaulme éternel.
»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à monseigneur le prince en disposer, pour attendre le jour bien heureux de la résurrection, auquel je croy certainement que, par la puissance et grâce de Jésus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et immortel, pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous les cieux, en la possession désirée de l'accomplissement du bien et gloire, que j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque Dieu sera touteschoses en moy comme en ses autres enfans, par Jésus-Christ.
»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me donner à l'advenir, mon désir et intention est qu'ils soient nourriz et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte de Dieu et en la foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est le principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois demander à Dieu, ainsy je me confie entièrement que monseigneur le prince en portera le soing convenable et y pourvoira selon le zèle que Dieu luy a donné à sa gloire, et le devoir de père envers ses enfans; de quoy aussy je le prie très humblement et de tout mon cœur.
»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me donner à l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une fois, et donnée ès mains des diacres de l'église réformée en laquelle Dieu m'appélera, pour estre par eux distribuée aux pauvres membres de Jésus-Christ.
»Itemque d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput dix mille francs, monnoye de France, en considération que mes aultres filles qu'il a pleu à Dieu me donner ont esté advantagées, de mon vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont esté données; ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth, Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espère que Dieu, en brief, me délivrera; voulant que lesdits biens soient despartis entre mesdits six enfans également. Et, advenant que l'un d'eux mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et mesme, estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, jeveux et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle également; suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera déclaré et disposé par moy en deux codicilles et deux autres mémoires contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main, soit observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance desdits codicilles estoit expressément inséré et couché par escript en cestuy mien testament et dernière volonté, et que pour fournissement et accomplissement du contenu és dits codicilles soit employé ce qui me sera deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur mon père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, que monseigneur le prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou à mesdits enfans, pour ayder à les entretenir honnestement; priant mondit seigneur le prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon costé, vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement, et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant à l'aage de quinze ans, sera à chacun d'eux délivré sa part purement et librement; et advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage, que le bien à eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se pourra; suppliant très humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et dispositions précédentes, si aulcunes se trouveront, et me réservant la liberté d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu m'en donne le moïen et vollonté.
»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons signé la présente de nostre propremain et cacheté du cachet de nos armoiries, ensemble prié les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.
»Faict à Anvers le 18ejour de novembre 1581,
Charlotte de Bourbon.Jean Taffin.[272]Matthias de Lobel.Godefroy Montens.[273]Jacob van Warhkendouck.[274]C. de Moy.[275]»
Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son cœur, en rédigeant les divers écrits que nous venons de faire connaître: aussi, dès qu'elle les eut signés, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de Dieu.
Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais un enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur tous autres, à une volonté suprême, et attendait avec calme ce que déciderait, à son égard, le Dieu dont les dispensations sont toujours, pour ses fidèles serviteurs, celles d'un père miséricordieux.
La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour elle une source de douces émotions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le nouvel enfant que Dieu lui accordait.
LeMémoire sur les nativités des demoiselles de Nassaucontient à cet égard, la mention suivante: «Samedy, le 9ejour de décembre 1581, à trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa sixiesme fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25ede febvrier ensuyvant,et nomméeAméliepar madame de Mérode, au nom de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange, fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»
A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction d'apprendre que son cousin le prince de Condé se proposait de venir, dès que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour s'y associer aux généreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la liberté. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie, pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser Guillaume adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes[276]:
«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais principalement de ce qu'il a pleu à Son Alteze[277]vous en escrire et vous en prier, espérant que par ce moyen vous aurez avec le contentement de Sa Majesté, plus de facilité à dresser ce qui sera nécessaire pour une si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en particulier et à messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant, qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la bonne volonté que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reçu en ces pays la religion, vous convie dadvantageà vouloir prendre ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers vous pour vous en rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je vous eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores différée pour quelque temps, d'aultant que je dépêche un courrier vers le roy de Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir en vos bonnes grâces, auxquelles je me recommande bien humblement, priant Dieu vous donner, en bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, le 24ejour de décembre 1581.
«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript, à cause que, depuis peu de jours, elle est accouchée de sa sixiesme fille.
»Vostre bien humble serviteur et amy,»Guillaume de Nassau.»
La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à entourer son père de prévenances délicates, avait tenu à ce que l'aînée de ses petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage à la main qu'elle aurait appris à confectionner. Cet ouvrage était une ceinture, dont l'envoi fut accompagné de quelques lignes de l'enfant à son grand-père.
Le duc, dont le cœur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte, s'épanouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut vivement ému à la réception de ce cadeau, témoignage touchant des tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et surtout de la princesse,sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser à Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]:
«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre le lassis, que j'ay congneu par la ceinture de belle soye violette et bordée d'une dentelle d'argent, que vous m'avez envoyée; et donnez bien par là à congnoistre que vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner de la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le plus grand contentement que je pourray, avec voz père et mère, jamays recevoir, comme ce m'en a esté que m'ayez desdié vostre premier ouvraige dudit lassis. Vous ne l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole. Volontiers j'emploieray ce vostre présent pour me servir de ceinture sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mandé le desirer, afin que je me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mémoire; mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en remercye, en attendant qu'il se présente quelque commodité plus seure et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay affection de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et vertus, avecq sa saincte grâce.
»De Champigny, ce 8ejour de janvier 1582.»Vostre bien bon grant père,Loys de Bourbon.»
Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut lajoie de revoir, à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui venait d'Angleterre avec le duc d'Anjou.
Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, avait pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui était adressé des Pays-Bas, pour y être proclamé duc de Brabant; et il s'était embarqué à Douvres, le 9 février, avec une suite nombreuse de seigneurs anglais, à la tête desquels figuraient Robert Dudley, comte de Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au nombre de ces derniers était Philippe Sidney.
François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, le 20 février 1582, au duc de Montpensier, son père, rendait compte, en ces termes, de l'arrivée du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la réception qui venait de lui être faite[279]:
«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay averty du partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa troupe, à fort bon port, grâce à Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer, laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux jours et deux nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se trouvèrent, l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes du païs. Le lendemain s'en alla à Middelbourg et y feit son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou cinq jours, s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier, ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et receu le leur, en ung théâtre qui estoit dresséhors la porte de ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, présens avec les princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et puis après lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict, le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter particulièrement, tant pour leur singularité, que pour le grand nombre d'icelles; qui me fera vous supplier très humblement, monseigneur, de m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous voir, me faire tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc., etc.»
On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte de Bourbon éprouva à s'entretenir avec son frère, après une longue séparation, et à lui exprimer combien elle était heureuse du changement qui s'était opéré dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection qu'il lui montrait. En sœur reconnaissante, elle se plaisait à rappeler à François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable, sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes paroles adressées à ce frère dont les démarches et la correspondance avaient été pour elle un appui, durant les longues années d'expectative et de perplexité que, comme fille, elle avait eu à traverser.
En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, elle ne manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait éprouvée en recevant la lettre que le duc, son grand-père, avait bien voulu lui adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma à son oncle, en un langage animé, tout ce que sa mère lui avait révélé sur ce point.
Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de sa sœur, François de Bourbon le fut également de celuique Guillaume de Nassau s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle une douce satisfaction à constater immédiatement la cordialité des rapports désormais établis entre son frère et son mari.
Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse de Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement accrue; mais des devoirs impérieux retenaient alors au loin cette sœur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses enfants, si tendrement attachée.
A la même époque, le comte de Leicester profita de son séjour à Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir avec le prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, n'avaient été effleurées que par voie de correspondance.
En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, filleule de la reine d'Angleterre, circonstance que bientôt Charlotte de Bourbon eut occasion de relever avec une délicatesse toute maternelle, dans sa correspondance avec Leicester.
Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adressées à ce haut personnage peu après qu'il les eut quittés, témoignent de la consolidation réelle de leurs relations avec lui.
Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582[280].
«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, que vous nous y avez laissez, et j'espère que les affaires s'y conduiront tellement, que ce sera au service et contentement de Sa Majesté et de Son Alteze; à quoy j'acheveray de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant lecommandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, Monsieur, que vous serez arrivé en bonne prospérité en Angleterre; ce que je désire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner à entendre par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays, en la bonne grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis bien aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre connoissance, que j'avois commencé de sentir par voz lettres, et me sens tellement vostre obligé, pour l'amitié et honnesteté qu'il vous a pleu me démontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir l'occasion de faire chose qui soit agréable pour votre service, et vous supplye, Monsieur, de bon cœur, de m'y vouloir employer, etc., etc.
»Vostre bien humble serviteur et amy,»Guillaume de Nassau.»
On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de Leicester en Angleterre, après une traversée dangereuse, lorsque Charlotte de Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]:
«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie obligée à vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a tousjours pleu me départir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et bien de vous veoir je me suis trouvée redevable de nouvelles et très grandes obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez fait paraîtreà ma petite-filleet à moy, dont je ne perdray jamais la mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fîst la grâce de me pouvoir emploïer en chose qui vous fûst agréable; vous suppliant très humblementde croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque bon service. Au reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy a pleu, en vous préservant du danger auquel vous avez esté, vous reconduire auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous a tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons esté jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, lesquelles ne peuvent estre meilleures que je le désire; me recommandant sur ce, bien humblement, à vostre bonne grâce, et priant Dieu vous donner, Monsieur, en bien bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9 de mars 1582.
»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes très affectionnées recommandations à monsieur de Sidney vostre cousin[282].
»Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,»Charlotte de Bourbon.»
La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son mari, de ses enfants, de son frère, et d'amis français, tels que M. et Mmede Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettaitson bonheur à leur faire sentir toute l'étendue de son affection pour eux, et à jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalières. Après les perplexités qui, tant de fois, avaient agité son esprit et son cœur, elle commençait à goûter un calme auquel elle aspirait depuis longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans ses affections les plus chères, anéantir le peu de forces physiques qui lui restaient et mettre prématurément un terme à sa noble existence.
La marche de faits profondément douloureux va se précipiter ici avec une extrême rapidité.
Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de Nassau.—Paroles de Guillaume.—Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.—Émotion générale causée par l'attentat.—Lettres des états généraux aux provinces et aux villes de l'Union.—Générosité de Guillaume à l'égard de deux des complices de Jauréguy.—Prières pour demander à Dieu la guérison de Guillaume.—Lettre de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.—Amélioration de son état suivie d'une rechute.—Désolation de la princesse.—Propos outrageants tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par Granvelle.—Guillaume est hors de danger.—Lettre de la princesse au comte Jean.—Service d'actions de grâces.—Dernière maladie de la princesse.—Sa mort.—Ses obsèques.—Deuil général.—Lettres de Guillaume à Condé et du duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.—Conclusion.
Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après avoir, le matin, assisté au prêche, vient, dans la citadelle où il a établi sa demeure, de retenir à dîner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux de ses neveux, fils du comte Jean.
Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en public, les hallebardiers de service dans la salle à manger remarquent, parmi les spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui s'approche indiscrètement de la table: ils le repoussent dans la direction d'une porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à l'issue du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer au comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexted'une requête à présenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitôt il décharge, à bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, près de la mâchoire supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se sent blessé, s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au milieu du tumulte causé par l'attentat commis sur sa personne, s'écrie qu'on doit s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais déjà le misérable a succombé sous les coups d'épées et de hallebardes que les assistants lui ont portés[285].
Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs français, qui l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un fidèle serviteur.» Puis, s'adressant au bourgmestre vanAelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu, mon Seigneur, de m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me soumets à sa volonté avec patience, et je vous recommande ma femme et mes enfants.»
Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous leur poids, s'affaisse, et ne se relève d'un évanouissement, que pour retomber dans un autre[286].
Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes et jettent des cris de détresse.
L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence d'esprit au-dessus de son âge, fait immédiatement explorer, sous ses yeux, le cadavre et les vêtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard, des heures, un catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de lettres, desagnus Dei, une médaille à l'effigie du Christ, une image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces de peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole. Ces dernières contiennent des transcriptions de prières et de vœux adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils favorisent l'entreprise de l'assassin[287].
De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.
Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette circonstance capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et l'agitation qui régnait dans la ville commence à se calmer. On ne tarde pas à connaître le nom de l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on réussit à arrêter deux de ses complices, Venero et Timmermann.
Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours à la hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à maîtriser, dans une certaine mesure, ses douloureuses émotions; et, dès qu'elle a recouvré assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari, elle s'y établit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient de ses ferventes prières.
Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse de Schwartzenburg, sœur du prince[288], l'autre, MmePh. de Mornay.
Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle qui se passa, en présence de sa femme et de la princesse, peu après l'attentat commis par Jauréguy:
«Il est digne de mémoire, dit-il[289], que monsieur le prince se croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers, Pierre Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant plus rien de sa vie, se dispensa de la défense que lesmédecins lui avaient faite de parler. S'enquérant donc quel compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès commis en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et, qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en étoit pas tenu. Pour les guerres civiles aussi, démenées pour une juste querelle, soit de la religion, soit de la patrie, y ayant apporté une bonne conscience, que tout cela étoit couvert de la justice de la cause. Lors le prince:A la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la miséricorde, à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a point d'autre!—Ma femme y étoit présente avec madame la princesse d'Orange, en cette extrémité.»
De Mornay dit encore[290]: «Pendant l'incertitude de cette blessure, n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce peuple. Cette grande place entre la ville et la citadelle, dès le point du jour, étoit pleine de personnes de tout sexe, âge et condition, qui se venoient enquérir de son état; vraye récompense de ce qu'il avoit travaillé pour ce peuple.»
Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat, s'étaient empressés d'en informer par écrit les magistrats de Bruges, leur adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les informations suivantes[291]:
«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez desireux de connaître comment les choses se sont passées ici, depuis la nouvelle que vous avez reçue hier de la tentative d'assassinat sur la personne de SonExcellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu nous dispenser de vous mander par la présente que quelques complices de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que la situation de Son Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu en soit loué, pas empirée. D'après l'opinion et le jugement des médecins et des chirurgiens, la blessure n'est pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant été tué sur la place, on transporta immédiatement son cadavre sur un échafaud, devant l'hôtel de ville, où on le reconnut comme étant celui de Jean Jauréguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier, pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les domestiques qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre qui a avoué avoir entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir administré la communion, après qu'il l'eut absous du crime qu'il se proposoit de commettre. De plus, il a encore avoué que, pendant la semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des prières pour la réussite du projet. Et afin de donner à l'assassin plus de force pour accomplir son crime, ce prêtre lui avait attaché au cou unagnus Deiet un petit cierge béni, sous lequel était lié un billet renfermant divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou du moins comme paraissant ne pas avoir ignoré le complot, un autre caissier appartenant à la même maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et son domestique. Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement, il est à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables. Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont été désignés pour assister, conjointementavec le magistrat de cette ville, à l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons penser de cette conspiration.»
L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et exécutés le lendemain.
Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours généreux à l'égard de ses ennemis, avait écrit à Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: «J'ay entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant complices de celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et s'ils ont peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mérité, d'une courte mort.»
Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant des médecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de sérieuses inquiétudes: «Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et le jugement bien certains; et luy estant défendu de parler beaucoup, il escrivoit ferme et bien courant[293].»
Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la guérison du prince, avaient été dites dans toutes les églises d'Anvers, en présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient joints les membres des états généraux.
«Icy, écrivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce détestable coup, toute la ville print le sac et la cendre, humiliée devant Dieu en jeunes, en prières, en oraisons. Les églises françoises et flamandes retentirent en pleurs et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition et de repentance y furent répandues abondamment, et cette action fut célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence et l'attention y furent si grandes, que, dès le matin jusqu'au soir, on demeura dans les églises.»
Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet élan de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle gravité! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique élan n'inspira-t-il pas au noble cœur de Charlotte de Bourbon!
Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.
Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, il adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des lettres, dont on rencontre un spécimen dans celle que reçurent de lui, vers cette époque, les représentants de la ville d'Ypres; elle portait[295]:
«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons nullement que vous n'ayez été informez du malheur qui nous est arrivé, dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez été vivement peinés. Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nousait atteint, nous espérons cependant qu'il nous sauvera. Sa colère contre nos ennemis s'étant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-être daignera-t-il manifester d'une manière éclatante sa miséricorde pour son peuple. Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens peuvent émettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de guérir et de revenir à la santé, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous espérons pouvoir, de nouveau et dans peu de temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos services, pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un prince aussi brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volonté de Dieu (car nous sommes soumis à tous les accidents et à tous les maux qui affligent l'humanité), nous devions quitter ce monde, nous vous prions de conserver toujours à Son Altesse vostre respect et vostre obéissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront certainement pas de mettre tout en œuvre pour accomplir sur vous leurs perfides desseins. A cette fin, nous vous avons conseillé maintes fois de prendre de bonnes mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux villes vos voisines et en les exhortant à la persévérance.
»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23ejour de mars 1582.
»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de ce mois, nous ne voulons pas manquer de vous informer également, qu'avec l'aide de Dieu, nous éprouvons, de jour en jour, de l'amélioration.»
Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquelse déclara une hémorragie que, pendant quelque temps, on ne put réussir à arrêter.
A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon éprouva l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut degré, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par la souffrance. Frappée au cœur, elle suppliait Dieu de la soutenir, au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son ministère de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.
Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à tout sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari fussent épargnés.
Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée.
De Thou prétend[296]que tous les remèdes ordinaires ayant été inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti, médecin du duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de faire succéder continuellement diverses personnes, les unes aux autres, pour la fermer, de cette manière; qu'on eut recours au procédé qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.
Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et était dès lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité des soins qui lui étaient donnés, fournit sur le point dont il s'agit un renseignement à la précision duquel il y a lieu de s'attacher exclusivement[297].
«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de siprès, avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en le perçant, et par conséquent étanché le sang, jusques à ce que l'escarre tomba! Mais ce ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien qu'on y tînt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé unetenteen la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient, et ayant en vain tâché de la retirer, au bout de quelques jours, nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au bout, qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se trouva vray.»
Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu,les quatre membres du pays et comté de Flandredonnèrent charge au grand bailli de Gand et à un magistrat d'Ypres de se rendre auprès du prince d'Orange. L'instruction dont ils étaient munis portait[298], entre autres choses: «Lesdits sieurs visiteront, de la partdes quatre membres, Son Excellence. Ils représenteront devant luy, sy sa disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui tiendront les propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec présentation de tout service et témoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir accès à Son Excellence, représenteront tout le mesmeà madame la princesse, en tels termes qu'ils sçauront appartenir.»
A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude des populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes démarches analogues à celle que les déléguésdes quatre membres de Flandrefurent ainsi chargés d'accomplir; démarches éminemment significatives, qui touchèrent extrêmement le prince et la princesse.
L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du parti espagnol.
Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, osait écrire à Philippe II, le 24 mars[299]: «Le cœur me crevoit de voir que tant de méchancetés et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion et de Votre Majesté tardassent si longtemps à recevoir le salaire convenable, et qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectuât, quand le moment a paru en être venu, en ôtant du monde un homme si pernicieux et méchant, et en délivrant ces pauvres pays d'une peste et d'un poison tel que lui.»
Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse d'Orange que son émule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine l'avait été naguère envers la pieuse et héroïque princesse de Condé[300], le cardinal Granvelle, instigateur, à la cour de Philippe II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se déshonorait en écrivant à tel ou tel de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde, que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une poyne extrême, et vous pouvez penser quel étoit alorsson beau visaige, pour donner contentement à sa nonnain apostate[301].»—«Il fust esté bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement, car je m'asseure qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde, d'accommoder ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx[303]...—On assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleurésie: il seroit bien les avoir enterrés ensemble tous deux[302].»
Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur poids sur la mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à ces belles paroles du psalmiste[304]: «Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur!!»
Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la redoutable hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'état de son mari à Jean de Nassau, dans une lettre qui, très probablement est la dernière de celles qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors s'attache un intérêt particulier. Elle lui disait[305]:
«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire vous trouver, je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos bonnes grâces, et vous assurer que je n'ay laissé d'avoir tousjours fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma sœur, encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous advertit souventde nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté, quelque temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur le prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels changemens et dangers, à cause d'une veine blessée, que, selon le jugement humain, il estoit tenu plus près de la mort que de la vie.Mais Dieu, par sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque nous estions au bout de nostre espérance, aïant cessé le sang depuis quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est tousjours portée de mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie unetentequi y avoit été cachée depuis ledit jour qu'il saignoit pour la dernière fois; et se guérit, à ceste heure, la playe si naturellement, que nous ne doutons point de sa convalescence,moiennant la grâce de Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon cœur nous vouloir continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets, et qu'il vous donne, monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre bonne grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.