Tout cela fait que je ne dors point, que je ne mange point, que je suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu; heureusement l'inspiration vient rarement. Voilà qu'au lieu d'aller courir tout autour de Paris, comme je voulais, je reste rue de Miromesnil, sans songer à rien, croyant que mon ménage, qui me coûte douze mille francs par an, ira toujours, quoique je n'aie pas un sou.
Oh l'heureuse vie que celle des habitants de ce monde! Pour moi, je ne voudrais pas le réformer, il va si bien! Savez-vous que je ne me soucie guère de votre communion? Je trouve que vous l'avez fait faire trop précipitamment à votre fils. Je parierais qu'il ne sait pas un mot des principes de la religion. Les petites filles en blanc étaient crasseuses, le curé est une bête, tout cela est clair. Tout cela n'est bon que lorsque les enfants ont été longuement et sagement instruits, que quand on leur fait faire leur première communion non par devoir d'usage, mais par religion. Vous faites communier votre fils qui n'observe pas seulement la simple loi du vendredi et qui ne va peut-être pas à la messe le dimanche.
Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un père de l'église, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant éternellement.
Adieu, chère, humiliez-vous devant cette folle lettre. Attendez-moi à Fervaques vers la fin de juillet; écrivez-moi et écrivez à Fouché.
Mille choses aux amis.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Il faut avouer que, malgré cette dernière phrase, Chateaubriand, pour un père de l'Église, manque un peu trop de sérieux. Madame de Custine lui avait fait, sans doute, de la première communion de son fils un tableau médiocrement édifiant: Chateaubriand accepte son récit (et en cela il a tort); puis s'élevant à des considérations plus hautes, il lui reproche de n'avoir pas suffisamment préparé son fils à ce grand acte de la vie religieuse (et en cela il a raison).
Probablement il ne connaissait pas et n'avait jamais vu le prêtre que, sur le rapport de Madame de Custine, il traite si dédaigneusement, c'était l'abbé François Millet, qui, chapelain à l'époque de la Révolution, avait refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. Il émigra en Angleterre et subit les dures années de l'exil, comme Chateaubriand lui-même, qui a pu le rencontrer sans le connaître dans les rues de Londres. Rentré en France le 13 Messidor an V (1er juillet 1797) après la Terreur, il fut installé curé de Fervaques le 22 Ventose an XI (13 mars 1803), et mourut le 23 juin 1807.
Rien ne prouve que cet ecclésiastique, qui a souffert pour la foi, soit responsable et du costume un peu rustique des petites filles en blanc, et de la mauvaise préparation du jeune marquis. Si cet enfant a fait sa première communion plutôt par devoir d'usage, que par religion, à qui la faute?
Madame de Custine ne montra pas, à ce qu'il paraît, un goût très prononcé pour le plan des Martyrs. Chateaubriand va lui répondre à ce sujet. Il n'en continuait pas moins son travail avec activité, puisque dès le 20 juin, il en lisait le premier livre à Champlatreux. Voici en effet ce que, à cette date, M. Molé écrivait à Joubert:
Chateaubriand est ici avec sa femme. Ils y sont fort aimables et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre desMartyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec grand plaisir.
Nous verrons par la lettre qui suit que Madame de Custine avait écrit à Fouché en faveur de Bertin, et que cette démarche produisit quelques promesses, qui restèrent sans résultat.
Chateaubriand annonce sa visite à Fervaques pour la fin du mois de juillet.
Vous avez bien tort de me prêcher sur mon goût pour mon nouvel ouvrage. Cela ne me dure guères, et j'ai déjà tout laissé là depuis une quinzaine de jours. Pour travailler avec suite et goût, il faut être dans une position sinon très brillante, du moins tranquille; et ce n'est pas quand on est sans avenir, qu'on travaille pour un avenir qui ne viendra pas. D'ailleurs il faudrait beaucoup de livres, beaucoup d'études, beaucoup de chimères pour me faire oublier les personnes que j'aime.
Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour mon ami[13], comme on nous l'a promis. Il est à la campagne, et il ne me paraît pas que sa position soit changée.
Je vous ai donné ma parole d'aller vous voir, et certainement je ferai le voyage, selon toutes les apparences vers la fin du mois de juillet où nous entrons demain. Vous savez que je ne suis pas libre, et il peut arriver tel accident de route on d'affaires qui me retarde de huit ou dix jours. Il suffit que je sois sûr de vous voir pour que vous ne m'accusiez pas de mensonge.
Vous voyez par le ton de ce billet que je suis très sérieux et fort triste. Outre les sujets de peine que vous pouvez deviner, j'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de quinine me remettront sur pied.
Bonjour, chère. Je suis charmé que vous soyez heureuse dans votre bon château, et j'ai grande envie de vous y voir.
Mille choses à nos amis.
Vendredi, 29 juin.
Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.
Rupture avec Madame de Custine.—Réconciliation.—Voyage de Fervaques.Chênedollé.—Départ pour la Bourgogne. Joubert.—Nouveau voyage àFervaques.—Jalousies de Madame de Custine.
Jusqu'ici la correspondance de Chateaubriand et de Madame de Custine, s'est déroulée avec calme, dans les termes d'une intimité pleine de confiance et d'abandon, sans exprimer, peut-être, une passion aussi exaltée que celle des billets qui ont précédé le voyage de Rome. On voit clairement que les situations sont changées: Chateaubriand sollicitait alors; maintenant tous les droits lui sont acquis. Mais au milieu de cet amour passé à l'état chronique, aucun nuage ne s'est encore annoncé à l'horizon.
Tout à coup la scène change; la tempête éclate; un incident nouveau s'est produit qui rouvre une ancienne et profonde blessure. Chateaubriand, atteint jusqu'au fond du coeur, écrit avec amertume ce qu'on va lire.
Lundi, 16 juillet.
Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus; mais quoique je ne croie pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de larévélation. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.
Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime; je parlerai éternellement de vous avec les sentimens, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami[14], et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentimens qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j'y renonce; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de coeur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.
Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait: on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même?
Adieu.
Cette lettre, écrite sur les quatre côtés d'une feuille de papier in-quarto, avait pour enveloppe une autre demi-feuille du même papier portant pour adresse «Au Château de Fervaques», comme la lettre qui précède et celle qui la suit.
Il serait intéressant de connaître la réponse que fit Madame de Custine aux reproches portés contre elle avec une argumentation si serrée. Mais Chateaubriand ne conservait pas les lettres que lui adressaient ses belles amies; plus discret qu'elles, il ne laissait derrière lui rien qui pût les compromettre; elles n'avaient pas toujours pour elles-mêmes autant de prudence.
Il faut donc essayer de deviner par la lettre suivante ce que cette réponse de Madame de Custine peut avoir été. Il semble qu'au lieu de se disculper directement, elle aurait opposé à l'attaque une contre-attaque, et que, opérant une diversion habile, elle aurait rejeté les torts sur une personne qu'elle se plaignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation.
Chateaubriand ne fut pas convaincu par cette défense, mais sa colère était déjà tombée; il répondit amèrement encore, mais en laissant, comme on va le voir, une porte ouverte à la réconciliation.
Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne, et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit decelleque vous soupçonnez; et c'est là le grand mal. Si je le tenais d'elle, je pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais pas, qu'on dit que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon coeur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée si vous avez cru que Madame… m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il s'agit[15]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eutortde me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse.
Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du coeur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n'en dirai pas un mot à lapersonne, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance et de faire du bruit; cela mourra de soi-même comme tout meurt dans ce monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples; on m'y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu'il n'y en eût pas toujours quelques-unes de répandues sur mon compte.
C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.
Je vous recommande mon ami[16].
Paris, 4 Thermidor (23 juillet).
Madame de Custine, dans sa réponse, chercha, parait-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé pendant son séjour à Rome, par les motifs qui l'avaient déterminée. Ces motifs, c'était probablement la destination supposée de la somme que Chateaubriand lui demandait; il s'agissait d'un prêt de quatre ou cinq mille francs, et sans doute elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Madame de Beaumont. Enfin elle expliquait sans doute la révélation qu'elle avait faite du service demandé et refusé, par l'intervention de certaines gens qui lui avaient arraché son secret en usant de perfides manoeuvres. Peut-être aussi sa lettre contenait-elle un certain nombre de récriminations plus ou moins fondées, que Chateaubriand n'admettait pas.
Il répondit par une lettre datée du 1er août 1804, lettre très importante qui manque à notre collection, mais qui a été publiée dans le livre très intéressant de M. Bardoux[17], et qui, sur l'original, doit porter en tête l'annotation habituelle de Madame de Custine, avec le chiffre 7 comme numéro d'ordre.
Voici cette lettre:
Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais demandé ce service; mais, si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé; je m'étais trompé.
Au reste, pour finir tout cela, j'irai vous voir; mais mon voyage se trouve nécessairement retardé. Je ne puis avoir fini mes affaires au plus tôt à Paris que le 12 du mois; je partirai donc de Paris de lundi prochain en huit, je serai une autre huitaine à errer chez mes parents de Normandie, de sorte que j'arriverai à Fervaques du 20 au 30 août. Vous sentez que je vous donnerai des faits plus certains sur ma marche avant ce temps-là.
Ce que nous avons recueilli de tout ceci, c'est que les langues de certaines gens sont détestables, qu'il ne faut pas s'y fier un moment, et que notre grand tort est d'avoir eu quelque confiance dans leur amitié. De ma vie, du reste, je n'aurais été pris au piège où vous vous êtes laissé prendre; car de ma vie, je ne confierai à personne l'affaire d'un autre, et surtout quand il sera question de certains services; mais ensevelissons tout cela dans un profond oubli, dénouons sans bruit avec les gens dont nous avons à nous plaindre, sans leur témoigner ni humeur ni soupçon. Heureusement que leurs mauvais propos sont arrivés dans un temps où l'opinion m'est très favorable, de sorte qu'ils sont morts en naissant. C'est à nous à ne pas les réveiller par nos imprudences. Je n'ai pas dit mot à personne de ce que je vous avais écrit, et j'espère que vous, de votre côté, vous avez gardé le silence.
Adieu; j'ai encore bien de la peine à vous dire quelques motsaimables, mais ce n'est pas faute d'envie.
Savez-vous que j'ai vu votre frère[18] et votre mère? Celui-ci atrop d'esprit pour moi.
Le début de cette lettre est dur assurément. Mais on comprend le sentiment qui l'a dicté. Chateaubriand avait épuisé toutes ses ressources auprès de Madame de Beaumont mourante; il ne pouvait pas et pour rien au monde il n'aurait voulu interrompre les spasmes de son agonie pour lui exposer sa détresse, pour lui demander un crédit et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il avait prodigués. N'y avait-il pas là une question de délicatesse et d'honneur, et n'est-ce pas «une grande pitié» comme il le dit, que Madame de Custine ne l'ait pas compris? Elle n'a vu qu'une rivale là où elle ne devait plus voir qu'une femme infortunée et mourante.
Cependant, malgré l'aigreur du début, Chateaubriand s'adoucit: il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant. Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de l'ami malheureux et persécuté (M. Bertin).
Cette lettre prise isolément et séparée de celles qui la précèdent et qui l'expliquent, était inintelligible. Aussi est-il naturel qu'elle ait été interprétée à contre-sens: «Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, a-t-on dit, est tout entier dans cette lettre.» Voilà le sens qu'on y a trouvé! Aussi que de lamentations en faveur de l'adorable victimede cet homme sans coeur! Et pourtant, dans tout cela, Madame de Custine n'était pas une victime; le beau rôle n'était même pas de son côté: mue par une mesquine jalousie, elle avait fini, dans de vulgaires commérages, par trahir l'amitié.
Dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dans la vie privée, comme dans la vie politique, l'opinion se montrait facile à tout pardonner à Chateaubriand, ses imprudences, ses erreurs, ses fautes même. D'où lui venait cette persistance des faveurs de l'opinion? C'est que partout dans sa vie, on sentait l'inspiration d'une âme chevaleresque et d'un coeur généreux.
Chateaubriand partit de Paris pour Fervaques, comme il l'avait annoncé, le 13 août. Il en informe le jour même Madame de Custine par le billet suivant:
Je n'ai que le temps de vous dire que je pars à l'instant pour la Normandie, et que je serai chez vous en huit ou dix jours à compter de la date de cette lettre. Je vous écrirai sur les chemins. Mille bonjours. N'oubliez pas F… (Fouché).
Paris, le 13 août 1804.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Deux jours après, il écrit de Mantes cet autre billet, et pour la première fois il introduit Chênedollé auprès de Madame de Custine.
Mantes, 15 août.
Me voilà à Mantes, c'est-à-dire à quinze lieues plus près de vous. Je serai à Fervaques lundi prochain. Trouvez-vous mauvais que j'y aie donné rendez-vous à un de nos voisins, mon ami intime, M. de Chênedollé, avec qui j'ai affaire? C'est un homme d'esprit, poète, etc. Vous voyez que voilà un horrible démenti à vos prophéties. Ah! mon Dieu, quand voudrez-vous me croire et quand aurez-vous le sens commun! J'aime à vous aimer; c'est Madame de Sévigné qui dit cela.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Comme on le voit, avant l'arrivée de Chateaubriand à Fervaques, la paix était déjà faite.
Cette lettre démontre péremptoirement qu'avant cette date du 15 août, dans les recommandations à Fouché, il ne s'agissait pas de Chênedollé dont, jusque-là, Madame de Custine ne connaissait pas même le nom.
Le même jour, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour lui donner rendez-vous au château de Fervaques[19]:
Mantes
Je m'approche de vous et sors enfin du silence, mon cher Chênedollé: je n'ai osé vous écrire de peur de vous compromettre pendant tout ce qui m'est arrivé (lors de sa démission envoyée le jour même où le duc d'Enghien a été fusillé). Que j'ai de choses à vous dire! Quel plaisir j'aurai à vous embrasser, si vous voulez ou si vous pouvez faire le petit voyage que je vous propose! Je vais passer quelques jours chez Madame de Custine au château de Fervaques, près de Lisieux, et vous voyez par la date de ma lettre que je suis déjà en route. J'y serai d'aujourd'hui en huit, c'est-à-dire le 22 août. La dame du logis vous recevra avec plaisir, ou, si vous ne voulez pas aller chez elle, nous pourrons nous voir à Lisieux.
Ecrivez-moi donc au château de Fervaques, par Lisieux, département du Calvados. Vous n'en devez pas être à plus de quinze ou vingt lieues.
Tâchons de nous voir, pour causer encore, avant de mourir, de notre amitié et de nos chagrins. Je vous embrasse les larmes aux yeux. Joubert a été bien malade et n'a pu répondre à une lettre que vous lui écriviez. Tout ce qui reste de lapetite société[20] s'occupe sans cesse de vous. Madame de Caux (Lucile soeur de Chateaubriand) est très mal.
Le séjour de Chateaubriand à Fervaques ne fut pas de longue durée; arrivé le 22 chez Madame de Custine, il en repart le 29, et le même jour il lui adresse de Lisieux ce billet:
Lisieux, huit heures et demie du soir.
Le courrier est passé il y a une heure… La diligence ne part que demain à onze heures. Je m'ennuie déjà si loin de vous, et je pars en poste pour Paris. J'y serai demain à midi. Plus je m'éloigne de vous, plus je me rapproche; je me dépêche donc d'arriver. Mille bénédictions. Salut à la bonne dame de Cauvigny. J'embrasse Chênedollé. Le chapitre de Lisieux est en grande rumeur pour la calotte du défunt.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, à Fervaques.
La date de ce billet est fixée par sa dernière phrase. Ce jour même, 11 Fructidor an XII (29 août 1804), était mort à Lisieux à 5 heures du matin, à l'âge de 82 ans, l'ex-chanoine Jacques Monsaint. C'était un vieux prêtre assermenté qui, lors de la constitution civile du clergé, avait livré les archives de l'Évêché au clergé schismatique. Lorsque le 15 août 1802, la cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux fut rendu au culte catholique[21], il ne fut pas compris dans son clergé. Le 29 août 1804, il s'agissait sans doute de décider si la sépulture religieuse lui serait accordée. De là grande rumeur du clergé et de la ville, mais non du chapitre, comme le dit Chateaubriand: ce chapitre n'existait plus.
Madame de Custine, de son côté, s'est trompée en attribuant à ce billet un numéro d'ordre qui en fixerait la date au mois d'octobre 1804, à la suite d'un second voyage à Fervaques. Nous le rétablissons à la date qui lui appartient, à la suite du voyage du mois d'août.
Après cet incident, Chateaubriand prit la poste et arriva à Paris, d'où, trois jours après, il adressa à Madame de Custine la lettre suivante:
Lundi, 3 septembre.
Je suis arrivé vendredi à six heures du soir. Samedi j'ai été occupé avec des libraires. Dimanche, le juge de paix de M. Pin n'a pas voulu recevoir l'argent; il a remis la chose à aujourd'hui lundi. Demain donc, je vous enverrai le reçu de 249 francs.
Je regrette Fervaques, les carpes, vous, Chênedollé, et même Madame Auguste. Je voudrais bien retrouver tout cela en octobre; je le désire vivement. Avez-vous autant envie de me revoir? Notre ami est-il debout? Je voudrais bien lui faire passer de mon quinquina. Tâchez donc de faire niveler le billard, d'arracher l'herbe pour qu'on voie les brochets, d'avertir les gardes de sommer le voisin de Vire et la voisine de Caen de se rendre au rendez-vous, d'engraisser les veaux, de faire pondre aux poules des oeufs moins gris et plus frais; quand tout cela sera fait et que M. Giblin aura mis à mort le dernier des Guelfes, vous m'avertirez, et je verrai s'il est possible de me rendre à Fervaques pour 15 pièces de 20 francs. À condition toutefois que le professeur allemand[22], tribun de son métier, ait repris la route du tribunat.
Bonjour, grand merci, joie et santé, mille choses à Chênedollé.Est-il encore avec vous? Mille choses à votre bon fils. Je prieDieu de conserver à Madame de Cauvigny son naturel, sa gaîté, sapropreté, sa rondeur et sa gentillesse. On parle fort de son vol àParis. Ecrivez-moi.
Tout à vous.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Cette lettre écrite sur le ton du badinage où Chateaubriand, esprit sérieux, ne réussissait guères, déchira le coeur de Madame de Custine. La réponse attristée et plaintive qu'elle y fit, s'est retrouvéeen copiedans les papiers de Chênedollé, devenu son ami, et en qui elle avait une entière confiance. Cette réponse a été publiée par Sainte-Beuve.
On avait cru d'abord qu'elle était adressée à Chênedollé; Sainte-Beuve a soupçonné que le destinataire n'était autre que Chateaubriand; et il a eu raison. C'est en effet, certainement, la réponse à la lettre assez étrange qui précède. La voici:
J'ai reçu votre lettre: j'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervaques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai du être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération, il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite. Je n'ai rien oublié, pas même que vous n'aimez pas les longues lettres.
Votre ami est encore ici, mais il part demain. J'en suis plus triste que je ne puis vous dire: je ne verrai plus rien de ce que vous aurez aimé. Il y a des endroits dans votre lettre qui m'ont fait bien du mal.
Cette lettre, qui n'est ni signée ni datée, doit être du 5 décembre 1804.
Mais comment Chênedollé a-t-il pu en avoir une copie? Assurément ce n'est pas par Chateaubriand, qui retenu, bien plus que quelques-unes de ses belles amies, par la discrétion, était incapable d'abuser d'une lettre compromettante.
C'est donc par Madame de Custine elle-même que la communication a été faite au confident de tous ses secrets. En fait de confidences, elle n'avait pas une grande réserve, si nous en jugeons par cette conversation que rapporte Sainte-Beuve:—«Voilà, disait-elle, le cabinet où je le recevais!—C'est ici qu'il était à vos genoux?—C'est peut-être moi qui étais aux siens.»
Dans cette conversation, ne serait-ce pas Chênedollé qu'elle avait pour interlocuteur? Et n'est-ce pas du même cabinet «aux deux myrtes superbes» qu'elle faisait ainsi les honneurs?
Il semble que ce séjour à Fervaques, à la fin du mois d'août, n'aurait pas été sans orages; le plaisir et les larmes s'y seraient succédé, s'il faut placer à cette date l'anecdote racontée par Chênedollé:
«Un jour, dit-il, en revenant d'une promenade en calèche où il (Chateaubriand) aurait été assez maussade pour elle, elle aperçut un fusil avec lequel nous avions chassé le matin; elle fut saisie d'un mouvement de joie et de fureur, et fut près de s'envoyer la balle au travers du coeur.»
Il faudrait sur ces «querelles de ménage» entendre les deux parties: Madame de Custine accuse, mais nous n'avons pas la défense de Chateaubriand, qui, il faut le reconnaître, n'était pas toujours aimable. C'est même dans ce caractère de René, si impressionnable et si mobile, où se heurtent tant de contrastes, un des côtés qu'il faut connaître. Pour l'étudier, la tâche est d'autant plus facile qu'il nous a donné lui-même tous les éléments de son portrait, et que rien ne manque à la franchise de ses aveux.
Comme on l'a dit, ou plutôt comme on l'a répété d'après les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand avait eu une enfance triste et pleine de contrainte. Éperdument épris des rêves d'une imagination ardente, il était porté au dédain par la passion de la solitude. Il n'était à peu près sensible qu'à la tendresse des femmes. Consolé d'abord, puis adulé par elles, il prit envers elles l'habitude de la domination, et cette disposition malheureuse qui le portait à tourmenter celles qui prenaient à lui un intérêt passionné. Non par calcul, mais par ennui, par caprice, par impatience de tout frein, il n'épargnait pas aux plus chères de ses amies les accès de son ennui et de sa mauvaise humeur. «Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes dont, il s'était fait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en était plus temps[23].»
Ces duretés, l'anecdote que nous venons de rapporter, indique que Madame de Custine les a subies, et le témoignage plein d'émotion de Chateaubriand lui-même nous montre que d'autres après elle ont eu à en souffrir. «Depuis que j'ai perdu cette personne (il s'agit cette fois de Madame de Duras), je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie, que toutes nos larmes après leur mort.»
Quel contraste entre les affections tendres et généreuses qui sont au fond du coeur, et les emportements d'un caractère qui ne sait pas et ne veut pas se contraindre! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de tels aveux et d'une pareille délicatesse de sentiments soit un méchant homme?
* * * * *
Que répondit Chateaubriand à la lettre de Madame de Custine que nous avons donnée plus haut? Il semble quelquefois qu'il aurait négligé de lire les lettres auxquelles il répondait. Cette fois, il ne tient nul compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine; il lui écrit comme s'il ne s'était rien passé, sans un seul mot de réparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage à Fervaques. Il décoche, en passant, une épigramme à Madame de Custine à propos d'un paiement qu'il s'est chargé de faire pour elle: on voit que l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restées sur le coeur. Enfin il annonce le troisième livredes Martyrs.
Voici la lettre:
Votre lettre m'a charmé. Vous êtes une très aimable personne. Je médite toujours un second voyage, mais il faut du temps et de la patience! Je ne puis partir que le 15 de décembre pour la Bourgogne. Je tâcherai d'être chez vous du 20 au 25 d'octobre. Cela vous convient-il?
Voilà le billet du juge de paix. Dimanche il ne voulait pas de mon argent; lundi il refusa mes louis, mardi mon billet de banque; enfin il a pris son parti. C'est une fatalité que l'argent entre nous.
La pauvre Madame Bertin a la fièvre putride. Je ne sais quiprésentera votre lettre[24]. Comment nous tirer de là?
Et le cher malade? Voilà un beau temps qui doit le guérir. Veut-ilde mon quinquina?
Il faudra que Chênedollé vienne cet automne à Fervaques, d'où je le ramènerai à Paris. Le pauvre garçon! je l'aime bien tendrement. Convenez que je vous ai fait connaître un aimable voisin. Vous avez sans doute perdu vos hôtes? Madame de Cauvigny court les champs; Chênedollé est retourné chez M. Saint-Martin père. Moi, je suis au diable. Mais votre mère doit être avec vous; c'est encore une de mes infidélités[25]. Vous savez combien j'aime Mademoiselle de Saint-Léon; mais j'ai perdula Pitiéque j'avais d'elle (La Pitiéde Delille, 1803).
Je fais un troisième livre. Nous verrons comment il sera à Fervaques.. Je mange du melon, j'enrage et je me porte bien. Dieu vous conserve en joie et enespérance; si cela est possible, écrivez-moi.
Samedi, 8 septembre 1804.
Mille joies à tous les amis.—sans excepter Madame Jenny.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Le 15 septembre, il part avec Madame de Chateaubriand pour la Bourgogne, c'est-à-dire pour Villeneuve-sur-Yonne, où ils doivent passer quelques mois chez M. et Madame Joubert. Au moment même où il montait en voiture, il écrit à Madame de Custine pour l'en avertir et lui demander de lui faire connaître l'époque la plus tardive qu'elle fixe pour son retour à Paris, «afin qu'il se dirige là-dessus[26]».
Il n'entre pas dans le plan que nous nous sommes tracé de faire connaître les rapports d'intimité, d'une constance inaltérable, qui ont existé entre ces deux familles: M. et Madame de Chateaubriand, M. et Madame Joubert. Il faudrait pour cela faire revivre dans son ensemble cette société peu nombreuse, mais si brillante, dont Joubert, Fontanes, Chênedollé étaient l'âme, intelligences élevées qui ont laissé leur empreinte plus ou moins marquée dans l'histoire littéraire de leur temps, sans parler de Chateaubriand qui les dominait tous par le génie, et dont le puissant rayon nous éclaire encore.
Cette société d'élite offre aux études du moraliste, à peu près dans toute leur variété, les types les plus élevés qui puissent honorer l'humanité.
On y trouverait par excellence l'image gracieuse et pure de Madame de Chateaubriand, de cette femme d'un si grand esprit et de tant de vertu, restée si longtemps obscure et méconnue, mais dont heureusement l'histoire nous a été donnée dans un des livres les plus attrayants qu'on puisse lire. Ses mémoires, car à côté desMémoires d'outre-tombe, qu'elle ne lisait pas, elle avait aussi les siens, auxquels son mari faisait souvent des emprunts, ainsi que de nombreuses correspondances ont été publiés[27]; ces oeuvres lui assignent dans le groupe des femmes littéraires un rang auquel, pendant sa vie, toute consacrée à la religion et à la charité, elle n'avait aucune prétention.
Madame de Custine ne faisait pas partie de la société Joubert. Chênedollé, le seul de ce groupe que Chateaubriand lui ait fait connaître, est entré avec elle dans des relations suivies, et il paraît avoir eu les secrets réciproques d'une liaison dont Chateaubriand évitait, dans son monde à lui, de soulever les voiles.
Voilà donc Chateaubriand installé à Villeneuve chez son ami Joubert. Il y passa un mois en préméditant de faireincognitoun voyage à Fervaques. Dès le 9 octobre, il écrit à Guéneau de Mussy: «Je pars pour Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours; puis je reviens à Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans celle de Joubert (c'était l'anniversaire de la mort de Madame de Beaumont). Ma femme reste ici à m'attendre. Nous ne retournerons à Paris que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes, qui me sont des deuils seront passées.» Il s'agit des fêtes du couronnement qui ont eu lieu en effet, le 2 décembre 1804.
Quelques jours après, il écrit à Madame de Custine:
(Villeneuve-sur-Yonne).
Je pars, d'ici le 15 octobre. Je serai le 16 à Paris; le 21 je me mettrai en route pour Fervaques où je serai le 22. Ne m'écrivez plus ici; j'ai peur même qu'une lettre n'y arrive lorsque je n'y serai plus.
Je vous écris ces trois lignesmal à mon aise, et je me dépêche d'en finir.
Mille bonjours.
Je viens d'écrire à Chênedollé.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
On comprend pourquoi Chateaubriand recommande à Madame de Custine de ne plus lui adresser ses lettres à Villeneuve, où Madame de Chateaubriand était encore.
Il se rendit à Fervaques au jour indiqué, mais Chênedollé ne fut pas exact au rendez-vous: il n'arriva que quelques jours après le départ de son ami.
Chateaubriand quitta Fervaques le 26 ou le 27 et adressa immédiatement àMadame de Custine la lettre suivante:
(Paris), dimanche, 28 octobre.
Je vais me remettre en route à l'instant pour Villeneuve. J'ai quitté votre château de hiboux avec une peine fort grande. Je serais fâché de le voir trop souvent, car je crois que je m'y attacherais mal à propos. Tâchez d'en sortir promptement et de revenir parmi les vivans. Songez que vous serez ma voisine et que je pourrai vous voir toutes les fois que vous le désirerez. Nous avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mère. Adieu, écrivez-moi à Villeneuve. Dites mille choses à nos amis. Amenez Madame de Cauvigny avec vous. Que de choses nous disons des gens que nous avons vus à Fervaques. Mille bonheurs! Avez-vous entendu parler de Chênedollé? J'ai aussi oublié ma clef dans ma chambre. Rapportez-là moi.
À vous pour la vie.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Madame de Custine, nous l'avons dit, avait quitté la rue Martel pour installer ses pénates rue Verte, en face de la rue de Miromesnil, à la porte même de Madame de Chateaubriand. Ce choix pouvait être fort commode pour elle, mais il semblait blesser un peu les convenances. Il ne faudrait pas cependant lui en faire un reproche trop sévère: on trouve, en effet, dans ce caractère spirituel et enjoué de Madame de Custine un sentiment, au fond toujours le même, qui flotte de la légèreté à la témérité, mais qui de la témérité s'élève parfois jusqu'à l'héroïsme. Quelle fermeté d'âme n'avait-elle pas montrée quand, en 1794, au milieu des commissaires d'une section révolutionnaire qui perquisitionnaient chez elle et fouillaient tous ses meubles, elle traçait une mordante caricature de l'un d'eux, mettait les rieurs de son côté et sauvait ainsi sa vie! Et de quelle témérité héroïque n'avait-elle pas fait preuve quand, en 1793 protégeant de sa présence son beau-père le général de Custine devant le tribunal révolutionnaire, elle avait d'un si grand courage, comme dit Chateaubriand, bravé l'échafaud! C'est en faveur de cet héroïsme que bien des légèretés lui seront pardonnées; il y a dans sa vie des pages qui lui assurent le respect et la sympathie de la postérité.
Dans la même lettre, nous remarquons ce passage: «Que de choses nous disons «des gens que nous avons vus à Fervaques!» À qui Chateaubriand a-t-il pu dire tant de choses, lui qui n'a fait que traverser Paris? Probablement à la mère de Madame de Custine, la Marquise de Boufflers, s'il a eu le temps de la voir.
Chateaubriand se rend à Villeneuve sans perdre de temps. Il y reçoit, presque à son arrivée, une missive de Madame de Custine (le petit griffon). Elle lui renvoie une lettre fort suspecte qu'elle a reçue pour lui: une lettre de femme! René se tire comme il peut de ce mauvais pas dans la réponse qu'il lui adresse:
Quel radotage que le petit griffon écrit en me renvoyant une lettre d'unesoeurbretonne qui veut venir voir le couronnement! J'espère qu'on a reçu de Paris un griffon toutautrement aimable. Tâchez donc de quitter votre retraite. Le temps approche de la réunion. Je ne puis pas écrire plus long et plus longtems.
Villeneuve-sur-Yonne 1er novembre.
À Madame de Custine au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.
Si Madame de Custine avait quelquefois à souffrir, ce qui n'est pas douteux, du caractèremaussadede Chateaubriand, celui-ci, à son tour, était souvent impatienté de ses plaintes, de ses jalousies, de ses exigences. On va en juger:
Je suis certainement désolé d'avoir manqué Chênedollé, et je ferai tout ce qu'il est possible de faire pour passer quelques jours avec lui; mais aussi vous me persécutez trop.
Puis-je faire plus que je n'ai fait? J'ai été deux fois vous voir contre tout sens commun; j'ai resté avec vous aussi longtems et plus longtems que je ne le pouvais; je vous assure que je suis fâché de vos plaintes très injustes. Je ne sais plus comment faire pour vous être agréable en quelque chose. Tâchez de voir que vous n'avez pas la raison de votre côté, et sachez-moi un peu de bien de mes voyages, que, je vous le proteste, je n'aurais pas faits pour d'autres que pour vous.
Mais parlons de choses plus agréables. Dites à Chênedollé que je l'attends cet hiver, au mois de janvier, qu'il faut absolument qu'il vienne passer quelque temps chez moi à Paris, qu'il faut que nous nous retrouvions encore au moins quelques moments ensemble. Eh! bon Dieu, quand serons-nous maîtres de ne nous pas quitter un seul instant? Vous, éternelle grondeuse, quand revenez-vous à Paris? Quand quittez-vous votre château? Je parie que vous me ferez encore la mine! Mais je vous déclare que si vous me recevez avec une mine renfrognée, vous ne me verrez qu'une fois, car je suis enfin lassé de vos perpétuelles injustices. Allons, la paix. Arrivez, réparez vos torts, confessez vos péchés; je vous reçois en miséricorde. Mais que le pardon soit sincère. Un million de bonjours, de joies, de souvenirs. Amitiés à nos amis, même à mon ennemie Madame de Cauvigny. Embrassez Chênedollé trois fois pour moi, mais pourtant en monintention.
N'oubliez pas mon proscrit[28]. À vous, à vous et pour la vie.
Villeneuve-sur-Yonne, 9 novembre 1804.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,Calvados.
Rapprochons la première partie de cette lettre si dure de ton, si hautaine, si menaçante en apparence, des lignes finales qui font contraste, tant elles sont caressantes et presque tendres. Nous retrouvons dans d'autres circonstances analogues, avec d'autres personnes, Madame Récamier par exemple, le même procédé; nous voyons le même homme tour à tour violent, impérieux, appelant une rupture qu'il ne veut pas, puis conciliant, aimant et si plein de douceur que, comme dit Madame de Custine, «on lui croirait un bon coeur,» et ce bon coeur, il l'avait en effet. Ce manège voulu, prémédité était un trait de caractère: il semblait repousser celles qu'il désirait le plus retenir, mais retenir soumises à sa domination, à son humeur, à ses caprices.
Pour analyser ses sentiments souvent si complexes et qui semblent parfois se contredire, il est certains faits qu'il ne faut pas perdre de vue.
Chateaubriand, beaucoup plus aimé, à ce que l'on prétend, qu'il n'aimait lui-même, portait dans ses amours le même sentiment de défiance que ces femmes qui craignent d'être aimées plus pour leur fortune que pour elles-mêmes; il avait pour les passions qu'il inspirait beaucoup de scepticisme; un soupçon le poursuivait: Est-ce bien lui qu'on aimait, ou n'était-ce pas sa renommée, sa gloire, la poétique auréole qui couronnait son nom?
Ce soupçon qui le suivait dans tous ses attachements, il en a fait lui-même l'aveu dans lesMémoires d'outre-tombeen racontant l'histoire si touchante de son amour pour Charlotte Ives.
—…Je devais croire être aimé. Depuis cette époque, (son émigration en Angleterre), je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance. Quant à l'intérêt dont j'ai paru être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas delà renommée, la parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou politiques n'était pas l'enveloppe qui m'attirait des empressements».
Quel est, après les chastes amours de Charlotte Ives, cet autre attachement qui a pu inspirer à René la même confiance? Le comte de Marcellus, en commentant ce passage, déclare «qu'il a pu le deviner «peut-être, mais qu'il doit imiter la discrétion «du maître, et se taire.» Nous sommes donc réduits à des conjectures. Il est évident qu'il n'est pas question de Madame de Chateaubriand, puisque son mariage est antérieur de deux années à ses relations avec Charlotte, où il s'est montré bien léger; il ne semble pas non plus que ce soit à Madame de Custine que Chateaubriand a pensé lorsqu'il écrivait ces lignes en 1838: l'origine de leur liaison pouvait lui laisser quelque défiance, quoiqu'il ait conservé avec elle jusqu'à la fin des relations très suivies; probablement, c'est de Madame de Beaumont qu'il s'agit ici, car elle l'avait aimé avant sa gloire.
Le jugement de deux femmes d'une extrême distinction et de beaucoup d'esprit, achèvera l'analyse du caractère personnel que Chateaubriand lui-même vient de nous révéler.
La soeur du duc de Richelieu. Madame de Montcalm veut prémunir le Comte de Marcellus, nommé secrétaire d'Ambassade à Londres, contre les déceptions qu'il rencontrerait auprès de son ambassadeur, s'il se livrait à lui sans réserve. Voici comment elle s'exprime: «N'espérez pas vous l'attacher. Chez ces génies qui expriment si bien le sentiment, le sentiment réside peu. Leur estime, leur confiance ne mène pas à l'affection. Trop ardemment épris des chimères qu'ils se créent au dedans d'eux-mêmes, ils n'aiment rien au dehors. Par une pénétration qui leur est propre, ils jugent de prime-abord ceux qui les approchent. Dès lors, quand ils se sont emparés de vous, ils se mettent à l'aise, car ils savent que pour vous garder à jamais, ils n'ont pas même besoin de la réciprocité.»
Madame la duchesse de Duras, qui permettait à Chateaubriand de l'appeler «sa soeur», ajoute un trait à ce tableau: «M. de Chateaubriand, disait-elle, ne gâte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gâté par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise[29]». Madame de Custine en savait quelque chose.
On peut adresser à Chateaubriand tous, ces reproches et bien d'autres sans doute. Veut-on dire qu'il a péché par l'excès de l'amour-propre et de la vanité, par l'orgueilleuse exagération de son indépendance, qu'emporté vers le monde idéal par les élans d'une imagination toute-puissante et sans contrôle, il retombait ensuite, meurtri par les faits, dans les déceptions, la tristesse et l'ennui? Nous l'admettrons sans peine.
Mais y eut-il jamais une âme plus généreuse, plus éprise du beau et du sublime? Qui a jamais été doué d'une plus grande tendresse de coeur, car ces sentiments qui sortaient de son âme, qui étaient son génie, qui étaient lui-même, comment les aurait-il exprimés, s'il ne les avait ressentis?
Ramené bientôt à la réalité des choses, il se sentait arrêté par le doute; une sorte de scepticisme s'emparait de lui, et il ne lui restait plus que l'inconstance et le dégoût. Avec une pareille nature, plus l'imagination est forte, plus les chutes sont profondes; c'est qu'en effet, l'imagination seule est un guide peu sûr et que la direction de la vie humaine ne doit pas lui appartenir.
Faut-il s'étonner qu'on trouve ainsi un homme double dans Chateaubriand, l'un doué de tant de charmes, de tant d'esprit et de bonté, l'autre brusque et morose, absolu, impérieux, et pour prendre ses expressions mêmes, mobile comme le nuage, impétueux comme la tempête? Sans doute, les femmes qu'il captivait avaient à souffrir; il en faisait ses esclaves et leur infligeait le poids écrasant de ses déceptions et de ses caprices. À qui s'en prendre? À lui sans doute, mais à elles aussi: l'expiation naît de la faute; c'est ainsi que ces belles adorées portaient la peine de leurs folles amours, et que le châtiment venait à elles par leur adorateur. Croit-on qu'elles l'en aimaient moins pour cela? Non sans doute. Comment n'auraient-elles pas préféré à de monotones tendresses les élans soudains et troublants de passions grandes et vagues comme l'infini, qui emportent l'âme jusqu'au pur idéal! Quelle femme ne voudrait posséder ces dons de la vie supérieure même au prix de peines amères et de quelques douleurs!
Au surplus, veut-on avoir le portrait de Chateaubriand dans ce qu'on pourrait appeler son état normal? Joubert, écrivant à M. Molé, va nous le donner: «Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute: c'est celle de ma léthargie. Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de moeurs, et au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un objet de contemplation; il m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien[30].» Voilà un portrait qui réfute bien des dénigrements et corrige bien des injustices.
Mort de Madame de Caux.—Le voyage d'Orient.—La Vallée auxLoups.—Armand de Chateaubriand.—Madame de Custine à Rome.—Le docteurKorelf.—Fouché duc d'Otrante.
Le jour même où Chateaubriand écrivait à Madame de Custine la lettre qu'on a lue plus haut, mourait à Paris la plus chère de ses soeurs: Lucile, Madame de Caux, dont la santé, longtemps chancelante, n'avait cessé d'empirer depuis que Chateaubriand, trois mois auparavant, avait écrit à Chênedollé: «Lucile est très malade.»
Cette femme illustre a occupé trop de place dans la vie de son frère pour que nous mentionnions sa mort comme un simple incident, sans nous y arrêter, au moins un instant. Un portrait par Chateaubriand, deux lettres d'elle, quelques lignes enthousiastes de Chênedollé, suffiront pour nous faire connaître cette noble figure et nous apprendre à la respecter.
Dans la première rédaction des Mémoires de sa vie, commencée en 1809,Chateaubriand trace le portrait de Lucile à 17 ans.
«Elle était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse; son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel des regards pleins de tristesse et de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant… Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête comme une statue antique, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie ne paraissait plus au dehors et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre.»
Chênedollé, qui lui avait été présenté à Paris en 1802, s'éprit éperdûment de cette âme délicate et passionnée. Il lui demanda sa main; Lucile n'accueillit pas sa demande et lui refusa toute espérance de mariage; mais elle lui accorda son amitié, amitié très tendre, telle que peut être celle d'une femme qui, tout en aimant beaucoup, veut rester chaste et pure. Ce sentiment très particulier, qui n'excluait pas une familiarité respectueuse et reposait sur une confiance sans bornes, est peint admirablement dans cette lettre de Lucile à Chênedollé:
Rennes, ce 2 avril 1803.
Mes moments de solitude sont si rares que je profite du premier pour vous écrire, ayant à coeur de vous dire combien je suis aise que vous soyez plus calme. Que je vous demande pardon de l'inquiétude vague et passagère que j'ai sentie au sujet de ma dernière lettre! Je veux encore vous dire que je ne vous écrirai point le motif que j'ai cru, à la réflexion, qui vous avait engagé à me demander ma parole de ne point me marier. À propos de cette parole, s'il est vrai que vous ayez l'idée que nous pourrions être un jour unis, perdez tout à fait cette idée: croyez que je ne suis point d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée à la mienne. Si, lorsqu'il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenait seulement de ma timidité et de mon embarras, car ma volonté était, dès ce temps-là, fixe et point incertaine. Je ne pense pas vous peiner par un tel aveu qui ne doit pas beaucoup vous surprendre, et puis, vous connaissez mes sentiments pour vous: vous ne pouvez aussi douter que je me ferais un honneur de porter votre nom; mais je suis tout à fait désintéressée sur mon bonheur, et votre amie; en voilà assez pour vous faire concevoir ma conduite envers vous.
Je vous le répète, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une espèce de manière de vous appartenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce que, au premier moment, votre désir à cet égard me sembla comme une preuve non équivoque que je ne vous étais pas bien indifférente. Vous voilà maintenant bien clairement au fait de mes secrets; vous voyez que je vous traite en véritable ami.
S'il ne vous faut, pour rendre vos bonnes grâces aux muses, que l'assurance de la persévérance de mes sentiments pour vous, vous pouvez vous réconcilier pour toujours avec elles. Si ces divinités, par erreur, s'oublient un instant avec moi, vous le saurez. Je sais que je ne puis consulter sur mes productions un goût plus éclairé et plus sage que le vôtre; je crains simplement votre politesse. Quant à mes Contes, c'est contre mon sentiment, et sans que je m'en sois mêlée, qu'on les a imprimés dans leMercure. Je me rappelle confusément que mon frère m'a parlé à cet égard; mais je n'y fis aucune attention, ni ne répondis. J'étais au moment de quitter Paris; j'étais incapable de rien entendre, de réfléchir à rien: une seule pensée m'occupait, j'étais tout entière à cette pensée. Mon frère a interprété pour moi mon silence d'une façon fâcheuse. Je vous sais gré de l'espèce de reproche que vous me faites au sujet de l'impression de mes Contes, puisqu'il me met à lieu de connaître votre soupçon et de le détruire. Soyez bien certain que je n'ai point consenti à la publicité de ces Contes, et que je ne m'en doutais même pas. J'espère que quand vos affaires de famille seront terminées, vous vous fixerez à Paris. Ce séjour vous convient à tous égards, et je voudrais toujours que votre position soit la plus agréable possible. Adieu. Vous voudrez bien, quand il en sera temps, me mander votre départ de Paris, afin que je n'y adresse pas mes lettres. Je compte encore rester quinze jours dans cette ville-ci. Après cette époque, adressez-moi vos dépêches à Fougères, à l'hôtel Marigny.
Quoique vos dépêches soient les plus aimables du monde, ne les rendez pas fréquentes; j'en préfère la continuité. Vous devez être fort paresseux et moi-même je suis fort sujette à la paresse. Je vous recommande surtout de me faire part de tous vos soupçons à mon égard; cette preuve d'intérêt me sera infiniment précieuse.
Lucie vint de Bretagne se fixer à Paris dans le courant de l'automne. Son frère l'avait établie d'abord dans un appartement de la rue Caumartin, qu'elle quitta bientôt pour aller demeurer rue du faubourg Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel, dont Madame de Navarre était la Supérieure. De cette maison de retraite, elle adressait à son frère des lettres pleines d'émotion, empreintes de la plus vive tendresse et d'une exaltation de sensibilité qui touchait au désespoir. Ces lettres passionnées et douloureuses dénotent l'état d'une âme atteinte par de profondes souffrances.
Il n'est pas certain que Lucile ait maintenu jusqu'à la fin le pacte qu'elle avait formé avec Chênedollé et qu'elle soit restée fidèle à cette persévérance de sentiments qu'elle lui avait promise. Une des dernières lettres adressées par elle à son frère, permettrait d'en douter. Voici cette lettre qui peint l'état de cette âme prête à quitter la terre; elle est très touchante:
Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence de M. Chènedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la dernière. Je ne veux point gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je me livrerai à corps perdu à tous les événements de mon passage dans le monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercié du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise:souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est élevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place.
Complétons le portrait de Lucile par quelques lignes que Chênedollé a consacrées à son amie, dès qu'il eut à la pleurer: «Auprès de cette femme céleste, je n'ai jamais formé un désir; j'étais pur comme elle; j'étais heureux de la voir, heureux de me sentir près d'elle. C'était l'espèce de bonheur que j'aurais goûté auprès d'un ange… Celui qui n'a pas connu Lucile ne peut savoir ce qu'il y a d'admirable et de délicat dans le coeur d'une femme. Elle respirait et pensait au ciel. Il n'y a jamais eu de sensibilité égale à la sienne. Elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne; ce coeur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre a fini par dévorer sa vie[31].»
* * * * *
Pendant le séjour de son frère à Villeneuve, Madame de Caux changea encore une fois de résidence. Où alla-t-elle? Nul ne le sait. Mais les soins du bon Saint-Germain, l'ancien domestique de Madame de Beaumont, la suivirent partout. Ce vieux et fidèle serviteur assista seul à ses derniers moments. Elle mourut à Paris le 9 novembre 1804. Pauvre femme, d'une si grande âme, qui a touché presque au génie, et qui poursuivie par les traits d'une fable odieuse, n'a pas trouvé le repos même dans la mort[32].
Saint-Germain annonça par quelques lignes la mort subite de sa maîtresse à Chateaubriand qui en fit part presque aussitôt à Madame de Custine.
Villeneuve-sur-Yonne.
Depuis ma dernière lettre, j'ai éprouvé une des plus grandes peines que je puisse encore ressentir dans cette vie. J'ai perdu une soeur que j'aimais plus que moi-même et qui me laissera d'éternels regrets. Cette solitude qui se fait tous les jours autour de moi m'effraye, et je ne sais qui comblera jamais le vide de mes jours. Je suis sans avenir, et bientôt même je vais être obligé de me retirer dans quelque coin du monde, car ma fortune ne me permettra plus de vivre à Paris, et je ne prévois pas comment jamais je deviendrai plus heureux sous ce rapport. Que deviendrai-je? Je n'en sais rien. Il ne me reste plus qu'à désirer le bonheur de ceux que j'aime. Tâchez donc d'être heureuse! Tâchez de délivrer mon ami[33]. Aimez moi un peu, si vous pouvez. J'ai tant rêvé de bonheur, et je me suis si souvent trompé dans mes songes que je commence à prendre votre rôle, à être tout à fait sans espoir. Mille tendresses.
Quand serez-vous à Paris?
2 frimaire, 23 novembre.
À Madame de Custine, au Château de Fervaques, par Lisieux.
La mort de Lucile avait frappé Chateaubriand comme d'un coup de foudre. Le souvenir de sa jeunesse, les grèves de Saint-Malo, ou le mail et les bois de Combourg, les promenades solitaires «où ils traînaient tristement sous leurs pas les feuilles séchées», durent lui apparaître avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de celle qui avait partagé ses tristesses et ses rêves. En elle il pleurait «une sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel.»
La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive; elle ne versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient à sa piété des accents différents: «Toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, elle ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur.»
Dans la lettre que nous avons déjà citée, Joubert, de son côté, rend témoignage de l'affliction de ses deux amis: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie.»
* * * * *
À partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa soeur, celles qui suivent, étiquetées de la main de Madame de Custine, ne portent plus comme les précédentes un numéro d'ordre écrit par elle, et comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas datées, le classement en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres lettres émanant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de Chênedollé et de Madame de Custine elle-même, on arrive, pour presque toutes, à une date approximative certaine. Les Mémoires si intéressants de Madame de Chateaubriand surtout[34] nous ont été d'un grand secours pour ce classement.
Cependant une question se pose naturellement ici: Pourquoi ces lettres, étiquetées précédemment par numéros d'ordre, cessent-elles de l'être? Serait-ce un indice de refroidissement dans les relations réciproques? Nullement: l'intimité, entre Chateaubriand et Madame de Custine n'a jamais été plus grande que dans le courant de l'année 1805 et les six premiers mois de 1806, jusqu'au départ de Chateaubriand pour l'Orient. Toutefois il faut reconnaître que les lettres deviennent plus rares; mais il faut attribuer ce fait au séjour que Chateaubriand et Madame de Custine ont fait simultanément à Paris pendant cette période: ils se voyaient et ne s'écrivaient pas.
Quant à la persistance de leurs relations, des documents nombreux et très certains vont nous en donner la preuve.
M. et Madame de Chateaubriand quittèrent la maison de Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, dans les premiers jours du mois de janvier 1805 et rentrèrent dans leur maison de la rue de Miromesnil qui venait d'être vendue et qu'ils devaient bientôt quitter.
Le 12 janvier, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour l'informer de son retour et l'inviter à venir le voir à Paris. «… Je suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends; votre lit est prêt; ma femme vous désire. Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé et gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste je vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir: nous serons comme deux Cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible. Madame de C… (Custine) doit vous avoir un passeport[35]. Venez; le plaisir que j'aurai à vous embrasser me fera oublier toutes mes peines.»
L'invitation adressée à Chênedollé resta sans effet; il ne vint pas à Paris. Près de trois mois s'écoulèrent, et Madame de Custine, sur le point de partir pour Fervaques, lui écrit à la date du 28 mars: «… Ce que j'ai de la peine à vous pardonner, c'est que vous me ne dites rien de Fervaques. Vous ne me promettez pas d'y venir et longtems. Notre ami dit qu'il y passera six semaines, mais je ne suis pas femme à prendre à ces choses-là. Je suis plus folle que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire. LeGénie(Chateaubriand) se réjouit de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et quand il parle de vous, on serait tenté de croire qu'il a un bon coeur.»
Notons ce dernier trait dont tous ceux qui n'aiment pas Chateaubriand ont fait contre lui un grand usage. Il est clair qu'en écrivant ces lignes, Madame de Custine était de bien mauvaise humeur. Entre Delphine et René que s'était-il donc passé? Il serait curieux de reproduire une de ces scènes qui troublaient de temps à autre leur intimité; quelques lignes de chacun d'eux nous rend la tâche facile: L'une se plaignait sans cesse, éclatait en jalousies et en reproches, s'emportait, pleurait, puis se mettait à bouder; L'autre, René, peu patient de sa nature, prenait ses airs sombres, rappelait son amie au sens commun, menaçait d'une rupture et partait. Mais toute cette colère ne durait pas, et quelque billet, laconique comme celui-ci, servait de préambule à une prompte réconciliation:
À demain, Grognon,
À Madame de Custine.
Dans l'intervalle, Madame de Custine avait trouvé le temps d'épancher dans quelque lettre ses larmes et ses fureurs, contre un bourreau qui la rendait «plus malheureuse que jamais» et dont aussi «plus que jamais elle était folle».
Il ne faut pas prendre au tragique, comme l'ont fait les biographes, ces querelles passagères, légers orages du printemps, qui chez l'une n'éteignaient pas l'amour et qui laissaient subsister chez l'autre une durable amitié.
Ce court billet ne porte ni date ni adresse; une date était inutile: Chateaubriand ne l'écrivait pas pour la postérité, et quant à l'adresse, la femme de chambre qui devait le remettre à sa maîtresse n'en avait pas besoin. Mais quel est ce signe mystérieux, cette étoile, qu'on y remarque et que René n'a reproduit nulle part dans sa correspondance?…
* * * * *
Voici un autre billet, sans date, qui doit se placer à peu près à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire avant que Madame de Custine quittât le quartier de la rue Miromesnil:
À Madame de Custine, rue de Miromesnil, 19, Place Beauveau.
J'irai vous demander à dîner. Je ne pourrai être chez vous avant cinq heures ou cinq et demie. J'aurais répondu à votre lettre, si je n'avais préféré vous porter la réponse moi-même. Je vous écris ce mot chez Bertin et nous parlons de vous.
Mercredi.