CHAPITRE IILES PARENTS

Comment se fait-il, les enfants étant si intelligents, que les hommes soient si bêtes ? Cela doit tenir à l’éducation.Alexandre Dumas, fils.

Comment se fait-il, les enfants étant si intelligents, que les hommes soient si bêtes ? Cela doit tenir à l’éducation.

Alexandre Dumas, fils.

Chacun sent plus ou moins vaguement, aujourd’hui, qu’une grande partie de notre système d’éducation est à refaire et qu’il faut trouver d’autres procédés pour former l’âme de l’enfant et l’initier à la vie.

La première éducatrice et la première initiatrice est la mère, et je vais toucher ici à un point délicat[11]et à un problème difficile. Seul, le sentiment de ma complète objectivité me donne le courage de formuler la question suivante : « A part les soins matériels, où plusieurs excellent, dans quelles proportions les mères actuelles, étant donnés les courants de la pensée moderne, sont-elles capables de faire jaillir des sources dans l’esprit et le cœur de leurs enfants ? »

[11]Si j’étais mère moi-même ou simplement institutrice, j’hésiterais à aborder l’argument, car on pourrait croire que je veux me citer en exemple et blâmer les autres, pour préconiser mon système personnel d’éducation.

[11]Si j’étais mère moi-même ou simplement institutrice, j’hésiterais à aborder l’argument, car on pourrait croire que je veux me citer en exemple et blâmer les autres, pour préconiser mon système personnel d’éducation.

Il y a des mères parfaites, il y en a d’admirables, auxquelles nul rabdomancien ne peut être comparé, et à qui l’on voudrait donner l’humanité entière à élever. Mais il est inutile de s’occuper de ce qui marche droit en ce monde ; ce sont les gens difformes et les boiteux qu’il est urgent de redresser.

A notre époque, à la fois si grande et si effrayante, le rôle de la mère est devenu infiniment plus difficile qu’il y a vingt ou trente ans, alors que l’esprit de rébellion et d’anarchie n’avait pas encore envahi le cerveau des jeunes gens et même des enfants, et qu’il existait des croyances et des traditions auxquelles on pouvait faire appel, avec la certitude qu’elles éveilleraient un écho dans les consciences. Des véritésa prioriques, des principes moraux indiscutables étaient alors généralement admis, tandis qu’aujourd’hui, de tous côtés, le terrain est mouvant, et plus rien n’est accepté sans discussion. Les mères ont, par conséquent, besoin d’une expérience, d’une instruction, d’une force morale, d’une finesse d’intuition dont elles pouvaient se passer autrefois, alors que leur titre suffisait à les couvrir d’autorité et de dignité. Désormais, pour posséder et conserver le prestige maternel, il faut le mériter, car l’enfant se rend compte, raisonne, critique, et, iconoclaste d’instinct, est toujours prêt à renverser les anciens autels.

Cependant, pour le bonheur et le progrès de l’humanité, on ne peut renoncer à l’influence de la mère sur l’enfant, ni à l’initiation qu’elle lui donne, car de cette influence et de cette initiation dépendent en grande partie le salut du monde. Préparer des mères pour l’avenir et induire celles qui ont déjà charge d’âme à se persuader de l’extraordinaire grandeur de leur mission est le devoir des moralistes modernes, et cela est nécessaire aussi bien dans l’ordre physique que dans l’ordre spirituel.

On ne pourra jamais recourir, pour la naissance des hommes, aux procédés qu’on emploie, dans les haras, pour le perfectionnement de la race chevaline ; mais il faudrait, du moins, empêcher la reproduction des êtres malsains, rongés de maladies transmissibles et inguérissables. Les femmes, quand elles l’auront compris, pourront y aider efficacement. Il y a, en outre, une foule de personnes auxquelles la paternité et la maternité devraient être interdites, en raison de leurs tares morales et intellectuelles. Or, celles-là justement mettent des enfants au monde avec une inconscience absolue du cruel délit qu’elles commettent. Nourrir l’illusion que la société parviendra jamais à exercer un contrôle complet à cet égard, serait caresser l’impossible chimère ; mais peut-être arrivera-t-on un jour à faire comprendre à la conscience humaine que donner la vie à d’autres êtres implique des responsabilités graves. Cette idée a déjà gagné du terrain : les parents des classes bourgeoises se sacrifient aujourd’hui pour leurs enfants bien plus qu’ils ne le faisaient autrefois. Peut-être même dépassent-ils la mesure et ont-ils obtenu, comme résultat, un développement très accentué d’égoïsme chez la génération nouvelle.

Dans les classes populaires, celles où les pensées s’expriment crûment, on entend aujourd’hui des jeunes gens et des enfants reprocher à leurs parents de les avoir fait naître, afin de se dispenser envers eux de tout devoir filial. Dans les classes élevées, l’éducation empêche ces mêmes pensées de se formuler brutalement, mais sommes-nous bien certains qu’à la première déception, elles ne surgissent pas silencieusement dans les cœurs arides et égoïstes des jeunes jouisseurs de notre époque, qui ont érigé en dogme leur droit personnel au bonheur et au plaisir ?

Pour lutter contre ces tendances et essayer d’en empêcher l’éclosion, il faut des qualités de discernement et d’intuition dont les parents d’autrefois, je le répète, n’avaient pas besoin au même degré. Ceux d’aujourd’hui se rendent-ils compte de ce besoin ? A de rares exceptions près, ils se contentent d’aimer leurs enfants et de pourvoir à leur subsistance. La formation des caractères les occupe assez peu. Quelques-uns s’affligent des tendances peu favorables au succès qu’ils constatent chez leurs fils et leurs filles, et essayent de développer en eux l’ambition et l’amour de la lutte : ils dévoient ainsi des âmes douces et simples qui auraient peut-être vécu heureuses, laissées à leurs dispositions naturelles. D’autres s’acharnent à étouffer, chez leurs enfants, les élans d’imagination et de cœur qui pourraient les pousser aux entreprises généreuses[12]; la plupart les abandonnent aux hasards de la vie, des circonstances, des éducateurs et des camarades !

[12]Voir le chapitre :les Coupeurs d’ailes.

[12]Voir le chapitre :les Coupeurs d’ailes.

Si pareille insouciance était possible autrefois, alors que, malgré certains écarts de conduite, la morale traditionnelle n’était pas discutée, elle n’est plus admissible aujourd’hui. A qui se fier désormais ? Aucune sécurité n’existe nulle part, la lecture des journaux en fournit la preuve. Nous y voyons journellement que certaines classes sociales, jadis réputées respectables, participent dans de larges proportions à la criminalité. Rien n’est resté debout dans les consciences. Il y a encore, heureusement, des âmes fermement attachées à leur foi ou à leur idéal, mais l’on est frappé cependant du désordre de pensée et de l’incohérence de jugement qui se manifestent même chez les gens personnellement honnêtes. Ils ne savent plus discerner le bien du mal, souvent ils mettent l’un à la place de l’autre. Le contact de ces âmes incertaines avec de jeunes esprits est déconcertant et pernicieux.

Cet état d’anarchie intellectuelle contribue à aggraver les responsabilités des parents et à élargir leurs devoirs. Ils ne peuvent plus rien laisser au hasard, car le hasard, aujourd’hui, prend parfois de vilains noms. Veiller, veiller sans cesse, tout en respectant l’individualité et la liberté des êtres sur lesquels ils se penchent, c’est l’obligation qui s’impose inexorablement à eux. Il y a là de quoi occuper la vie des femmes, puisque la tâche de façonner l’âme et la conscience de l’enfant leur revient pour une grande part, une part que peut-être la paresse morale des hommes a trouvé de son intérêt de trop élargir.

Si, dans l’éducation donnée aux jeunes filles, on n’insiste pas suffisamment sur les devoirs de la maternité, — ses hauts devoirs s’entend, — on ne parle absolument pas aux jeunes gens des devoirs de la paternité. Certes, les hommes élevés dans un milieu honnête savent qu’ils devront pourvoir à la subsistance de leur famille, mais c’est tout, et encore essaient-ils de diminuer ce poids et de s’en décharger le plus possible en épousant une femme riche. Quant à ce qui concerne l’éducation des enfants, ou l’étude de leurs caractères et de leurs tendances, la direction qu’il faudrait leur donner, ils abandonnent ce travail à la mère, — même lorsqu’elle est frivole et sotte, — et n’interviennent que dans les questions importantes. Encore ne le font-ils qu’après avoir été mis au courant et suggestionnés par leurs femmes. Le jugement qu’ils portent et le conseil qu’ils donnent manquent par conséquent d’indépendance et de valeur, toute opinion qui ne se fonde pas sur l’observation directe, demeurant incomplète et unilatérale.

Si encore les responsabilités ne s’établissaient de cette façon peu équitable que dans les ménages où la femme est sérieuse et intelligente, la portée du mal ne serait pas grande, bien que, pour l’œuvre aussi délicate et complexe de la formation des caractères et des âmes, le concours de deux cœurs et de deux esprits ne soit pas de trop. Malheureusement, nous voyons des hommes parfaitement au courant de l’insuffisance et de l’incompétence de leurs compagnes, les laisser diriger librement et entièrement l’éducation de leurs enfants. Un mari disait de sa femme : « Je ne lui donnerais pas une lettre à mettre à la poste, » et confiait sans hésiter à ce cerveau vide et frivole ce qu’il avait de plus précieux au monde, ou du moins ce dont il lui sera demandé le plus sévèrement compte, si le règne de justice auquel nous aspirons se réalise un jour en ce monde ou au delà de ce monde.

Des exemples de cette inconséquence se rencontrent journellement. Il y a des exceptions, et elles sont nombreuses ; mais, en général, le père, dans toutes les classes, se désintéresse de l’enfant, non au point de vue de l’affection, du moins à celui de la direction morale. Manque de temps ! dira-t-on. Oui, peut-être, pour l’ouvrier qui rentre le soir, accablé par le travail du jour (tout cela aussi a bien changé !) et incapable d’un effort mental. Oui, encore, pour leprofessionnel: avocat, médecin, ingénieur, trop occupé au dehors pour surveiller chez lui les détails de l’éducation des enfants. Mais les bourgeois, les rentiers, les oisifs ne sont-ils pas coupables des mêmes négligences ? Ils auraient tout le temps d’être des éducateurs et des initiateurs, et n’y songent même pas !

Quelques-uns s’irritent, lorsque les études ne marchent pas ; ils paient des répétiteurs à leurs fils et essaient, s’ils ont de l’influence, de les pousser dans les carrières où ils entrent. Puis, si les fils font des sottises ou des dettes, ils se fâchent et réagissent avec violence. Leur surprise, d’ordinaire, est extrême ; ils ne pensent pas que s’ils avaient mieux étudié le caractère de leurs enfants, essayé de diriger leurs idées, de combattre leurs tendances, de les initier eux-mêmes à la vie, ils auraient peut-être évité ces crises, souvent irréparables.

Si l’on constate, d’un côté, l’indifférence des pères pour le développement du caractère de leurs enfants, l’on voit, de l’autre, l’insuffisance de la plupart des mères devant la double tâche qu’elles ont à remplir. Aucun des deux n’est assez pénétré de la grandeur de sa mission ; l’homme, — je ne parle pas des chrétiens réels et des spiritualistes convaincus, — n’attache pas grande importance aux dispositions morales de ses fils et ne s’occupe guère de créer en eux cette douceur d’âme[13]qui est l’une des meilleures sauvegardes contre certaines tentations et certains actes. Les mères, — je ne répéterai jamais suffisamment qu’il y en a de parfaites, de supérieures, d’admirables, — n’ont pas une mentalité assez développée pour les exigences de l’existence actuelle et ignorent de quelles armes fils et filles doivent être pourvus pour savoir combattre et vaincre. Le but qu’il faut poursuivre est double, par conséquent : secouer l’inertie des pères et élever les femmes, auxquelles la plus grande partie du travail éducatif sera toujours confiée, à la hauteur de leur tâche.

[13]Voir le chapitre :Chercheurs de sources.

[13]Voir le chapitre :Chercheurs de sources.

Tous les enfants, tous les jeunes gens et l’on peut dire tous les hommes, ont l’adoration de la force. Or, cette force, l’enfant croit généralement que son père la possède ; l’influence de celui-ci pourrait donc être très grande sur ses fils. Il en est de même pour les filles, qui attribuent volontiers certains conseils de leurs mères aux préjugés et aux idées démodées ; de la bouche d’un homme qui connaît la vie, ils acquièrent plus d’importance, l’homme représentant, pour la mentalité féminine,celui qui sait. Il est, en outre, le porte-voix de l’opinion masculine, cette opinion qui garde encore tant de prestige aux yeux des descendantes d’Ève[14]. Les règles de bonne tenue elles-mêmes, formulées par un père, paraissent plus dignes de considération aux filles, et les pièges signalés plus effrayants.

[14]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.

[14]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.

Persuader aux pères qu’ils doivent user de leur ascendant et intervenir directement dans la formation du caractère de leurs enfants, voilà un des buts qu’il faut poursuivre. Les hommes faits, esclaves de leurs habitudes morales, se modifieront difficilement, mais les générations à venir pourront être préparées à remplir ce devoir. Pourquoi ne parler qu’à un seul des sexes des obligations qui découlent du fait grave d’avoir mis des enfants au monde ? Si ce sentiment d’obligation pénétrait la conscience des hommes, peut-être réfléchiraient-ils davantage aux responsabilités dont ils se sont chargés jusqu’ici avec tant d’insouciance, peut-être verrions-nous moins d’enfants du hasard.

Sans toucher, du reste, à ce point délicat de la question, et en nous bornant à envisager les enfants qui vivent, de droit, sous le toit paternel, il est certain que si les pères appliquaient leur intelligence et leur cœur à faire de leurs fils des hommes et de leurs filles des femmes dans le sens profond du mot, la société en retirerait un immense avantage.

On a toujours reconnu, à certains signes spéciaux, les fils de femmes distinguées ; de même, les filles, dont les pères ont été les initiateurs intellectuels, portent une empreinte spéciale ; elles ont dans l’esprit quelque chose de plus large, de plus viril, de plus généreux. L’intelligence masculine a fait jaillir en elles des sources qu’une éducation exclusivement féminine n’aurait peut-être pas réussi à découvrir. On me répondra que cette tâche revient de droit au mari ; c’est à lui d’ouvrir des horizons nouveaux à l’âme vierge qui lui est confiée, c’est à lui de la faire participer aux manifestations intellectuelles et morales auxquelles les expériences de sa vie d’homme l’ont initié… Autant de mots vides de sens ! Dans la réalité, et sauf exception, les maris s’occupent assez peu de chercher les forces cachées que détient l’âme de leurs femmes. Et puis, leur influence s’exerce trop tardivement. Les jeunes filles, aujourd’hui, se marient presque toutes après vingt ans, et la tendance moderne est de retarder toujours davantage l’époque de leur mariage ; par conséquent, lorsqu’elles changent d’état, leur psyché est déjà formée.

Certes, elle pourra subir encore de graves modifications, s’égarer très loin, descendre très bas ou monter très haut, mais cependant, le travail principal est accompli. Or, c’est durant la période de travail mental, qui va de douze à vingt ans, que l’initiation paternelle pourrait être efficace sur le cerveau des jeunes filles. Je me rends parfaitement compte qu’un homme sérieux, absorbé par les intérêts de sa carrière ou de sa profession, ne peut pas devenir le mentor continuel de ses enfants ; mais le loisir de s’occuper d’eux intelligemment ne lui manque jamais, s’il le désire. Et justement parce que ses conseils et ses enseignements seront plus rares, ils auront plus de force et d’efficacité.

Lorsqu’un père, doué de quelque supériorité d’esprit ou d’âme, s’empare du cerveau de sa fille, il devient le maître de son intelligence et de son cœur. Plus tard, elle subira l’influence de son mari, celle d’autres hommes, mais la première empreinte demeure, indélébile, et si les volontés, qui pèseront momentanément sur la sienne, réussissent à l’égarer sur des routes coupables ou moins nobles, leur empire ne durera pas ; elle les secouera tôt ou tard et retrouvera sa vraie âme, celle que la mentalité paternelle avait formée.

Quant aux fils, sur lesquels le père exerce moins d’influence dans l’ordre intellectuel et psychique, ils ont cependant un besoin urgent de son autorité. Lorsque celle-ci manque ou ne s’exerce pas, les inconvénients qui dérivent de cette lacune dans l’organisation familiale sont innombrables. Il est inutile d’insister sur ce point. L’on s’étonne souvent que les fils d’hommes célèbres soient rarement à la hauteur de leurs pères. C’est que, très probablement, ces hommes célèbres ne se sont pas souciés d’exercer leur autorité. Ils l’ont abdiquée dans les mains d’une mère médiocre ou d’instituteurs incapables.

Désormais, dans toute éducation d’homme, il faudrait introduire un nouveau code de devoirs : celui des obligations que la paternité impose, lorsqu’on la comprend d’une façon moderne. Je dis, moderne, car les privilèges tyranniques de l’ancienpater familiasont été abolis heureusement, et pour toujours.

Les privilèges de la mère, au contraire, se sont agrandis dans ces dernières années. Aujourd’hui, elle joue dans l’organisation de la famille un rôle qui autrefois n’appartenait qu’au chef de la communauté. Dans beaucoup de maisons, tout ce qui concerne l’éducation et la direction des enfants dépend d’elle ; elle seule les prépare à l’avenir. Quelques mères sont dignes de cette tâche ; beaucoup d’autres pourraient le devenir, si l’on modifiait l’enseignement qu’elles reçoivent comme jeunes filles. Je crois que l’instruction intégrale et l’école mixte[15]nous donneront des mères plus capables d’élever des hommes, que celles d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas suffisant ; d’autres choses encore doivent être modifiées dans l’enseignement moral donné aux femmes. On ne les prépare pas à la vie ; elles-mêmes en souffrent, et leurs enfants en portent la peine[16].

[15]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.

[15]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.

[16]Voir le chapitre :les Amies de l’Homme.

[16]Voir le chapitre :les Amies de l’Homme.

Un attristant phénomène fournit la preuve de ce manque de préparation. Beaucoup de jeunes filles de quatorze à dix-huit ans se montrent sérieuses, manifestent des goûts artistiques, s’intéressent aux sciences, à la littérature, même au mouvement social, et leur cœur est ouvert à la charité. Quelques-unes sont casanières, d’autres sportives, presque aucunes mondaines ; toutes paraissent saines d’esprit et de cœur. Leurs grâces, à peine écloses, sont pimentées d’originalité et irradiées d’une lueur claire. En les observant, l’âme se remplit d’espérance : ce sont les femmes de l’avenir ! Hélas ! du jour où elles quittent la salle d’étude et commencent à partager la vie de leur mère, à subir sa seule influence et à évoluer dans son milieu, l’édifice s’écroule. Adieu sérieux et originalité ! Elles deviennent frivoles, vaniteuses, médiocres, prennent des attitudes et ressemblent à des poupées mécaniques, faisant les mêmes gestes et les mêmes pas. Leur cerveau se vide de ce qu’il contenait jusqu’alors pour se remplir de pensées inutiles et ridicules.

Jadis, il y a quelque vingt ans, c’était l’amour, ou plutôt le désir de l’amour, qui tournait la tête aux filles. Occasion de danger ou, en tout cas, de chagrin ; oui, peut-être, mais, au moins, sous des formes souvent absurdes, elles obéissaient à l’instinct tout-puissant, à un besoin de tendresse, tandis qu’aujourd’hui, ce qui les occupe, c’est la toilette, l’envie de se faire voir, de paraître, de dépenser largement, d’acquérir une situation mondaine que le mariage solidifiera ou augmentera… Telles sont, en général, les préoccupations de nos jeunes contemporaines, dès que leur mère commence à les introduire dans le monde et à leur faire partager sa vie.

Tout ceci, dira-t-on, n’est vrai que pour les jeunes mondaines des classes riches. Comme si l’esprit de vanité ne régnait pas en maître, aujourd’hui, dans tous les milieux ! Souvent, même, ce sont les familles les moins fortunées qui lui font les plus absurdes sacrifices ! La soif de paraître est aussi vive chez la petite bourgeoise[17]que chez la femme élégante et aisée, et ces goûts, contenus chez les jeunes filles durant les années d’études, éclatent dès qu’elles sont admises à partager les habitudes et les préoccupations de leurs mères. Il y a des exceptions en cela comme en tout, mais en général, on ne peut dire que quand l’heure d’apprendre la vie aux jeunes filles a sonné, l’influence maternelle s’exerce sur elles de façon heureuse.

[17]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.

[17]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.

Qu’il s’agisse de les lancer dans le petit ou dans le grand monde, les leçons sont à peu près pareilles, et toutes ont pour base la vanité. « Oh ! combien j’en ai vu mourir, de jeunes filles ! » dit Victor Hugo dans lesFantômes. « Que j’en ai vu décroître ! » pourrait-on s’écrier avec autant de vérité. Plusieurs avaient des ailes qu’on a coupées[18], et souvent, bien souvent, c’est la mère, l’exemple de la mère et de son entourage qui ont décapité les jeunes pavots, dont la tête tendait à s’élever un peu au-dessus des autres.

[18]Voir le chapitre :Coupeurs d’ailes.

[18]Voir le chapitre :Coupeurs d’ailes.

En tarissant les sources, au lieu de les faire jaillir, les mères agissent souvent avec bonne foi, persuadées que ce qui leur a suffi doit suffire à leurs filles. Travailler à faire atteindre à ces débutantes dans la vie ce qui a été leur propre idéal d’existence, n’est-ce pas agir en bonnes et sages éducatrices ? Si, pendant quelques années, elles ont consenti à ce que d’autres influences s’exercent sur la mentalité de leurs enfants, c’est que la société actuelle demande aux femmes une somme de savoir qu’elles auraient été incapables de transmettre. Mais, cette période étant terminée, elles vont pouvoir faire de leurs filles des êtres semblables à elles-mêmes.

Dans les milieux où l’aisance est médiocre et dans ceux où l’existence matérielle est difficile[19], les mères n’ont pas des vues plus sérieuses. Elles se sacrifient, pour assurer à leurs filles une apparence d’élégance, et développent chez elles le désir de paraître. Les adversaires de la culture féminine m’amusent toujours quand ils prétendent que l’instruction nuit aux vertus domestiques. Sont-ce ces vertus-là que les mères ignorantes ou à moitié cultivées enseignent à leurs filles ? Pas le moins du monde ! La cuisine, la couture, la tenue du ménage, l’art de faire valoir ce que l’on possède, qui pense à les leur enseigner ?

[19]Idem.

[19]Idem.

M. Émile Faguet dit avec raison que la vie des jeunes filles de la bourgeoisie est dévorée par une démoralisante oisiveté. Leurs études terminées, et jusqu’à leur mariage, — à moins que la fortune de leurs parents ne leur permette de mener la grande vie mondaine, — elles ne savent comment employer les heures de la journée. On les a dégoûtées des intérêts qui avaient séduit un moment leur imagination, et on ne donne aucune pâture à leur activité. Quelques familles ont le bon sens de leur permettre l’accès des œuvres sociales, et même de les y pousser ; mais, dans les pays latins, c’est rare encore. M. Émile Faguet voudrait que les mères abandonnent à leurs filles les soins du ménage. L’ignorance des jeunes femmes pour tout ce qui concerne la tenue d’une maison est, en effet, incroyable, et leur procure, après le mariage, de pénibles années d’apprentissage. Cela est d’autant plus grave, que le nombre des salariés et des salariées diminue chaque jour de façon inquiétante.

Il suffit de considérer avec attention et objectivité le problème de l’éducation féminine, pour se rendre compte que celle-ci est presque toujours basée sur des principes faux ou du moins mal compris. On dirait que son but est de former des créatures inutiles. Celles qui ont appris à se suffire à elles-mêmes se comptent. Les autres ne savent ni coudre une chemise, ni préparer un repas, ni donner des soins aux petits enfants. Sur ce dernier point, elles sont d’une ignorance complète. Or, puisqu’on les élève pour le mariage, ne serait-ce pas la première chose à leur enseigner ? J’ai entendu un médecin déclarer que, même dans les classes aisées, une bonne partie de la mortalité enfantine était due à l’incapacité des mères.

Pourquoi ne pense-t-on pas à combler cette déplorable lacune ? On fait suivre aux jeunes filles des cours de tout genre, mais jamais d’hygiène enfantine ! Cependant, les crèches et les asiles, où elles pourraient apprendre pratiquement les soins à donner à l’enfance, ne manquent pas. Les mères intelligentes devraient comprendre combien ces leçons seraient indispensables.

Transformer la mentalité des mères, voilà l’essentiel ! Si on n’y arrive pas, il n’y a rien à espérer. Plusieurs vivent à côté de la vie ; d’autres, les soucieuses, n’en voient que le côté écrasant. Bien peu arrivent à une vue d’ensemble. Presque toutes sont pressées de marier leurs filles, de les voir à la tête d’un ménage, avec des enfants à élever ; mais celles qui pensent à les préparer à ce rôle sont en très petit nombre.

Un autre point très grave mériterait également d’attirer l’attention des mères. L’état actuel de la société rendant l’avenir incertain, toute femme devrait être pourvue d’une profession ou d’un métier. Pour celles qui sont intelligentes et studieuses, l’instruction intégrale résoudra en partie le problème. Pour les autres, il y a des gagne-pain honorables que la vanité seule empêche d’accepter. Votre fille, dites-vous, aura une dot convenable, mais ne voit-on pas journellement des dots diminuées ou perdues par les spéculations ou les prodigalités ? A la fortune, le devoir des parents, même riches, est d’ajouter le moyen de gagner honorablement sa vie ; tant mieux si l’occasion de s’en servir ne se présente pas ! Dans les familles simplement aisées ou de situation médiocre cette obligation s’impose plus encore.

Réussira-t-on à faire pénétrer ces deux idées, la seconde surtout, dans le cerveau des mères bourgeoises d’aujourd’hui ? Bien des préjugés s’y opposent. Peut-être, pour qu’elles les acceptent faudra-t-il les préparer, dès l’enfance, à cette vue nouvelle de l’existence. Ce retour aux réalités pratiques de la vie et, en même temps, cet élargissement des horizons intellectuels et moraux exige une transformation dans les principes de l’enseignement qu’il appartient aux éducateurs et aux moralistes de réaliser. Ils doivent préparer les mères à devenir, pour leurs filles, des guides pratiques et sérieux et à être toujours davantage, pour leurs fils, des amies intelligentes et sûres. A eux aussi de rendre les hommes plus conscients des obligations de la paternité, de leur apprendre qu’ils doivent travailler à la formation du caractère de leurs enfants, afin de pouvoir répéter, avec le grand roi hébreu : « Mon fils, si ton cœur est sage, mon cœur à moi sera dans la joie… »


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