Celui qui garde son âme veille sur sa voie.(Proverbes.)
Celui qui garde son âme veille sur sa voie.
(Proverbes.)
L’homme subit la triple influence de l’hérédité, du milieu, de l’éducation : une quatrième, celle des rencontres, représente dans sa destinée morale la part du hasard.
Ce mot redoutable de hasard, dont la signification nous échappe, qui peut, tout aussi bien, signifier la mise en action des forces divines que des forces pernicieuses, et sous lequel se cachent les causes inconnues dont notre vue bornée ne perçoit que les effets, est dans la bouche des créatures humaines synonyme d’ignorance. Mais il pèse lourdement sur leurs vies, par l’inattendu qu’il y amène.
Avec quelle légèreté nous prononçons d’ordinaire ces trois syllabes : rencontres, et quelle mince importance nous leur donnons dans notre esprit ! Pourtant, chacun de nous peut, en remontant le cours de son existence passée, discerner la large part qu’elles ont eue sur ses malheurs ou ses joies, ses déboires ou ses succès. Elles produisent, en outre, dans les vies, des répercussions prolongées dont nous ne nous rendrons compte que le jour où, devenus conscients, nous saurons rattacher tous les effets à toutes les causes.
En général, les relations des hommes entre eux ne sont pas le résultat de rencontres fortuites ; elles se recrutent dans la famille et le milieu où l’on vit, et il est facile, plus ou moins, de présumer le rôle qu’elles joueront dans le développement du caractère, du cœur et de l’existence de chacun. Bien que leur influence puisse être considérable, elles se rattachent à d’autres catégories de faits moraux ; ce qui m’occupe, c’est le choc imprévu d’esprits et d’âmes que les hasards de la vie mettent soudainement en présence.
La plupart des rencontres sont, en apparence, insignifiantes, et rien n’avertit l’homme qu’un élément nouveau est entré dans la formation de son être. Quelques-unes, par contre, frappent immédiatement l’esprit, en dehors de toute impression de sympathie ou d’antipathie. Nous sentons qu’un changement est survenu dans notre vie et que le lendemain ne sera plus semblable à la veille. Chez les êtres intuitifs, la sensation est si vive qu’ils se disent dès le premier contact : « Une force dirigeante est entrée en moi. » Même s’ils ne peuvent préciser son caractère, ils devinent que ce nouvel élément pèsera sur leur destinée ou sur leur évolution.
L’effet des rencontres varie suivant les âges ou le degré de développement intérieur de chacun. Dans l’enfance, il est violent, mais passager, et des parents ou des éducateurs attentifs et avertis peuvent l’annuler ou l’amoindrir par une sage et intelligente surveillance. Dans l’âge mûr, les impressions n’ayant plus la même vivacité, les hommes se trouvent moins exposés aux influences ; ils peuvent les exercer plus qu’y obéir. C’est dans la première et la seconde jeunesse qu’ils sont surtout sensibles aux forces qui émanent d’autrui ; le prestige qu’ils subissent prend souvent la forme de l’amour, et comme cette forme est troublante entre toutes, on lui attribue, à tort peut-être, la plus puissante des influences morales.
Il est certain que l’attraction qui pousse les hommes et les femmes les uns vers les autres, même si elle se réduit à une simple émotion sensuelle, modifie pour un temps leur façon de sentir et de penser. Quand l’émotion est durable et que les forces morales et intellectuelles rivent les deux bouts de la chaîne, l’influence de la rencontre s’exerce d’une façon vraiment prépondérante sur la vie et le caractère ; mais j’ai connu des gens très amoureux qui n’avaient aucun pouvoir l’un sur l’autre : si la passion, la tendresse les faisaient céder aux désirs et aux volontés de la personne aimée, leur moi restait, au fond, intangible.
Les êtres forts ou les faibles orgueilleux qui ont honte de leur manque d’énergie, se laissent difficilement influencer par l’amour, tout en lui permettant de bouleverser leur vie par les entraînements qu’il provoque. Des hommes et des femmes restent jalousement attachés à leurs idées et combattent avec obstination celles du compagnon ou de la compagne pour qui ils abandonneraient cependant, sans hésiter, famille ou situation ! C’est qu’au fond, dans l’amour, il y a toujours un conflit latent et que les amants sont des adversaires déguisés. Et c’est seulement quand cet antagonisme cessera, que le type de l’union véritable pourra se réaliser.
Dans le mariage, fruit, lui aussi, des rencontres, ou dans les longues liaisons qui en ont pris les allures, l’influence peut devenir immense, par l’effet de l’habitude et de la cohabitation, et souvent ce n’est pas le meilleur ou le plus intelligent qui modifie les idées de l’autre. La banale figure de la goutte d’eau qui finit par ronger la pierre s’applique ici merveilleusement. On a vu des hommes distingués d’intelligence ne plus penser par eux-mêmes, mais penser à travers le cerveau borné et vulgaire de la femme avec qui ils vivaient. On en a vu d’autres, naturellement probes et honnêtes, cesser de l’être, à l’instigation, parfois inconsciente, de leur compagne. Ce sont là des cas extrêmes, mais il est certain qu’une longue habitude[27]est plus puissante que la passion. Celle-ci centuple les énergies, vivifie les idées (je parle, bien entendu, des cas où les personnes mises en présence ont quelque valeur) et rend les individus moins malléables, plus conscients de leur façon de penser. Lorsqu’au contraire l’indifférence a remplacé l’amour, l’être, devenu moins vibrant, subit plus facilement la pression des esprits qui l’entourent.
[27]L’effet le plus général de l’habitude est d’enlever toute résistance, de détruire tout frottement ; c’est comme une pente où l’on glisse, sans s’en apercevoir, sans y songer. (Maine de Biran.)
[27]L’effet le plus général de l’habitude est d’enlever toute résistance, de détruire tout frottement ; c’est comme une pente où l’on glisse, sans s’en apercevoir, sans y songer. (Maine de Biran.)
Ainsi tel homme marié, follement amoureux d’une autre femme, belle, exquise, d’une intelligence supérieure, dont il sentira vivement le prestige, sera souvent moins influencé par elle que par sa propre femme, qu’il abandonne, qu’il n’admire plus, mais à qui il est lié par l’habitude mentale et le joug des intérêts communs. Par conséquent, les rencontres qui peuvent conduire au mariage sont parmi les plus redoutables. Elles devraient être envisagées comme un événement très grave, et la légèreté avec laquelle nous les considérons en général, sera sans doute jugée dans l’avenir comme une inconséquence touchant de près à la folie.
Les amitiés qui se forment dans la jeunesse, par l’effet d’une rencontre avec un camarade d’université, un voisin de bureau ou une personne quelconque, exercent également une influence qui peut bouleverser une mentalité, lui donner une direction nouvelle, changer l’avenir que l’éducation reçue lui avait préparé. Parmi ces influences, il en est d’heureuses et de perfides ; les plus nombreuses tendent simplement à nous rendre plus médiocres.
Nous sommes tous malades de paresse ; notre esprit, surtout quand il est en formation, éprouve des fatigues d’un genre spécial. Il est comme las de s’être tenu trop longtemps dressé et tendu ; c’est l’heure où les hommes médiocres, mais doués de volonté, prennent possession des âmes. Celles-ci trouvent une sorte de repos dans ces contacts, qui n’exigent aucun travail intellectuel, et donnent une sensation de supériorité qu’on peut maintenir sans effort d’aucun genre. C’est là le secret de beaucoup d’amitiés inexplicables. Elles ont encore une autre cause : peu recherchés d’ordinaire, les médiocres s’attachent plus facilement. Une femme à qui l’on reprochait de mal choisir ses amis, même ses amis très intimes, répondit : « Que voulez-vous ? J’aime avant tout les gens qui m’aiment, ils font tout le chemin, c’est plus commode ! »
En ce cas aussi la cause du phénomène doit être cherchée dans ce besoin de vie inconsciente qui nous tient tous, qui nous donne, lorsqu’il est satisfait, une sensation de repos, et pour lequel, peut-être, nos organes étaient faits avant que la curiosité d’Ève ne nous eût ouvert l’esprit à la science du bien et du mal. La vanité caressée a aussi sa part dans cette influence des médiocres, mais c’est une part minime, au fond, cette passion poussant volontiers les hommes à rechercher ce qui leur est supérieur. Il est vrai qu’il s’agit surtout de supériorité sociale et mondaine.
Après les médiocres viennent les méchants. Ceux-ci ont toujours besoin d’acolytes pour satisfaire leurs mauvais penchants ; ils recherchent avidement les relations et ne perdent aucune occasion de prendre de l’ascendant sur l’esprit des autres. L’activité du mal est incessante ; il développe les énergies d’une façon prodigieuse, il s’impose, il triomphe… Triomphe passager, il est vrai, mais qui pendant qu’il dure, égare beaucoup d’âmes. Il est inutile d’énumérer les effets des amitiés de ce genre, ils sont trop connus. Que de médiocres Faust, ont été les victimes de petits Méphistophélès !
Une heureuse rencontre peut avoir, au contraire, une influence fécondante sur le développement des êtres jeunes. Quand deux intelligences et deux cœurs honnêtes s’attachent l’un à l’autre, c’est un enrichissement subit. Sans trop reculer dans le passé, certaines correspondances du dix-neuvième siècle, publiées récemment, et échangées entre gens destinés, plus tard, à faire leur place dans le monde, prouvent à quel point certaines amitiés ont été un perpétuel encouragement intellectuel, un générateur d’enthousiasme et aussi un frein moral.
Quelquefois l’amitié s’établit entre gens d’âge différent. C’est plus rare, mais cela existe. En ce cas, évidemment, la personne qui a le plus d’expérience influence l’autre, surtout si elle possède, au point de vue intellectuel, une valeur réelle, reconnue ou non. Souvent ces rencontres n’ont, en apparence, qu’un effet passager ; la jeunesse de l’un le jette dans des voies qui ne croisent plus celles de l’autre, mais cependant, comme rien ne se perd en ce monde, toute influence subie laisse une empreinte. Bonne ou mauvaise, la trace demeure. N’y a-t-il pas quelque chose d’effrayant dans cette répercussion continuelle du son rendu par le contact de deux esprits ? C’est comme un écho qui ne mourrait jamais.
Que les rencontres aient pour résultat l’amour, le mariage, la complicité ou l’amitié, il faut les considérer comme de sérieux événements, puisqu’elles modifient la personnalité humaine. L’influence qu’elles exercent procède généralement d’une attraction des cœurs, des sens et de l’intelligence ; si elle est médiocre ou perverse, nous la subissons par simple paresse ou par vanité. Mais toutes les influences qui se rattachent aux sources que nous venons d’énumérer, ne sont ni les plus importantes ni les plus dangereuses.
Il en existe d’autrement subtiles dont il est impossible de pénétrer le secret, et qui s’exercent toutes puissantes sur notre mentalité : le cœur, les sens, l’admiration, l’indolence ou la vanité n’y entrent pour rien ! Elles sont parce qu’elles sont. Si, doué d’une faculté de vision rétrospective, l’homme devait déclarer, à la fin de sa vie, quelles personnes ont le plus contribué à la formation de son être, il ne nommerait peut-être ni celles qu’il a le mieux aimées, ni celles dont il a reçu la plus grande somme d’affection.
Ces influences mystérieuses, pour passagères qu’elles paraissent, marquent les âmes d’une empreinte ineffaçable, car elles s’adressent aux forces cachées et ignorées sur lesquelles la volonté n’a pas de contrôle direct. Aucune intimité n’est nécessaire, ni de fréquentes entrevues ; semblable à un courant électrique une fois établi, cette main-mise d’un esprit sur l’autre n’a pas d’autres coefficients. Elle existe. Souvent l’être qui domine ne connaît pas son empire ; inconscient de son influence, il ne peut pas la circonscrire.
J’ai connu une personne qui, sans s’en douter jamais, exerça un ascendant considérable sur plusieurs de ceux qui l’approchaient. Lorsqu’elle s’en rendit compte, son affliction fut grande ; elle craignait les responsabilités, et l’idée de provoquer chez les autres une excitation et une exaltation capables de les pousser à de dangereuses expériences, la poignait indiciblement.
Une amie lui ayant dit un jour dans une heure de détresse morale : « Toutes les sottises que j’ai faites, c’est à toi que j’en suis redevable, » elle s’écria, stupéfaite et indignée : — « A moi ? A moi qui ne t’ai jamais donné que de sages conseils ? » — « C’est vrai ! » — « Eh bien alors ? » — « Je ne puis t’expliquer, mais toutes les fois que je te voyais, j’avais la fièvre, une fièvre intense… »
La révélation fut douloureuse et se renouvela d’autres côtés.
— Vous communiquez la fièvre !
— Mais si je ne l’ai pas moi-même ?
— C’est égal, vous la donnez !
Ces mots l’affligeaient ; cette force inconnue qu’elle ne pouvait diriger, ne la connaissant pas, la troublait, lui donnait une sorte de peur d’elle-même. Arrivée à un degré d’évolution supérieur, elle aurait probablement exercé avec intelligence cet ascendant et s’en serait servie à son choix, pour le bien ou le mal. Mais elle était jeune, elle n’avait pas essayé encore de devenir consciente, et elle agitait les âmes sans le savoir, ni le vouloir. Née dans une période révolutionnaire ou de luttes religieuses, elle aurait pu utilement enflammer les âmes ; les enflammant en temps de paix, elle aidait simplement à les dévoyer. Cependant elle fit quelque bien, sans s’en douter non plus, à des âmes bonnes, instinctivement nobles, mais un peu molles, qu’elle tira de leur apathie.
Cette force magnétique qui s’exerce à tort et à travers, parce que ceux qui en disposent ne la connaissent pas, est un don effrayant. Augmenter les énergies des passionnés, des égoïstes, des ambitieux, c’est décupler leurs possibilités d’agir au détriment d’autrui, de se jeter dans de folles entreprises ou de courir de périlleuses aventures. Ils auraient besoin, au contraire, d’être ramenés au calme, à l’équilibre… Mais pour donner à chaque être la boisson qui lui est salutaire, il faudrait posséder ce discernement complet qui procède surtout du développement de la conscience. Par conséquent, connaître autrui et se connaître soi-même, c’est-à-dire connaître les forces dont on dispose, serait de nos jours, quoi qu’en dise Carlyle[28], l’essentiel et l’indispensable.
[28]Past and Present.
[28]Past and Present.
Dans l’ordre physique, l’homme sait à peu près se guider ; à un mets trop poivré, il n’ajoutera pas d’épices, pas plus qu’il n’enlèvera ses vêtements, les jours de froid. Dans l’ordre moral, au contraire, il agit en aveugle, il ajoute là où il faudrait retrancher, et retranche là où il faudrait ajouter, non seulement quand il obéit à des forces mystérieuses, mais aussi quand il agit volontairement et directement, et il se charge ainsi de lourdes responsabilités. Mais ceci est d’un autre ordre, revenons à ces ascendants singuliers et inexplicables dont les effets ne peuvent être prévus.
Évidemment, la plupart des rencontres que l’on fait dans la vie n’ont, je le répète, aucune portée. On se croise, on s’arrête, on se regarde, des rapports se nouent, puis tout s’efface. Comme dans un cinématographe, des figures nouvelles apparaissent, qui chassent les anciennes, et, sauf dans les cas où il y a amour, mariage ou amitié, il ne reste que peu de chose de ces brefs contacts. D’autres fois, par contre, toute notre vie morale en est modifiée ; la semence, inconsciemment jetée germe et fleurit.
L’indifférent qui n’a excité en vous ni sympathie, ni hostilité, prononce des mots que vous ne pouvez oublier. Ces mots, vous les avez déjà entendus sortir d’autres bouches, et ils ont glissé sur votre conscience. Aujourd’hui ils la marquent d’une façon indélébile. Éloigné de cette personne, peut-être même brouillé avec elle, sa pensée pèse de loin sur la vôtre, vous ne pouvez vous empêcher d’être préoccupé du jugement qu’elle porterait sur vos actes, si elle les connaissait, et vous vous sentez pour ainsi dire forcé de ramener votre manière de voir à la sienne ou de vous demander pourquoi elle est différente. Et pourtant cet être ne vous est nullement cher ou a cessé de vous être cher ; souvent vous ne l’estimez pas, et il n’excite sur aucun point votre admiration ; mais il vous hante toujours, et cette hantise modifie lentement votre âme.
Ces ascendants étranges semblent parfois passagers. De nouveaux courants les détruisent, ou ils sont remplacés par d’autres. Ce dernier cas est plus rare, car il n’arrive pas à toute minute, dans la vie, que deux natures, dont l’une peut magnétiser l’autre, se rencontrent. C’est bien plutôt le tourbillon de l’existence extérieure et automatique qui libère apparemment l’esprit suggestionné. Cependant, ne l’oublions pas, les impressions de ce genre sont ineffaçables, même si une réaction s’est faite contre elles dans notre esprit.
Au fond, tout s’enchaîne dans le mystère où nous vivons, et il est difficile de soulever l’un des coins du voile. Du reste, que faisons-nous pour cela[29]? Nous laissons s’atrophier l’une des facultés qui pourraient nous y aider le plus. L’homme tue l’intuition sous le raisonnement et la logique, il a contre elle d’extraordinaires défiances, il rougit de s’en servir, comme si c’était un signe de faiblesse mentale. Au lieu de la développer, il s’efforce d’étouffer sa voix, car souvent cette voix le gêne, elle l’avertit de se défier des choses et des personnes qui l’attirent ; ses sens et sa vanité bouchent, à l’envi, ses oreilles. Et pourtant, l’intuition seule pourrait le mettre en garde contre le mystérieux danger des rencontres, ce que toutes ses autres facultés sont impuissantes à faire, bien que La Bruyère prétende qu’il n’y a pas de rencontre « où la finesse ne puisse et peut-être ne doive être suppléée par la prudence ».
[29]Je ne parle pas, bien entendu, des recherches scientifiques qui n’ont jamais été poussées aussi loin que de nos jours.
[29]Je ne parle pas, bien entendu, des recherches scientifiques qui n’ont jamais été poussées aussi loin que de nos jours.
Les femmes, en général, possèdent beaucoup plus d’intuition que les hommes ; c’est même leur qualité maîtresse, et elles ont moins honte de s’en servir. Mais elles, non plus, ne tirent pas de ce don spécial tout le parti possible. Décorant du nom d’intuition leurs petits préjugés et leurs antipathies secrètes, elles enlèvent au mot et à la chose son prestige et son autorité. Lorsqu’une femme n’a pas envie de remplir un devoir ou de se déranger pour rendre un service, elle dit volontiers qu’un instinct l’avertit de s’en abstenir ; et elle emploie le même argument en sens contraire, pour légitimer ses moindres désirs. Cette déplorable habitude de la feinte vis-à-vis de soi-même et des autres enlève toute valeur aux intuitions féminines. Même quand elles sont réelles, ceux qui devraient en tenir compte haussent les épaules. Quand une mère, une sœur, une femme disent à leur frère, à leur fils, ou à leur époux : « Ne fais pas d’affaires avec telle personne, ne te fie pas à telle autre, abandonne telle entreprise, » l’homme, en général, sourit, sceptique, car il a tellement entendu ce mot d’intuition employé à justifier caprices ou indolence, qu’il n’y croit plus et se prive ainsi d’un secours utile.
Les études plus arides, la vie plus extérieure, le combat pour l’existence et l’habitude de la méthode expérimentale empêchent l’homme de laisser se développer en lui cette faculté, qui, du reste, est évidemment un don particulièrement féminin. Lorsqu’il promit de donner à l’homme « un aide semblable à lui », le suprême créateur de toutes choses a voulu sans doute entendre : « je donnerai à ta compagne un œil intérieur que tu n’auras pas, et, grâce à cet œil, elle pourra t’avertir des embûches du chemin, de celles que ton expérience ne t’a pas appris à discerner ».
Malheureusement la femme, d’ordinaire, ne se soucie guère de ce don ; elle aspire plutôt à l’étouffer, trop préoccupée d’être utilitaire pour s’appliquer à être intuitive. La vision intuitive demande du recueillement ; or, de nos jours, la femme refuse de se recueillir, elle veut avant tout jouir, se donner du mouvement, être dans le train… Ce besoin est devenu général dans toutes les classes. Les hommes qui se déclarent hostiles à l’instruction intégrale pour la femme, sous le prétexte que cela l’éloignera de son chez elle, m’amusent. Son chez elle ? Quand l’y trouve-t-on maintenant ? Et ce ne sont certes pas les études qui l’en éloignent, mais bien plutôt le vide de son esprit.
Toutes les femmes qui désertent leurhome, qui envahissent les rues et tous les endroits où l’on se rencontre, le font-elles parce qu’elles veulent s’instruire ? C’est le contraire qui est vrai ! Plus une femme est ignorante, moins elle supporte sa propre société ; la solitude lui est intolérable, elle a besoin du bruit de la rue, des magasins, des visites ; et cela est naturel, car elle n’a rien pour peupler sa pensée. Les heures où les maris, les pères, les fils, les frères sont absents, comment les femmes peu cultivées les passeront-elles ? Elles sortent, et elles oublient de rentrer, et quand les hommes reviennent chez eux après le labeur du jour, ils trouvent d’ordinaire la maison déserte. Les plus droites, les plus dévouées veulent être des Marthes. « La meilleure part », celle de Marie, est méprisée !
Fermons la parenthèse et revenons à l’intuition. C’est certainement l’une des facultés les plus précieuses que Dieu ait données à la femme, mais, comme je l’ai dit déjà, la femme qui fuit le recueillement la perdra. Or, ce serait grand dommage, l’intuition étant, dans notre état actuel de demi-conscience, la seule force qui puisse prémunir efficacement l’homme contre le péril des influences subtiles et des ascendants magnétiques.
Une femme réellement intuitive, assez intelligente pour comprendre la valeur de cette faculté, et suffisamment « évoluée » pour se rendre compte de ses responsabilités, pourrait exercer sur son entourage un énorme ascendant et devenir réellement la gardienne du foyer et de la famille. Il y a quelque chose de sacré dans ce don, et c’est un sacrilège de l’étouffer.
Combien la terre changerait d’aspect et que de sottises seraient évitées, si les hommes écoutaient les voix intérieures, non seulement dans leur existence intime, mais dans leur vie politique et sociale ! Que de guerres malheureuses, de révolutions, de ruines auraient été évitées au monde, si les chefs des nations avaient su développer en eux-mêmes les facultés intuitives ou écouter ceux qui les possédaient.
Les sibylles de l’antiquité et les Mages de l’Orient n’étaient sans doute que des intuitifs. Pour frapper l’imagination des foules, ils s’entouraient d’un appareil théâtral.
Sur son trépied divin, la sibylle inspiréeParle et se couvre encor d’une écume sacrée.
Sur son trépied divin, la sibylle inspiréeParle et se couvre encor d’une écume sacrée.
Sur son trépied divin, la sibylle inspirée
Parle et se couvre encor d’une écume sacrée.
Mais la source de leur prescience était simplement l’intuition poussée à un haut degré, accrue par l’habitude de prêter l’oreille aux mystérieuses révélations de la nature et de l’âme. Devant les tableaux et les fresques des maîtres, qui reproduisent les figures des grandes sibylles,Delphique,Persique,de Cumeset d’Érythrée, il nous est permis de penser que leur connaissance du passé et de l’avenir — saint Jérôme croyait encore à leur caractère fatidique —[30]n’était pas due à des pratiques magiques, mais simplement à une faculté naturelle que beaucoup de femmes possèdent à un haut degré et qu’il dépend de leur volonté de développer ou d’atrophier.
[30]L’Église même, dans une de ses proses, invoquait l’autorité de la Sibylle :Teste David cum Sibylla.
[30]L’Église même, dans une de ses proses, invoquait l’autorité de la Sibylle :Teste David cum Sibylla.
Quand elles s’en privent en ne l’écoutant pas, elles peuvent être comparées à un soldat qui se dépouillerait de ses armes devant l’ennemi, car si Dieu a donné l’intuition à la femme, afin de la rendre indispensable à l’homme, il la lui a concédée aussi, comme un instrument de défense personnelle. Adam possède la force matérielle, Ève a reçu, pour sa part, le présent de l’âme révélatrice. Essayer de confondre les rôles serait une lamentable erreur.
Je voudrais dire à toutes les femmes : « Au lieu de tendre votre esprit à la recherche avide d’un luxe qui sert à déséquilibrer la société et la famille, développez en vous la faculté divine. Elle vous donnera plus de pouvoir que les élégances extérieures dont votre âme convoite la possession. Alors seulement vous n’aurez plus à craindre le mystérieux danger des rencontres, mais vous pourrez avertir ceux qui croisent votre route des contacts qu’ils doivent éviter. La sibylle écrivait ses oracles sur des feuilles de chêne qu’elle livrait ensuite aux vents. Répandez comme elle vos intuitions, ce don transcendant au moyen duquel, d’après Schelling, « l’intelligence saisit l’absolu dans son identité ». Mais hélas ! la plupart des femmes d’aujourd’hui sont réfractaires au recueillement, et les hommes rient volontiers de ce que les écrivains religieux appelaient jadis les « opérations intérieures de l’âme ».
Dans la jeunesse, toute rencontre exerce un attrait sur l’imagination, et même plus tard dans la vie, les esprits curieux trouvent encore du plaisir à entrer en rapport avec des manifestations nouvelles de l’humanité. C’est un monde inconnu la veille qui s’ouvre à leurs yeux et les amuse. Pour beaucoup de gens même, les visages vus pour la première fois ont seuls du charme ; ceux qu’ils connaissent de la veille les ennuient déjà. Pour eux le monde est un cinématographe.
Ce goût du changement est un préservatif contre le danger des rencontres, car tout glisse sur ces esprits légers qui ignorent la puissance des communications intérieures. Au contraire, plus la vie d’une âme est intense, plus fortes sont les empreintes qui s’y marquent, et plus les rencontres peuvent être dangereuses. Mais comment les régler dans l’existence moderne, comment empêcher les contacts, aujourd’hui que les barrières ne servent qu’à exciter les curiosités et les désirs ?
Maeterlinck prétend que notre morale se forme dans notre raison consciente, et il y marque trois régions : le sens commun, le bon sens et la raison mystique ; cette dernière correspond à peu près à ce que j’appelle conscience et intuition, je ne m’y arrêterai donc pas. Quant au sens commun et au bon sens, ils sont indispensables à toute existence harmonieuse, car, sans eux, point de mesure, et la mesure est nécessaire à l’harmonie.
« Pour avoir la vie heureuse, dit le Brahme voyageur, il faut art, ordre et mesure. » Si l’humanité a besoin, pour progresser, de l’imagination et de la sensibilité[31], il est certain que la raison et ses dérivés, le sens commun et le bon sens, sont la pierre angulaire de l’existence quotidienne. Là où ils manquent, l’homme ne compte plus ses erreurs, ses égarements, ses sottises, car tous les rapports sociaux sont basés sur ce fond commun de sagesse.
[31]Voir le chapitre :Chercheurs de sources.
[31]Voir le chapitre :Chercheurs de sources.
Nous connaissons tous des gens excellents et non dépourvus d’intelligence, auxquels le discernement fait défaut. Ils embarrassent leur vie d’un tas de relations inutiles, compromettantes, dangereuses, non par générosité, par don Quichottisme, ou pour ne pas abandonner un ancien ami dévoyé, mais simplement parce qu’ils manquent de sens commun. Si un bon ange ne veille pas sur leurs rencontres, ils risquent de s’égarer très loin, sinon de tomber très bas.
Une force secrète semble les pousser à ne s’entourer que de personnes compromises auxquelles toutes portes sont fermées. Ils jouent le rôle de l’aimant pour les déracinés et les dévoyés. Certes, il n’y a rien de plus antipathique au monde que la recherche des relations utiles. Mettre en première ligne, quand on évalue les gens, l’intérêt qu’on peut retirer de leur fréquentation, indique une bassesse de vues répugnante ; cependant, un certain discernement est indispensable à l’homme, dans le choix de ses relations.
Sans ce discernement, il risque de se mettre et de mettre les siens en contact avec des êtres nuisibles dont la réputation jette une ombre défavorable sur ceux qui les fréquentent et dont le contact est pernicieux. Il faudrait éviter à ceux qu’on aime l’occasion de faire, dans leur entourage direct, de mauvaises rencontres. Puisqu’on ne peut les enfermer dans un enclos ceint de barrières, il faut, du moins, essayer de ne pas mettre sous leurs yeux des exemples équivoques ou corrupteurs.
Certaines personnes possèdent le don de l’harmonie, qui est, en somme, le bon sens traduit en terme musical ; sans raisonner, sans réfléchir, sans bassesse ni compromis, elles évitent les relations douteuses et créent autour d’elles une atmosphère saine et claire. Mais ce don est rare ; il faut à la plupart des gens un effort de raisonnement, un appel désespéré au sens commun, pour ne pas commettre les sottises imprudentes qu’ils sont parfois tentés de faire dans leurs rapports sociaux, pour peu qu’ils soient accessibles à la flatterie, et possédés du désir de la popularité.
Je tiens à le répéter, le snobisme sous toutes ses formes est l’une des pires tendances de notre époque, et ce n’est certes pas lui que je préconise, quand j’insiste sur le devoir de fuir les rencontres fâcheuses. A tous les degrés de l’échelle, il y a des gens à éviter et d’autres à rechercher, à cause de l’atmosphère morale qui semble émaner d’eux. Au fond, pour juger et apprécier les personnalités que la vie met sur notre route, c’est de l’air ambiant qui les entoure qu’il faut surtout tenir compte. Il est donc nécessaire d’enseigner à la jeunesse à rechercher et à bien choisir les atmosphères où elle doit évoluer ; celles-ci représentent, lorsqu’elles sont pures et claires, les véritables lettres de noblesse de l’homme !
Les expériences des uns ne peuvent malheureusement servir aux autres. Chaque âme doit parcourir des chemins difficiles et se heurter à certains écueils avant d’arriver à la lumière. « La vie est une sorte d’initiation qui sert à manifester dans l’homme l’être intellectuel et l’être moral[32]» ; cependant, de combien de naufrages inutiles les âmes pourraient être préservées, si elles étaient mieux armées contre ce qu’on appelle, improprement, faute de savoir discerner les mystérieux desseins des forces divines, le hasard des rencontres !
[32]Ballanche.
[32]Ballanche.