CHAPITRE VIILES FEMMES ET LA TOILETTE

La femme sage bâtit sa maison, et la femme insensée la renverse de ses propres mains.Proverbes.

La femme sage bâtit sa maison, et la femme insensée la renverse de ses propres mains.

Proverbes.

Blâmer l’élégance chez la femme m’a toujours paru une sottise au point de vue esthétique et même éthique. De jeunes et jolies créatures bien parées sont une fête pour les yeux ; quant aux femmes mûres ou vieilles, elles devraient soigner leur personne jusqu’au raffinement, la recherche de la propreté scrupuleuse et de l’harmonie extérieure étant un devoir auquel — n’importe sous quel prétexte — on a toujours tort de manquer. Une tenue négligée indique, dans la plupart des cas, la présence de la paresse accroupie dans nos cœurs ou une vision incomplète de ce que nous devons aux autres et à nous-mêmes.

Évidemment, l’ouvrière ou la bourgeoise pauvre ou presque pauvre, obligée de se lever aux petites heures du matin pour les soins du ménage, des enfants, et se rendre elle-même au travail, ne peut consacrer beaucoup de temps à la toilette de sa personne. Cependant, même dans ces conditions difficiles d’existence, que d’aspects différents les femmes revêtent ! Il y en a de propres, de bien coiffées, avec des vêtements nets ; d’autres sont échevelées, mal tenues, et, au premier regard, on s’aperçoit que l’eau joue, dans leurs habitudes, un rôle secondaire. Les soins personnels me semblent donc représenter, pour la femme, un imprescriptible devoir qui, à mesure que ses conditions de fortune s’améliorent et que ses loisirs augmentent, doit être rempli plus scrupuleusement. Il est nécessaire de le lui enseigner dès l’enfance, puisqu’il représente une partie de ce respect de soi-même sans lequel il n’y a pas de dignité possible.

La femme riche, a en outre, l’obligation de dépenser largement, le luxe étant, paraît-il, une nécessité sociale. Les économistes nous assurent que s’il disparaissait tout à coup, une effrayante crise en serait la conséquence ; il faut donc le maintenir ! Un luxe intelligent contribue, du reste, au progrès général et au développement du sens esthétique. Ceux qui préconisent l’établissement d’innombrables fabriques de bas et de souliers remplaçant les industries élégantes, préparent une société où la médiocrité deviendrait la dominatrice absolue.

Le goût du beau, inné chez l’homme de certaines races, — à des degrés différents bien entendu, — empêchera, il faut l’espérer, le triomphe de la doctrine de l’uniformité dans la laideur. Si elle s’imposait, tout ce que la main de l’homme peut détruire risquerait de disparaître. La beauté inutile étant considérée comme un luxe coupable au point de vue social, on abattrait les arbres des forêts, on arracherait les fleurs des jardins, on égorgerait les rossignols et les alouettes. Que de vandalismes n’a pas déjà fait commettre cette recherche de l’utile au détriment du beau ! Cela revient à dire qu’on ne doit être iconoclaste en rien, et qu’il faut respecter tout ce qui peut charmer le regard, même les ornements féminins !

Mais, ne l’oublions pas, la divine mesure est indispensable en cela aussi : lorsque l’équilibre se rompt entre les parties d’un édifice, celui-ci s’écroule. Le soleil est la source de la vie, et pourtant, s’il ne pleut pas pendant trois mois, ses rayons bienfaisants se changent en malédiction pour les champs qu’ils brûlent. Si le cours d’eau qui alimente les usines et féconde les terres environnantes déborde violemment, il détruit les bâtiments des fabriques et ruine l’agriculture. Or, en ce moment, l’excès du luxe dans la toilette des femmes peut être comparé à un fleuve qui aurait rompu ses digues en emportant tout sur son passage : dignité personnelle, bien-être, honorabilité de la famille, paix du cœur !

Il suffit de remonter de quelques années en arrière, pour se rendre compte du bond formidable accompli, dans le budget d’une maison, par le chiffre de la toilette féminine. Tout a augmenté, diront ceux qui ne supportent pas la critique des travers de la société actuelle. Oui, certes, mais pas dans d’aussi effrayantes proportions. Une statistique en ce genre serait curieuse et devrait tenter un économiste sociologue. Il faudrait examiner une série de budgets de cent, cinquante, trente mille francs de rente, etc., tels qu’ils étaient établis, il y a vingt ans, les explorer item par item, puis les comparer à ceux d’aujourd’hui, basés sur la même somme, et voir comment ils se divisent actuellement. L’on se rendrait compte alors, que les dépenses de madame ont augmenté de façon anormale.

Si elles ne figurent pas ouvertement dans les comptes, c’est pire encore, car cette lacune indique des désordres de conduite ou des ressources inavouables. Il y a donc excès. C’est d’autant plus grave que les fortunes, — sauf dans l’industrie, la banque et les spéculations, — ont presque toutes diminué par l’abaissement général du taux de l’intérêt des fonds d’État ; pour subvenir à cet accroissement des frais de toilette, on a dû rogner sur des catégories autrement importantes, autrement nécessaires au bien-être général, si on ne les a pas complètement supprimées.

Comment faire comprendre aux femmes à quel point ce déséquilibre est inutile, désavantageux et périlleux pour elles ? Comment leur découvrir le piège qui se cache sous l’encouragement que les hommes donnent volontiers, aujourd’hui, au débordement du luxe féminin ?

Une partie des sentiments altruistes consiste à ne pas éveiller des impressions pénibles chez ceux qui nous approchent et à ne pas les exposer à des tentations inutiles. Ainsi une femme très riche ne devrait pas dépasser dans le luxe de ses toilettes ce que la femme dont la fortune est d’un degré inférieur à la sienne peut s’accorder. Celle-ci, à son tour, devrait avoir les mêmes scrupules vis-à-vis de sa sœur en Ève, qui dispose de ressources plus médiocres. Cet esprit de modération établirait une échelle dans les dépenses qui maintiendrait une sorte d’équilibre et imposerait une simplicité proportionnelle. Le petit sacrifice, étant volontaire, paraîtrait peut-être moins lourd.

Dans toutes choses, celles en particulier qui touchent aux responsabilités morales, il faut d’abord s’adresser à la sensibilité des gens qu’on désire convaincre. Les autres arguments n’ont qu’une efficacité médiocre. Afin d’arrêter les femmes sur la pente qui risque de leur faire perdre les sérieux avantages qu’on essaye d’obtenir pour elles, il n’y a pas d’autre système. Leur raison n’ayant pas suffi à les mettre en garde contre les pièges de certains courants, on doit faire appel à leur cœur. Il serait dommage que l’excès de leur frivolité et leur amour désordonné du chiffon arrêtassent le grand mouvement qui, partant d’un petit nombre de consciences, a fini par pénétrer l’âme du monde. Beaucoup de femmes, il est vrai, ne se soucient nullement de ces avantages nouveaux : elles suivent d’autres voies et se croient suffisamment assurées contre les éventualités du sort. C’est là une égoïste erreur. Personne n’est à l’abri de rien, sur cette planète que Plutus et Vénus se disputent, après en avoir chassé les autres dieux.

En outre, si chacun de nous représente une individualité immortelle, il n’en est pas moins certain que nous faisons partie d’une longue chaîne d’êtres dont nous ne pouvons nous isoler, chaque mouvement de l’un ayant sa répercussion sur les autres. Cette effrayante responsabilité devrait, toute idée de morale mise à part, éloigner l’homme des pensées et des actions corruptrices. Quand il pèche, et s’égare, il fait participer les autres aux conséquences de ses péchés et de ses égarements ; tout ce qui est mal ou médiocre en lui se reflète, non seulement sur son entourage, mais sur les êtres avec lesquels il n’a jamais eu de contact. De par cette loi, l’excès du luxe et de la frivolité, chez les femmes riches et oisives, a sa répercussion chez leurs plus humbles sœurs et les dévoie inévitablement, de notre temps surtout, où l’utopie égalitaire[36]a développé, jusqu’à l’hypertrophie, l’esprit d’imitation. Et une force secrète nous pousse à vouloir toujours copier ceux qui ont des ressources supérieures aux nôtres.

[36]Voir dansFaiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitreÉgalité.

[36]Voir dansFaiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitreÉgalité.

S’habiller selon ses moyens devrait être la base de l’honorabilité féminine dans les classes modestes ; s’habillerau-dessousde ses moyens, le devoir social des femmes riches. Le sacrifice serait-il si grand, au fond ? Il leur resterait assez de luxe pour satisfaire leurs instincts et leurs goûts. Si toutes acceptaient ce petit programme de renoncement, la terrible et dangereuse plaie du luxe féminin se restreindrait quelque peu. Même en diminuant la somme qu’elles consacrent à l’ornement de leur personne, les mondaines resteraient encore fort loin de la simplicité qui met en valeur les beautés réelles.

Il y a vingt ans, lorsqu’on disait d’une femme qu’elle dépensait dix ou vingt mille francs pour sa toilette, le chiffre paraissait énorme. On en sourit aujourd’hui où le budget d’une élégante monte à des sommes fabuleuses. Dans l’un de ses livres, M. Drumont citait un compte de modiste qui atteignait dix-sept mille francs par semestre. Aujourd’hui on ose parler de cent ou deux cent mille francs pour chiffons féminins. Une Américaine, célèbre par son luxe, dépense chaque année six cent mille francs en robes et en chapeaux ! Il s’agit de milliardaires évidemment, mais laissons-les de côté, et occupons-nous des fortunes courantes, là aussi, nous verrons que la toilette absorbe une partie disproportionnée du revenu familial, et cela est vrai jusqu’au dernier degré de l’échelle, car l’amour du colifichet a envahi toutes les classes.

On voit des femmes, dont les ressources avouables suffiraient au nécessaire, et qui sont pourtant très élégamment vêtues. Quelques-unes recourent à de tristes expédients, mais il en est dont les mœurs sont au-dessus de tout soupçon. Comment parviennent-elles à solder les comptes de leurs fournisseurs ? Car il faut payer, les gens riches parvenant seuls, aujourd’hui, à faire des dettes à longue échéance. C’est bien simple, par le sacrifice du bien-être et de l’hygiène des autres : le mari est mal nourri, les enfants également, leur garde-robe est misérable, et leur éducation négligée. Toutes les ressources de temps et d’argent servent à habiller la mère.

Des familles entières vivent pauvrement, ne s’accordant jamais le loisir d’une lecture ou d’une promenade à la campagne, occupées uniquement à coudre, à broder, à préparer des toilettes avec lesquelles mère et filles se pavaneront à certaines heures, dans les rues de la ville ou sur quelques plages à la mode, durant la saison d’été. Les misères intimes et secrètes qui se cachent sous ces dehors brillants, on ne les devine jamais assez ! Les énergies et les activités de ces pauvres âmes sont concentrées sur ce point unique : la parure ! La maison est mal tenue, le nécessaire manque, mais, à un moment donné de la journée, une baguette magique remplace les vêtements usés et salis par de belles robes fraîches, et l’on voit sortir du logis d’élégantes personnes, vêtues comme des femmes riches !

Ravies du résultat, elles ne se rendent pas compte de la misère et de la puérilité de leurs calculs et n’en perçoivent pas le côté honteux. Toujours la recherche de paraître et aucun souci d’être ! Il y a, dans cette conception de la vie, une telle absence de sens moral et de respect de la vérité, que rien ne reste debout dans ces consciences. C’est la dissimulation érigée en principe vital de l’existence.

De la bourgeoise pauvre, la contagion s’est communiquée à l’ouvrière. Les sociétés de patronage, fondées avec les meilleures intentions du monde, n’ont pas le courage de réagir contre cette tendance au luxe. Les jeunes ouvrières qui habitent une misérable chambre où une demi-douzaine d’êtres s’entassent, arrivent aux réunions du patronage avec des manches courtes et de longs gants de peau blanche montant jusqu’au coude ! Or, elles appartiennent presque toutes à des familles très pauvres et gagnent à peine quelques francs par semaine ! Comment se procurent-elles ces objets coûteux ? Admettons qu’elles soient restées innocentes, qu’elles n’aient pas eu recours aux ressources que lagénérositémasculine est toujours prête à offrir aux jeunes et jolis visages, leur manière de se vêtir indique du moins clairement à quelles égoïstes satisfactions leurs salaires sont employés. Quand les mères les prient d’en donner une petite part pour aider la famille, les demoiselles vingtième siècle refusent, et cette dure réponse sort de leurs lèvres : « Vous devez nous nourrir, ce n’est pas nous qui avons demandé à naître[37]! »

[37]Voir le chapitre :Les parents.

[37]Voir le chapitre :Les parents.

Les jeunes travailleuses d’aujourd’hui ne rentrent pas toutes, heureusement, dans cette catégorie de filles cruelles et froides, il y en a encore de dévouées : mais on a tellement enseigné au peuple qu’il avait des droits et plus de devoirs, que la poursuite de la jouissance a tari, dans la classe ouvrière comme dans les autres, du reste, les sources d’eau vive.

La mauvaise leçon étant partie d’en haut, c’est d’en haut aussi que la réforme doit venir. Le goût de la belle simplicité ne rentrera dans les esprits que s’il est imposé par ceux auxquels le manque de fortune n’en fait pas une obligation.

J’ai connu des femmes du monde qui allaient visiter les pauvres avec des boucles d’oreilles de trente mille francs, et qui n’avaient pas la plus vague notion de l’énormité qu’elles commettaient. Sans l’ignorance où nous vivons généralement de nos responsabilités et de la répercussion que nos moindres actes ont sur la vie et l’esprit des autres, des lacunes mentales de ce genre n’auraient pas été possibles. L’éducation de la conscience féminine n’est pas faite (on dira que la conscience masculine n’est guère plus avancée, mais cela tient à d’autres causes) ; le devoir des éducateurs est donc de rendre les jeunes gens et, en particulier, les jeunes filles, conscientes de la portée de leurs gestes, de leur enseigner que nous marchons tous dans la vie comme des phares allumés, — et plus le phare est élevé mieux on le voit, — et que, si nous ne tournons pas nos lampes du bon côté, nous risquons, sans le vouloir, sans même le savoir, de faire naufrager plus d’une humble barque.

Les hommes du vingtième siècle prennent un grand intérêt aux détails de la toilette des femmes. Autrefois, ils ne s’occupaient que de l’effet obtenu, sachant dire à peu près si une femme était bien mise ou fagotée ; les détails leur échappaient. Aujourd’hui, ils ont appris à discerner, non seulement si la toilette est seyante, mais quelle est sa qualité ; quelques-uns même peuvent dire quelle marque elle porte. Jadis, les maris grommelaient contre les notes des modistes et des couturières. De nos jours ils continuent à grommeler, car l’argent manque, mais ils mettent leur vanité dans l’élégance de leurs femmes, comme si le prestige de leur nom s’en augmentait. Un homme qui portait le poids de deux ménages avouait naïvement que son principal plaisir consistait à entendre dire, un soir de première : « Mme X… de la main droite est habillée par D. et Mme X… de la main gauche par P. » Il s’en sentait rehaussé à ses propres yeux, et pourtant il passait pour un homme d’esprit ! Cette préoccupation n’a rien à faire avec l’amour. On voit des femmes laides, âgées, désagréables même, poussées par leurs maris à de folles dépenses. Devant les médiocres résultats obtenus, l’on se demande avec surprise quelle est la raison de ces étranges prodigalités.

Les gens d’affaires, seuls, avaient jadis ce genre d’ambition ; c’était, pour les industriels, pour les banquiers, les spéculateurs en tout genre, une façon de maintenir leur crédit. La moindre diminution de dépenses pouvant frapper défavorablement l’opinion publique, il fallait que leur luxe se maintînt sans cesse au même niveau, ou augmentât. Les robes de madame devaient porter la marque des maisons chères ; de cette façon, ce qui sortait d’un côté rentrait de l’autre. Et le calcul pouvait être habile ! Aujourd’hui, cette préoccupation s’est généralisée : l’avocat, le médecin, le rentier estiment également, du moins dans certains grands centres, que leur clientèle ou leur situation s’accroît ou diminue suivant le degré d’élégance de leurs femmes.

N’est-ce pas là un abaissement singulier de la mentalité masculine ? Le phénomène n’a pas atteint les mêmes proportions dans tous les pays et dans toutes les villes, mais il ne faut pas s’imaginer y avoir échappé, car pour les plaies sociales il n’y a plus de frontières !

A force d’entendre louer par-dessus tout l’élégance, et en voyant les hommes se grouper avec plus d’empressement autour des robes coûteuses que des beaux visages, et donner plus d’importance au contenant qu’au contenu, le cerveau des filles d’Ève a quelque peu chaviré. Leur féminité, ce centre tout-puissant d’attraction, réside donc davantage dans leurs vêtements que dans leur personne ? Pour séduire, un couturier habile vaut donc mieux qu’un corps jeune et souple et que des yeux passionnés ? Le snobisme de la coupe et des grandes marques détrônait la beauté. On a vu, en ce genre, des phénomènes singuliers où l’absurde côtoyait le puéril, et l’on entend les plus colossales sottises sortir de bouches intelligentes. Le factice, l’artificiel sous toutes ses formes exerce un prestige sur les imaginations perverties. Il faut remonter à la décadence des civilisations anciennes, pour retrouver les mêmes mentalités. A la fin du dix-huitième siècle aussi, la préoccupation de la toilette féminine est prépondérante. On invente chaque jour des nuances nouvelles :puce évanouie,saumon pâmé, mais au moins, en ce temps-là, on avait de l’esprit et une certaine sentimentalité dans l’imagination et le cœur.

Même dans le peuple aujourd’hui, le goût des hommes pour la parure des femmes a pénétré. Les ouvrières, auxquelles on reproche leurs toilettes trop pimpantes, l’échafaudage de leurs coiffures, leurs parfums violents et leurs bijoux en toc, répondent carrément : « C’est le seul moyen de trouver un mari ! Si nous sommes simples, les jeunes gens ne nous regardent même pas ! » Et elles ne sont pas complètement dans le faux. Certaines fréquentations ont donné aux hommes de toutes les classes le besoin des reliefs de haut goût.

Le bon sens semble avoir déserté les cerveaux masculins et féminins. La lutte acharnée pour la vie, au lieu de les ramener à la simplicité, les en éloigne toujours davantage. C’est que la simplicité est fille de la virilité morale, et la virilité n’est pas le trait caractéristique de notre époque, dominée par le besoin intense de jouissance qui est le générateur de toutes les mollesses. On n’a plus honte de rien. A Londres, certaines couturières extra-élégantes offrent à leurs clientes des toilettes aux titres suggestifs et pervers ; or, elles font fortune et habillent le meilleur monde…

Mais, pour qui observe et sait voir, des forces secrètes, outre celles que nous venons d’énumérer, se dissimulent sous l’importance que les hommes semblent donner aujourd’hui à la toilette des femmes. En poussant celles-ci à l’amour désordonné du chiffon, en créant autour d’elles une ambiance qui les jette forcément aux pieds de ce dieu futile, l’homme obéit inconsciemment à l’instinct de la conservation. Sa suprématie est menacée, autour de lui, il entend gronder l’orage : la femme s’émancipe, demande l’instruction intégrale, l’égalité économique. Celles mêmes qui ne réclament pas les droits politiques et se contentent du mince bagage de culture, recommandé par Molière aux femmes de son temps, échappent, elles aussi, d’une certaine façon, au joug d’Adam et tendent à devenir des êtres libres.

Or, soyons justes, quel est le souverain absolu assez désintéressé pour abandonner ses prérogatives autocratiques sans hésitations et sans regrets ? On ne trouve pas d’exemple d’un tel renoncement dans l’histoire. L’homme, au fond, regrette, même s’il ne l’avoue pas, la part de royauté qu’il perd, et il s’efforce de la retenir. Les armes qui ont servi, jusqu’ici, à assurer son prestige commencent à s’émousser : la femme est plus rebelle que jadis à l’amour, surtout la femme mondaine et brillante. Il fallait la ramener de quelque façon sous l’empire du maître.

L’homme a merveilleusement compris que, dans cette crise, il avait besoin d’un auxiliaire, et il a appelé la vanité à la rescousse. En jouant cette carte, il s’est montré habile ; car la femme a immédiatement mordu à l’hameçon, et, d’un élan fou, s’est jetée aux pieds de l’idole que déjà elle vénérait dans son cœur.

Il y a une centaine d’années, Mme Necker de Saussure écrivait : « La toilette d’une femme ne doit se faire remarquer que par sa simplicité. » Qu’elle ait été peu écoutée, les vers de Scribe le prouvent :

Oui, la toilette a toujours fait merveille,A tous les maux c’est un remède sûr.

Oui, la toilette a toujours fait merveille,A tous les maux c’est un remède sûr.

Oui, la toilette a toujours fait merveille,

A tous les maux c’est un remède sûr.

Mais quelle différence cependant entre alors et aujourd’hui ! Le respect de soi-même, le désir d’être agréable aux yeux, le besoin d’harmonie, vieilles rengaines que tout cela ! Il s’agit actuellement d’une course vertigineuse dont de luxueux chiffons sont le prix, d’une lutte sans trêve où robes et chapeaux dansent une ronde échevelée. La femme ne se rend pas compte que ce steeple-chase absurde la met à la merci de l’homme, qui détient jusqu’ici et détiendra probablement toujours, la puissance économique. Les conséquences de cet état de choses sont faciles à tirer : si la femme se libère d’un côté, elle devient de plus en plus esclave de l’autre ! Aujourd’hui déjà, elle peut à peu près gagner sa vie, et les efforts de ses défenseurs tendent à lui ouvrir de nouveaux débouchés et à rétribuer davantage son travail ; mais pour son luxe, elle reste et restera tributaire de l’homme. En augmentant ses besoins, elle resserre sa chaîne. On a dit : « Quand les femmes soigneront davantage leur esprit, elles penseront moins à leur toilette. » Il était logique de l’espérer, mais le fait ne s’est pas vérifié encore, peut-être parce que leur culture reste quand même incomplète, ou bien parce qu’elles sont incapables d’aimer l’idée en soi, et que, pour y arriver, une longue évolution est nécessaire.

Il est impossible de savoir, avant que l’épreuve n’ait été faite sérieusement, quelle est la meilleure part, c’est-à-dire s’il valait mieux, pour la femme, rester soumise à l’autorité masculine ou essayer de devenir un être libre. J’espère et je crois que dans l’avenir, — une fois que le moment de transition sera passé, — nous verrons des femmes meilleures, plus respectueuses d’elles-mêmes, plus conscientes de leurs droits et de leurs devoirs, plus capables d’être, pour l’homme, cette aide semblable à lui, dont parlent les premiers chapitres de la Genèse. En tout cas, une chose est certaine : Si d’être soumise aux volontés de l’homme par devoir, par religion ou par amour, pouvait représenter jadis la mission unique de la femme en ce monde, le fait de lui être soumise pour obtenir de sa vanité, ou de sa faiblesse, — fût-ce même de sa générosité, — de l’argent, des bijoux et des robes, est la plus dégradante des situations humaines !

Il y a des femmes riches qui peuvent, sans humiliation d’aucun genre, s’accorder toutes leurs fantaisies. Mais elles représentent une faible minorité, tandis que celles à qui ces fantaisies créent des difficultés graves sont légion. Que de honteux secrets, de misérables calculs et de cruautés, — dont les familles sont victimes, — se dissimulent sous les élégances qui éblouissent le public superficiel et excitent l’envie des femmes demeurées plus modestes, par manque d’audace ou par un reste de scrupules.

Si, par amour du luxe, les femmes prolongent les années de leur servitude, et si les modes absurdes que nous acceptons toutes, plus ou moins, font mettre en doute leur intelligence et leur bon sens, l’homme, en les poussant dans cette voie, fait également un pas de clerc, qui témoigne de sa maladresse naturelle.

Oui, il reste le maître apparent de la situation et garde le droit de mépriser la femme. Mais quel avantage réel en retire-t-il ? S’il est chef de famille, le bon ordre de sa maison en souffre. Il doit surveiller, non seulement le cœur de sa femme, mais les notes de sa couturière ! L’établissement de ses filles devient plus difficile ; autant de charges matérielles et de préoccupations morales dont il doit supporter le poids ! S’il est un mari infidèle, habitué aux liaisons irrégulières, quelles difficultés il aura, pour équilibrer son double budget ! S’il est garçon et veut se créer unhome, les exigences du luxe féminin se dressent entre lui et le bonheur, car il ne s’agit plus de nouer les deux bouts, à la fin de l’année, et d’attribuer à chaque chapitre du budget la part qui lui revient logiquement ; il faut gonfler démesurément celui qui représente les toilettes de madame. La diminution des mariages, dont on mène si grand deuil, est due en partie aux exagérations de l’élégance des femmes. Les célibataires sont également victimes de cette farandole éperdue, non vers la gloire ou l’amour, mais vers le fragile chiffon.

Je voudrais me rendre compte de ce que l’homme gagne, au fond, à cet état de choses. Pour son bonheur réel, rien ! Avec des soins et du goût, une femme peut être ravissante, — si elle est suffisamment jolie et jeune, — sans dépenser une fortune chez sa couturière. Quant aux plaisirs de l’esprit, rien ne rend les femmes ennuyeuses, comme les préoccupations de la toilette. Elles oublient de vouloir plaire et amuser, occupées à examiner les robes des autres femmes, à les comparer aux leurs ! Il y a des cercles mondains très élégants, où l’on étouffe ses bâillements, à moins que les femmes n’aient très mauvais ton, ce qui contrebalance l’ennui qu’elles dégagent. Ce n’est donc pas son amusement que l’homme cherche, en entretenant chez l’autre sexe ces goûts exagérés de luxe. Alors que veut-il ? Des satisfactions de sottise ou de vanité ? De sottise, s’il se contente de se frotter à ce luxe ; de vanité, s’il pense qu’il le paye ou qu’on croit qu’il le paye : tout cela est bien mince comme plaisir. Aussi faut-il chercher ailleurs la raison de cette aberration du cerveau masculin. Elle procède, comme je l’ai indiqué déjà, de l’aveugle instinct qui pousse les hommes à essayer de conserver leur suprématie sur la femme. Ne pouvant plus la dominer autant que jadis par le cœur et les sens, ils tentent de l’asservir par la robe.

Si j’étais homme, je préférerais, je crois, l’ancienne méthode. Bien entendu, il n’est pas possible de retourner en arrière. Les points de vue ont changé, les points de départ également. Les hommes doivent s’en persuader : un élément nouveau est entré dans le monde social. La femme d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, il faut que l’homme fasse à nouveau sa conquête, en la respectant un peu plus qu’il ne faisait jusqu’ici. Ce ne sera pas difficile, car la guerre des sexes n’est, au fond, qu’un mot vide de sens. Les époques de transition sont toujours pénibles à traverser, mais ensuite, l’équilibre se rétablit. Pour hâter ce moment le concours des deux parties de l’humanité est indispensable. L’homme, pour garder la femme, ne doit pas la pousser à la maladive recherche du luxe. La femme, de son côté, doit ouvrir les yeux, discerner et déjouer le piège qui lui est tendu.

Le romanesque est passé de mode, et ceux qui en gardent quelque trace dans le cœur ou l’imagination sont obligés de le cacher avec soin. Je reconnais qu’il avait des côtés ingénus et absurdes qui pouvaient prêter au ridicule, mais il se rapprochait plus du sentiment que les calculs actuels, froids et arides.

Or, le sentiment, c’est toute la poésie de la vie. Supprimez-le, et l’existence ne mérite plus la peine d’être vécue. Rien ne le vaut et rien ne le remplace. Sans lui, la religion, la passion, tous les liens et tous les rapports humains perdent leur lumière et leur chaleur, deviennent des paysages gris et glacés que le soleil n’éclaire pas ! Que reste-t-il alors ? Le dogmatisme froid, l’assouvissement brutal et les intérêts communs. Vaut-il la peine de vivre pour cela seulement ?

Au contraire, dès que le sentiment entre en jeu, les plus menus incidents journaliers se colorent, les mots prennent une valeur, des pensées heureuses, douces et brillantes meublent le cerveau. Sentir fortement est une source de souffrances, mais aussi d’inépuisables joies, pourvu que nous ne soyons pas nous-mêmes l’objet de notre amour.

N’y a-t-il pas quelque chose de mortellement triste dans la vie de ces êtres qui rappellent, par leur froideur, les animaux inférieurs de la création ? ils donnent une impression de gel et d’humidité pénible et répugnante. On sent que leur imagination est aussi tarie que leur cœur ; les seules images qui la remplissent sont les choses mortes et inanimées : vêtements, meubles, bijoux, tout ce qui représente la partie extérieure de l’existence. Ce qui devait être l’accessoire est devenu le principal.

La tendance très moderne de certaines femmes à vivre de plus en plus pour leur corps et pour ce qui le recouvre, pourrait avoir des effets désastreux sur le bonheur général ; il faudrait s’armer et partir en guerre contre elle. Une jeune Américaine, à laquelle on disait, un jour où elle s’impatientait de devoir renoncer, pour une fois, à l’un de ses conforts habituels : « Mais il faut apprendre à commander à son corps, » répondit tranquillement : « J’ai l’intention, au contraire, de faire de luia pet[38]. » C’est une intention de ce genre qui obscurcit en ce moment beaucoup d’âmes féminines et détruit en elles la possibilité de la joie et le désir du divin.

[38]Un être choyé.

[38]Un être choyé.

Que toutes les femmes sages, simples et tendres — il y en a encore, Dieu merci ! — s’arment de perspicacité, qu’elles appellent l’intuition à leur aide et commencent une sérieuse campagne contre cette préoccupation maladive d’une jeunesse qui a fui et d’une beauté qui n’a peut-être jamais existé. Revues, journaux, tous sont remplis de recettes pour les soins du visage, de demandes et réponses sur la teinture des cheveux et la pommade pour les lèvres. Cette rubrique a toujours eu sa place dans des publications spéciales, mais aujourd’hui, elle a envahi la presse politique et littéraire. Jamais les poètes n’ont trouvé de mots plus ailés, d’adjectifs plus troublants que ceux dont chroniqueurs et chroniqueuses se servent, pour décrire les dernières toilettes portées aux courses ou au théâtre. Comment une faible tête de femme vaniteuse pourrait-elle résister à de semblables récits ? Sous le Directoire, alors que le devoir des citoyennes semblait être de montrer généreusement la plus grande partie possible d’elles-mêmes, la mortalité fut si terrible chez les jeunes femmes et les jeunes filles, que la mode changea.

Sans attendre les avertissements de ce genre, les femmes sensées du vingtième siècle ne sauront-elles pas réagir contre ce courant absurde et ruineux ? A chacun son métier ! Quand on voit des femmes de conduite correcte ruiner leurs familles, sacrifier leurs enfants, embarrasser leur existence, se soumettre à des fatigues et se livrer à des combinaisons inouïes pour arriver à des élégances que leur fortune ne leur permet pas, on se demande à quoi bon ? Pourquoi ? Pour qui ?

Elles devraient se le demander à elles-mêmes. Je suis certaine qu’en les détournant de ces recherches fallacieuses on leur rendrait la joie ! Elles pourraient alors s’acheminer sur la route où la femme, par son essence plus délicate et son intuition plus fine, deviendra le flambeau des voies de l’homme, la compagne qui prévient le danger, dispense le bonheur et répand la consolation.


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