CHAPITRE XXIII

Le lendemain, 23 juillet, toute la ville était encore en l'air. Drapeaux et musique en tête, quatre compagnies du régiment de Carignan, suivies d'une autre composée de volontaires que commandait le sieur de Repentigny, descendaient du château du Fort à la basse ville et défilaient, de la façon la plus martiale, au milieu de la population pressée sur leur passage.

Un parti considérable de Hurons et d'Algonquins les accompagnait, arrivés à l'Anse-des-Mères tous s'arrêtèrent et l'embarquement commença.

Plus d'un baiser, des centaines de chaleureuses poignées de main, furent échangés entre ceux qui restaient et ceux qui allaient partir.

Vers les dix heures du matin, les troupes et les volontaires étaient embarqués sur de grands bateaux qui, sur le champ, mirent à la voile suivi d'une flottille de canots d'écorce montés par les Sauvages alliés.

Les voiles se gonflèrent sous la pesanteur du vent, les avirons plongèrent ensemble de chaque côté des pirogues et la flottille s'ébranla.

Sur le dernier bateau, debout près du grand mat, son large chapeau de feutre incliné sur l'oreille gauche, la plume au vent, le poing sur la hanche, un mouchoir noué à la garde de son épée qu'il élevait en l'air en le livrant à la brise, se tenait le chevalier de Mornac.

Joncas et le Renard-Noir étaient assis à ses pieds sur un banc du bateau.

A terre, debout sur un cran de roche, Mlle de Richecourt apparaissait isolée de la foule qui couvrait le rivage. Comme elle élevait le bras pour agiter son écharpe en signe d'adieu, son buste superbe hardiment cambrées détachait vivement du fond bleuâtre de l'eau.

A l'apercevoir ainsi belle et attristée par le départ de son fiancé, les galants gentilshommes tout remplis de souvenirs mythologiques alors en vogue, la comparaient à Calypso, la splendide déesse, disant du haut des rochers de son île un éternel adieu à son amant Ulysse lorsque la haute mer va l'emporter loin d'elle.

L'une après l'autre les embarcations poussées par le vent et la marée favorable, disparurent derrière le promontoire élevé du Cap-aux-Diamants.

Le mouchoir de Mornac et l'écharpe de Mlle de Richecourt échangèrent un dernier signe d'intelligence… et les amants se trouvèrent seuls chacun de son côté; lui s'acheminant vers le sombre inconnu, elle se penchant sur soi-même pour se consumer en une longue et peut-être éternelle attente.

La flottille avait déjà disparu depuis longtemps temps, que Jeanne restait encore immobile et les yeux fixés sur le haut du fleuve.

La voix de Louis Jolliet la tira de ses tristes réflexions.

—Désirez-vous monter maintenant à la haute ville? lui demandait le jeune homme.

Jolliet lui offrit le bras qu'elle accepta comme celui d'un frère, et ils reprirent silencieusement le chemin de la haute ville.

Au milieu de la monté, Jolliet, qui ne paraissait pas moins attristé queMademoiselle de Richecourt, lui dit avec quelque hésitation:

—J'ai, Mademoiselle, un service à vous demander.

—Mais qu'est-ce donc? parlez? lui dit la jeune fille en sortant de sa rêverie.

—Je vous prie de vouloir bien préparer ma mère à la nouvelle de mon entrée en religion. Dans quelque jours je serai chez les Jésuites.

—Vous!

—Oui, moi, répondit Jolliet avec tant de sanglots dans la voix que Jeanne comprit qu'il y avait quelque chose d'étrange dans cette brusque détermination.

Elle regarda le jeune homme et vit que ses yeux étaient pleins de larmes.

—Le monde est trop rempli de déceptions! murmura Jolliet

—Au fait, pour moi je n'ai guère à m'en louer! repartit Mademoiselle deRichecourt. Mais vous, que parlez-vous de déceptions?

Le jeune homme se garda bien de répondre, et ils disparurent derrière l'angle de la palissade du fort des Hurons: elle pensant à Mornac et déplorant les cruelle péripéties qui ne cessaient de traverser sa vie; lui pleurant sur son pauvre méconnu et sur sa chère jeunesse qu'il allait volontairement enfouir au cloître, loin du monde qui pourtant, naguère encore lui paraissait si beau.

Les troupes que nous avons vues partir de Québec pour remonter le fleuve, arrivèrent aux Trois-Rivières juste à temps pour délivrer cette place de la crainte des Iroquois qui étaient venus y faire leurs courses accoutumées et avaient déjà tué quelques habitants.

Le vent contraire empêcha, pendant quelques jours, les troupes alliées de remonter le lac St. Pierre. Enfin le vent favorable ayant repris, l'expédition se remit en marche et débarqua, dans les premiers jours d'août, à l'embouchure de la rivière Richelieu. M. de Sorel, le commandant, avait pour mission de rebâtir le fort élevé à cet endroit par M. de Montmagny vingt-cinq années auparavant.

L'on se mit à l'ouvrage sans perdre de temps afin de terminer les travaux au commencement de l'automne.

La construction du fort alla merveilleusement, M. de Sorel sachant mettre au besoin la main à la cognée pour donner l'exemple à ses hommes.

Pendant ce temps plusieurs autres compagnies du régiment de Carignan—elles venaient d'arriver de France avec le gouverneur M. de Courcelles et M. l'Intendant Talon—s'arrêtèrent en passant à l'embouchure du Richelieu, pour y saluer les amis, et, après une journée de repos remontèrent la rivière des Iroquois. M. de Chambly et le colonel de la Salières s'en allaient élever deux autres forts, l'un au pied des rapides de Chambly et l'autre trois lieues plus haut.

On était au milieu de septembre et la construction du fort de Richelieu ou de Sorel était très-avancée. L'on n'avait pas été une seule fois inquiété par les Iroquois qu'on avait raison de croire retranchés chez eux dans la crainte que les Français n'allassent les y attaquer.

Un soir que les travaux du jour étaient terminés et que chacun était retiré au dedans des retranchements en bois dont la charpente extérieure était achevée, M. de Sorel causait avec le chevalier de Mornac et quelques officiers près d'un grand feu qui flambait au milieu du fort.

La nuit était sereine et le silence, au loin, n'était troublé que par le majestueux bruissement des larges eaux du fleuve et les cris nasillard des canards et des outardes sauvages dont les bandes nombreuses, arrivées depuis quelques jours des régions du golfe, se pour suivaient par les airs après avoir pris leurs ébats journaliers dans le dédale des îles du Richelieu.

Agitée par la brise du soir la flamme du brasier secouait son panache éclatant par-dessus l'enceinte du fort, jetait de fauves lueurs sur les bois avoisinants et projetaient, par une éclaircie d'arbre, une longue traînée de lumière qui se répandait sur l'embouchure de Richelieu et s'en allait mourir au loin dans les eaux sombres.

—Eh bien! Messieurs, disait M. de Sorel aux officiers, nous avons lieu d'être satisfaits, car j'espère que le fort sera terminé à la fin du mois.

—Vous n'êtes pas le moins à louer de la prompte terminaison des travaux, dit Mornac.

—Ce dont il faut se réjouir le plus, reprit M. de Sorel, c'est de n'avoir pas été dérangés par les Iroquois.

—C'est en effet fort heureux que nous n'ayons pas eu ces moricauds dans les jambes; leur présence aurait beaucoup entravé les travaux. Cependant, pour ma part, je regrette qu'il ne s'en soit pas montrée quelque bande. J'ai certain différend à régler avec ces bandits pour la manière discourtoise dont ils m'ont traité l'an dernier.

—Veuillez bien croire, mon cher chevalier que je ne serais guère fâché, au fond, de faire moi-même connaissance avec des guerriers qui sont la terreur de ce pays. Il me semble que des soldats de Carignan feraient voir beau jeu à des Sauvages! Pourtant je ne puis que me féliciter d'avoir terminé nos travaux sans avoir perdu un seul de mes hommes.

En ce moment on entendit le qui-vive de la sentinelle qui veillait à la porte du fort.

—France et Sorel! répondit de dehors une voix dont l'accent normand n'était pas inconnu à Mornac.

Quelques instants après l'officier de service s'approcha du groupe dont faisait partie M. de Sorel, et dit au commandant que Joncas, le coureur des bois, désirait lui parler.

—Qu'il vienne, dit M. de Sorel.

Suivi du Renard-Noir le Canadien s'approcha.

—Qu'y a-t-il? demanda le capitaine.

—Il y a mon commandant, que le chef huron et moi en faisant dans les environs, notre battue de chaque soir, nous avons remarqué plusieurs pistes d'Iroquois.

Un léger mouvement de surprise parcourut le groupe.

—Sont-elles nombreuses?

—L'obscurité est trop forte pour en bien déterminer le nombre. Nous n'avons pas osé faire de lumière de crainte d'être surpris par les ennemis. Pourtant nous sommes sûrs qu'ils sont au moins une trentaine.

—Crois-tu qu'ils soient en ce moment près de nous?

—Leurs pistes sont toutes fraîches. Ils ont du s'approcher, à une portée de pistolet, il n'y a pas une demi-heure. Mais apparemment qu'ils sont rentrés dans le bois; car nous avons fait le tour du fort sans rencontrer personne.

—C'est bon! Officier de service?

—Commandant…

—Donnez d'ordre qu'on double les gardes à la porte et qu'on place une sentinelle à chacun des quatre bastions du fort. Faites ensuite charger les mousquets et les mettre en faisceaux, les mèches allumées. Que les hommes se couchent tout habillé pour être prêts en cas d'alerte!

Trois heures après, à part les sentinelles qui veillaient, l'arme au bras, à la porte et aux quatre coins du fort, chacun dormait profondément.

Le silence régnait sur les bois et le fleuve. De temps à autre l'on entendait pourtant le souffle discret du vent dans les feuilles, murmure léger comme un soupir de femme endormie.

Le feu allumé au centre du fort avait beaucoup diminué d'intensité. La flamme allait s'abaissant toujours, et, de plus en plus dépourvue de vigueur à mesure qu'elle manquait d'aliments, elle s'affaissait par degré. Peu à peu elle tomba au-dessous du niveau des courtines du fort et ses lueurs cessèrent d'éclairer les arbres d'alentour et d'aller scintiller au loin sur les eaux.

De haut panache qu'elles étaient d'abord les flammes ne furent bientôt plus que des aigrettes rouges que la brise faisait trembloter, jusqu'à ce qu'enfin, sur ces tisons à moitié carbonisés, l'on n'aperçût plus que de petites langues de feu qui léchaient doucement le bois, et disparaissaient pour se montrer encore l'instant d'après, comme ces feux-follets capricieux que l'on voit se jouer le soir au-dessus des marécages.

Les gardes postées à la porte, et les sentinelles de trois des bastions, allaient et venaient sur le parapet pour ne pas se laisser saisir par la fraîcheur du soir.

Seule dans le terre-plein du bastion de l'ouest, la sentinelle s'était arrêtée. Les deux mains sur la gueule de son arquebuse, les reins appuyés contre le rempart, dans l'angle flanqué, c'est à dire dans la partie la plus saillante du bastion, le soldat rêvait en laissant errer ses regards sur la forêt assombrie.

A quoi songeait-il? A la patrie sans doute; à sa mère, à sa fiancée peut-être, qui, dans ce moment égrenaient probablement là-bas, à son intention, leur chapelet au coin du feu de leur chaumière.

Comme son regard plongeait dans l'obscur fouillis d'arbres, à cinquante pieds du fort, il lui sembla tout à coup voir une ondulation du sol, sur une étendue assez considérable de terrain. Ce mouvement uniforme et peu prononcé ressemblait à celui de la poitrine d'une personne qui dort.

Le soldat se frotta les yeux pour mieux voir. Mais l'obscurité était si épaisse qu'il ne put rien distinguer autre chose.

Même il lui sembla que ce mouvement ne se produisait plus.

Tandis qu'il se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque illusion d'optique, il était toujours appuyé sur le rempart, et tournait le dos à l'angle de l'épaule du bastion ainsi qu'à la courtine du fort.

Pourtant si le soldat eût fait quelques pas dans le terre-plein vers la gorge du bastion, et qu'il se fût tant soit peu penché sur le rempart, à gauche, il eût vu, à l'extérieur du fort, un homme qui, s'accrochant dans les interstices des pièces de la charpente qu'on n'avait pas encore eu le temps de revêtir de planches unies, montait, montait doucement dans l'angle formé par la courtine et le flanc du bastion.

Sa tête apparut par-dessus le rempart. Ses dents serrées mordaient la lame d'un long couteau à scalper.

A mesure que ses pieds s'élevaient, l'homme courbait son visage et sa poitrine sur la partie supérieure du rempart qu'il enjamba doucement et sans être vu.

Il se laissa glisser sans bruit jusqu'au parapet, et, silencieux comme une ombre, rampa vers la sentinelle.

Le soldat qui croyait voir maintenant l'ondulation du sol recommencer et s'accentuer davantage en se rapprochant, pensa qu'il valait mieux donner l'alarme. Il soufflait sur sa mèche allumée afin d'en raviver la flamme, quand cinq doigts de fer tenaillèrent sa gorge. Puis il ressentit un coup violent à la poitrine et le froid horrible d'une lame d'acier qui lui perçait le coeur.

La mère et la fiancée qui veillaient là-bas, au coin du feu, dans une chaumière de France, durent sentir à l'âme, en cet instant, une poignante douleur.

Sans pousser un seul cri, le malheureux tomba mort.

L'assassin lui ôta son mousquet et s'appuya, comme l'était auparavant la sentinelle, dans l'angle le plus avancé du bastion.

Il se pencha quelque peu par-dessus le rempart et imita deux fois avec sa langue les stridulations de la sauterelle.

Vingt, trente, quarante hommes lui apparurent au pied du bastion que les premiers arrivés se mirent à escalader sans le moindre bruit.

Une dizaine de têtes surmontées de la houppe particulière aux Sauvages, se montraient déjà à l'affleurement du rempart, lorsque l'un de ceux qui montaient ainsi, en mettant la main dans un des interstices des poutres de l'escarpe, fit choir une tarière qu'un ouvrier y avait oubliée. L'instrument tomba la pointe la première en plein sur la tête de l'un des assiégeants qui attendaient en bas.

Celui-là jeta un cri et s'affaissa sur le sol.

La sentinelle qui montait la garde sur le bastion d'en face entendit ce bruit, épaula son arme et tira.

Avec la détonation un hurlement épouvantable ébranla la forêt.

C'était le cri de guerre de Griffe-d'Ours.

Mornac, l'un des premiers à s'éveiller, reconnut ce redoutable signal de combat du chef agnier.

—Aux armes! aux armes! criait-on de toutes parts.

Les dix Iroquois qui avaient déjà escaladé le fort s'étaient rués en avant le tomohâk au poing.

M. de Sorel et les officiers couchaient sous un appentis élevé au milieu d fort et tout près du feu. Comme ils s'élançaient tous au dehors, les Sauvages tombèrent, la hache levée, sur eux.

Le petit groupe d'officiers rompit de trois pas pour éviter la première attaque.

—A moi, Carignan! cria M. de Sorel d'une voix de tonnerre.

Et sans attendre davantage, il chargea, avec les quelques officiers de la compagnie, les assaillants qui, surpris de cette brusque résistance reculèrent de quelques pas à leur tour.

Les coups portaient mal au milieu des ténèbres.

—Nous allons nous massacrer les uns les autres, si ce feu n'est pas rallumé! s'écria M. de Sorel entre deux estocades portées à un Sauvage qui le serrait de trop près.

—Je m'en charge, dit Mornac. Il prit son élan pour bondir auprès du feu.

Attendez-nous, monsieur! cria en arrière la grosse voix de Joncas, et laissez-moi faire!

Le Canadien et son fidèle ami, le Renard-Noir, vinrent se placer de chaque côté du chevalier.

Tous trois, tête baissée, s'élancèrent au milieu des assaillants qui s'interposaient entre et le feu.

Leur élan fut irrésistible et il firent leur trouée.

Pendant que Mornac et le Renard-Noir faisaient face aux ennemis, Joncas remua du pied les tisons encore ardents qui restaient, saisit un sapin sec qui se trouvait sur un amas de bois à brûler et le jeta sur le brasier.

Les Iroquois comprirent que le feu qui allait éclairer le combat leur serait désavantageux, et tombèrent ensemble sur les trois braves.

Le sapin s'embrasa tout d'un coup en jetant une éclatante lumière.

Griffe-d'Ours reconnut Mornac, poussa un cri de rage et brandit son tomohâk.

Le Gascon fit un saut de côté en portant une estocade en prime au chef iroquois. Mais celui-ci, d'un coup de revers de sa hache, cassa l'épée à quelques pouces de la garde.

Mornac désarmé s'élança sur le Sauvage et lui arracha son tomohâk. Alors tous les deux se saisirent à bras le corps et roulèrent sur le sol.

En ce moment les soldats et les Sauvages alliés, Hurons et Algonquins, arrivaient à la rescousse du commandant et se jetaient sur les assaillants, passant tous par-dessus Mornac et Griffe-d'Ours qui se déchiraient par terre avec leurs ongles et leurs dents.

Le Renard-Noir et Joncas voulurent secourir le chevalier, mais le flot des soldats les rejeta en avant, au milieu de l'ardente mêlée.

Les Iroquois qui avaient maintenant tous escaladé le fort, se trouvaient une quarantaine à l'intérieur des retranchements.

M. de Sorel, à la tête des siens, charge avec furie.

Pendant quelques minutes le combat est terrible.

Les coups de crosses répondent aux coups de tomohâk, fendent les crânes, fracassent les membres. Le sang pleut partout. Animés par son odeur âcre les hommes deviennent féroces et hurlent comme des bêtes fauves qui s'entre-dévorent.

Le Iroquois inférieurs en nombre, et qui avaient pensé prendre les Français par surprise—cela serait arrivé sans la chute de la tarière,—n'ont ni l'habitude ni la force de lutter longtemps en ligne rangée contre des soldats bien disciplinés.

Aussi leur faut-il bientôt battre en retraite et laisser, contre leur coutume, leurs blessés et leurs morts au pouvoir de l'ennemi.

Ils sautent par-dessus le rempart et disparaissent au milieu du bois.

Griffe-d'Ours et Mornac en roulant alternativement l'un sur l'autre, n'avaient pu se saisir de leurs dagues et continuaient à s'entre-déchirer par terre à belle dents. Griffe-d'Ours vit la défaite et la fuite des siens. IL fit un suprême effort, renversa sous lui le chevalier, lui saisit les deux poignets d'une main, et de l'autre lui prit les cheveux à poignée et se mit à traîner Mornac réduit à l'impuissance, en gagnant le rempart dans un endroit désert et opposé à celui où tous les combattants s'étaient postés.

Le Sauvage monta sur le parapet en soulevant Mornac pour l'entraîner en bas avec lui.

Il enjambait déjà le rempart, lorsque le chevalier enroula ses jambes autour d'une pièce de bois qui gisait sur le parapet.

—Sandious! grommela le Gascon, tu m'arracheras plutôt les bras duc corps, mais du moins mes jambes resteront ici!

Griffe d'Ours tira de toutes ses forces. Mornac sentit les angles de la poutre lui entrer dans les chairs, mais ne bougea point.

—Tu mourras ici, si tu le préfères, vociféra l'Iroquois, mais tu mourras!

Il tira son couteau, se pencha sur Mornac et leva son arme. Mais il n'eut pas le temps de frapper; il se sentit saisir par derrière.

Griffe-d'Ours lâcha Mornac et voulut sauter dans le fossé. Mais une main de fer le retenait à la gorge.

Il brandit son couteau et frappa, en se retournant, son adversaire à la poitrine. Celui-ci chancela, mais tint bon.

C'était le Renard-Noir.

Griffe-d'Ours allait lui porter un second coup, lorsque Mornac, Joncas et trois Hurons se jetèrent sur le chef agnier qu'ils renversèrent sur le parapet.

Pendant qu'ils s'efforçaient de le lier, Griffe-d'Ours accablait ses ennemis d'injures, et les mordaient comme un dogue enragé.

Enfin on se rendit maître de lui et on le garrotta.

—Êtes-vous blessé? demanda Joncas à Mornac.

—Non, seulement quelques morsures de ce chien et bon nombre d'égratignures dont il ne paraîtra rien dans trois jours.

—Et vous, chef? dit le Canadien au Renard-Noir.

Celui-ci était appuyé sur la courtine. Il pressait de sa main gauche le côté droit de sa poitrine d'où l'on vit le sang couler.

—Le couteau de l'Iroquois… répondit-il d'une voix émue.

—Vite, le chirurgien! s'écria Mornac qui partit en courant.

Les nôtres restaient maîtres du terrain.

—Qu'on fasse une décharge générale! commanda M. de Sorel.

Les soldats montèrent sur le parapet, épaulèrent leurs armes et firent feu de toutes parts.

Cent éclairs entourèrent le sommet du fort comme une ceinture de feu.

Les balles sifflèrent à travers les feuilles et parmi les branches des arbres, et l'on entendit les cris d'épouvante des fuyards qui s'enfonçaient au loin dans la forêt.

On ranima le feu pour se reconnaître et compter les pertes.

Outre la sentinelle que l'on trouva poignardée dans le bastion de l'ouest, deux soldats avaient été tués. Dix autres étaient blessés, mais légèrement.

Quinze Iroquois étaient restés hors de combat au dedans du fort.

Le reste de la nuit fut employé à panser les blessés et à se remettre des fatigues de la bataille.

Au jour M. de Sorel, qui s'était retiré sous l'appentis, fut réveillé par l'officier de service. Celui-ci venait l'avertir que les Hurons et les Algonquins étaient en train de brûler le chef Iroquois.

Le commandant se leva à la hâte et sortit. Il aperçut les Sauvages alliés groupés autour de Griffe-d'Ours, et occupés à le lier à un poteau qu'ils venaient de planter au milieu du fort.

M. de Sorel s'approcha d'eux et les supplia de laisser vivre le chef iroquois.

Les Sauvages gardèrent d'abord le silence et puis, sur le signal qu'en donna le Renard-Noir qui était assis sur une poutre, ils se mirent à murmurer.

Le commandant voulut insister et leur représenter combien leur coutume était barbare à l'égard de leur prisonniers de guerre.

Le Renard-Noir se leva, bien qu'avec peine, s'avança vers M. de Sorel et lui dit d'une voix creuse te tremblante:

—Le capitaine blanc sait-il que cet homme—il montrait Griffe-d'Ours impassible—a massacré ma femme et six de mes fils? Ignores-tu que cet Iroquois à tué de ses propres mains les robes noires Echon et Achiendase?[51] Ne sais-tu pas qu'il a causé la ruine entière de ma nation? Et moi-même qui combattais pour vous la nuit dernières, il m'a frappé d'un coup mortel. Cet homme doit mourir!

[Note 51: Les Pères Brébeuf et Lalemant.]

—Il doit mourir! répétèrent les Sauvages alliés d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Devant leur attitude décidée M. de Sorel vit bien qu'il fallait céder.

Il n'aurait pas été prudent de se brouiller avec ces Sauvages.

—Eh bien! s'écria-t-il, que son sang retombe sur vous; mais comme ce fort est la propriété du roi de France, et que mon maître ne permet pas de pareilles atrocités chez lui, emmenez le prisonnier hors des retranchements!

Les Sauvages saisirent Griffe-d'Ours par les épaules et les pieds, et sortirent de l'enceinte.

Le Renard-Noir se leva pour les suivre; mais ses forces le trahirent et il chancela.

Joncas qui était à côté de lui l'empêcha de tomber et lui dit:

—Pourquoi mon frère veut-il s'obstiner à rester debout? Le chirurgien a dit que vous en reviendriez peut-être en gardant un repos absolu.

—L'homme aux petits couteaux ne sait pas ce qu'il dit. Je sens que je dois mourir avant que le soleil monte droit au-dessus des arbres. Et tu crois, visage pâle, que le chef huron voudra bien expirer couché sur le dos, comme une femme, tandis que son ennemi mortel palpitera sous le couteau de mes frères! Ah! tu ne peux point lire dans le coeur d'un vrai Huron si tu crois que le Renard-Noir n'aura pas la force d'aller voir le beau feu rouge manger les chairs et griller les os de la Main-Sanglante!

Joncas essaya doucement de le faire asseoir; mais le Huron lui dit d'un air à fendre le coeur:

—Seul ami qui me restes au monde, est-ce donc toi qui vas m'arracher le bonheur suprême de repaître mes yeux mourants de l'agonie du meurtrier de ma famille!…

Le coureur des bois passa son bras derrière le dos du Sauvage, et, le soutenant ainsi, sortit du fort avec lui.

L'astre du jour se levait radieux et poudroyait à travers les arbres.

—Oh! le bon soleil! murmura le Renard-Noir, et que le dernier de mes jours est beau!

Il y avait, à quelque pas du fort, un tertre d'une vingtaine de pieds de superficie et qui s'élevait de cinq ou six pieds au-dessus du niveau du sol. Cet endroit fut choisi pour le supplice.

Tandis qu'on plantait un poteau sur cette petite éminence, leRenard-Noir dit aux Hurons:

—Je désire scalper le prisonnier moi-même, ce sera la dernière chevelure que mes mains débiles enlèveront!

Bien qu'on eût murmuré contre lui, lors des désastres de la nation, le chef huron vu sa bravoure et sa qualité de grand chef, jouissait encore d'une grande considération parmi les siens.

On lui fit donc place en le regardant avec curiosité. Car l'état de faiblesse où il semblait être ne paraissait pas devoir lui permettre de scalper la victime.

Le Renard-Noir parut faire un effort suprême et se dégagea du bras de Joncas qui l'avait toujours soutenu. Il fit trois pas vers Griffe-d'Ours, lui cerna la peau du crâne d'un coup de la pointe de son couteau à scalper, saisit la chevelure à deux mains et tira violemment dessus. Mais ses forces le trahirent et il s'affaissa à genoux auprès de sa victime.

ON vit le sang couler à travers les bandages qui couvraient la blessure du Huron.

Joncas s'avança pour le relever et l'entraîner à l'écart.

Le Renard-Noir lui jeta un regard de reproche et se releva seul en chancelant.

Le canadien le laissa faire.

Le Huron appuya son pied gauche sur l'épaule de Griffe-d'Ours, raidit tous ses muscles et donna un coup terrible sur la chevelure qui lui resta dans les mains avec la peau du crâne toute dégouttante de sang.

Mais, épuisé par cet effort et manquant tout à coup de point d'appui le chef huron tomba à la renverse.

Joncas le reçut dans ses bras.

Griffe-d'Ours ne poussa pas une plainte. On ne vit remuer aucun des muscles de son visage.

Avec un mépris extrême il regarda le Huron et lui dit:

—D'un seul coup de couteau la Main-Sanglante a tellement affaibli le bras du Huron qu'il ne lui reste pas plus de force qu'à celui d'une femme! Quand je scalpai Fleur-d'Étoile et tes file je leur enlevai la chevelure du premier coup!

A ces horribles souvenirs le Renard-Noir sentit la rage brûler son coeur. Il fit un mouvement pour repousser Joncas et se jeter sur Griffe-d'Ours. Mais un éclair de réflexion le retint.

—Non! murmura-t-il, je suis à bout de force et mourrais avant lui. Mon frère, dit-il à Joncas, assieds-moi sur cet arbre renversé que je voie tout.

Le poteau était solidement planté sur le point culminant du tertre. On releva Griffe-d'Ours pour l'y attacher.

Alors on commença à torturer le chef iroquois. Les uns lui coupaient des lambeaux de chair avec leurs couteaux ou lui désarticulaient les doigts, d'autres lui appliquaient des tisons sur ces plaies sanglantes. Celui-ci lui jetait des cendres chaudes dans les yeux ou lui ouvrait les mâchoires avec une lame de couteau pour lui faire entrer de force dans la bouche un charbon enflammé. Ceux-là promenaient par tout son corps des flambeaux allumés.

Griffe-d'Ours impassible au milieu des tortures semblait désirer, au contraire, d'aiguillonner la rage de ses bourreaux.

—Allez donc, chiens! disait-il avec un mépris écrasant, où avez-vous appris à tourmenter un guerrier? Vous n'y entendez rien! Oh! si vous m'aviez vu caresser vos parents, lorsque nous détruisîmes vos bourgades sur les bords du grand lac!

Ces paroles redoublaient la frénésie des Hurons.

Enfin, quand tout le corps du chef iroquois ne fut plus qu'une plaie vive, les Sauvages entassèrent du bois à ses pieds et mirent le feu au bûcher.

Alors, on vit griller les chairs de Griffe-d'Ours et la graisse couler en grésillant sur son corps ensanglanté.

A cette vue la figure du Renard-Noir brilla d'un éclair de bonheur. Et lui qui, tantôt, chancelait entre les bras de Joncas, dit avec ravissement:

—Cela me réchauffe!

Mais tout à coup le feu ayant monté entre le poteau et la victime, brûla les liens qui l'y retenaient attachée.

Griffe-d'Ours tomba en plein au milieu des flammes.

Un moment il y demeure affaissé

On le croit mourant. Mais soudain il se redresse, saisit dans chacune de ses mains meurtries deux brandons enflammés, se lève et les lance au milieu des spectateurs ébahis.

A peine revenus de leur étonnement ceux-ci lui jettent tous les projectiles qui leur tombent sous la main. Pierres, haches, tisons pleuvent sur lui. Il leur répond de même et repousse les assaillants qui veulent escalader le tertre.

C'est une horrible lutte!

En se baissant il glisse et tombe de nouveau dans le feu.

Chacun se précipite sur lui pour le maintenir dans le brasier. Mais l'Iroquois se roule dans les flammes, se débarrasse de toute étreinte, bondit encore une fois sur ses pieds, et, armé de deux tisons enflammés, se jette tête baissée sur ses ennemis qui, épouvantés, fuient devant cet homme terrible.

En poursuivant la cohue Griffe-d'Ours passa devant le Renard-Noir qui lui barra les jambes et le fit tomber.

Les autres revinrent et se jetèrent sur le chef iroquois.

Le Renard-Noir riait d'un rire muet.

On maintint Griffe-d'ours à terre, et, en quatre coups de hache on lui coupa les pieds et les mains, et on le rejeta dans les flammes.

Anéanti un instant par l'ébranlement nerveux que lui avait causé cette quadruple amputation, l'Iroquois resta sans bouger au milieu de brasier.

Mais tout à coup, ô horreur! on vit ce corps mutilé déchiré, brûlé, s'agiter encore, se rouler sur lui-même et se soulever à demi sur ces tisons ardents; et là, montrant à nu son crâne sanglant, son corps incrusté de cendres chaudes et de charbons ardents qui sifflaient au contact des flots de sang que l'on voyait ruisseler sur tout son être, se traîner dans les flammes et cracher une dernière insulte sur ses bourreaux interdits.

C'était épouvantable.[52]

[Note 52: Cette scène paraît invraisemblable et, pourtant, elle n'est que la reproduction d'un épisode analogue raconté par le Père Jérôme Lalemant.]

Un coup de feu partit du fort. Une balle siffla au milieu des Sauvages et s'en alla fracasser la tête de Griffe-d'Ours qui, cette fois, retomba sans vie.

Surexcité par cette scène affreusement émouvante, le Renard-Noir s'était levé debout.

Quand le projectile fit éclater la tête du chef iroquois, le Huron s'écria d'une vois tonnante:

—Fleur-d'Étoile, et vous, ô mes enfants! je pois maintenant vous rejoindre dans le pays des ombres, car vous êtes enfin vengés!

Un flot de sang lui jaillit par la bouche et il tomba roide mort.

Six ans se sont écoulés, pendants lesquels la situation de laNouvelle-France a tout à fait changé d'aspect.

A la période d'affaissement que nous avons tâché de décrire en cet ouvrage, succédait un époque de renaissance et de prospérité. La colonie qui n'avait fait que languir auparavant sous la crainte continuelle des Iroquois, avait repris une vie nouvelle aussitôt l'arrivée du marquis de Tracy et de l'Intendant Talon.

Dans l'automne de l'année qui suivit cette où l'on construisit les forts de Sainte-Thérèse, de Chambly et de Sorel, M. de Tracy qui voulait dompter la superbe des Agniers avait organisé contre eux une grande expédition qu'il tint, malgré son grand âge, à commander en personne. A la tête de six cents soldats, de six cents habitants, de cents sauvages hurons et algonquins, et de deux petites pièces de campagne, le Vice-Roi marcha contre les quatre bourgades d'Agnier. Jamais les Sauvages de l'Amérique du Nord n'avaient vu pareille armée. Aussi balaya-t-elle tout devant soi. Les quatre villages furent emportés, brûlés et rasés tout le pays environnant dévasté par les troupes, et les provisions de maïs, que ces Sauvages avaient en réserve, jetées dans la rivière Mohawk.

La petite armée qui avait quitté Québec, le 14 septembre (1666), y était de retour au mois de novembre. Elle avait perdu peu de monde. Il paraît que le chevalier de Mornac—il s'était marié avec sa belle parente à la fin de l'année 1665—se distingua fort dans cette expédition contre Agnier où il avait autrefois souffert tant d'humiliations.

Les Agniers furent frappés de terreur. Ils s'imaginaient sans cesse voir les Français entourer leurs villages. Par suite de la perte totale de leurs provisions, ils se virent périr quatre cents personnes. Aussi vinrent-ils supplier M. de Tracy de leur accorder la paix.

Un grand traité fut conclu.

Alors les colons purent s'occuper de la culture de leurs terres, et profiter des avantages que leur offrait un pays abondant en toutes choses et des plus fertiles.

Comme il n'y avait plus rien à craindre des Iroquois, même dans les localités isolées, on vit aussitôt les villages s'élever et s'étendre sur les bords du Saint-Laurent, les forêts tomber et s'éloigner des habitations, les terres plus soigneusement cultivées produire de t très-abondantes récoltes.

Grâce aux encouragements énergiques de M. Talon, l'agriculture fit de grands progrès. A part les grains ordinaires, on se mit à cultiver le lin et le chanvre avec succès.

Le commerce ne fut pas plus négligé. L'Intendant qui projetait de relier le Canada avec les Antilles, par les relations commerciales, fit construire un bâtiment à Québec, en acheta un autre, et dès 1667, les envoya à la Martinique et à Saint-Domingue avec un chargement de morue, de saumon et d'aiguille salés, de pois, d'huiles, de bois merrain et de planches.

La population prit aussi un accroissement rapide, grâce aux colons que le roi de France dirigeait sur le Canada. L'acquisition la plus précieuse que fit la colonie fut celle de quatre compagnies de Carignan qui s'établirent dans le pays, lorsque ce régiment fut rappelé en France. Elles furent choisies parmi celles dont les officiers et les soldats s'étaient mariés avec les filles des colons.

Après avoir fidèlement accompli sa mission, M. de Tracy retourna en France dans l'année 1667, sur le vaisseau de guerre, leSaint-Sébastien, que le roi lui avait envoyé.

Talon qui était passé en Europe en 1669, revint au Canada l'année suivante. Il resta dans le pays jusqu'à l'automne de 1672. Alors il quitta la colonie pour n'y plus revenir, ainsi que le gouverneur, M. de Courcelles, qui était remplacé par le comte de Frontenac, homme des plus énergiques, fort habile, et qui est une des plus belles figures de tous les gouverneurs qui se succédèrent, dans la Nouvelle-France, sous la domination française.

Avant de quitter le Canada, M. Talon avait résolu d'éclaircir le mystère qui enveloppait le grand fleuve de l'ouest, que l'on savait vaguement se jeter dans les mers du sud.

Pour cette découverte Talon avait choisi un homme doué de toutes les qualité nécessaires afin de conduire à bonne fin une entreprise aussi importante.

On se souvient que Louis Jolliet, frappé au coeur dans ses plus chères espérances, s'était brusquement décidé de quitter le monde. Il entra en effet chez les Jésuites, en 1665.

On voit par le Journal des Jésuites, que les premières thèses publiques sur la philosophie furent soutenues avec succès par les sieurs Louis Jolliet et Pierre de Francheville, en présence de Messieurs de Tracy, de Courcelles et Talon. «M. l'Intendant, entre autres y argumenta très-bien.»

Dans le silence du cloître, à force d'étude et de macération, Jolliet essaya de tuer en soi le souvenir désespérant d'un amour méconnu. Mais, hélas! l'image de celle qu'il avait tant aimée était profondément gravée dans sa mémoire. Elle était toujours là devant lui. Au milieu des abstractions d'études acharnées, pendant les longues heures de prière et de méditation, son esprit qu'il s'efforçait d'isoler de toute préoccupation mondaine, pour l'élever jusqu'à Dieu, s'égarait dans les nuages de l'imagination, et poussé par un souffle inconnu se rabattait sur la terre, vaste champ semé d'illusions et de souffrances. Alors il revoyait passer, comme dans un songe, ces jours de jeunesse où il avait senti son coeur s'éveiller et battre de la vie orageuse des passions. Comme ces belles créatures, plutôt fées que femmes, qui effleurent nos fronts de leurs mystérieux baisers dans nos rêves de vingt ans, elle passait et repassait devant ses yeux avec tout le charme magnétique de sa superbe beauté. Mais elle, belle comme une madone et fière telle qu'une reine, le regardait à peine. Il courbait son front jusqu'à terre, pour sentir les plis frissonnants de sa robe de satin effleurer ses cheveux; et puis il se relevait afin de respirer les parfums qu'elle avait laissés derrière elle et qui flottaient sur son passage avec de célestes arômes. Une apparition cruelle venait alors brûler ses yeux. C'était bien elle encore qui revenait vers lui, mais cette fois elle n'était plus seule. Appuyée sur le bras d'un brillant gentilhomme, elle s'inclinait amoureusement, se penchait, s'appuyait sur ce homme qui lui souriait avec ce bonheur toujours un peu fat que donne la possession assurée.

Oh! alors, le pauvre Jolliet, pour arrêter un sanglot prêt à éclater dans le silence de la chapelle, enfonçait ses ongles dans les chairs de sa poitrine, et, la prière finie, regagnait en chancelant la cellule étroite et le dur lit de sangle, où, après de longues heures d'insomnie et de larmes, il s'endormait d'un sommeil fiévreux pendant lequel les mêmes rêves qui l'avaient tour à tour ravi et affligé tandis qu'il était éveillé, le poursuivaient encore jusqu'à l'heure matinale du réveil.

Après deux ans de cette vie de souffrance et de lutte morales, Jolliet eut la conviction bien acquise qu'il n'était pas appelé à l'état ecclésiastique. Et comme il n'avait encore reçu que les ordres mineurs il quitta l'habit.

A cette nature ardente il fallait de l'action, la vie aventureuse, une succession d'événements sans cesse nouveaux. Il lui fallait l'espace. Il se mit à voyager dans ce vaste pays alors à peine exploré. Il remonta le grand fleuve, vogua sur les lacs, vastes mers endormies dans les terres vierges de la Nouvelle-France, s'enfonça dans les sombres forêts de l'ouest, alla s'asseoir sous le ouigouam des sauvages de ces contrées lointaines, vécut de leur vie nomade, apprit leur langue et s'en fit remarquer par son esprit vif et prudent ainsi que par son intrépidité.

Avant de retourner en France, M. Talon qui connaissait les talents et les voyages de Jolliet, recommanda au comte de Frontenac de confier à ce jeune homme la mission périlleuse et hardie d'aller découvrir le grand fleuve de l'ouest dont on commençait à parler.

Nous sommes au commencement de l'automne de l'année 1672 et nous entrons chez M. le chevalier Robert de Mornac, en son logis de la rue Saint-Louis, à Québec.

Dans une grande salle, au fond de laquelle flambait un beau feu clair allumé dans la cheminée pour combattre l'humidité de la saison, se tenaient M. et Mme de Mornac et leurs trois enfants.

Le chevalier qui pouvait avoir alors trente-cinq ans ne paraissait pas avoir vieilli. Seulement l'expression de sa physionomie était plus réfléchie. Ses mouvement avaient un peu perdu de cette allure bohême qu'ils avaient autrefois.

Quant à sa femme qui devait avoir alors vingt-cinq ans, la maternité n'avait altéré en rien sa beauté. Au contraire celle-ci avait atteint son entier épanouissement, et les formes un peu grêles de la jeune fille avaient fait place aux contours plus harmonieusement arrondis de la femme.

Sa figure n'avait rien perdu de son éclat: les lèvres conservaient toute la vivacité du carmin le plus pur, le sang de la jeunesse brillait toujours aussi vermeil sous l'épiderme velouté des joues. Seuls ses grands yeux noirs avaient un peu perdu de cette vivacité curieuse de la jeune fille, et leur regard avait maintenant une expression profonde, sérieuse et réservée que lui donnait l'expérience de la vie.

Doués tous deux d'une nature ardente et d'une grande intelligence, les époux offraient le spectacle assez rare d'une union bien assortie. Confiants l'un dans l'autre, trouvant l'un chez l'autre ce fonds de dévouement et de tendresse qui existe toujours dans les belles organisations, assez fortunés pour n'avoir jamais à redouter d'être froissés tant soit peu par les étreintes de la gêne, il étaient aussi heureux qu'on le peut être ici-bas.

Commodément assis dans un grand fauteuil, Mornac babillait avec ses enfants.

L'aîné, beau garçon de cinq ans ressemblait, paraît-il, à son grand-père de Richecourt. Il était fièrement à cheval sur le genou droit du chevalier.

Une charmante petite fille de trois ans était assise sur l'autre genou.Cette figure d'ange était la reproduction parfaite de celle de sa mère.Elle était si belle que son père ne pouvait s'empêcher de l'embrasser àchaque fois que son regard tombait sur elle.

Quant au dernier, bambin de deux ans, plein de force et de pétulance, c'était tout le portrait du père. Lèvres minces, nez aquilin, il avait les traits distinctifs des Mornac. Après maints efforts et par de savantes manoeuvres il était parvenu, en se hissant sur le bras du fauteuil, à grimper sur l'épaule paternelle. Assis là fort à son aise, il enfonçait de temps à ses petits doigts roses entre les lèvres du chevalier qui feignait alors de le mordre, au grand plaisir de l'espiègle; ou bien encore il tirait, plus que de raison, les longues moustaches en croc de son père.

Malgré les taquineries du plus jeune, le chevalier racontait aux deux aînés l'histoire de ses aventures avec les Iroquois; mais cette édition était tellement augmentée, amplifiée, embellie que Mme de Mornac, qui avait partagé ces aventures avec son mari, ne les reconnaissait presque plus. Aussi la jeune femme ne cachait-elle pas le sourire un peu moqueur que la verve toujours gasconne, de son mari attirait sur ses lèvres.

L'on vint dire que M. Louis Jolliet désirait présenter, avant que de partir, ses hommages à Monsieur de à Madame de Mornac.

—Faites entrer M. Jolliet, dit le chevalier en déposant, après une dernière caresse, ses enfants à terre.

La porte s'ouvrit de nouveau et Jolliet entra.

Mornac alla au devant de lui, et l'accueillit de la façon la plus cordiale.

Jolliet salua profondément Mme de Mornac. Celle-ci lui offrant la main il la baisa galamment, comme c'était alors l'usage entre personnes intimes.

Lorsque Jolliet releva la tête, ses joues étaient légèrement rougies par la chaleur que ce baiser avait fait monter à son visage.

Mornac et sa femme, qui savaient que Jolliet était quelque peu timide, et qui ne s'étaient jamais doutés un instant de l'amour du jeune homme, crurent que c'était un reste de gêne qui le faisait rougir ainsi, et tous les deux rivalisèrent d'entrain pour le mettre à son aise.

Il faut dire que Jolliet, qui avait d'abord passé deux ans chez les Jésuites, dans une entière réclusion, et qui avait ensuite voyagé la plus grande partie du temps, n'avait pas fait que de très-rares apparitions chez les deux époux.

—J'ai appris aujourd'hui que Monseigneur le comte de Frontenac vous avait chargé d'un grand voyage d'exploration dans l'Ouest, dit Mornac.

—Oui Monsieur le chevalier, je pars ce soir même pour le Montréal.

—Si tôt! Pourquoi n'êtes-vous pas venu nous voir auparavant? Sous savez bien que vous avez plus d'un titre à vous croire de la famille.

—Ah! voyez-vous, réplique Jolliet en s'inclinant, c'est que j'ai été complètement absorbé par mes préparatifs de voyage. Et rappelez-vous que je viens presque d'arriver des pays d'en haut et que je ne suis à Québec que depuis quelques jours. Le Gouverneur s'est décidé tout à coup à me confier cette mission, et comme je dois aller prendre le Père Marquette à Machillimakinac d'où nous nous mettrons en route de très-bonne heure au printemps, pour chercher le grand fleuve de l'Ouest, j'ai pensé qu'il fallait me dépêcher de partir d'ici cet automne, afin de remonter le Saint-Laurent et les lacs avant la saison rigoureuse de l'hiver.

—Vous serez sans doute bien approvisionnés et accompagnés.

—Nous prendrons nos provisions de bouche, du maïs et de la viande séchée, à Machillimakinac. Quant à l'argent, aux instruments et au papier nécessaires pour faire les cartes des endroits que nous visiterons et rédiger notre journal de voyage, le Gouverneur y a généreusement pourvu. Pour compagnons de voyage, outre le père Marquette, j'aurai cinq français, dont l'un n'est autre que notre brave Joncas que est toujours alerte et actif.

—Madame votre mère doit être chagrine de vous voir repartir sitôt, remarqua Jeanne.

—Oui, cette pauvre mère ne se fait guère à mes absences fréquentes et prolongées. Cependant, depuis qu'elle s'est remariée, je crains bien moins de m'éloigner d'elle.

Jolliet faisait allusion au troisième mariage que sa mère avait contracté dans l'automne de l'année 1665 avec M. Martin Prévost.

On causa quelque temps encore et puis Jolliet prit congé de ses hôtes.

Il baisa une dernière fois la main blanche et potelée de Mme de Mornac, donna une bonne poignée de main au chevalier et sortit.

Il avait le coeur gros.

En regagnant son logis il se disait;

—Je croyais pourtant, mon Dieu! que le temps, l'éloignement prolongé, la vie aventureuse que j'ai menée depuis quatre ans, avaient détruit mon amour pour cette femme. Hélas! je sens bien, au contraire, qu'il n'est pas mort et qu'il vivra toujours au fond de mon âme! Et elle est sacrée pour moi! Elle appartient à un autre homme qui est mon ami! Enfin! comme je me le suis dit souvent, c'était la seule femme que je pouvais aimer; elle ne peut être à moi, je renonce donc à l'amour pour ne plus songer qu'à la gloire! Oui, à la gloire d'attacher mon nom roturier à quelque noble entreprise qui me vaudra les honneurs du respect de la postérité. Déjà la renommés semble me sourire puisque l'on daigne me confier à moi, jeune homme, une mission qui demande le savoir et l'expérience de l'âge mûr. N'importe! si la gloire a coûté aussi cher à ceux qui l'ont obtenue, ils ont dû bien souffrir!

Pauvre Jolliet! tu pressentais donc que la renommée ne s'acquiert ici-bas qu'aux prix d'innombrables souffrances!

O vous tous qui fûtes grands sur terre, inventeurs, capitaines, découvreurs, poètes, artistes renommés, venez donc dire à ceux qui contemplent froidement vos chefs-d'oeuvre, sans rien connaître de l'atroce douleur qui précède et accompagne les enfantements du génie, venez donc leur compter les larmes que ces nobles enfants de votre âme vous ont coûtées!

Quiconque connaît votre histoire sait combien votre organisation, toute nerveuse et sensitive, vous porte à souffrir. A peine votre intelligence a-t-elle pressenti la vie, que votre âme, née pour les grandes conceptions, déjà se prend à soupirer après l'idéal, à désirer l'infini.

Presque tous, alors que votre coeur frissonnant d'une exubérance de vie demandait à l'amour d'accueillir le trop plein de cette bouillante sève intellectuelle que vous sentiez s'agiter dans votre être tout entier, presque tous vous vous êtes affaissés à vingt ans sous l'immense douleur d'un amour déçu. Oui, frappés en plein coeur par le gantelet de fer du désespoir, atrocement blessés dans la partie la plus sensible de vous-mêmes, voue êtes tombé sanglants, mourants presque, sur cette impassible terre qui, depuis que Dieu la lança dans l'espace a tant bu de larmes et de sang! Éperdus de douleur, palpitants de souffrance, vous êtes restés là, plus ou moins longtemps selon la violence et la soudaineté du choc et la force de votre organisation, anéantis par cette blessure quasi-mortelle. Longtemps même, quelquefois, vous vous êtes traînés endoloris dans le rude sentier de votre jeunesse désenchantée, heurtant vos pieds meurtris contre toutes les aspérités de la route, laissant tomber, sur chaque buisson d'épines qui la bordent toutes les larmes de vos yeux et le sang le plus riche de vos veines; jusqu'à ce qu'un jour, ranimés par cette vigueur généreuse du jeune âge, vous avez senti votre corps se redresser, vos pas se raffermir et votre tête se relever fièrement vers le ciel.

Vous étiez guéris, hélas! de la douloureuse blessure de l'amour, et le sourire amer arrêté sur votre lèvre pâle en témoignait assez! Alors dans un transport de réaction enthousiaste, sentant frémir en vous le souffle du génie, attirés par cet abîme d'aspirations dont vous ressentiez sans cesse l'attraction puissante, vous vous êtes écriés:

—A moi la gloire!

Malheureux! les cicatrices de vos blessures saignaient encore et vous alliez courtiser une autre femme! Car ne saviez-vous pas que la gloire est femme, elle aussi? Ignoriez-vous que la séduisante fée cache sous ses caresses autant de coquette perfidie, le même raffinement de cruauté que cette belle fille d'Eve qui venait de flétrir et d'effeuiller en riant les plus belles fleurs de votre jeunesse.

Non, vous n'en aviez pas conscience, ou si vous le saviez, vous avez choisi la renommée comme le seul mal digne de vous tuer!

Ah! la gloire! si l'on connaissait comme elle sait bien torturer ses amants, courrait-on avec autant d'ardeur après elle?…

O nous qui lisons les oeuvres des poètes, que nous laissons bercer par les harmonies ravissantes d'un grand compositeur, nous qui envions leur génie, savons-nous combien il faut de larmes pour faire surnager un beau vers, et pouvons-nous entendre les sanglots déchirants de l'artiste se plaindre dans chacune de ces phrases musicales qui nous font rêver au ciel?

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Dix mois plus tard, Jolliet, en découvrant le Mississipi, attachait à son nom l'immortalité.


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