Chapter 7

Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se dispersèrent avec des éclats de rire.

«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en riant?—Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!—Puisqu'il en est ainsi, reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans la connaissance de cet art?—Dans ma jeunesse, répondit le vieillard, je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus capable de discerner clairement ce qui le toucherait.

—A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les réciter, prêtez l'oreille.»

Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya répéta les lignes suivantes:

Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;Aujourd'hui je revenais pour le voir:Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par lamusique,Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mesjoues;J'étais venu plein de joie, et combien mon départ estdouloureux!Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par lesliens d'une amitié pure et précieuse!Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonnermon luth,Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!

Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.

Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:

J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas descompagnons et des amis;Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce seraittrop difficile.

«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!—Dans quelle partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda Pe-Ya.—Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette question?—Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya, je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions, je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»

Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.

Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;

Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreuxefforts.Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tsequi connut Pe-Ya par la voix de son luth?Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût restédans l'oubli;Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encoredu luth brisé.

[1]Vers 690 avant J.-C.

[1]Vers 690 avant J.-C.

[2]Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.

[2]Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.

[3]Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy) en deux parties, qui forment les huitTsie.

[3]Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy) en deux parties, qui forment les huitTsie.

[4]L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre un siège.

[4]L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre un siège.

[5]Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés dans les cérémonies.

[5]Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés dans les cérémonies.

[6]Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.

[6]Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.

[7]1134 avant J.-C.

[7]1134 avant J.-C.

[8]Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus d'attrait pour l'habitant ducéleste Empireque pour le lecteur français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur une difficulté de plus.

[8]Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus d'attrait pour l'habitant ducéleste Empireque pour le lecteur français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur une difficulté de plus.

[9]La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en automne; le motprintempsest sans doute appelé par la rime du vers suivant:Tchunprintemps, etKunsage.

[9]La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en automne; le motprintempsest sans doute appelé par la rime du vers suivant:Tchunprintemps, etKunsage.


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