Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux. Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs? Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:—Oui, il faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches, longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine, découragés et honteux.
Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle perquisition: mais enfin, que faire?—Aller passer la nuit chez soi....
Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux: c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey, arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins. Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien, nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le bonnet de notre maître?—C'était bien lui.—On éclaire le long du mur, et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent aux autres voisins et se retirèrent.
Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre; nous l'y laisserons.
Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves: il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions ont leur récompense.
Deux scélérats qui ont quitté le monde,Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après, il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles, dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent. Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le plus grand détail et la plus grande précision.
Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne parlerons pas.
Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs. Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu. Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes. Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie reprit la fraîcheur de la jeunesse.
Un jour, c'était le 15ede la 8elune, le temps était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main des instruments de musique.
Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité; celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire sur soi de grandes calamités.
Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres, tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes d'adieux.—Puis tout disparut.
Cet endroit a changé son nom en celui deChing-Sien-Ly, le village de l'Immortel qui monte aux cieux.On l'appelle aussile village des Cent Fleurs.
Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au cielavec lui:Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or parle feu.
[1]Il s'agit de la pivoine en arbre (Pæonia arborea)
[1]Il s'agit de la pivoine en arbre (Pæonia arborea)
[2]Il monta sur le trône en 1023.
[2]Il monta sur le trône en 1023.
[3]Dix lys font une lieue.
[3]Dix lys font une lieue.
[4]Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
[4]Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
[5]Le père Athanase Kirchère, dans saChine illustrée, dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est situé dans le Tche Kiang.
[5]Le père Athanase Kirchère, dans saChine illustrée, dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est situé dans le Tche Kiang.
[6]En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:Lo-Hoa, les six fleurs.
[6]En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:Lo-Hoa, les six fleurs.
[7]Tsieou-Kong.
[7]Tsieou-Kong.
[8]Environ 22,500 francs.
[8]Environ 22,500 francs.
La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13eannée de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la souveraineté de la Chine.
Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour, lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple à la vertu.—La proposition de mon digne ministre est pleine de raison, répondit Taï-Tsong. »
Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes, dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat, eussent à se rendre au concours général de la capitale.
L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (le Bouton brillant), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents. Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de partir.
—«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez, et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre mère. »
Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon: la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes, descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse, accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer, puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans l'appartement parfumé.
Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son trône dans le palais desclochettes d'or;les officiers civils et militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la préfecture[3]de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il ose la demander pour Kwang-Jouy. »
Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre, afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour le Kiang-Tcheou.
Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes, de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame, qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils: «Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy accéda aux volontés de sa mère.
Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris ce poisson. «A dix lys[4]d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve Hong-Kiang.»
A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau; puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me remplit de satisfaction»—Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment est la santé de ma mère?—Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy; cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains, aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au milieu des eaux.
A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il, tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu au fond des eaux.»
Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta: «Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces jours passés.»
Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux dans le palais de son maître.—«Lettré, quel est ton nom? quelle est ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause as-tu été victime d'un assassinat?»—A ces questions, Kwang-Jouy salua respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et le supplia de le faire revivre.
«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?» A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma cour.»
Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en exprima sa gratitude au roi des dragons.
Mais revenons à la veuve du docteur.—Dans son aversion pour l'assassin de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang, le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong, je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles talents.—Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils, l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce, daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
Les instants fuient avec rapidité.—Un jour que Lieou-Hong était sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci. Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous serez satisfait.»
Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort. «Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin; et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le reconnaître....»
Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable; par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes; et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle rentre à l'hôtel.
Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve: que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (Flottant sur le fleuve Kiang) et le confie aux soins d'une personne qui l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses cheveux[8]et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la pratique de la vertu.
Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur de l'abstinence du vin et de la viande[9]était profond, difficile à saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne sait d'où!»
Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10]et pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde reconnaissance.
—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux, munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou: là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent. A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune, échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans; peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui, qui sait?...»
Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et demandant l'aumône.
Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où vient-il? demanda-t-elle.—Le pauvre religieux vient du couvent de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze Fa-Ming.—Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements, et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa mère vivaient encore.
Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.—Et quel est le nom de votre mère?—Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao, ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou, mon nom de religion est Kay-Tsang.—En effet, Ouen-Kiao est mon nom, répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria: «Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!» Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.—Quoi! je suis resté dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle séparation!—Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur, excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade. Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette vision m'a rendue malade.—C'est peu de chose, en vérité, répliqua le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq jours.»
En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.—D'ailleurs, reprit la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang, accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les souliers à ses religieux.
Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux. Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis, il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous menaceraient.»
Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant: «Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule, celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles elle quitta le couvent et regagna le bateau.
Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis, prenant congé du religieux, il se mit en route.
Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat, depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh! c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas! mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la capitale et ce bracelet parfumé.»
La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas! je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes yeux se sont fermés à la lumière.»
En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au même instant elle recouvra la vue.
Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je vous quitte pour aller à la capitale.»
Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre, et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans la salle du palais.
A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour venger notre gendre.»
Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt. L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000 hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné. Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville, sur la place des exécutions.
Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait. Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir pour acquitter ma dette envers mon époux.
—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc rougirais-tu?»
L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur. Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son supplice est une chose arrêtée.»
Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à l'endroit même où il avait commis le crime.
Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla. Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre vieille mère.»
Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements. Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte accompli, il s'éloigna.
Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans égale.»
Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et tous les deux pleurèrent de tendresse.
Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le ministre.
Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée Touan-Youen-Hoey:Réunion des tendres époux.
Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à la cour, pour veiller aux affaires.
Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se donna la mort.
Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son enfance.