XVIII

—Soit!» dit Christine assez nonchalamment.

La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du port—dont la glace, soulevée par le flot de la Baltique, se détachait déjà—passa devant la casernedu Roi, et s'engagea bientôt dans un parc superbe, semé de villas, de châteaux, de jardins, de théâtres en plein vent, de cafés en plein air, où la bourgeoisie de Stockholm fête le dimanche et vient se réjouir pendant les beaux soirs d'été. Elles descendirent près du château de Rosendal (la vallée des roses), non loin de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamètre et la hauteur. Christine était mieux et pouvait marcher.

«Allons voir les chênes,» dit Maïa.

Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain inégal, conduisait jusqu'au rond-point du parc, où un bouquet gigantesque de chênes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les deux femmes traversèrent à pas lents une clairière de gazon ras; mais, au moment de prendre une autre allée qui conduisait à un petit chalet suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrêta tout à coup. Elle avait aperçu Georges qui venait à elle.

Elle regarda Maïa.

«Je le savais,» dit Mme de Bjorn.

Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant elles, immobile et muet.

Il releva les yeux, et, en voyant Christine si changée, il sentit une immense pitié s'emparer de lui.

«Je vous fais peur, Georges?» dit Christine en remarquant l'émotion qui s'était emparée de lui.

Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme.

«Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maïa.

—Oh! toujours, et plus que jamais!

—Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les lèvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire.

—C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix où il y avait des larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir méconnu la plus chère et la plus adorée des femmes!

—Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas être heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel; celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la loyauté est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma douleur.»

Insensiblement l'émotion la gagnait; Maïa s'en aperçut.

«Christine, lui dit-elle, il faut partir.» Et elle se leva la première.

«Encore une minute!» dit Georges.

La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie.

«Impossible! reprit Maïa; c'est assez, c'est trop déjà!

—Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidité d'un amoureux de quinze ans.

—Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous êtes le mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, même contre moi! Je devais peut-être cette suprême entrevue à votre douleur et à notre passé.... plus serait trop! Adieu!»

Le comte fit un geste de désespoir violent.

«Georges, dit-elle en lui prenant la main, épargnez-moi! laissez-moi ma conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?»

Maïa fit deux ou trois pas dans l'allée: les longues aiguilles des pins, broyées par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un craquement sec: elle revint à Christine et toucha son bras.

La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et appuya sa tête contre le tronc du chêne auquel on avait adossé le banc rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sèche déchira sa poitrine. Bientôt elle pâlit en regardant Maïa. Quand elle retira le mouchoir qu'elle avait posé sur ses lèvres, Georges s'aperçut qu'il était rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les mots n'expriment pas. Sans la présence de Maïa, il l'aurait prise dans ses bras, serrée contre son cœur, et leurs deux âmes, plus que jamais éprises, eussent oublié le présent et retrouvé le passé.

Devant l'amie, si indulgente qu'elle fût, chacun devait garder ses pensées.

Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maïa, adressant à Georges un signe d'adieu.

«Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne faut pas qu'on vous voie.»

Georges, immobile à la même place, les suivit du regard. Christine traversa la pelouse lentement, et avec la grâce languissante d'un beau cygne blessé. Elle se retourna une dernière fois pour le voir. Mais bientôt les deux femmes entrèrent sous une allée d'épicéaset de tamarins; un pli du terrain les cacha tout à fait.

Georges, resté seul, s'enfonça sous les plus sombres taillis du parc; il ne rentra chez lui que vers le soir. Nadéje avait dîné sans l'attendre, et était allée chez une de ses amies, où l'on répétait un certain quadrille, appelé lesLanciers, vieille danse rajeunie, que deux merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Suède. Il put donc jouir en paix de l'âcre volupté de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce que le poëte anglais appellethe joy of grief! Depuis qu'il avait revu Christine, il sentait le besoin de se cacher à tous les yeux et de vivre avec sa pensée solitaire. Cependant sa douleur avait retrouvé le calme. Il respectait trop les volontés de sa malheureuse amie pour se présenter chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets fermés: un voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitté Stockholm.

Quelques jours après, il recevait une lettre de Maïa, portant le timbre de Lübeck. La baronne lui annonçait que Christine, plus souffrante, avait dû quitter la Suède et chercher un ciel moins rigoureux.

Georges resta trois mois sans nouvelles, livré aux tortures de l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une âme aimante.

Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique sans livrée fut introduit près de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une femme l'attendaiten voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma. Georges le suivit et aperçut bientôt la voiture. Un mouchoir s'agita, une portière s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres, lança ses chevaux. Georges, à travers les doubles plis du voile noir, avait reconnu Maïa, dont les cheveux blonds éclairaient le visage. Il la regarda avec une inquiétude profonde, mais sans toutefois oser encore l'interroger, bien qu'il eût un nom dans le cœur et sur les lèvres.

«C'est maintenant qu'il faut venir!» dit la baronne en lui serrant la main.

Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleuré.

«Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint d'entendre sa voix.

—Vous allez la voir, dit Maïa; du courage!»

Georges jeta un regard distrait à la portière: il reconnut la route de Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il eût voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva.

L'attelage fumant franchit la grille de fer doré que tant de fois sa main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais, semé de bouquets d'arbres, et s'arrêta devant un petit perron de quatre marches, dont les houblons verts et le chèvrefeuille brodaient la rampe de festons flottants. C'était une radieuse matinée; juin souriait à la terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les arbres; le soleil étincelait dans les fenêtres et le printemps jetait des fleurs partout.

Georges s'élança sur le perron; c'est à peine si Maïa put le suivre. Deux lévriers, favoris de Christine, couchéssur le ventre, et allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient la dernière marche. Ils reconnurent Georges, et se levèrent joyeusement pour lui lécher les mains.

«Comme ils me haïraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!»

Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse était accouru. En apercevant Georges il porta la main à son front.

«Comment est-elle? demanda la baronne.

—Elle se croit mieux.

—Et vous, Niels, comment la trouvez-vous?

—Plus mal.»

Mme de Bjorn regarda Georges.

«Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous!

—Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.»

Il se dirigea vers la chambre de Christine.

«Pas là! dit le vieux Niels en hochant la tête, ici!» Et il montra le salon.

«Attendez que je la prévienne, fit Maïa, qui passa la première.

—Il est là! je sais qu'il est là! dit Christine; je le vois, poursuivit-elle en étendant le bras vers le mur, que son regard ardent semblait percer.

—Oh! comme elle l'aime encore!» murmurait M. de Vendel, assis près de la fenêtre la tête entre ses mains.

La porte se rouvrit: Georges s'élança vers le canapé sur lequel Christine était étendue, et tomba à genoux devant elle.

«Georges! Georges!» dit Christine, mais si bas, qu'à peine on put l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tête du jeune homme, qu'elle pressait contre sa poitrine.

Georges la regarda, et fut frappé de sa beauté, plus peut-être que le jour où il la vit pour la première fois. C'est qu'elle était plus belle encore. Sa joue animée s'était teinte d'un soudain éclat: elle éblouissait. Son œil brillait d'un feu étrange; ses belles mains, que si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'être encore allongées et amincies; elles avaient la transparence de la cire diaphane, et la plus légère pression rougissait leur blancheur délicate. Ses cheveux dénoués roulaient en ondes épaisses sur ses épaules, comme un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le passé, elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La vie, pour elle, se concentrait dans l'instant présent. Mais la violence de ses émotions l'épuisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lèvres se décolorèrent, ses yeux s'éteignirent; elle laissa retomber sa tête et s'évanouit.

Maïa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse:

«Voilà ce que vous en avez fait!» dit-il.

Georges le regarda sans lui répondre. Sa bouche n'avait plus de voix, comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se rassit sans ajouter un mot.

Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes: Maïa soutenait sa tête échevelée et défaillante. Enfin elle revint à elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et merci!» Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurés à l'oreille de son amie.

Le baron, avec cette merveilleuse délicatesse qui semble donner un sens de plus à certaines natures, comprit que la comtesse désirait rester seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il fût de ses dernières minutes, comme s'il eût été jaloux de s'oublier et de se sacrifier jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied.

«Va le remercier,» dit Christine en serrant la main de Maïa.

Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restèrent seuls. Georges avait posé ses lèvres sur les mains de Christine; il les mouillait de ses larmes.

Ce fut elle la première qui retrouva la parole.

«Georges, lui dit-elle, j'ai manqué de courage; je n'ai pas pu mourir sans vous revoir.»

Il la regarda d'un air égaré.

«O Christine! pardonnez-moi!

—Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es trompé de chemin; mais ce n'est pas ta faute. Tu es allé où tu croyais le bonheur. Qui donc n'eût pas fait comme toi?

—Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure....

—Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins vous étiez heureux!

—Heureux! peut-on l'être quand on vous a connue et perdue?

—N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'égarement passionné, n'est-ce pas que je savais bien aimer?

—Oui, Christine.... et pourtant!

—Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais écoutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon cœur que je vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse douce.... Quand je commençai de vous aimer, quand je recueillis, oh! avec quelle joie profonde! tous ces trésors de tendresse que vous répandiez à mes pieds, je vous promis, ou plutôt je me promis à moi-même de n'être jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus l'être le jour où vous rencontrâtes.... celle qui est aujourd'hui votre femme.»

Georges fit un geste de désespoir. Christine pressa d'une molle étreinte sa main tour à tour brûlante et glacée.

«Ménagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je vis vos incertitudes, reprit-elle après un instant de silence, je vis le trouble de votre âme, je vis vos combats, vos résistances, vos nobles efforts pour rester à moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux davantage.... Vos désirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il y avait en vous de reconnaissance profonde, de pitié généreuse, de tendresse délicate, de dévouement chevaleresque. Tout cela, c'était assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'était pas assez pour moi, Georges.... Georges, voilàma faute: j'ai péché par orgueil; mais cet orgueil, c'était encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez pas voulu dénouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous fûtes libre!

—Ainsi vous m'aimez encore!

—Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne plus t'aimer?

—Et moi! et moi, Christine!... Ma tête a pu un instant s'égarer, jamais mon cœur.... Je t'ai toujours aimée.... je t'aime!

—Tais-toi, par pitié! Tu veux donc me rendre la mort impossible?

—Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te défendrai.... je te cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!»

Il l'entoura de ses deux bras....

«Jamais! jamais plus je ne te quitterai!

—Et Nadéje? murmura-t-elle.

—Nadéje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en désordre et l'œil hagard.... Qu'est-ce, Nadéje? je ne la connais pas.... je ne la reverrai de ma vie.

—Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une dernière fois, ses longues paupières fatiguées; le devoir!... un grand mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier jamais! Le temps n'est plus où nous étions libres tous deux. Oh! les beaux jours! Mais comme ils ont passé vite! T'en souviens-tu de nos beaux jours?»

Georges cacha sa tête dans ses mains.

«Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant à elle-même, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!»

Et, comme il faisait un signe d'incrédulité:

«Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'était pas vrai, tu ne serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitté cette fenêtre, Georges, je ne vivrai plus que dans ton cœur.»

Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de vérité, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il étouffa ses sanglots pour ne pas troubler la sérénité de sa dernière heure, et il laissa couler ses larmes silencieuses.

«Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas que nous nous reverrons?

—Oui! et bientôt!

—Pas encore, je t'avertirai!» reprit-elle.

Et un sourire ineffable vint éclairer ses lèvres, qui se fermèrent.

Le baron et Maïa rentraient: ils s'arrêtèrent immobiles à deux pas du lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de la mourante.

«Il fait nuit, dit Christine.... et j'étouffe!»

Maïa courut à la fenêtre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'était assise, pendant que Georges, à ses pieds, lui lisait quelque poëte ou lui parlait d'amour. Elle prit leurs mains à tous trois, et les réunit dans la même étreinte; puis, sans relever lesyeux, d'une voix qui s'éteignit, elle murmura: «Mes amis, mes chers amis!... Georges! Georges!...» Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion suprême à la main du jeune homme.

Georges voulut la prendre dans ses bras.

«Plus en ce monde!» lui dit Maïa en s'agenouillant devant son amie, dont elle ferma les yeux avec ses lèvres.

La plus aimante et la plus douce des créatures avait quitté la terre pour toujours.

Georges écarta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de Christine: tantôt il la regardait tendrement, tantôt il promenait autour de lui des yeux égarés; des sanglots étouffés brisaient sa poitrine, puis il retombait dans un muet désespoir.

Maïa et le baron voulurent l'arracher à cette contemplation funeste; et comme il leur résistait:

«C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage!

—Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point supporter.

—Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?»

Georges ne répondit rien et se laissa emmener.

Le lendemain, il revint à Haga, avec le baron, pour rendre à Christine les suprêmes devoirs. Tous deux accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pères dans la chapelle funèbre des Oxen-Stjerna.

«Nous l'avons trop aimée, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!» dit le major sur la tombeoù l'on venait de sceller leur amour unique à tous deux.

Georges lui serra la main, mais ne répondit qu'avec des larmes.

Le séjour de Stockholm devint insupportable à M. de Simiane. Sa santé s'épuisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son rappel. Les médecins conseillèrent l'air de France. Il traversa le Gotha-Canal, creusé dans le granit des montagnes, comme l'escalier de Neptune du canal Calédonien, dont les marches liquides soulèvent et portent les flottes de Victoria à travers les sapins du Glen-Névis. Le bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux à Gothenbourg.

Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du départ, un hasard funèbre l'amena près du cimetière, situé non loin de la ville, au pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte était ouverte: il entra. Le cimetière de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose dire, il est intime. On n'y bâtit point aux riches défunts des palais de granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son arbre et sa croix.

Si vous aimez la pensée des morts, si déjà l'herbe cache une part de ce qui était vous, s'il vous plaît deretrouver les chers absents, ou du moins de vous croire près d'eux, ils auront pour vous un charme extrême, ces cimetières du Nord, avec leur ciel mélancolique, leurs longues allées de tilleuls et de chênes, leurs bouquets d'ormes et d'érables, leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches accablées caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de gazon fleuri.

Le cimetière de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce à pouce, la dernière couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil sacré; on y épargne à la douleur toutes ces vexations gratuites et mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas même contraint à suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe par familles. Parfois un couple d'amis s'isole à l'ombre d'un saule au blanc feuillage, uni dans la mort même, malgré la parole du maître:Siccine separat amara mors!La mort ne les a pas séparés, et c'est dans le même sommeil qu'ils attendent le même réveil, ensemble!...

«Je serais bien ici, dit Georges en s'arrêtant sous un grand tilleul, et je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il, elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.»

Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyère blanche, la cacha dans sa poitrine et sortit. Un aveugle à genoux près de la porte lui tendit une sébile de bois en murmurant:Denka pa Döden!«Pensez aux morts!»

Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'éloigna en frissonnant. «Oh! les morts, je ne les oublie pas!» se disait-il.

Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les côtes de Suède disparurent dans les flots embrasés du couchant, il lui sembla perdre Christine encore une fois.

Georges est maintenant à Paris. Il passe au milieu du monde, insensible à ses joies comme à ses douleurs. Nadéje va souvent au bal: c'est la reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il n'aime pas à voir danser le cotillon.

Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui s'épuise! auraient daigné le consoler en lui versant l'oubli avec l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il a toujours l'air d'écouter quand on lui parle, mais c'est à lui-même qu'il répond tout bas:Denka pa Döden!«Pensez aux morts!»

Stockholm, septembre 1856.

FIN.

—————COULOMMIERS.—TYP. A. MOUSSIN—————


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