Frillet, procureur-fiscal des terres de Tréfort et de Varambon, commissaire à terrier et notaire, s'était enrichi par ses rapines et ses exactions. Il était le tyran des pauvres gens qui se trouvaient sous sa domination.
La tuilerie de Joseph Vallet tenta sa cupidité. Il résolut de perdre cet homme pour s'emparer de son bien. Deux assassinats passaient pour avoir été commis dans le pays, l'un sur Antoine Dupleix, l'autre sur un paysan nommé Joseph Senos. Frillet conçut l'idée odieuse d'en accuser les frères Vallet, et trouva de faux témoins pour attester les faits.
Lors de la mort d'Antoine Dupleix, il y avait eu un procès où Vallet, qui avait été injustement accusé, s'était vu absoudre, attendu qu'il avait été prouvé que Dupleix était mort d'une pleurésie.
Le second crime dont Frillet voulut se servir contre les Vallet pour les dépouiller présentait plusieurs circonstances. En 1722, le fils aîné de Joseph Vallet avait été attaqué et volé par les frères Pin et un autre. Sur les informations, il n'y eut pas assez de preuves pour prononcer la condamnation. Un paysan, nommé Joseph Senos, caché, lors du vol, derrière un buisson, s'étant avisé de dire, après le jugement, dans un cabaret, que s'il avait été assigné il aurait fait une déposition qui aurait perdu les frères Pin; l'un de ces deux frères, pour éviter une nouvelle poursuite, résolut de se défaire de Joseph Senos: il l'enivra, et lui donna un coup de serpe sur la tête; Joseph Senos fit le mort, et son meurtrier, croyant qu'il l'était réellement, lui prit quarante écus, et se sauva dans le pays de Dombes, voisin de la Bresse, où il s'engagea dans le régiment de la Sarre. Joseph Senos, revenu à lui, pansa sa plaie de son mieux, etdemeura deux jours enfermé seul chez lui; après quoi il disparut aussi, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, ce qui confirma le bruit qu'il avait été assassiné, et que c'était Pin qui avait commis le crime.
Voilà les deux événemens sur lesquels Frillet voulait fonder son accusation contre les frères Vallet. Il employa six mois à suborner des témoins, et quand il eut tout préparé, il les produisit en justice, avec une plainte portant que Joseph Vallet avait assassiné Senos, qu'il l'avait ensuite enterré à l'embouchure du four de sa tuilerie, puis jeté quelque temps après dans le feu dudit four. Sur cette plainte, on informa: les faux témoins déposèrent; toute la famille Vallet fut décrétée; on arrêta le père, la mère et les deux fils, et on les conduisit aux prisons du château du pont d'Ains, où ils furent mis au cachot, par l'ordre de Frillet, les fers aux pieds et aux mains, et traités avec la plus grande cruauté. Ces infortunés ne surent que lors de l'interrogatoire qu'ils étaient accusés de l'assassinat de Senos; Frillet fit revivre l'accusation du meurtre supposé de Dupleix, dont les Vallet avaient été déclarés innocens dix-neuf ansauparavant. Pour parvenir à ses fins, il suborna le témoin qui alors avait déchargé Vallet, et l'engagea à faire une déposition toute contraire.
On arrêta aussi Antoine Pin, accusé, soldat dans le régiment de la Sarre, et il fut conduit à la même prison. Celui-ci, gagné également par Frillet, déposa, à l'égard du meurtre de Dupleix, dans le sens du premier témoin suborné, et eut l'audace inconcevable de charger les Vallet de l'assassinat de Senos.
Le juge du pont d'Ains était dans les intérêts du procureur Frillet; le 9 mai 1727, il condamna les Vallet à la question ordinaire et extraordinaire.
Le parlement de Dijon, devant qui l'affaire avait été portée, jugea par une sorte de pressentiment qu'on ne pourrait découvrir la vérité que par le plus coupable, qu'il imaginait être Antoine Pin. C'est pourquoi il ordonna que les Vallet et Pin seraient interrogés séparément sur la sellette, et que ce dernier serait en outre appliqué à la question.
Pendant les tortures de la question, Pin persista à charger les Vallet de plus en plus; mais, par un de ces retours soudains quel'homme ne saurait expliquer, à peine la question fut-elle achevée, que les remords de sa conscience firent en lui ce que la torture n'avait pu faire: il fit appeler le rapporteur, rétracta toute sa fausse déposition, déclara les Vallet innocens, et s'avoua seul coupable du meurtre de Senos.
Le lendemain, le parlement rendit un arrêt qui condamnait Pin à expirer sur la roue. Ce misérable, dans son testament de mort, persista dans sa dernière déclaration, et révéla encore d'autres faits importans: il dit que le geôlier des prisons l'avait toujours excité à charger les Vallet; que le nommé Vaudan était un fripon qui avait reçu de l'argent de Frillet pour faire une fausse déposition, et que si on l'arrêtait on découvrirait bien des choses. Avant de subir son arrêt, il fit réparation publique aux Vallet, injustement accusés; après quoi, il se remit aux mains des bourreaux, et supporta, avec une sorte de courage, sa douloureuse et lente agonie.
Sur les indices fournis par Pin, on arrêta le faux témoin Vaudan, qui, à l'exemple de ce malheureux supplicié, rétracta ses fausses dépositions, et déchargea entièrement les Vallet.Il fut condamné à être pendu, et préalablement à la question.
Enfin Claude Maurice, autre faux témoin, ayant été interrogé, accusa le notaire et procureur-fiscal Frillet de l'avoir suborné par toutes sortes de moyens, artifices, promesses ou menaces. Maurice fut également condamné à la potence, et le même arrêt ordonna que Frillet fût conduit en prison. Aussitôt que celui-ci connut l'ordre qui le concernait il prit la fuite, et se sauva en Savoie.
Mais voici que tout-à-coup Senos, que l'on croyait mort, reparaît dans la ville de Bourg. Nouvelle preuve de l'innocence des Vallet, qui présentent leur requête pour que Senos soit interrogé. Aussitôt que Frillet, réfugié en Savoie, fut instruit que Senos reparaissait, il engagea le frère d'Antoine Pin à demander au conseil d'état la réhabilitation de la mémoire de son frère. Le conseil évoqua à lui tout le procès qui finit par le renvoi de Frillet par-devant le parlement de Dijon; ce qui fut exécuté.
Frillet subit plusieurs interrogatoires, fut confronté avec un grand nombre de témoins, qui le confondirent. Il fut prouvé que l'onavait fabriqué de faux actes et de faux exploits, et suborné une foule de témoins pour le compte de Frillet. Malgré toutes ces charges accablantes, il voulut encore se justifier, mais son heure était enfin venue. Par arrêt définitif du 7 août 1733, il fut condamné à être pendu, à des dommages-intérêts et à la confiscation.
Le peuple, qu'il avait vexé, tourmenté, volé de mille manières, attendait son supplice avec la joie de la vengeance. Cette attente fut trompée: le supplice fut changé par le roi en un bannissement de dix ans hors la province. Il fut obligé de payer les dommages-intérêts, et mourut en chemin, comme il partait pour exécuter son ban.
Remarquons, en finissant, comme cet acte de clémence royale est immoral et inique. Les faux témoins subornés par Frillet sont roués ou pendus sans délai, sans pitié; et lui, Frillet, qui les a subornés, lui qui a accusé des innocens; lui qui, par ses manœuvres criminelles a entraîné dans le crime un grand nombre d'individus; lui enfin qui est la source de tous les crimes mentionnés plus haut, il est banni pour dix ans. C'est là que l'on voit que la justice a quelquefois deux poids et deux mesures.