FRÉDÉGONDE ET BRUNEHAUT.
Les premiers temps de notre vieille monarchie française ne furent que trop tristement féconds en forfaits et en cruautés, déplorables fruits de l'ignorance et de la barbarie qui régnaient alors. L'histoire des cours de cette époque (on n'écrivait pas celle des peuples) n'offre, en masse, qu'un tissu d'horribles atrocités, rapportées vaguement, sans détails et presque toujours avec partialité. De tels récits, fatigans par leur affreuse monotonie, n'inspireraient que de l'horreur sans intérêt.
Toutefois, deux figures terribles, imposantes, apparaissent avec un sombre éclat au milieu de toutes ces scènes de meurtre et de carnage, et doivent fixer l'attention. Frédégonde et Brunehaut ou Brunichilde, toutes deux reines, toutes deux rivales de gloire, d'ambition et de crimes, représentent, pour ainsi dire, leur siècle, et tiennent avec Clovis la plus grande place dans nos premières chroniques. Il leur appartient donc de figurer en première ligne dans ce livre d'horreurs.
Frédégonde, femme ambitieuse, belle, fière, adroite et dissimulée, qui à toutes les grâces de son sexe joignait la volonté d'un tyran, l'esprit d'un rhéteur et le courage d'un homme, commença sa carrière par supplanter la reine Andovère, femme de Chilpéric, et en la faisant reléguer dans un monastère.
Sigebert, frère de Chilpéric et roi d'Austrasie, avait épousé la belle Brunehaut, fille d'Athanagilde, roi des Visigoths. Chilpéric, sachant que cette princesse avait apporté de grands biens à son frère, feignit d'abandonner Frédégonde, afin d'épouser Galsninde, sœur de Brunehaut. Cette femme infortunée quitta sa patrie; belle mais triste et baignée de pleurs,elle fit son entrée en France sur un char d'argent traîné par des taureaux blancs. Le cruel Chilpéric lui jura d'éternelles amours, mais bientôt cette princesse fut trouvée étranglée dans son lit. A cette mort inattendue, la cour de Chilpéric fut indignée et tous les yeux accusèrent Frédégonde qui se rassurait en pensant que le roi était son complice.
Dès ce moment, Brunehaut rêva la vengeance. Aussi belle que Frédégonde, elle avait, comme elle, une énergie peu commune à son sexe; si, plus tard, elle l'égala en cruauté, il faut peut-être en chercher la cause dans le malheur qui bouleversa sa destinée. Entourée d'ennemis qu'elle abhorrait, sa haine la rendit barbare et elle franchit tous les degrés du crime.
Cependant Chilpéric, poussé par l'avidité, se jeta sur les terres de Sigebert, alors triomphant hors de France. Ce dernier reparut, repoussa son frère et lui pardonna; trait sublime à cause des temps. Mais Chilpéric, étranger à la bonne foi, viola la paix à plusieurs reprises et fut vaincu et pardonné autant de fois par son frère. Enfin, Chilpéric, ayant lassé sa patience, est obligé de se renfermerdans Tournai avec sa famille. Il courait le plus grand danger. Sigebert, partout vainqueur, assiégeait Tournai; mais Frédégonde que rien ne pouvait effrayer, plus audacieuse, surtout depuis que Chilpéric avait osé la proclamer reine, séduisit par ses charmes et ses promesses deux habitans de Tervana, et leur donna une mission digne d'elle, celle d'assassiner Sigebert. Quelques heures après l'attentat était consommé.
Ce crime délivra Tournai et fit rentrer Chilpéric dans ses possessions. Il envoya aussitôt à Paris des satellites pour y arrêter Brunehaut et son jeune fils, héritier de l'Austrasie. Un des officiers de cette reine parvint à sauver son enfant de sa prison, et, le descendant du haut des remparts dans une corbeille de jonc, il arriva, par des chemins détournés, dans la ville de Metz où il fit proclamer cet héritier de Sigebert.
Chilpéric et Frédégonde revinrent à Paris, où était encore Brunehaut. Cette reine dans les fers, n'en était que plus séduisante. Chilpéric avait un fils de la reine Andovère, appelé Mérovée. Ce prince vit Brunehaut, l'aima, en fut aimé; cet amour fut malheureux.Le jeune Mérovée poursuivi par les gardes de Frédégonde et craignant de tomber entre les mains de cette forcenée, mit fin à ses jours. Des trois fils de la reine Andovère, il ne restait plus que le jeune Clovis, désormais l'obstacle unique aux projets ambitieux de Frédégonde, qui portait dans son sein l'espérance d'un héritier auquel elle réservait en secret la couronne.
Grégoire de Tours raconte que le jeune Clovis ayant parlé indiscrètement sur la conduite de sa belle-mère, elle s'en plaignit au roi qui fit désarmer et couvrir de haillons ce jeune prince. Conduit en cet état vers Frédégonde, cette marâtre impitoyable ordonna à ses gardes de le massacrer, puis publia qu'il s'était tué lui-même, et le fit enterrer sous la gouttière d'une chapelle; mais craignant ensuite que le corps ne fût découvert et qu'on ne lui fit des obsèques honorables, elle ordonna l'exhumation du cadavre et le fit jeter dans la Marne. Cet assassinat fut commis à Noisy près Nogent-sur-Marne, dans une maison de campagne que Chilpéric habitait souvent avec sa cruelle Frédégonde.
Un pêcheur, en retirant ses nasses sur lesbords de la rivière, trouva le corps du malheureux prince. Il reconnut le fils des rois aux longues tresses de sa chevelure, et couvrit ses restes d'un peu de gazon.
La fureur de Frédégonde n'était point assouvie par la mort des fils d'Andovère; la vie de cette reine l'importunait, quoiqu'elle s'achevât tristement au fond d'un cloître; elle la fit étrangler, et livra sa fille Basine aux désirs odieux d'une horde de satellites, afin de flétrir à jamais cette jeune princesse.
Frédégonde ne borna pas là ses coups. Noisy fut encore le théâtre d'un autre crime. Chilpéric, avant de partir pour la chasse, étant venu voir la reine qui achevait sa toilette et avait le dos tourné, la frappa légèrement d'une houssine qu'il tenait à la main. Frédégonde, le prenant pour un seigneur, nommé Landry, avec qui elle entretenait une liaison adultère, s'expliqua de manière à ne laisser à son mari aucun doute sur sa conduite. Chilpéric se retira, et partit pour chasser dans les bois de Chelles aujourd'hui forêt de Bondi, où il fut assassiné par les ordres de Frédégonde qui redoutait les effets de sa colère.
Le cadavre de ce monarque fut trouvé dans la forêt, où l'abandonnaient aux corbeaux ceux qui avaient été ses courtisans et ses flatteurs. Ce crime excita l'horreur et l'indignation, mais Frédégonde aussi adroite que scélérate, eut l'art d'apaiser les esprits, gouverna au nom de son jeune fils Clotaire et reprit chaque jour une attitude plus menaçante; mais ses habitudes de crimes la suivaient partout; elle voulut faire assassiner Gontran, lui tendit des embûches, aposta des meurtriers. Celui-ci, pour se mettre à l'abri de ses coups, l'exila près de la ville de Rouen, où l'évêque Prétextat, ami dévoué de Brunehaut, périt bientôt sous les coups dirigés par elle. Frédégonde, outrée de voir chaque jour ce prélat, se fait un complice, et le dispose si bien que ce forcené frappe Prétextât à l'autel même où il célébrait les saints mystères au milieu des fidèles. Tandis qu'on l'emportait mourant dans sa demeure, Frédégonde osa se mêler à la multitude consternée; et cachant le forfait sous l'audace, elle demanda quel bras avait répandu le sang qu'elle voyait; alors l'évêque, couvert de ses habits sacerdotaux que souillait le meurtre, se soulevaavec effort, et regardant fièrement Frédégonde, il lui dit: «Athalie, ne reconnais-tu pas à ma blessure la main qui a tué les rois?» Voyant qu'elle feignait de ne pas le comprendre, il lui rappela tous ses attentats; mais elle l'entendit sans s'émouvoir, et s'étonna seulement qu'un coup si bien frappé le laissât parler plus long-temps. Prétextat rendit bientôt le dernier soupir, et Frédégonde s'en revint avec tranquillité. Un seigneur, ami de Prétextat, irrité plus que tous les autres spectateurs, la suivit jusque dans son palais, en l'accablant de reproches et d'imprécations. Frédégonde vint à lui, le séduisit en peu de paroles et le fit asseoir tout enchanté à sa table où elle lui versa avec grâce une coupe de vin empoisonné qui le fit mourir à l'instant. Cependant il lui faut des victimes moins vulgaires, c'est pour Childebert, Brunehaut et Gontran, qu'elle prépare pendant la nuit des sucs mortels.
Elle chargea un ecclésiastique d'aller assassiner la reine Brunehaut. Le projet de cet émissaire ayant été découvert, il fut battu de verges par ordre de Brunehaut, et de retour auprès de Frédégonde, cette dernière lui fitcouper un pied et une main. Ainsi, puni pour avoir tenté le crime, il le fut encore plus gravement pour ne l'avoir pas consommé. Grégoire rapporte que Frédégonde avait un clerc ou ecclésiastique au rang de ses domestiques, et qu'elle s'en servait pour assassiner ses ennemis. Le même historien l'accuse d'avoir tenté d'étrangler sa fille Rigonthe; voici comment il rapporte le fait: Ces deux princesses vivaient entre elles en fort mauvaise intelligence; toujours en querelle, elles se battaient à coup de poings. Un jour, la mère, battue, dit à Rigonthe: «Fille, pourquoi me maltraites-tu? Voilà les richesses que ton père a mises à ma disposition; prends-les et fais-en ce que tu voudras.» Elle entre dans un cabinet, ouvre un coffre, en tire divers ornemens précieux; puis elle dit à sa fille: «Je suis lasse; tire toi-même de ce coffre tout ce qu'il contient.» Rigonthe se penche dans l'intérieur du coffre; aussitôt la mère en fait tomber le couvercle sur le cou de sa fille, le presse avec effort, l'étrangle, de sorte que les yeux de la patiente étaient près de lui sortir de la tête. Une des suivantes de Rigonthe voyant le danger, s'écrie: «Au secours!accourez vîte! on étrangle ma maîtresse; c'est sa mère qui l'étrangle!» On accourt, on enfonce les portes du cabinet, on délivre Rigonthe près d'expirer. Cette scène fut suivie de plusieurs autres semblables. Ces deux princesses s'injuriaient, se battaient continuellement, et leur animosité avait pour cause les débauches de Rigonthe.
Après la mort de Gontran qui mourut de mort naturelle, chose étonnante pour un ennemi de Frédégonde, Childebert, fils de Brunehaut, arma de concert avec sa mère, contre ce monstre couronné. Mais Childebert fut vaincu et mourut peu après. Brunehaut se saisit avidement de la tutelle de ses enfans, méditant toujours de se venger de son ennemie. Ses longs malheurs et les crimes toujours nouveaux de Frédégonde, avaient tellement aigri son cœur, naguère pur et généreux, qu'elle y sentait fermenter les fureurs de l'ambition et de la vengeance; elle s'était insensiblement dégoûtée de la vertu, et les assassins commençaient à lui paraître de bons serviteurs.
Elle rassembla les troupes de ses deux petits-fils et les deux armées se rencontrèrentà Luco-Fao, marchant toutes les deux sous les ordres de leurs reines. La victoire se déclara pour Frédégonde et peu de temps après, cette femme, qui avait répandu le sang d'une famille entière de rois, qui avait payé tant de meurtres et distribué tant de poisons, mourut, sans remords, paisiblement, dans son lit.
Clotaire, son fils, hérita de toute sa haine pour Brunehaut, et celle-ci reporta sur lui celle qu'elle avait jurée à Frédégonde. Elle mène contre lui Théodebert et Thierry, ses petits-fils, le bat à plusieurs reprises, et resserre son royaume en d'étroites limites.
Brunehaut était devenue si dure, si impérieuse, que la cour de Théodebert, où elle résidait, était révoltée de ses injustices et de ses excès. Un matin, les seigneurs austrasiens l'ayant surprise dans son palais, lui commandèrent de quitter sa parure et de prendre des vêtemens grossiers, et la conduisirent en cet état aux frontières de l'Austrasie et de la Bourgogne, et là, l'abandonnèrent seule. Elle fut recueillie par un pâtre, qui lui donna asyle dans sa chaumière. Brunehaut passa la nuit au coin de son foyer, et le lendemain sefit conduire à Châlons, où son fils Thierry, roi de Bourgogne, la reçut en mère et en reine.
Brunehaut chercha de nouveau à s'emparer des rênes du gouvernement, et, selon quelques historiens, elle endormit Thierry sur le trône dans les langueurs de la mollesse et de la volupté et s'offrit à lui parée pour l'inceste. Quoiqu'il en soit, elle alluma la guerre entre Thierry et Théodebert, qui l'avait laissé chasser de sa cour. Théodebert fut vaincu, et s'étant retiré dans Cologne, les citoyens de cette ville, assiégés par Thierry, voulant s'épargner les horreurs d'un long siége, jetèrent par-dessus leurs murailles la tête de Théodebert, qui vint rouler aux pieds de son frère. Les enfans de ce prince infortuné étant tombés entre les mains de leur oncle Thierry, furent écrasés sur la pierre.
Thierry mourut, laissant quatre enfans; mais les Austrasiens, indignés du meurtre de leur roi Théodebert, et redoutant surtout la régence de Brunehaut, refusèrent de se donner à la postérité de l'assassin de leur ancien maître, et reconnurent pour souverain Clotaire, fils de Frédégonde et ennemi juré de Brunehaut.
Une nouvelle guerre éclate. Brunehaut est trahie par Varnachaire, maire de Bourgogne, à qui elle avait confié la conduite de la guerre. Les quatre fils de Thierry, livrés par le perfide maire, sont massacrés par les ordres de Clotaire. Brunehaut fuit; elle se réfugie dans le château d'Orbe, près du lac de Neufchâtel; elle tombe enfin au pouvoir de Clotaire, qui se montra digne fils de Frédégonde.
Il ordonna que Brunehaut fût amenée au milieu de son camp; et, placé sur un trône, il se constitua l'accusateur de cette reine, lui reprochant le meurtre de dix rois, et comprenant dans ce nombre ceux que Frédégonde et lui-même avaient fait assassiner. Cette accusation était mensongèrement atroce; car il l'accusait d'avoir fait périr les enfans de Thierry, dont lui-même avait ordonné le massacre. «Mais, comme le remarque l'auteur de laGaule poétique, toute accusation était bonne au milieu d'une armée assemblée en tumulte pour condamner, et où l'on comptait plus de bourreaux que de juges. Un murmure sourd se fait entendre au loin; une pâleur mortelle couvre les traits de la souverainedétrônée; la soldatesque insolente prononce qu'elle a mérité la mort.
«Alors tout fut fini pour Brunehaut; il ne lui resta plus qu'à mourir: c'est le seul exemple que donne l'histoire d'une femme jugée militairement. L'artiste ne pourrait donc trouver ailleurs un sujet de tableau plus original que le moment où Brunehaut entend prononcer sa sentence. Déjà ses mains sont enchaînées; près d'elle, deux robustes guerriers ont peine à contenir le cheval indompté auquel la malheureuse princesse doit être attachée. Mais avant de subir cet horrible supplice, elle est promenée sur un chameau dans les rangs de l'armée; les longues risées et les clameurs la suivent dans cette marche douloureuse. Bientôt ses cheveux, que pendant si long-temps avait couronnés le diadème, servent de liens pour l'attacher au coursier, qui l'emporte en se cabrant à travers les pierres et les ronces. L'animal fougueux, dont le sang et les lambeaux marquent la trace, s'arrête enfin au bout de son horrible carrière, et y laisse quelque chose d'immobile et défiguré, qui avait été la grande Brunehaut. Onlivra son corps aux flammes, et ses cendres furent portées à une abbaye qu'elle avait fondée. Son tombeau ayant été ouvert dix siècles après, on y vit la poussière de l'infortunée mêlée à quelques charbons. On trouva aussi parmi ces tristes débris l'éperon qu'on avait attaché aux flancs du coursier pour le rendre plus furieux, et qui, tombé par hazard dans les vêtemens de Brunehaut, fut jeté avec elle dans le bûcher, et recueilli avec ses restes.»
Ce nouveau genre de supplice eut lieu en 613. Brunehaut était alors octogénaire. L'horrible mort qui termina sa longue et orageuse vie, les crimes royaux que nous venons de passer en revue, peuvent donner une idée de ce que pouvaient être ceux des particuliers. On ne connaissait ni droit des gens, ni humanité: le plus fort tuait le plus faible; le plus faible tendait des embûches à son oppresseur. C'était un cercle de sang humain, rempli des forfaits les plus abominables, et dans lequel les malheureux peuples furent parqués long-temps encore.