LE PREVOT TAPERET.

Le prevôt Taperet est loin d'être aussi connu que le fameux Tristan, le compère et le familier du roi Louis XI. Il avait pourtant une âme digne de rivaliser de scélératesse avec celle de cet exécuteur d'atrocités royales. Il ne lui manqua qu'un théâtre aussi vaste pour exercer en grand, comme le prevôt de Louis XI, sa barbarie et sa perversité.

En l'an 1320, ce Taperet donna lieu à un horrible événement qui arracha des pleurs de pitié à tous les habitans de Paris. Un criminel renommé par ses brigandages tomba sous la main de la justice, et fut condamné à mort. Ses crimes lui avaient procuré des richesses immenses qu'il avait enfouies dans un lieu connu de lui seul. Ce scélérat, jeté dans les cachots du Châtelet, ne devait en sortir que pour être traîné à l'échafaud.

Le matin du jour qui devait être le dernier de sa vie, des pas se font entendre dansl'escalier de sa prison; nul doute qu'on vient le chercher, que sa dernière heure va bientôt sonner. Comment se fait-il que des assassins, qui ont donné de sang-froid la mort à tant d'individus, puissent ainsi la redouter pour eux? Le condamné frissonne, l'idée seule de son supplice fait dresser ses cheveux sur sa tête.

On ouvre les verroux, c'était le prevôt, l'infâme Taperet, homme avare et cupide, capable de tout pour gagner de l'or. Plus coupable que la plupart des prisonniers, il en avait la surveillance et les tenait sous sa responsabilité. Il savait que le condamné avait enfoui des trésors, il venait lui proposer la liberté en échange de ses richesses. Surpris, enchanté de cette proposition inattendue, le criminel accepte avec empressement, avec reconnaissance; il assure sa fortune au prévôt, et va, par de nouveaux crimes, travailler à s'en faire une nouvelle.

Mais comment Taperet mettra-t-il sa responsabilité à couvert? l'heure est fixée pour l'exécution; l'échafaud est dressé; le bourreau attend une victime, la populace un spectacle. Le croira-t-on? le monstre substitue à la place du prisonnier qu'il vient de faire évaderun pauvre père de famille, honnête et bon artisan, dont les traits, pour son malheur, avaient quelque ressemblance avec ceux du condamné. Taperet le fait saisir par ses archers, et, sans pitié pour les protestations de l'innocent infortuné, il étouffe ses plaintes et ses sanglots dans les murs de l'obscure prison.

Ce pauvre malheureux n'en sortit que pour monter sur le tombereau fatal où la sentence était attachée. Personne ne put soupçonner l'affreuse substitution qui venait d'avoir lieu. Le peuple, d'ailleurs, si facile à tromper, crut reconnaître dans l'homme qu'on menait au supplice le scélérat, auteur de tant de crimes épouvantables; pendant tout le chemin, il l'invectiva, le chargea d'imprécations, et le couvrit de boue et d'immondices.

Vainement la victime proteste de son innocence, vainement l'infortuné se nomme, indique sa demeure, ses voisins, ses amis; on ne lui répond que par des huées qui couvrent sa voix; on est sourd à ses plaintes, sans pitié pour ses pleurs. Voyant alors qu'il faut renoncer à tout espoir du côté des hommes, il s'arme de résignation, et se tourne du côté de Dieu, il demande un confesseur; cetteconsolation lui est refusée. Ce ne fut que quelques années plus tard, en 1396, sous Charles VI, qu'on permit aux condamnés de recourir à la confession. L'innocent fut exécuté: son corps fut traîné sur une claie, et demeura sans sépulture, exposé aux insultes des passans. Sa fille, orpheline à jamais digne de compassion, étant venue la nuit pleurer près des restes mutilés de son père, fut honnie et chassée comme infâme.

Après ce forfait, qui le mettait en possession de grandes richesses, le prevôt Taperet commença à mener un train qu'on ne lui avait pas connu jusqu'alors. Bientôt il étala un luxe effronté, qui éveilla les soupçons et fit ouvrir les yeux. On voulut remonter à la source de cette opulence si rapidement acquise. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis l'exécution de l'honnête artisan; on se rappela ses protestations d'innocence, les réclamations de sa fille; on fit une enquête, et l'horrible substitution, le trafic sanglant faits par Taperet, furent enfin dévoilés: ce misérable fut jugé et pendu, punition bien douce d'un si grand crime, mais qui du moins avait l'avantage d'empêcher qu'il ne se renouvelât.


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