On trouve dans l'histoire générale de Provence un fait qui, par quelques détails, rappelle l'aventure tragique de Gabrielle de Vergy. Toutefois ce récit, dont plusieurs circonstances offrent une peinture naïve des mœurs de ces temps encore barbares, ne laissera pas d'intéresser vivement nos lecteurs.
Le troubadour Cabestaing était né en Provence de parens nobles, mais si pauvres qu'il fut obligé de quitter de bonne heure la maison paternelle. Au douzième siècle, les jeunes gentilshommes, nés sans fortune, trouvaient une ressource assurée, pour leur éducation, dans les maisons des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y étaient élevés en qualité de varlets, c'est-à-dire de pages.
Cabestaing vint se présenter à Raymond de Roussillon pour être varlet de sa cour. Raymond l'accueillit avec bonté, et le prit àson service. Une physionomie spirituelle, un maintien noble, des manières polies, prévinrent tout le monde en faveur du jeune page, qui sut se faire aimer des grands et des petits, sans exciter la jalousie de ses égaux. Raymond lui-même l'honora bientôt d'une affection toute particulière; et pour se l'attacher par un emploi permanent, il résolut d'en faire l'écuyer de sa femme. Cabestaing, élevé à un emploi qui paraît avoir été la plus haute récompense des pages, ne s'occupa plus que du soin de se rendre agréable à dame Marguerite, femme du seigneur Raymond. Aux grâces de sa figure, le nouvel écuyer joignait toutes celles que donnent la gaîté du caractère, la vivacité de l'imagination et la galanterie de l'esprit. Il plut à Marguerite, et cette dame se défia d'autant moins des premiers mouvemens de son cœur, que l'extrême disproportion des rangs semblait devoir toujours la mettre à l'abri d'une faiblesse. Elle vit bientôt que l'amour rapproche les distances.
«Il advint un jour, dit l'auteur de la vie de ce troubadour, que la dame, l'ayant tiré à l'écart, lui dit «Dis-moi, t'es-tu encore aperçu si mon semblant est vrai ou faux?—Ainsim'aide Dieu, répondit Cabestaing, depuis l'heure bienheureuse que je me suis attaché à votre service, je vous ai regardée comme la meilleure dame qui fût jamais née, et la plus vraie dans vos dits et dans vos manières. Certes je vous crois telle, et telle vous croirai toute ma vie.—Et moi, reprit la dame, ainsi Dieu me garde, je te dis que jà par moi ne seras trompé, et que je ne fausserai la première opinion que tu as conçue de moi.» En disant ces mots elle l'embrasse, et ce fut là la première époque de leur engagement. Peu de temps s'était écoulé, continue l'auteur, et voilà que les médisans, que Dieu confonde! en parlèrent assez haut, prenant, ainsi qu'il arrive, leurs soupçons pour vérités. Tant allèrent en disant de toutes les espèces, que ces discours en vinrent aux oreilles de monseigneur Raymond, qui en fut vivement touché.»
Un jour que Cabestaing était allé à la chasse à l'épervier, Raymond demanda où il était, et l'ayant su, il prend aussitôt ses armes qu'il cache sous ses habits, se fait amener son cheval, et suit tout seul le chemin qu'on lui avait montré. Il rencontre Cabestaing: celui-ci,l'apercevant, se trouble, parce qu'il eut quelque pressentiment des soupçons de son maître. Après les complimens ordinaires de bienvenue, Raymond lui demande s'il n'y a pas quelque dame qui soit l'objet de ses chansons, et s'il ne pourrait pas en savoir le nom. Cabestaing s'en défend d'abord, sous prétexte que, suivant les lois de la galanterie, on ne peut pas sans perfidie nommer celle que l'on aime. «Vous savez, ajoute-t-il, que la fidélité qu'on doit à sa dame consiste à lui tout dire et à ne rien dire d'elle.» Raymond insista d'une manière si pressante, et avec tant d'honnêteté apparente, que Cabestaing, forcé de s'expliquer, mais voulant lui faire prendre le change, déclara qu'il aimait Agnès, femme de Robert de Tarascon, et sœur de la dame Marguerite. Raymond ne put cacher la joie que lui faisait cet aveu, et serrant la main du troubadour, il lui promit ses bons offices, et lui proposa d'aller voir avec lui la dame Agnès, car sa jalousie inquiète lui laissait encore quelques doutes sur la passion de Cabestaing. Agnès acheva de les détruire lorsque Raymond lui demanda quel était son amant. Comme elle vit, à l'air embarrassé dujeune écuyer, de quoi il s'agissait, elle répondit que c'était Cabestaing qu'elle aimait; et la conduite qu'elle tint pendant tout le temps que les deux hôtes demeurèrent dans son château tendit à le faire croire.
Cependant cet heureux stratagème eut un effet auquel il semble qu'on n'aurait pas dû s'attendre, s'il n'y avait pas des occasions où la vanité d'une femme peut l'entraîner à d'aussi grandes fautes que l'amour. Marguerite crut que Cabestaing aimait effectivement sa sœur, et dans son dépit elle accabla de reproches sanglans ce malheureux écuyer, qui eut beau se justifier par le récit de ce qui s'était passé. Marguerite exigea de lui qu'il déclarât dans une chanson qu'il n'en aimait pas d'autre qu'elle. L'écuyer obéit; et la manière dont il s'y prit pour dissiper les inquiétudes de cette dame n'était que trop capable de réveiller les anciens soupçons du mari.
En effet, lorsque Raymond eut connaissance de cette chanson, il en pénétra facilement le sens. Alors le dépit et la jalousie s'emparèrent de lui, et il conçut une horrible vengeance. Ayant conduit un jour Cabestaing hors du château, il fondit sur lui comme unfurieux, le tua, lui coupa la tête, lui arracha le cœur, et mit l'un et l'autre dans un carnier. Étant ensuite revenu au château, il manda le cuisinier, et lui donna le cœur de Cabestaing comme un morceau de venaison, lui enjoignant de le faire cuire, et d'y mettre un assaisonnement convenable. Ses ordres furent exécutés. Marguerite aimait la sauvagine, et mangea comme sauvagine ce qu'on lui servit. Puis Raymond lui dit «Dame, savez-vous de quelle viande vous venez de faire si bonne chère?—Je n'en sais rien, répondit-elle, si non qu'elle m'a paru exquise.—Vraiment, je le crois volontiers, répliqua le mari, aussi est-ce bien chose que vous avez le plus chérie; et c'était raison que vous aimassiez mort ce que tant aimâtes vivant.» A quoi la femme étonnée repartit avec émotion: «Comment? que dites-vous?» Alors montrant la tête sanglante de Cabestaing: «Reconnaissez, ajouta le farouche Raymond, reconnaissez celui dont vous avez mangé le cœur.» A ce spectacle, Marguerite tombe évanouie, et peu après reprenant ses sens: «Oui, dit-elle, d'une voix où la tendresse perçait à travers le désespoir, oui, je l'ai trouvé tellement délicieux, ce metsdont votre barbarie vient de me nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le goût qui m'en reste; à bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours mien.» Raymond, transporté de fureur, court l'épée à la main sur sa femme. Celle-ci échappe à ses coups par la fuite, va se précipiter d'elle-même par la fenêtre, et meurt de sa chute.
La nouvelle de ce funeste événement se répandit bientôt dans toute la contrée et dans toutes les terres d'Alphonse, roi d'Aragon, et elle y causa une consternation générale. Les parens de Marguerite et de Cabestaing, tous les comtes, tous les chevaliers des environs, tous les amans se liguèrent et déclarèrent à Raymond une guerre sanglante. Alphonse étant venu lui-même sur les lieux, pour s'informer plus exactement de ce fait, fit arrêter Raymond, ravagea ses terres, détruisit son château, et ordonna que les corps de Cabestaing et de sa dame fussent mis, après de magnifiques funérailles, dans le même tombeau, devant la porte de l'église paroissiale; leur aventure fut représentée sur leur tombe. L'histoire a placé cet événement à l'année 1181.