INCENDIAIRE.

Un honnête homme peut-il s'improviser scélérat? La vertu ne dépend-elle que de l'occasion? Telles sont les questions qui se présentent quand un homme dont la société n'a jamais eu à se plaindre se métamorphose subitement en un brigand.

Le nommé François Gaudron, domestique d'un banquier, jusqu'alors serviteur fidèle, tenté par l'argent, brisa le secrétaire de son maître un jour qu'il était sorti, enleva une somme très-considérable tant en or qu'en argent, loua une chambre sous un nom supposé le jour même du vol, et y déposa le fruit de son crime. Ce premier attentat, coupable abus de confiance, vol avec effraction, méritait déjà le châtiment sévère de la loi. Mais voyez comme tout s'enchaîne dans le mal comme dans le bien: le misérable, pour se soustraire à la vindicte des tribunaux, imaginaun forfait qui le porta sur-le-champ aux premiers degrés de la scélératesse.

La veille et le jour de son vol, il acheta ou se procura à plusieurs fois jusqu'à environ quinze livres de poudre à canon. Il réunit ces diverses quantités de poudre dans le même sac, qu'il plaça à loisir au pied du secrétaire de son maître; puis il établit une traînée de poudre qui communiquait au sac et s'étendait sur le parquet; il plaça ensuite au bout de cette traînée une fusée d'amadou. Son espoir était d'ensevelir sous un désastre public son crime particulier.

On assure que si le feu avait secondé son infernal projet, par la manière dont la poudre avait été disposée, l'explosion aurait détruit au moins trois maisons voisines avec un couvent qui y était contigu. Alors l'imagination effrayée peut nombrer les victimes dont ce malheureux aurait été l'assassin, en jugeant du nombre d'habitans que renfermaient trois maisons dans la capitale, surtout à l'heure du soir.

Heureusement le feu ne brûla point au gré des coupables espérances de Gaudron. Son maître, rentrant chez lui avant son heure ordinaire,et se promenant dans sa chambre avant de se mettre au lit, aperçoit sur le parquet une traînée de sable noir; il reconnaît que c'est de la poudre à canon. Il suit la trace qui le conduit à son secrétaire, où il trouve le sac de quinze livres de poudre, et à l'autre bout de la traînée le morceau d'amadou. Les soupçons de cet homme sont loin de se porter sur son domestique, qui l'a toujours servi fidèlement. Il appelle le commissaire, qui, ne partageant pas la même prévention, veut qu'on arrête le domestique. Le maître hésite encore; mais quand il voit son secrétaire brisé, quand il s'aperçoit qu'une somme considérable lui a été enlevée, comme son domestique seul a eu la clef de son appartement, il ne résiste plus à des indices aussi violens. On se saisit de Gaudron, qui, dans son trouble, fait aussitôt l'aveu de son forfait.

La nouvelle de ce crime d'un nouveau genre retentit bientôt dans la capitale. Cette affaire fut portée au parlement, qui, par arrêt du 2 août 1785, condamna cet incendiaire au supplice du feu.

François Gaudron fut brûlé vif, son corps réduit en cendres, et ses cendres furent jetées au vent.


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