JEAN BUCKLER,DIT SCHINDERHANNES.
Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant,ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs dépouilles.
Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors. Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui acquit la plus formidable renommée.
La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient, en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs, principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler, et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le même village. Si un voleur, pour une raison quelconque,changeait de domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement. C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres.
Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure, ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du Wéser et de l'Elbe.
Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne fût d'après le rapport d'unbaldover, ou espion. Cesbaldoversétaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils avaient conçu l'idée,et se hâtaient d'aller conclure un marché avec l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait aubaldoverla meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur les autres chefs de bande.
Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens. Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion.
Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravaiteffrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste, on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de générosité.
Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée, mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans, secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche, etde chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que Schinderhannes, déguisé sous le nom deJacques Schweickart, fut découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé.
Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin rendu maître du fameux chef de brigands.
On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible, sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté. Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitainecraignait qu'il ne désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il portait autour du corps, mais cette offre fut refusée.
Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden, sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.
Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg, nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je quelque chose.»
A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport. Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence. Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pasà Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.»
Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de Mayence.
L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef, permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses complices et enfin de punir leurs attentats.
Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son père, Jean Buckler dit le Vieux,était écorcheur, et n'avait point de domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec Jacques Finck, dit leRothefinck. Il commit, dans la société de ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit; après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.
Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya vainement de le familiariser avec le meurtre.
Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus. En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz, s'étant énivré d'eau-de-vie, cherchadispute à plusieurs personnes de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif;car c'est lui qui est cause que ma commère a été tuée.» Schinderhannes répliqua: «Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment, il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans êtreépouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la fuite que lorsque les paysans furent près de lui.
Le malheureux juif, qui avait succombé sous les coups de Schwartz-Peter, avait encouru sa haine. Un jour, il revenait d'un baptême, avec plusieurs de ses complices, et traversait le bois de Shon. Depuis le matin, il paraissait fort occupé de la femme de l'un de ses camarades, qui était d'une rare beauté; il parvint à la retenir en arrière et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le juif les aperçut et courut en avertir le mari. Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa femme comme un furieux, et la poignarda, sans que le Schwartz opposât le moindre obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience ne lui avait pas permis, disait-il, de défendre une femme contre l'autorité de son mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait dénoncée.
Schinderhannes, après avoir passé ces premiers temps avec les Peter et les Finck, envisagea le métier qu'il exerçait sous un point de vue plus étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; il commença à recruter les brigands aveclesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis 1797 jusqu'en 1801, il exploita avec une audace infinie les lieux dont il avait fait le théâtre de ses crimes.
En juin 1802, quelques jours après son arrestation, il comparut devant le chef du jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses crimes.
Les interrogatoires de Schinderhannes fournirent à la justice les renseignemens les plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux crimes capitaux, commis par lui et sa bande, et à l'égard desquels il existait déjà des commencemens d'instruction; alors l'arrestation d'un grand nombre d'individus, plus ou moins compromis, fut ordonnée.
On a vu quels avaient été les commencemens de Schinderhannes; ses propres aveux, qui servirent de base à l'acte d'accusation, vont nous permettre de le suivre dans quelques-unes de ses expéditions.
Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, revenant de la foire de Birkenfeld, et s'étant arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut assailli, à un quart de lieue de cette ferme, à huit heures du matin, par trois brigands armésde pistolets et de couteaux, lesquels lui mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent 280 florins. Le même jour, et presque à la même heure, plusieurs autres individus, au nombre de cinq, furent dévalisés avec les mêmes circonstances. Tous ces vols avaient été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.
Un jour, ce chef de bandits sortit avec une partie des siens, avec l'intention de voler le sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils arrivèrent, dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, et se firent ouvrir la porte d'autorité, demandant impérieusement à souper. Bientôt, non contens d'avoir mangé, ils sommèrent le meûnier de leur donner son argent. Celui-ci ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent aux plus grands excès, brisèrent les armoires, pillèrent le linge, les effets; l'un d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; mais Schinderhannes les réprimanda, les frappa même, et parvint, non sans peine, à faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se dirigea sur Otzweiler.
Ils arrivèrent dans ce village, au nombrede quinze, tous armés de fusils, et marchèrent droit à la maison de Riegel. Schinderhannes frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, en disant que, lui et les hommes qui l'accompagnent, cherchent des gens suspects. Le gendre de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes entre avec deux de ses brigands; les autres restent en observation en dehors de la maison. On cherche d'abord à s'assurer des personnes qui s'y trouvent; le gendre de Riegel tente de se sauver; un coup de feu le blesse dangereusement. Les brigands se précipitent alors sur la femme de Riegel, l'accablent de coups, et menacent de la tuer, si elle ne déclare pas à l'instant le lieu où est caché son argent. Pendant ce temps, Riegel essaie de se sauver par une fenêtre; mais à peine l'a-t-il franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et tombe mort sur la place.
Cependant le bruit des armes à feu avait éveillé tout le voisinage; les brigands prirent le parti de la retraite, après avoir blessé à la poitrine une femme qui habitait une maison voisine de celle de Riegel, et qui avait ouvert sa croisée pour voir ce qui se passait.
Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition, Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent.
Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir, Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe. Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même, et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture. Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller, son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que,pendant le temps qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés en sentinelle devant la porte.
Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué, sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de parler, il mettrait le feu à la maison.
Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent pourson propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes, alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même, Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il obtempéra encore.
Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach. Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les brigandsne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en joue, en criant:Arrête!Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers,qu'il mit ensuite en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait. Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux, et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager, sans être exposé à des violences, avait resserré les communications. Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter, s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité.
La facilité avec laquelle ces brigands se procuraientde l'argent, leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins, ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées; c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes sanglantes.
Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions, dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones, finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que, semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle allumée sous l'aisselle.
Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats pussent procéder au jugement desbrigands. Par un arrêt en date du 18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre Schinderhannes et ses complices.
Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus mentionnés.
Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes, elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de tendresse.
L'immensité des informations contre une bande aussi nombreuse, la multiplicité des griefs, et surtout la nécessité où l'on avaitété de faire imprimer les actes de l'instruction faite par les magistrats, et qui formait cinq gros volumes in-fol., avaient fait retarder de jour en jour l'instruction publique du procès.
Le 1erbrumaire an XII (24 octobre 1803), tous les accusés, au nombre de soixante-cinq, comparurent devant le tribunal criminel spécial établi à Mayence. Ils marchaient attachés deux-à-deux et par rang à une seule et longue chaîne; un corps d'infanterie et quatre brigades de gendarmerie formaient l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au milieu d'une foule immense, le long du Rhin. Arrivé à la salle dite de l'académie, qui avait été préparée pour l'audience, Schinderhannes qui avait parcouru avec la plus grande sérénité le trajet depuis la prison, sauta légèrement à la place qui lui avait été assignée, et se mit à contempler l'appareil imposant dont il était entouré.
Cent trente-deux témoins avaient été assignés à la requête du ministère public, et deux cent deux à celle des différens accusés. Le premier jour et une partie du second furent employés à la lecture de l'acte d'accusation; lorsqu'elle fut terminée, le président adressa undiscours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. Il lui dit que, dans la position fâcheuse où il se trouvait, le tribunal devait attendre de lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation de tous ses complices: «Ce n'est que de cette manière, lui dit-il, que vous pouvez vous rendre digne de la grâce que vous avez implorée du premier consul.» Schinderhannes parut ému, et la gaîté qu'il affectait l'abandonna pendant quelques instans; mais elle reparut bientôt à la déposition du premier témoin.
Un dessinateur s'était placé dans la salle pour saisir les physionomies les plus frappantes. Un des accusés en fit faire la remarque à Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai une mine d'honnête homme, et ne crains pas de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa contenance et sa gaîté que lorsque la mère du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle on avait tenu une chandelle allumée, eut été entendue comme témoin. Jusqu'alors il avait eu la prétention de ne pas paraître aussi cruel que ses complices, mais, après cette séance, toutes les espérances qu'il avaitconçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit d'un air morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau de la mort.» Puis il demanda au président du tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. «Ce genre de supplice est aboli en France», lui répondit-on; il reprit: «Si j'ai souhaité de vivre, c'était pour devenir honnête homme. Mais Julia! elle est innocente, je l'ai séduite, et que deviendra mon malheureux père?»
Pendant tout le temps des débats, il s'efforça constamment de détourner les charges qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; enfin, après vingt-huit jours d'audiences consécutives, le tribunal rendit son jugement qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes et vingt de ses complices. Buckler père fut condamné en vingt-deux années de fers, et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, par forme de correction. Les autres prévenus furent condamnés aux fers pendant un plus ou moins grand nombre d'années, selon la gravité des crimes qui leur étaient attribués.
Schinderhannes n'avait point manifesté d'émotion, en entendant prononcer son arrêt, mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il connut l'indulgence dont les juges avaientusé à l'égard de sa maîtresse et de son père. Quand le jugement eut été prononcé, il demanda à parler encore une fois au président du tribunal. On était curieux de savoir ce qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à quelque déposition importante; il se borna à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait plusieurs fois, qu'après sa mort, on prît soin de son père, de sa maîtresse et de son enfant.
Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit en prison, il dit, en voyant la foule assemblée: «Regardez-moi, car aujourd'hui et demain c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs pressaient un peu la marche: «Eh quoi! leur dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»
Le jugement du tribunal criminel spécial était sans appel; en conséquence, le lendemain, 21 novembre 1803, avait été fixé pour l'exécution.
Le matin, un ministre de la religion vint, suivant l'usage, pour exhorter Schinderhannes. Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un air calme: «Vous venez m'apporter des consolations; allez près de ceux qui sont à côté de moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement résigné.» Il témoigna ensuite au ministrele désir de recevoir de sa main la communion, qui ne lui avait pas été administrée depuis beaucoup d'années. Enfin vers une heure après midi, les condamnés furent placés dans cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice, situé sur l'emplacement du château de la Favorite. Pendant le chemin, Schinderhannes aperçut une personne de sa connaissance, à qui il souhaita lebonsoir, et qu'il chargea de faire ses adieux à sa Julia; puis il s'adressa au ministre qui l'avait accompagné à l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant vous raconter comment j'ai commencé une vie qui a une fin si triste.» Il continua son récit sans interruption jusqu'à l'échafaud; il y monta rapidement, examina d'abord avec attention la guillotine et demanda si le jeu de cette machine était aussi prompt et aussi assuré qu'on le disait. On lui répondit affirmativement. «Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, que je me préparasse moi-même sans qu'il fût besoin de m'attacher?» On lui observa qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière ordinaire employée pour ce genre de mort.
Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud,la multitude que la curiosité y avait attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais dix de mes camarades meurent innocens. Voilà mes dernières paroles.» Il se livra ensuite au bourreau.
L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur l'échafaud.
On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en avaient été bien long-temps privées.