L'ERMITE DE BOURGOGNE.

L'ERMITE DE BOURGOGNE.

Le procès mémorable dont nous allons parler sera encore un avertissement solennel, pour les ministres des lois, de veiller continuellement sur eux-mêmes, de se défier sans cesse du dangereux penchant qu'ont presque tous les hommes à voir un criminel dans un malheureux qui n'est encore que soupçonné; de choisir avec une attention scrupuleuse les moyens qui peuvent leur apporter des lumières sur le fait qu'ils veulent éclaircir; de ne pas les admettre tous indistinctement; de ne jamais négliger de s'enquérirde la vie et des mœurs d'un accusé; de recueillir avec soin toutes les paroles qui lui échappent; de n'en regarder aucune comme indifférente; enfin de rejeter tous les résultats qui contrarieraient le cœur humain et la nature.

Il s'agit encore d'une grande erreur commise par les magistrats; il s'agit de cinq infortunés poursuivis et condamnés, tandis que les véritables criminels avaient subi la peine due à leur délit dans le ressort d'une autre juridiction.

Nicolas Maret, connu sous le nom defrère Jean, habitait depuis plus de vingt ans l'ermitage Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, en Bourgogne. Cette petite ville est située au bas d'une montagne sur laquelle s'élevait l'ermitage; en sorte que de l'ermitage à la ville, il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et que, de l'un de ces deux endroits, on apercevait l'autre parfaitement.

Le frère Jean cultivait la peinture; il allait exercer son talent dans les églises et dans les châteaux des environs; il travaillait aussi en horlogerie; et le produit de son industrie et de ses quêtes, comparé à la modique économiede sa dépense, pouvait donner lieu de le croire possesseur d'un pécule assez considérable.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, étant couché dans une alcove située dans sa cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation. Il lui semble qu'on enfonce la porte de son ermitage; tout-à-coup il est entouré, assailli par plusieurs individus; son capuchon, qu'on lui met sur la tête pour lui boucher les yeux, est rabattu jusque sur sa poitrine; on lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a ainsi garrotté, on le presse, avec de terribles menaces, de révéler l'endroit où il cache son argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, mais les brigands ne se paient point d'une telle réponse. Ils font toucher à l'ermite un fusil et une lame de couteau, pour lui prouver que l'on est prêt à réaliser les menaces qu'on vient de lui faire; alors le frère Jean, effrayé, finit par avouer qu'il a neuf louis et demi en or dans une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le mur de son jardin, vis-à-vis d'un grand poirier. Tous les voleurs, à l'exception de celui qui reste pour garder le frère Jean, vont à l'endroit indiqué, mais ils reviennent sans avoirrien trouvé; et il est décidé que l'on portera l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même conduire au lieu du dépôt.

On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, et l'ermite est reporté sur son lit, dans l'état où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire les pieds et les mains liés et son capuchon rabattu sur sa poitrine. Les voleurs font ensuite perquisition, prenant tous les objets à leur convenance; ils enlèvent une montre en cuivre qui appartenait au frère Jean, et la boîte d'une montre d'argent qu'il était chargé de raccommoder. Ils prennent aussi un pain de sucre et deux demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, après avoir resserré les liens qui tenaient l'ermite attaché sur son lit.

Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du cénobite, et les mesures rigoureuses qu'ils prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur retraite; car, au moment de quitter le frère Jean, ils prennent sa robe, et l'avertissent qu'ils vont la mettre en évidence sur un arbre placé devant la porte de l'ermitage, afin que les passans ou les habitans d'Aignay puissent venir à son secours.

Voilà donc le malheureux ermite resté seul,nu sur son lit, mourant de froid, étouffé par son capuchon, souffrant cruellement des coups qu'il avait reçus, en proie aux réflexions les plus désespérantes.

Le frère Jean était lié intimement avec une des plus honnêtes familles d'Aignay-le-Duc, la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait l'ermitage Saint-Michel, il n'avait cessé d'être avec elle en relation d'amitié. La mère Gentil avait toute sa confiance; lorsqu'il devait s'absenter, c'était à elle qu'il confiait ses clés; c'était à elle qu'il avait recours pour les différentes choses dont il pouvait avoir besoin. Mais à l'époque où fut commis le vol, cette femme, languissante depuis plusieurs jours, touchait à ses derniers instans. Il était naturel que le frère Jean, autant par reconnaissance que par amitié, témoignât quelqu'intérêt à la famille dans une aussi cruelle circonstance. Aussi avait-il expressément recommandé à Jean-Baptiste Gentil, son ami, et l'un des fils de la malade, de venir le chercher lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, pour qu'il lui fît les dernières exhortations et récitât les prières des agonisans.

La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale, étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur, femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie, quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à son domicile, Jean-Baptiste,pressé de retourner auprès de sa mère, se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à l'ermitage.

A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère.

En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant:Jeannot, venez à moi.

A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade. Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine. Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»

Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage. Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur, qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle.

Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus profond silence sur sa malheureuse aventure.

Jean-Baptiste observa exactement ce quilui avait été prescrit. Il retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une demi-heure.

Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en détail le récit de sa malheureuse aventure.

Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt tout-à-coup pour dire à Jean-Baptiste qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai reconnu trois à leur voix, dit-il, Vauriot, Chaumonot, et votre frère Claude Gentil.» Ce dernier nom est un coup de foudre pour Jean-Baptiste. Il reste quelques instans pétrifié, tant est vive l'émotion qu'il éprouve. Enfin, il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite de son erreur. «Quoi! mon frère? Que me dites-vous? Mais, avant de monter ici la première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans son lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils sont brouillés; il n'y a pas même quinze joursque mon frère a porté des plaintes contre lui au procureur du roi.»

Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent aucunement le frère Jean; plus on combattait son erreur, et plus il s'y attachait. Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne nommerait pas Claude Gentil; il lui permit en outre de raconter l'histoire du vol, en exigeant toutefois qu'il se gardât bien de dire que les voleurs étaient connus.

Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne parla d'autre chose que de l'état affreux dans lequel il avait trouvé le frère Jean, et des différentes circonstances du vol. Aussitôt Claude Gentil et Antoine Loignon montèrent à l'ermitage, poussés, soit par un mouvement de curiosité naturelle, soit par un sentiment d'humanité. Jean-Baptiste les accompagnait.

Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. Ne se croyant plus en sûreté dans sa retraite, l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez le sieur Latour, qui était vicaire de cette paroisse. Là, il raconta son infortune, en présence même du procureur du roi de la prévôté.Ce magistrat se transporta sur-le-champ à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état des lieux. Le premier objet qui se rencontra dans le jardin, fut un fusil que l'on reconnut aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui remplissait, en cet instant, les fonctions de greffier. A la porte de la cuisine, on trouva l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. La partie du mur où l'argent était caché était dégradée. La meurtrissure faite sur l'un des bras du frère Jean était évidente. Enfin, le corps du délit fut bien constaté dans ce procès-verbal. Le même jour, on dressa un second procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé dans le jardin. Le sieur Caillard, à qui il appartenait, déclara qu'il n'avait pu être pris que dans une baraque où il avait été déposé, et qui était voisine de l'ermitage. On alla en effet visiter la baraque: la serrure de la porte ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé de voir qu'elle avait été forcée. Le corps du délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en connaître les auteurs.

Dès le lendemain, l'information fut commencée, et cinq jours après, c'est-à-dire le 12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriotet Claude Pajot, furent décrétés de prise de corps. On continua d'informer; les accusés furent interrogés; et, le 16 avril 1781, le prévôt d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de Châtillon toute la procédure criminelle qu'il avait instruite, avec les pièces de conviction.

Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée à l'extraordinaire; et il fut ordonné qu'il serait informé contre les accusés par ampliation. Par suite de cette nouvelle information, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil furent arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les conclusions du ministère public, qui tendaient à un plus ample informé d'un an, le tribunal rendit un jugement définitif qui condamnait Guillaume Vauriot à être pendu sur la place publique d'Aignay-le-Duc, après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. En ce qui concernait Claude Gentil, Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait qu'il serait sursis à leur jugement jusqu'après l'exécution de Guillaume Vauriot.

Sur l'appel porté au parlement de Dijon, quoique cette cour n'eût entendu aucun nouveau témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucunchangement dans les réponses des accusés, elle prononça un jugement tout contraire: ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le principal coupable, et condamné à la potence.

L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 mars 1782, et, le 13, le malheureux Claude Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre effet que de lui briser tous les membres, et de lui arracher des cris de douleur, sans aucun aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni des complices que l'on voulait qu'il dénonçât. Depuis le commencement de cet affreux supplice jusqu'à la fin, il ne cessa de protester de son innocence, et, au pied même de la potence, il s'écria qu'il mourait innocent.

Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt du 8 mars avait ordonné un sursis, furent condamnés, par arrêt du 19, savoir: Guillaume Vauriot aux galères perpétuelles; Claude Pajot et Antoine Loignon à un plus ample informé indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, il fut mis hors de cour.

Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer de la différence des sentences rendues contre chacun des coaccusés. Les charges qui pesaient sur eux étaient à peu près lesmêmes, et reposaient uniquement sur des présomptions, des conjectures vagues; on avait quelques faibles indices, mais aucune preuve. La plus forte déposition était celle de l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on sait qu'un plaignant ne peut être témoin. D'ailleurs, cet ermite avait dit à plusieurs personnes qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot parmi celles des voleurs. Or, Chaumonot était alors absent; sonalibiétait bien prouvé, et c'était sans doute par cette raison que le frère Jean n'avait pas osé l'accuser judiciairement. Comment donc, après s'être trompé aussi grossièrement sur le compte d'un individu, pouvait-il mériter quelque créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, également à la voix, plusieurs autres personnes? Les autres allégations du frère Jean n'étaient pas plus solides; le plus léger souffle les eût fait disparaître; cependant elles trouvèrent crédit auprès des juges, et provoquèrent d'horribles condamnations contre des hommes dont la conduite antérieure, dont la moralité bien connue, proclamaient hautement l'innocence, déjà prouvée par le défaut de preuves.

D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre nuage dans l'esprit des lecteurs.

On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur. Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui lui sont nécessaires,obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient arrêtés à Dijon.

Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés.

Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, MeDaubenton, se chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient nécessaires.

Les deux jugemens dont il vient d'êtrequestion, concernaient, l'un les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams, dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre 1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or, et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit vol, et d'avoir eu sa part du butin.

Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus.

Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre de quatre,convint de toutes les effractions qui avaient été faites, de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il répondit que non, et que même il ne les connaissait pas.

Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février 1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée, s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions, invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr, mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un crime dont ils ne sont pas coupables.»

Certes, la conduite de ce misérable fut plusnoble que celle de l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il: «Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.»

Le parlement de Dijon rendit, le 28 août 1787, près de sept ans après le crime commis, un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il renvoyait définitivement Claude Pajot, Antoine Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation contre eux intentée. Cet arrêt appelait les peines portées par la loi sur les têtes des vrais coupables, et ordonnait néanmoins qu'il serait sursis à l'exécution à l'égard de Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de manifester ses sentimens.

De plus, le parlement donna acte aux innocens acquittés, ainsi qu'au curateur à la mémoirede Claude Gentil et de Guillaume Vauriot, des réserves faites par eux, pour poursuivre leurs dénonciateurs.

Telle fut cette victoire que la justice sut noblement remporter sur elle-même. Malheureusement sur ces cinq victimes reconnues innocentes, il s'en trouvait deux à qui l'on ne pouvait restituer que l'honneur: Claude Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume Vauriot aux galères!


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