CASTAING.

CASTAING.

Le nom de Castaing fit, il y a dix ans, une assez profonde impression sur tous les esprits, pour qu'il soit permis de croire que le souvenir de cet homme, jugé coupable de grands forfaits, n'est point effacé, malgré les événemens de tout genre et de la plus haute importance, malgré les scélératesses inouies qui depuis lors ont pris place en foule dans notre histoire contemporaine.

Castaing, il faut le dire, fut un second Desrues: au lieu du masque de la religion, il eut recours à celui de l'amitié, et tous deux se montrèrent également hypocrites; tous deux furent également inspirés par une avide cupidité; tous deux voulurent veiller seuls auprès de leurs victimes, comme pour mieux jouir de leur crime, comme pour mieux en assurer l'effet. Ce qui établit entre eux une différence qui ne tourne pas à l'avantage de Castaing, c'est que Desrues avait manifesté sesinclinations vicieuses dès ses plus jeunes ans, et que son éducation fut très-négligée, au lieu que Castaing trouva des exemples de toutes les vertus dans sa propre famille, tint lui-même une conduite long-temps exemplaire, se distingua par sa douceur et l'aménité de ses mœurs, et cultiva, avec non moins de succès que de zèle, des sciences dont il devait faire plus tard un usage si criminel. Ajoutons que Castaing était médecin! Ainsi l'art qui a pour but de guérir les maux qui nous assiégent, Castaing s'en servit pour assassiner savamment deux amis, dont préalablement il s'était assuré la fortune par des testamens!

Et, à propos de testamens, qu'il nous soit permis de hasarder quelques réflexions qui peuvent être de quelque utilité. Les testamens tels que la loi les tolère aujourd'hui dans notre état de société, servent, dans une foule de cas, à frustrer des héritiers légitimes, au profit d'habiles intrigans, qui n'ont capté le testateur que dans un but unique, celui de se faire donner sa fortune. Par héritiers légitimes, nous n'entendons pas les collatéraux dont les droits seraient souvent très-contestables, sous certains rapports; il s'agit ici d'enfans,de frères, de sœurs, qui, au moyen de testamens extorqués par adresse ou arrachés à l'imbécillité de l'âge, se sont vus dépouillés par d'avides étrangers. Nous ne prétendons nullement enchaîner la volonté des testateurs; mais nous pensons qu'il serait désirable que l'on revît d'un œil sévère et prévoyant toute la législation relative aux testamens. Que de spoliations, que d'iniquités, que de crimes secrets ont été la suite de dispositions testamentaires!

Combien de fois s'est renouvelée l'histoire tragique de ce vieux prélat dont parle leDiable boiteuxde notre Lesage! Cet homme sortit de ce monde assez brusquement, pour avoir fait son testament en pleine santé, et l'avoir lu à ses domestiques, à qui, comme un bon maître, il léguait quelque chose. Son cuisinier fut impatient d'avoir son legs!

J.-J. Rousseau a protesté quelquefois, par ses écrits et par ses exemples, contre la manie des testamens. Milord Maréchal voulait le mettre dans le sien: Rousseau s'y opposa de toute sa force, disant qu'il ne voudrait pour rien au monde se savoir dans le testament de qui que ce fût. Milord Maréchal,vaincu par les motifs du philosophe, voulut au moins lui faire une pension viagère; Rousseau ne s'y opposa point. «On dira, écrivait-il à ce sujet, que je gagne à ce changement: cela se peut. Mais, ô mon bienfaiteur et mon père! si j'ai le malheur de vous survivre, je sais qu'en vous perdant, j'ai tout à perdre, et que je n'ai rien à gagner.» Plus tard, le même Rousseau manifesta la même opinion, à l'occasion de la mort de M. le maréchal de Luxembourg. Comme ce seigneur avait une véritable amitié pour le grand écrivain, on écrivait à celui-ci qu'il était sur le testament. Rousseau se trouva fort embarrassé pour la détermination à prendre sur ce legs. Tout bien pesé, il résolut de l'accepter. «J'ai été, dit-il, dispensé de ce devoir, n'ayant plus entendu parler de ce legs vrai ou faux; et en vérité, j'aurais été peiné de blesser une des grandes maximes de la morale, en profitant de quelque chose à la mort de quelqu'un qui m'avait été cher.» Que de gens ne se font pas de semblables scrupules dans des circonstances de ce genre! Ceux qui héritent par testament ne se font guère ces objections de délicatesse, et ne vont pas s'amuser à chercherune question de morale au fond de leur legs. On hérite en vertu de la loi: peu importe le reste.

Revenons à Castaing, triste et nouvel exemple du désordre que peut enfanter la cupidité, l'une des plus viles passions humaines. Edme-Samuel Castaing, né en 1796 à Alençon, d'une famille justement considérée, montra, dès ses jeunes années, un caractère ardent et une fermeté qui allait jusqu'à la ténacité. Il fit ses études au collége d'Angers, et s'y fit remarquer de ses professeurs par son application et par ses progrès. Ses études terminées, il se destina à la profession de médecin et travailla avec ardeur à se procurer les connaissances nécessaires pour parcourir cette carrière avec distinction. Il suivit, pendant deux ans, avec la plus grande exactitude, les cours de la Faculté; mais vers la fin de 1819, on put s'apercevoir qu'il était captivé par un sentiment d'une autre nature. Castaing avait eu l'occasion de donner, dans une légère maladie, quelques soins à une dame, veuve depuis peu de temps d'un ancien magistrat, et n'avait pu la voir sans en être violemment épris.

Cette passion nuisit à celle de l'étude quijusque alors avait constamment dominé Castaing; ce jeune homme ne fut plus occupé que des moyens de plaire à celle qu'il aimait et de lui faire partager ses sentimens. Après avoir éprouvé d'abord quelques résistances, il fut ensuite plus heureux; la liaison la plus intime s'établit entre les deux amans, et le 17 juillet 1821, Castaing devint père.

Cédant aux remontrances de ses parens, il reprit le cours de ses études et se fit recevoir médecin. Dès ce moment, il se sépara presque tout-à-fait de sa famille, et se rapprocha davantage de sa maîtresse. Cette coupable liaison était un secret pour le monde, excepté pour deux jeunes frères, Hippolyte et Auguste Ballet, avec lesquels il était lié depuis quelque temps, surtout avec le premier qui, valétudinaire et craignant continuellement de perdre le peu de santé dont il jouissait, s'estimait heureux de trouver son médecin dans son ami.

Les deux frères Ballet étaient tous les deux possesseurs d'une fortune considérable que leur avaient laissée leurs parens, morts tout récemment. Ils s'attachèrent à Castaing qui n'avait rien négligé pour les capter, et luiaccordèrent la plus aveugle confiance, en retour de ses complaisances et de son dévouement apparent.

Dans cet état de choses, Hippolyte Ballet mourut le 22 octobre 1822; l'état de malaise continuel dans lequel on était habitué à le voir fit regarder sa mort comme naturelle, quoiqu'elle fût prématurée; et Castaing n'en continua pas moins à vivre avec le frère survivant dans une intimité rendue encore plus étroite par l'isolement d'Auguste après la mort de son frère. Les faits que nous allons présenter apprendront avec quelle inconcevable barbarie, avec quelle froide cruauté, l'homme, que ces deux frères caressaient ainsi, devint leur bourreau commun.

Le 29 mai 1823, Auguste Ballet, accompagné seulement de Castaing, arrive en bonne santé à Saint-Cloud. Le lendemain au soir, il se plaint tout-à-coup de douleurs très-vives qui vont toujours en augmentant. Il meurt le 1erjuin. Une mort aussi subite paraît extraordinaire; des soupçons s'éveillent; la justice ne tarde pas à être informée; une enquête scrupuleuse a lieu, et les résultats de cette enquête provoquent une ordonnance de la Courroyale qui, le 26 août, renvoie Castaing devant la Cour d'assises de la Seine, comme prévenu d'attentat à la vie des deux frères Ballet, et de destruction du testament d'Hippolyte.

Voici quelques détails qui nous sont fournis par l'acte d'accusation: «La maladie qui emporta le jeune Ballet avait commencé subitement le soir du vendredi 30 mai, lendemain de son arrivée à Saint-Cloud, après avoir bu du vin chaud. Elle redoubla le samedi matin, après avoir pris une tasse de lait froid. Elle devint une agonie le même jour, quelques minutes après qu'il eut avalé une cuillerée de potion calmante; dès ce moment il perdit connaissance. Il expira le dimanche, à une heure après-midi, après l'avoir recouvrée. La maladie parut extraordinaire, sa marche bien brusque, la catastrophe effrayante. Le défunt avait exhalé son dernier soupir loin de tous les siens, dans les bras de son compagnon de voyage. Le vin chaud, le lait froid, la cuillerée de potion calmante, lui avaient été administrés par ce dernier.

«Avant qu'on sût rien de plus, et durant cette courte maladie, en en observant lessymptômes, et après son issue, en en appréciant les circonstances, aubergistes, médecins, voisins, tout le monde fut frappé de stupeur; tout le monde s'était demandé ce que cela signifiait, et ce qu'étaient ces deux étrangers. Des soupçons affreux, quoique vagues encore, s'élevèrent sur celui qui survivait. Une circonstance vint tout-à-coup leur donner plus de gravité, on apprit avec une sorte de terreur que le jeune homme survivant était légataire universel du prédécédé, et que celui-ci était riche.

«Même avant cette découverte, les médecins auxquels, selon leurs propres expressions, les circonstances du décès paraissaientextraordinaires et contre l'ordre naturel des choses, avaient cru que la justice devait prendre connaissance de cette affaire. Le nouvel incident rendit ce devoir plus impérieux.»

Il résulta de l'enquête qui eut lieu que la correspondance de Castaing prouve qu'il était d'un naturel ardent, ambitieux; qu'il avait toujours été dévoré d'un violent désir de faire fortune: on lut dans une lettre saisie chez lui, que sa propre mère, quelques années auparavant, disait de lui deshorreurs.Pour avoir l'explication de ce mot, il eût fallu interroger sa mère; la nature le défendait. On aurait pu interroger l'auteur de la lettre; on ne le fit pas par ménagement pour une grande passion. On ne put donc savoir quels étaient au juste les griefs qui arrachèrent à sa mère une aussi sévère expression. Le père était aussi très-mécontent de la conduite de son fils: c'est encore dans les papiers de ce dernier qu'on en a trouvé des preuves.

Castaing, dans ses études aussi opiniâtres qu'étendues, avait cherché à approfondir la physiologie, l'anatomie, la botanique, la chimie. Ses travaux sur ces diverses sciences étaient attestés par de nombreux cahiers, tout couverts de ses observations et de ses extraits, et qui furent trouvés dans ses papiers. Mais après le déplorable événement qui donnait lieu à cette instruction, on ne put s'empêcher de frémir en remarquant que les studieuses investigations du jeune adepte embrassaient aussi les différentes espèces de poisons; qu'il recherchait avec grand soin quels sont ceux qui laissent après eux des traces dénonciatrices, et ceux qui, bien plus perfides, ne laissent après eux aucuns vestiges perceptiblesaux yeux mêmes de l'anatomiste le plus exercé. On vit qu'il était enfin arrivé à la funeste connaissance que tels poisons n'agissent qu'à l'égard de certaines maladies, et en ne signalant leur passage que par des symptômes identiques avec ceux qu'auraient offerts après la mort ces mêmes maladies. «Tout cela, suivant l'acte d'accusation, résulte clairement des pièces trouvées chez Castaing. Ainsi un point bien certain, c'est qu'il savait très-bien, et peut-être trop bien, que certains poisons ne laissent aucune trace.»

Ajoutons à ces indices que Castaing, quoique peu riche, pouvait se suffire à lui-même, en attendant que les bénéfices de son art lui procurassent une situation plus aisée. Mais Castaing avait une maîtresse très-pauvre elle-même, et si pauvre, qu'il avait à sa charge, outre ses besoins personnels, ceux de cette femme et de trois enfans d'un mari qui n'existait plus. En ajoutant l'entretien de deux autres enfans nés du commerce illégitime qui s'était établi entr'eux, on verra qu'il ne pouvait naturellement suffire à une pareille dépense. Il était d'autant plus tourmenté par cette idée, que sa passion n'était pas une passionvulgaire. La débauche n'avait point formé les nœuds de cette union. Castaing idolâtrait ses deux enfans, il adorait leur mère qu'il appelait sa femme; ces trois êtres paraissaient être les seuls objets de ses pensées; il ne rêvait qu'aux moyens de leur assurer une existence.

L'accusation rappela ensuite que Castaing se trouvait dans un tel état de gêne, en juin 1822, qu'il ne savait alors comment opérer le remboursement d'une somme de 600 francs; et que, quatre mois après, c'est-à-dire au mois d'octobre de la même année, il se trouvait tout-à-coup avoir à sa disposition des capitaux considérables, prêtait 30,000 francs à sa mère, et en plaçait 70,000 dans les fonds publics sous des noms supposés, sans qu'on pût expliquer naturellement un pareil changement de fortune.

A l'époque dont nous parlons, Castaing était déjà lié avec les deux frères Ballet, et s'était ménagé un puissant ascendant sur l'esprit de chacun d'eux. Jusque-là les frères Ballet s'étaient montrés très-attachés l'un à l'autre; mais vers ce temps-là même, cet attachement s'était beaucoup refroidi, sans que l'on sût quelleétait la véritable cause de ce changement.

Ce qui n'est point douteux, c'est qu'Hippolyte, dans les temps voisins de sa mort, confia à plusieurs de ses amis, aux uns d'abord, qu'il voulait faire un testament, aux autres ensuite, qu'il avait fait un testament, et que, par ce testament, il portait une grande atteinte aux droits légaux de son frère Auguste. L'existence de ce testament, attestée par plusieurs personnes notables en position de connaître les faits, pouvait d'autant moins être révoquée en doute, que Castaing lui-même avait déclaré à plusieurs personnes qu'Hippolyte avait testé, et qu'il avait déshérité son frère. Auguste Ballet avait confessé, en présence de témoins, qu'il avait vu et tenu ce testament après la mort de son frère. Quoi qu'il en soit, ce testament ne se retrouva pas dans la succession d'Hippolyte.

Voici à peu près de quelle manière l'accusation expliquait la disparition de cet acte important. Hippolyte avait rendu le dernier soupir entre les bras de Castaing, comme Auguste; Castaing était resté seul dans l'appartement du moribond. Personne n'avait donc vu ni pu voir ce que fit Castaing dans cette maisondont il était resté le maître. On pouvait donc présumer que Castaing s'était emparé du testament d'Hippolyte, et l'avait livré à Auguste pour une somme de 100,000 francs.

«Castaing, suivant l'accusation, était en beau train de fortune; déjà dans les 100,000 francs il avait recueilli une partie des dépouilles d'Hippolyte. Mais là ne s'arrêtait pas sa cupidité, et il est bien apparent qu'il avait le vif désir de recueillir tout ce qui en était passé dans la fortune d'Auguste, et avec cette seconde proie, toute la fortune même de celui-ci, puisqu'il s'était fait faire par lui un testament qui lui donnait tout ce qu'il possédait. Toutefois Castaing n'ignorait pas qu'un testament est un acte bien fragile, et toujours destructible au premier caprice du testateur. Et Auguste se refroidissait! et Auguste voulait aller demeurer loin de lui! et Auguste, impatient de son joug, de ses assiduités, de sa surveillance, paraissait vouloir reprendre sa liberté! Qu'en ferait-il? Que deviendrait le testament? Chaque jour, chaque heure, chaque minute pouvaient renverser de fond en comble les espérances de Castaing. Mais Castaing savait trop ce qu'en pareil cas il était possible de faire, et quelsétaient les moyens puissans de fixer à jamais les choses dans l'état où elles étaient encore.

«Il n'y avait même pas, par d'autres raisons, beaucoup de temps à perdre. Auguste venait de réaliser un capital de 100,000 francs; cela n'est pas douteux, car, peu de jours avant le voyage de Saint-Cloud, il les avait montrés à son ami Raisson, qui en a déposé. Castaing ne l'ignorait pas; sa conduite ultérieure prouvera qu'il savait non seulement qu'Auguste était en possession de cette somme, mais encore quel était précisément celui de ses meubles dans lequel il l'avait renfermée.

«C'est sur ces entrefaites mêmes, et vers la fin du mois de mai, que se lie entre Auguste et Castaing une partie de campagne, sans que personne puisse dire ou savoir comment elle s'arrangea, lequel des deux la proposa, pourquoi ils la firent seuls, et enfin quel en fut le but.»

Ce fut à la suite de cette partie de campagne qu'eut lieu la catastrophe subite d'Auguste Ballet. Certaines circonstances révélées, soit pendant l'instruction, soit pendant les débats, répandirent quelque lumière sur le crime et sur quelques-unes des démarches de son auteur.Voici ce que l'acte d'accusation offrait de plus important à ce sujet:

Le 29 mai, de six à sept heures du matin, Auguste Ballet et Castaing allèrent ensemble, par les petites voitures, faire une course à Saint-Germain-en-Laye, et de retour de cette promenade, ils repartirent vers sept heures du soir, sans indiquer le lieu où ils allaient, après qu'Auguste eut dit seulement qu'ils seraient absens pendant deux ou trois jours. Ils se rendirent à Saint-Cloud, aussi par les petites voitures, et s'y rendirent seuls. Cette circonstance paraîtra, sinon étonnante, du moins un peu bizarre; car Auguste avait trois chevaux, plusieurs voitures, plusieurs domestiques: tous restèrent à Paris, sans qu'aucun d'eux connût le lieu où se rendaient les deux maîtres. On ne le sut que deux jours après, c'est-à-dire le 31 mai. Ce jour-là, arriva dans l'après-midi, à l'adresse du domestique d'Auguste, un billet de Castaing ainsi conçu: «M. Ballet se trouvant indisposé à Saint-Cloud, Jean viendra de suite le rejoindre avec le cheval gris et le cabriolet; lui et la mère Buret (femme de charge d'Auguste), ne parleront à personne de tout cela. On diraà ceux qui le demanderont qu'il est à la campagne, et cela, par ordre très-exprès de M. Ballet.—Adresse de M. Ballet:Tête-Noire, à Saint-Cloud.»

Le domestique Jean partit sur-le-champ avec le cabriolet, arriva à Saint-Cloud et trouva son maître au lit. Celui-ci se plaignit d'avoir été tourmenté par des coliques et des vomissemens.

Que s'était-il donc passé dans ce malheureux voyage? Le voici: Castaing et Auguste étaient arrivés à la Tête-Noire à Saint-Cloud, le 29 mai, vers neuf heures du soir. On avait donné aux voyageurs une chambre à deux lits, qu'ils occupèrent ensemble. Les deux amis se promenèrent, toujours ensemble, toute la journée du vendredi 30, sauf le temps du dîner, qu'ils vinrent prendre à l'auberge, et après lequel ils rentrèrent à neuf heures du soir, et Castaing demanda alors une demi-bouteille de vin chaud sans sucre, attendu qu'ils avaient le leur avec eux. On monta le vin, et les voyageurs y mirent de leur sucre et des citrons que Castaing avait achetés. Les choses en étaient là, lorsque Castaing, sans nulle provocation, quitta la chambre et setrouva, quelques instans après, devant le lit d'un jeune domestique de la maison qui était malade et à qui il tâta le pouls, sans toutefois rien lui prescrire.

Pendant ce temps, Auguste avait goûté le vin chaud, qui lui sembla si mauvais qu'il ne but pas ce qui lui avait été versé. La servante de la maison étant survenue, Auguste lui dit: «J'ai trop mis de citron dans ce vin; il est si amer que je ne puis le boire.» La servante en goûta et le trouva effectivement bien sûr; puis elle se retira. Les deux amis se mirent au lit; cette nuit n'eut pas d'autre témoin que Castaing. Quelque suspect que puisse être son récit, il est cependant certains détails auxquels on est forcé d'ajouter foi. Auguste, suivant lui, fut agité toute la nuit; il ne dormit pas, il se plaignit plusieurs fois à Castaing de ne pouvoir rester en place. Il eut des coliques; le matin enfin, il déclara qu'il ne pouvait sortir du lit, qu'il avait les jambes enflées et ne pouvait mettre ses bottes. Quant à Castaing, il sortit, suivant son récit, pour faire un tour de parc. Ce n'était pas seulement une fantaisie assez déplacée, c'était encore une fantaisie bien pressée, à ce qu'ilparaît, car il n'était encore que quatre heures du matin, et un des domestiques de la maison fut obligé de se lever pour lui ouvrir la porte. Cette prétendue promenade dans le parc n'était qu'une allégation, mise en avant pour cacher une bien affreuse vérité.

Castaing ne rentra que sur les huit heures; son premier soin fut de demander pour Auguste du lait froid; dans l'instruction, il prétendit qu'il avait demandé du lait chaud: tous les témoins déposèrent du contraire.

Auguste prit le lait qui lui fut présenté par Castaing, et fort peu de temps après, les vomissemens se succédèrent rapidement, et furent accompagnés de coliques. On se débarrassa sur-le-champ de toutes les déjections. Cependant l'état du malade empirait visiblement. Il demanda un médecin; Castaing lui proposa d'en faire venir un de Paris, mais Auguste voulut qu'on en prît un sur les lieux mêmes.

On alla chercher M. Pigache, médecin à Saint-Cloud, lequel ne put arriver qu'à onze heures du matin. Il demanda à Castaing ce qu'il pensait de la maladie; celui-ci répondit qu'il la regardait comme uncholera-morbus.M. Pigache ordonna des émolliens et se retira. Il revint vers trois heures, et trouva le malade encore plus mal. Castaing était sorti, pour la troisième fois de la journée. M. Pigache se plaignit de ce que ses prescriptions n'avaient pas été ponctuellement suivies. On lui promit plus d'exactitude, et il quitta le malade jusqu'à cinq heures. A son retour, il ordonna une potion calmante, et ne fut pas d'avis qu'on obtempérât au désir qu'avait manifesté le malade d'être transporté à Paris. Ayant annoncé, en se retirant, l'intention de revenir encore dans la soirée, Castaing lui dit que cela n'était pas nécessaire. Celui-ci, au reste, avait écrit la lettre qu'on a vue plus haut, et qui motiva l'arrivée du nègre Jean.

Les soins de ce fidèle domestique furent à peu près inutiles. Les symptômes alarmans augmentèrent; la respiration du malade était gênée; il ne pouvait plus avaler sa salive. Castaing, sur ces entrefaites, lui administra une cuillerée de potion; l'effet en fut prompt et malheureux: cinq minutes après, il eut une espèce d'attaque de nerfs; à partir de ce moment, il demeura constamment sans connaissance. Castaing le laissa dans cet état jusqu'àonze heures et demie du soir. Alors M. Pigache, averti par un domestique de la maison, à qui Castaing avait dit que son ami ne passerait pas la nuit, vint encore une fois.

Le corps du malade était couvert d'une sueur froide et parsemé de taches bleuâtres. Cependant une saignée ayant produit un peu de mieux, M. Pigache dit à Castaing qu'il regardait l'état de son ami comme à peu près désespéré, mais que pourtant une seconde saignée pourrait être salutaire; Castaing objecta que si elle n'était pas suivie du succès, on pourrait s'attirer des reproches. M. Pigache alors demanda un médecin de Paris; mais comme il était une heure du matin, Castaing fit observer que l'heure était trop avancée. On attendit donc, et, à trois heures, Jean partit avec deux lettres de M. Pigache, adressées à deux médecins de Paris, avec ordre de ramener l'un ou l'autre.

Pendant ce temps, Castaing, sur l'avis de M. Pigache, alla chercher le curé de Saint-Cloud, à qui il dit que le malade avait une fièvre cérébrale. Tandis que l'on administrait l'extrême-onction au moribond, Castaing resta à genoux dans un recueillement et dansune ferveur qui frappèrent le sacristain, émerveillé de tant de piété. Après la cérémonie, Castaing sortit de nouveau et resta dehors une ou deux heures. Il rentra vers six heures. Peu après, arriva le docteur Pelletan fils, qui, ainsi que le sieur Pigache, pensa que le malade était sans ressource. On tenta cependant quelques derniers remèdes qui ne produisirent aucun effet. Enfin Auguste expira, entre midi et une heure, au milieu des pleurs et des gémissemens de Castaing, qui paraissait accablé de douleur.

Quant aux médecins, ils furent frappés de surprise, et ils requirent la justice d'intervenir.

Le mystère qui paraissait envelopper cette mort aussi prompte qu'inopinée, demeurait jusque-là impénétrable et n'éveillait que des soupçons vagues. Afin de faire tomber le voile qui cachait le crime de Castaing, et pour mieux faire connaître aux lecteurs les moyens employés par lui pour le consommer, nous allons, empruntant le langage du procureur-général, dévoiler les parties de sa conduite, que, dans ces trois tristes journées, le criminel avait espéré tenir toujours cachées. Pourcela, il devient nécessaire de se reporter à la première de ces trois journées, celle du vendredi 30 mai.

On se rappelle qu'Auguste, après avoir pris la veille, vers son coucher, ce vin si suspect, avait passé une très-mauvaise nuit, si mauvaise que, de l'aveu même de Castaing, il n'avait pu se lever le matin.

On se rappelle également que ce même matin, dès quatre heures, Castaing était sur pied, et quittait son ami malade pour aller se promener, disait-il, dans le parc.

Castaing mentait quand il disait qu'il allait se promener; il allait à Paris. Il prenait une voiture pour s'y rendre plus vite, et pour revenir aussitôt, de manière qu'on n'attribuât en effet son absence qu'à une promenade. Et qu'allait-il chercher si vite et si mystérieusement à Paris? du poison. Quel poison? Le même que celui acheté déjà par lui, dix-sept jours avant la mort d'Hippolyte, du poison végétal, du poison qui ne laisse aucune trace de son passage dans l'organisation humaine; du poison dont les effets, au dire des médecins, étant identiques avec ceux que produisent certaines maladies, permettent toujoursen présence des symptômes, de douter s'ils sont produits par l'empoisonnement ou par la maladie; de l'acétate de morphine enfin. Castaing arriva à Paris comme on ouvrait les boutiques. Il entra dans celle de M. Robin, pharmacien, rue de la Feuillade, no5; il n'y trouva que l'élève, auquel, se donnant lui-même pour un commissionnaire, il présenta une ordonnance au crayon, signé,Castaing, docteur-médecin, pour se faire délivrer douze grains d'émétique. L'élève, effrayé de la quantité, qui est en effet plus que suffisante, administrée en masse, pour donner la mort, parut hésiter. Le prétendu commissionnaire lui dit que c'était pour le faire prendre en lavage, selon la méthode du docteur Castaing. Étourdi par ce grand mot, l'élève livra les douze grains.

Muni de ce premier moyen de destruction, Castaing se transporta sans perdre de temps à la place du pont Saint-Michel, chez M. Chevalier, autre pharmacien, et lui acheta un demi-gros d'acétate de morphine. Dans la conversation, contraint de s'expliquer sur l'usage auquel il le destinait, il déclara que c'était pour faire des essais sur des animaux.

Il remonta en cabriolet et revint en toute hâte à Saint-Cloud. En rentrant dans l'auberge, il demanda du lait froid pour son ami; Auguste but le lait; les vomissemens et les coliques le travaillèrent sur-le-champ, et désormais, pour quiconque n'est pas privé de bon sens, tout n'est que trop expliqué. En effet, il devient évident qu'en partant pour Saint-Cloud, Castaing s'était muni d'une dose de poison quelconque, qu'il avait crue suffisante pour l'effet qu'il s'en promettait; et cette dose, il avait eu toutes les facilités du monde pour l'emporter. On avait fait une perquisition chez lui; on avait trouvé de l'acétate de morphine en grande quantité, et d'autres poisons, tant minéraux que végétaux; d'où il résulte que Castaing, en partant, avait pu puiser à son gré dans ses provisions de poison.

Une autre circonstance est bien remarquable encore; le jour où les deux amis étaient partis le soir pour Saint-Cloud, ils avaient fait le matin une course à Saint-Germain-en-Laye. Il n'était pas probable que Castaing se fût nanti, avant cette course, de la dose de poison dont il méditait de se servirà Saint-Cloud; aussi, entre les deux voyages de Saint-Germain et de Saint-Cloud, retourna-t-il chez lui, quoique sans grand besoin apparent.

Ce fait connu, tout s'explique dans les bizarreries de la conduite extérieure de Castaing à Saint-Cloud. Auguste et lui arrivent le 29; ils se promènent, et, dans cette promenade, Castaing achète du citron et du sucre pour sa préparation du soir. Il fallait acheter soi-même du sucre et du citron, afin que l'aubergiste ne montât pas le vin tout préparé, que Castaing eût un prétexte pour mettre la main à sa confection, et qu'il pût y glisser les funestes ingrédiens. Il fallait du citron surtout; l'acétate est très-amer: l'amertume dans le vin pouvait, et trahir sa présence, et empêcher Auguste d'en boire. La saveur du citron a une grande énergie; Castaing espérait qu'elle masquerait et vaincrait la saveur de l'acétate de morphine.

A présent, on voit pourquoi Auguste et Castaing sont partis seuls; Castaing, pour le projet qu'il méditait, ne voulait avoir auprès d'Auguste que lui-même; il n'avait pas besoin de témoin. On voit pourquoi Auguste atrouvé de l'amertume dans un mélange de vin, de sucre et de jus de citron, qui ne devait en renfermer aucune.

On voit pourquoi, n'en ayant bu que fort peu, le premier empoisonnement manqua son effet, ou n'en produisit d'autres que celui de donner de grandes agitations, des coliques, des enflures, et de faire passer à Auguste une très-mauvaise nuit. On voit encore comment Castaing fut contrarié de voir son projet arrêté; comment démuni qu'il était de poison, soit parce qu'il avait mis dans le vin tout ce qu'il en avait apporté, soit parce que, après y avoir mis la dose par lui jugée suffisante, il s'était hâté, dans le trajet de la chambre d'Auguste à celle du domestique, près du lit duquel il fut vu quelques instans après qu'on eut monté le vin, de se défaire de tout ce qu'il avait pu en conserver sur lui, et comment, persistant toutefois dans son affreux projet, il fut obligé d'aller à Paris, si matin et avec tant de mystère, en faire une nouvelle provision. On voit comment, de retour à Saint-Cloud, il demanda aussitôt du lait, du lait froid, que cette qualité rend plus propre à resserrer les saveurs; comment il le fit boireà Auguste, après y avoir certainement mis les douze grains d'émétique; comment le lait produisit sur-le-champ les vomissemens, les coliques et les tranchées. On voit comment, aussitôt après avoir administré ce lait, Castaing faisait une course sans but apparent, mais dont le but caché était d'ôter de sa possession, et de déposer quelque part l'acétate qu'il voulait réserver pour le besoin. On voit comment, rentré à l'auberge, et s'apercevant que l'effet du lait ne marchait ni assez vite, ni assez violemment, craignant peut-être que la bonté du tempérament d'Auguste ne triomphât de ce lait homicide, il ressortit pour aller reprendre l'acétate; comment il donna à son retour la cuillerée de potion, et comment, après cette cuillerée de potion préparée par lui et subitement, Auguste entra en agonie.

Tels étaient les faits et les conjectures plus ou moins fondés, fournis par l'instruction et énoncés dans l'acte d'accusation. Quant au genre d'intérêt que Castaing avait eu à commettre le crime, il était mis à découvert d'une manière incontestable. Dès la matinée du 31, Castaing s'était emparé des clefs de meubles qui étaient dans l'appartementd'Auguste à Paris, et dans l'un desquels se trouvait alors une somme de soixante-dix mille francs en billets de banque; une fois maître de ces clefs, aussitôt que Jean fut arrivé, il les lui donna, en lui disant que son maître les lui avait confiées pour les remettre à quelqu'un; mais que ne pouvant le quitter, c'était lui, Jean, qu'il chargeait de les porter à la personne désignée. Cette personne était un sieur Malassis, clerc de MeCollin de Saint-Menge, notaire à Paris, et dépositaire du testament d'Auguste Ballet, objet de la convoitise et du dernier crime de Castaing.

Dès les premiers momens qui avaient suivi la mort d'Auguste, Castaing avait été arrêté. A peine arrivé dans la prison de Versailles, il chercha un prisonnier qui pût recevoir ses confidences, et l'aider à combattre les difficultés de sa position en devenant un intermédiaire entre lui et les personnes qu'il était intéressé à engager au silence. Il crut rencontrer cet intermédiaire dans un sieur Goupil, prisonnier comme lui en apparence, mais qui, en réalité avait été placé à dessein près de Castaing, pour provoquer ses confidences. Ce fut à ce Goupil que Castaing fit,sauf l'aveu de ses crimes, des révélations très-circonstanciées sur sa triste position, sur la résolution qu'il avait prise de se suicider par un moyen très-subtil et très-doux, si l'autopsie du corps était à charge contre lui; sur son commerce avec une femme dont il avait eu des enfans; sur l'amitié qui l'avait lié avec les frères Ballet; sur les soupçons qui se rattachaient à lui, et par rapport au testament de l'aîné, et par rapport à la mort presque subite du second; sur les cent mille francs qu'il possédait et qui lui venaient, disait-il, d'un oncle; sur les placemens qu'il avait faits et qu'il lui détailla; sur les poisons qu'il avait en sa possession; sur ceux qu'il avait achetés dernièrement; sur le grand danger qu'il y avait pour lui que ces faits fussent connus, etc. Il proposa à ce même Goupil de se charger du soin d'écrire à sa mère, pour qu'elle fît, auprès de plusieurs personnes qui connaissaient les faits relatés ci-dessus, les démarches nécessaires pour les déterminer à garder le silence. Goupil consentit à tout; il écrivit à la mère de Castaing, mais en même temps il transmit à la justice les singulières confidences qu'il avait reçues.

Transféré dans les prisons de Paris, Castaing s'efforça de nouveau de nouer des intrigues du même genre avec les prisonniers, pour qu'ils écrivissent au pharmacien Chevalier de ne pas dire que c'était de l'acétate de morphine qu'il avait acheté chez lui. Puis, ne sachant plus comment sortir du chaos inextricable de contradictions et de mensonges accumulés dans ses divers interrogatoires, il prit le parti de faire le fou. Le genre de folie qu'il avait adopté consistait à boire son urine et à s'abstenir d'alimens. Mais cette aliénation simulée fut de courte durée. Au bout de trois jours, il s'en lassa, et revint ou parut revenir à la raison.

Castaing comparut, le 10 novembre 1823, devant la Cour d'assises de la Seine; la gravité, la célébrité de cette cause avaient attiré une affluence nombreuse de spectateurs.

L'interrogatoire de l'accusé qui fut très-long et très-détaillé, ainsi que l'audition des témoins, vinrent corroborer la plupart des charges énoncées dans l'accusation. Interrogé sur sa sortie de l'auberge à cinq heures du matin, il répondit qu'il était allé à Paris acheter des substances vénéneuses destinées à des expériencesqu'il devait faire avec Auguste Ballet sur des animaux de l'auberge. Il avait d'abord parlé des rats; il soutint ensuite qu'il n'avait été question que des chiens et des chats de l'auberge, dont le bruit avait incommodé Auguste pendant la nuit.

Plusieurs pharmaciens déposèrent que Castaing avait acheté chez eux de fortes quantités d'acétate de morphine, chez l'un vingt grains, chez l'autre dix: ce dernier achat avait eu lieu le 18 septembre. Des dépositions accablantes furent faites par des parens des frères Ballet, tant au sujet du testament que du soin que Castaing prenait d'isoler ces deux jeunes gens de leur famille. Le président ayant demandé à l'accusé pourquoi il n'avait pas cru devoir, lors de la maladie subite de son ami, faire prévenir la sœur et le beau-frère de Ballet:J'étais troublé, répondit Castaing.

M. Vatrey, agent de change, déclara que, le 10 octobre, l'accusé lui avait remis 70,000 francs pour les placer en rentes. Les hommes de l'art furent ensuite entendus à l'occasion de l'autopsie du cadavre d'Auguste Ballet. Le docteur Chaussier fonda sa déposition à décharge sur cet axiome de jurisprudence:Que là où il n'y a pas de corps de délit, il n'y a point de délit; et il soutint son opinion avec une véhémence qui ne trouvait d'excuse que dans son grand âge et dans son autorité médicale. Une discussion assez longue et sans résultat positif s'engagea sur l'absorption des poisons. M. Chaussier déclara qu'il était d'avis que l'acétate de morphine devait laisser des traces de son passage dans l'estomac. M. Magendie exposa que le cas contraire lui paraissait possible, et qu'il penchait à croire que les accidens remarqués dans l'autopsie de Ballet, opération, selon lui, très-incomplète, auraient pu être produits par l'administration d'un poison.

Enfin on procéda à l'audition des plaidoieries. MePersil, avocat de la partie civile, dénonça, au nom de M. Martignon, beau-frère d'Hippolyte et d'Auguste Ballet, l'empoisonnement des deux frères et la soustraction du testament de l'un d'eux. «Je pouvais, dit en terminant l'avocat, je pouvais intéresser votre cœur, en vous présentant l'infortuné Ballet luttant contre la mort, la société alarmée redoutant les suites de cette funeste découverte des poisons à l'aide desquels on peut donner la mortavec impunité: j'ai préféré ne parler qu'à votre raison. C'est ma raison qui m'a convaincu; c'est votre raison qui doit vous convaincre. Si cette raison vous dit qu'Hippolyte Ballet a été empoisonné; qu'il y a eu soustraction de testament, moyennant 100,000 fr. donnés; qu'Auguste a eu le sort de son infortuné frère, vous prononcerez la culpabilité de l'accusé: si elle vous dit qu'il n'est pas coupable, vous rejetterez Castaing dans la société».

Le ministère public prit ensuite la parole. Il reprit la discussion des faits dans leur ensemble, et s'attacha principalement à prouver qu'il ne fallait pas confondre le corps du délit avec les preuves du délit. «Que doit-on entendre, dit-il, par le corps du délit? L'illustre d'Aguesseau le définit par un mot aussi juste que profond. Ce n'est, selon lui, autre chose que le délit lui-même; quant aux preuves, elles forment l'ensemble qui amène la conviction. Il y a des cas où, par la force des choses, les preuves accessoires du crime sont les seules possibles, et où le corps du délit n'existe pas. C'est la doctrine des d'Aguesseau, des Séguier, de tous les criminalistes:quant aux preuves, elles peuvent varier à l'infini. Sommes-nous dans l'application de ce principe? Oui, parce que les poisons végétaux ne laissent point de traces, ou qu'elles se confondent avec les accidens des maladies naturelles.

«Si vous admettez qu'il faille obtenir dans le cas d'empoisonnement par les poisons végétaux, ce qu'on appelle la preuve matérielle, c'est-à-dire, la présence du poison dans le corps de l'empoisonné, il faut ajouter au Code pénal un article supplémentaire ainsi conçu: «Attendu que les poisons végétaux ne laissent point de traces, on peut empoisonner impunément: libre à tous de le faire.» On vous demanderait, en d'autres termes, d'adresser aux empoisonneurs ces paroles: Maladroits! n'allez pas chercher pour poison de l'arsenic; il laisse des traces: on vous dénoncerait. Prenez des poisons végétaux, empoisonnez votre père, empoisonnez votre mère, toute votre famille; vous hériterez d'eux. Et ne craignez rien, on ne vous découvrira pas: vous jouirez de l'impunité. Vous aurez empoisonné, oui; mais le corps du délitn'existera pas, parce qu'il ne peut pas exister.

«Ah! messieurs, si des hommes raisonnables pouvaient admettre une pareille législation; si telles pouvaient être les lois d'un pays civilisé, il faudrait fuir une pareille société, où il n'y aurait plus ni sûreté, ni garantie. Vous n'y seriez plus en sûreté vous-mêmes, si un effroyable exemple d'empoisonnement restait impuni. Les conséquences qu'aurait une aussi funeste impunité sont incalculables. Nous craindrions les conséquences, non pas de votre arrêt, il sera toujours juste, mais de la fatale publicité de cette procédure, qui a initié le public dans la connaissance des poisons végétaux et de leurs sinistres effets.»

L'avocat-général, passant à l'examen des faits relatifs à l'empoisonnement, prouva la ridicule absurdité du moyen de défense employé par l'accusé, et ayant pour objet de faire croire qu'Auguste Ballet, qui n'était pas médecin, eût voulu faire des expériences avec des poisons végétaux, sur des animaux, dans une maison étrangère, et dans un espace de temps qui n'était pas suffisant pour juger durésultat de l'expérience, puisqu'il devait le jour même repartir pour Paris.

«Songez, messieurs, s'écriait ce magistrat, à la présence du poison à côté du cadavre, à la nature de la maladie, à celle du poison choisi, et vous n'hésiterez pas. Voilà tout le procès, je le répète; et tout effort pour en détourner votre attention serait superflu.

«Le poison, qu'est-il devenu? C'est à l'accusé à en justifier l'emploi. Nous prouvons sa présence; nous montrons le cadavre. Nous demandons à l'accusé: Qu'avez-vous fait du poison? Il l'a jeté dans les latrines, dit-il. On ne l'a pas trouvé. Et pourquoi l'a-t-il jeté? parce qu'il a été effrayé, dit-il encore, du concours des circonstances. Raison de plus pour le garder; il aurait prouvé, en le montrant, qu'il ne l'avait pas employé. D'ailleurs, cette crainte des soupçons serait-elle naturelle dans une âme honnête, de la part d'un ami, qui assiste son ami dans ses derniers momens?

«Mais voici une circonstance bien grave et bien remarquable. Une seconde ordonnance a été envoyée au pharmacien de Boulogne; nous en avons acquis la preuve. Ainsi il y aeu deux ordonnances portées chez ce pharmacien, et deux potions livrées par lui. Était-ce celle-là ou l'autre qui avait été empoisonnée? Voilà un trait de lumière qui fera qu'on ne s'étonnera plus, lorsque le domestique Léon dira qu'il n'y avait rien dans la cuillère avant d'y verser la potion. Il y avait deux potions: l'une fut empoisonnée, et ce fut celle qui fut administrée sous les yeux du nègre; l'autre était innocente; elle fut abandonnée pour tromper la justice. On n'avertit pas la famille de l'agonie d'Auguste; l'infortuné n'était pas encore dépouillé. Castaing voulait les deux clefs d'Auguste; ce n'est que lorsqu'il les possède qu'il avertit la famille. Il remet les clefs au nègre pour les porter à Malassis; mais ce serviteur fidèle conçoit des soupçons.Il y a du louche dans tout cela, vous a-t-il dit dans son gros bon sens: il avait raison.»

L'avocat-général rappela aussi la piété feinte de Castaing pendant les prières du curé de Saint-Cloud, les mensonges et les sermens de cet accusé, lors des divers interrogatoires. «Il nous a suffi, dit-il en achevantde dérouler devant vous ce désolant tableau: vous avez senti jusqu'à quel point il intéresse l'ordre social. Vous ne donnerez pas à l'empoisonneur les riches dépouilles qu'il vient réclamer de vous, tenant de chaque main la tête d'un ami. Vous ne donnerez pas à l'empoisonnement un brevet d'encouragement et d'impunité. La société consternée a jeté le cri d'alarme; la société sera vengée.»

On remarqua que l'accusé eut sans cesse les yeux fixés sur l'avocat-général pendant toute la durée de son réquisitoire; son teint était vivement animé, et principalement sur la fin, il se livra plusieurs fois à des mouvemens d'impatience.

La cause de Castaing fut défendue avec talent par MesRoussel et Berryer. Mais que peuvent le zèle le plus vrai, l'éloquence la plus puissante, contre des circonstances aussi avérées, contre des faits si peu douteux, tranchons le mot, contre des preuves si irrécusables?

Les jurés eurent à délibérer sur les trois questions suivantes:

Edme-Samuel Castaing est-il coupable d'avoir, dans le courant d'octobre 1822, à l'aide de substances vénéneuses, causé la mort d'Hippolyte Ballet?

Est-il coupable d'avoir, de complicité avec Auguste Ballet, détruit le testament d'Hippolyte Ballet?

Est-il coupable d'avoir, les 30 mai et 1erjuin, à l'aide de substances vénéneuses, causé la mort d'Auguste Ballet?

La délibération du jury dura près de deux heures. La déclaration fut négative sur la première question, et affirmative sur les deux autres. Pour la dernière question, il n'y eut qu'une majorité de sept voix contre cinq; mais la Cour se réunit, à l'unanimité, à la majorité du jury.

Alors on fit rentrer Castaing dans la salle d'audience. Sa démarche était ferme et assurée; il entendit, sans changer de couleur, la lecture de la déclaration du jury et les conclusions du ministère public tendantes à l'application des peines portées par la loi. Sur la demande du président s'il avait quelque chose à dire sur cette application, il répondit d'une voix forte:

«Non, M. le président; je saurai mourir, quoique je sois bien malheureux, et quoique des circonstances fatales m'entraînent dans la tombe! J'irai retrouver mes deux amis. On m'accuse de les avoir assassinés lâchement..... mais il y a une Providence! S'il y a quelque chose de divin dans l'être qui vit, ce quelque chose ira vous retrouver, ô mes amis, Auguste, Hippolyte! Ce ne sont point de vaines déclamations, je n'implore point votre miséricorde; je n'implore rien de ce qui est humain (élevant ses mains vers le ciel); mon espérance est maintenant dans la Divinité. Je marcherai avec délices à l'échafaud..... parce que ma conscience ne me reproche rien, parce que ma conscience ne m'accusera pas, lors même que je sentirai..... (Il porta les mains à son cou.) Hélas! il est des choses qu'on éprouve et qu'on ne peut exprimer.» Il ajouta d'une voix affaiblie: «Vous avez voulu ma mort; la voilà...»

L'avocat de la partie civile prit, d'une voix altérée, des conclusions tendantes à la nullité du testament d'Auguste Ballet; et la Cour se retira de nouveau pour délibérer sur l'application de la peine.

Pendant ce temps, les jurés étaient restés appuyés sur leurs bancs dans un morne silence. La nuit était fort avancée; les bougies qui commençaient à pâlir, la sombre lueur des lampes épuisées, tout concourait à donner à cette scène un aspect lugubre et déchirant. MeRoussel, l'un des avocats du prévenu, fondait en larmes. Castaing se pencha vers lui; son accent et ses gestes étaient pleins d'énergie. «Allons, lui dit-il, rassurez-vous, Roussel; regardez-moi: je ne pleure pas. Je vous remercie des efforts que vous avez faits pour ma défense; vous avez cru à mon innocence, je suis innocent en effet... Embrassez mon père, ma mère, mes frères... (Avec un accent douloureux.) ma fille... Vous me le promettez, n'est-ce pas?»

Puis, s'adressant aux jeunes avocats placés dans le parquet:

«Et vous, jeunes gens, qui avez assisté à mon jugement, vous, mes contemporains, assistez aussi à mon exécution. Ma fermeté ne se démentira pas; une prompte mort est la seule grâce que je demande... Je rougirais d'implorer la clémence...»

La Cour alors rentra en séance, et le présidentlut, d'une voix très basse, l'arrêt qui condamnait Castaing à la peine de mort. Cet arrêt le condamnait en outre à payer la somme de cent mille francs, à titre de dommages et intérêts à la partie civile, en raison du préjudice qu'il devait réparer.

Cette effrayante et mémorable procédure avait duré huit jours entiers, tant elle demandait d'efforts de la part des magistrats pour les amener à découvrir la vérité!

Castaing se pourvut en cassation contre l'arrêt de la Cour d'assises, et la Cour suprême s'occupa de cette affaire, le 4 décembre suivant. Les trois moyens de nullité sur lesquels se fondait le pourvoi de Castaing, malgré l'appui que leur prêta MeOdilon-Barrot, ne furent pas jugés admissibles par la Cour, qui, en conséquence, rejeta le pourvoi.

Le 6 décembre, deux jours après le rejet de son pourvoi, Castaing fut transféré des prisons de Bicêtre, où il avait été conduit le lendemain de sa condamnation, à la Conciergerie. Pendant tout le temps qu'il avait passé à Bicêtre, il avait été l'objet de la surveillance la plus active, parce que l'on craignait qu'il n'attentât à ses jours. Cette crainte n'était passans fondement, s'il est vrai, comme on l'a dit, que la boîte d'une montre qu'on chercha à lui faire passer du dehors, et qui fut saisie, contenait du poison. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on vint lui annoncer sa translation à Paris, il fallut le réveiller d'un sommeil profond. Il paraît qu'il ne s'abusa pas sur le motif de cette visite, car il dit aussitôt: «Je vois ce que c'est.»

Arrivé à la Conciergerie, il écrivit à son ancienne maîtresse une longue lettre, remarquable par un mélange confus d'idées religieuses et philosophiques. Il se fit ensuite conduire à la chapelle, et s'entretint avec le prêtre qui devait l'exhorter à la mort. Comme il avait témoigné le désir de voir encore une fois son père et sa fille, l'autorité s'empressa de donner la permission nécessaire pour cette entrevue; mais, par des motifs demeurés inconnus, elle n'eut pas lieu. Castaing demanda par écrit la bénédiction de son père, qui lui fut envoyée. L'heure de l'exécution avait été avancée. A cette époque, c'était ordinairement à quatre heures que l'on exécutait les condamnés. On vint, un peu avant deux heures, annoncer à Castaing que l'heure fataleétait arrivée. A cette nouvelle, ses forces l'abandonnèrent un instant, et il parut vivement regretter les deux heures dont, selon lui, sa vie se trouvait abrégée. A sa sortie du dernier guichet de la Conciergerie, il parut entendre sans beaucoup d'émotion les murmures de la foule qui de toutes parts se précipitait dans la cour du Palais-de-Justice. Il s'élança alors sur le crucifix, l'embrassa avec force et à plusieurs reprises. On fut obligé de le monter à bras sur la fatale charrette. Pendant qu'on le liait, il promenait ses regards autour de lui avec un air assez tranquille; mais, pendant le trajet du Palais à la place de Grève, son maintien fut loin de conserver la même assurance: il sembla que son courage l'eût tout-à-coup abandonné. Son visage, jusque-là fortement coloré, se couvrit d'une pâleur mortelle; sa tête, cédant aux secousses de la charrette, tombait sur l'épaule du confesseur, avec qui néanmoins il conversait de temps en temps, et dont il paraissait écouter attentivement les exhortations.

Arrivé au pied de l'échafaud, il tomba plutôt qu'il ne se mit à genoux, et demeura dans cette attitude pieuse près de quatre minutes.Il n'eut pas la force de se relever, et deux aides de l'exécuteur furent obligés de le soutenir pour monter sur l'échafaud.

Cette condamnation de Castaing, comme empoisonneur, donna lieu, dans le temps, à des opinions diverses. Les uns, et ce fut le plus grand nombre, n'hésitaient pas, tout en plaignant une famille si digne d'intérêt et de compassion, à regarder Castaing comme coupable; les autres, à la tête desquels se trouvait un grand nombre de médecins, déclarèrent hautement qu'il mourait innocent. D'après toutes les particularités du procès que nous avons rapportées, et jugeant sous la seule influence de notre conscience, nous penchons à croire que cette opinion procédait uniquement d'un esprit de corps mal entendu. On a vu à peu près la même chose, lors des crimes du curé Mingrat: comme si une corporation quelconque ne se nuisait pas plutôt qu'elle ne sert ses vrais intérêts, en protégeant celui de ses membres qui s'est rendu digne de la vindicte des lois!

Quant à nous, notre opinion sur cette déplorable affaire est exprimée tout entière parces paroles de M. Persil, avocat de la partie civile:

«C'était, dit l'accusé, pour faire des expériences qu'il a acheté de l'acétate de morphine et de l'émétique, qu'il a opéré le mélange de ces substances. Mais en admettant cela, les expériences n'ont pas été faites; et si Castaing ne nous montre pas, ne nous indique pas ce qu'est devenu le poison qu'il a acheté en grande quantité, et qu'on n'a pas trouvé où il prétend l'avoir jeté, il faudra bien en conclure que c'est ce poison qui a donné la mort à Auguste Ballet.»


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