LE COUPLE ASSASSIN.

LE COUPLE ASSASSIN.

Le 14 juillet 1826, Marguerite Durand, veuve Corpedanne, et Françoise Bourgine, sa belle-fille, furent assassinées dans leur maison, à Villeflon. Le mari de cette dernière étant rentré chez lui, et ayant vu sa femme étendue par terre, la tête appuyée sur une table, et nageant dans son sang, fut saisi d'un tel effroi qu'il s'enfuit par la baie de la croisée en poussant des cris de désespoir qui attirèrent plusieurs voisins. Sur sa déclaration, on pénétra dans la maison, et l'on trouva la veuve Corpedanne étendue sans vie dans son lit. Elle avait au visage six blessures différentes, faites avec un instrument contondant.

Sa belle-fille avait aussi plusieurs plaies profondes sur la tête et sur la figure; elle était sans connaissance. On crut d'abord qu'elle n'existait plus: ce fut en la mettant dans son lit qu'on s'aperçut qu'elle respirait encore. On trouva par terre, dans la maison,un morceau de chevron de trois pieds deux pouces de longueur et de trois pouces de largeur; ce morceau de chevron était teint de sang à l'une de ses extrémités; on y reconnaissait des empreintes de doigts ensanglantés, et il fut constaté que ces empreintes provenaient de la main d'un homme qui était gaucher. Un fusil qui était pendu dans la chambre avait été volé; il avait servi à frapper la veuve Corpedanne. On le reconnut aux trous profonds que le chien de la batterie avait faits sur la figure de la victime; on trouva en outre sur le lit et sur une chaise deux éclats de bois ensanglantés, paraissant provenir de la crosse d'un fusil. Une timballe d'argent portait aussi des empreintes de doigts et des traces de sueur indiquant la main d'un gaucher. Au milieu de la chambre, et dans une mare de sang, était la clef de la porte de la maison donnant sur la rue, ce qui semblait prouver qu'avant d'être terrassée, la belle-fille de la veuve avait cherché à sortir pour appeler du secours. Deux commodes, dans lesquelles les époux Corpedanne mettaient leur argent et leurs effets, avaient été fracturées avec la pelle à feu, et l'on en avaitsoustrait un sac de toile contenant 30 francs en pièces de 5 francs; on avait pris aussi quelques sous en monnaie de cuivre, ainsi que du linge et des effets.

Une vile cupidité avait fait commettre ce double assassinat; mais quels en étaient les auteurs? La jeune femme Corpedanne, dans les premiers instans, était hors d'état de donner les moindres indices. Elle resta plusieurs jours dans la maison de Villeflon, mais toujours plongée dans un assoupissement complet, ne pouvant prononcer aucune parole, ni même faire le moindre signe. Le 20 juillet, on la transféra à l'hospice de Provins; le 23, son mari et le nommé Bourgine, son cousin, qui étaient auprès de son lit, lui demandèrent si elle connaissait ses assassins. Elle ne put d'abord leur répondre que ces mots:Oui, je le sais bien, c'est un voisin. Son mari et son cousin lui nommèrent alors tous les habitans de Villeflon, et elle répondait toujours:Non.Mais quand ils prononcèrent le nom de Ninonet, elle répondit:Oui, c'est Ninonet.

Le juge d'instruction et le procureur du roi furent à peine instruits de cette circonstance,qu'ils se rendirent à l'Hôtel-Dieu, et la femme Corpedanne qui était encore dans un état alarmant, et dont les idées n'étaient pas encore bien nettes, puisqu'elle commençait seulement à recouvrer la mémoire, fit avec beaucoup de peine la déclaration suivante: «C'est Pierre Ninonet; il était habillé en drap bleu; il est entré par la croisée; je me suis lancée sur lui; je l'ai nommé; il ne répondait pas. Je lui ai dit: Pierre, laissez-moi donc tranquille. Il me disait: Va-t'en, grande gueuse; donne-moi ta bourse ou ta vie. Il m'a donné un coup entre les épaules; il a allumé la chandelle avec l'amadou; il m'a donné des coups; il a pris le fusil et il s'est enfui avec. Je ne l'ai vu que tout seul: je l'ai vu comme je vous vois. C'est un habit de drap bleu, ce n'est point une veste. Avant, il me disait: Tu restes seule dans cette maison, toi; ton parrain a envie de faire ton affaire. Ce n'est pas mon parrain, mais c'est bien lui qui voulait faire mon affaire. Je suis fatiguée... Je n'en puis plus...»

Le lendemain, à onze heures du matin, Corpedanne se trouvant encore auprès du lit de sa femme, celle-ci lui dit que la femme Ninonet était avec son mari, que tous deuxl'avaient battue; que Ninonet lui disait: «Garce, tu as de l'argent; il faut que tu me le donnes ou que tu perdes la vie;» que la femme Ninonet fouillait dans les meubles; qu'elle cherchait partout; qu'elle était bien sûre de ce qu'elle disait, et qu'elle ne dirait pas autrement, parce que c'était lui.

Le même jour, le juge d'instruction et le procureur du roi se rendirent de nouveau à l'Hôtel-Dieu de Provins, et la femme Corpedanne leur fit cette nouvelle déclaration: «La femme Ninonet; c'est elle qui m'a consommée: elle est venue avec son mari; je l'ai bien vue. Tous les deux m'ont frappée; elle m'a bien fait souffrir. Elle me tenait par les cheveux; elle a fouillé dans tous les meubles; elle croyait que nous avions de l'argent; elle me disait: Tu as de l'argent, tu ne le montres pas. Nous n'avions qu'une dixaine d'écus; si mon mari avait reçu son gage, nous aurions eu 250 francs qui n'auraient pas encore été employés. Nous avions 300 francs chacun quand nous nous sommes mariés; nous les avons employés dans la maison. C'était comme un lion; elle a cherché partout. Elle m'a dit:La bourse ou la vie!Je l'ai vue fouillerdans la commode. Son homme m'a frappée dans mon lit; je me suis traînée par terre; c'est le mari qui a frappé le premier coup de la mort. Elle regardait partout; elle faisait le diable; parce que nous avons donné un loyer plus fort, ils nous croyaient bien riches. La femme Ninonet avait un cotillon de laine à raies, un fichu d'indienne fond bleu à fleur; ils ont apporté une chandelle. Ninonet venait chez nous tous les huit jours; il me disait quelquefois: «Je la connais mieux que toi, la maison.»

Le même jour, à cinq heures du soir, Corpedanne était encore près de sa femme. «Ma bonne amie, lui dit-il, il faut déclarer la vérité; si ce n'est pas Ninonet, il ne faut pas le dire.—Je te dis que c'est lui; sa femme était avec lui; je ne dirai jamais autrement.»

Le 22 août, Ninonet et sa femme, qui avaient été arrêtés, furent confrontés avec la femme Corpedanne. Celle-ci, en apercevant Ninonet, s'écria:Je vois mon bourreau! tu croyais bien m'avoir tuée?Elle rappela ensuite en sa présence tous les faits dont elle avait parlé précédemment.

Confrontée ensuite avec la femme Ninonet,elle lui dit que, sans doute, elle avait bien prié le bon Dieu pour qu'elle mourût de ses blessures, mais qu'elle était encore en vie. «Si j'avais su ce que vous projetiez, ajouta-t-elle, je ne vous aurais pas reçus chez nous tous les jours.» Puis elle exprima le déplaisir et la peine qu'elle éprouvait, lorsque étant dans son lit, à Villeflon, sans pouvoir articuler une parole, elle voyait dans la chambre et autour d'elle la femme Ninonet qui voulait lui porter des soins, lui donner à boire et se rendre utile dans la maison. La malheureuse Corpedanne, apostrophant cette femme, lui dit: «Si j'avais pu parler le lendemain, vous ne seriez pas entrée dans la maison; j'avais peur que vous ne m'acheviez, ou que vous m'empoisonniez en me donnant à boire; vous aviez l'air de vous intéresser à moi; au fond, vous désiriez bien que je n'en revienne pas.»

Ninonet et sa femme se renfermèrent dans un système absolu de dénégation. L'un était âgé de trente-six ans, et l'autre de vingt-sept. Les débats de cette cause, qui furent portés devant la cour d'assises de Melun, durèrent deux jours. La déposition de la femme Corpedanne était accablante pour les deuxaccusés; elle fut recueillie avec tout l'intérêt qu'inspiraient ses malheurs et la vérité frappante dont elle semblait être l'organe. Elle répondit à toutes les questions qui lui furent adressées, avec une candeur, une clarté, une précision remarquable.

L'accusation fut soutenue par le ministère public avec cette force que donne une conviction profonde. Les deux prévenus furent condamnés à la peine de mort. Ninonet versa des larmes abondantes en entendant sa condamnation, mais sa femme demeura impassible.

Le pourvoi de ces deux misérables ayant été rejeté par la Cour de cassation, l'arrêt fut exécuté le 21 avril 1827, sur la place Saint-Ayou, à Provins. Les condamnés avaient été extraits, la veille, de la maison de justice de Melun, et furent transférés dans celle de Provins. Le procureur du roi et le juge d'instruction se rendirent auprès d'eux et les engagèrent vainement à faire l'aveu de leur crime; tous deux persistèrent à protester de leur innocence. La femme Ninonet s'emporta même au point de dire au juge d'instruction:SiDieu me donnait sa puissance, vous n'en jugeriez pas d'autres.Ils tinrent constamment le même langage jusqu'au moment de leur exécution, qui eut lieu en présence d'un grand concours d'habitans des campagnes voisines.

Le nom de cette malheureuse femme rappelle un de ces crimes étranges, commis sans intérêt, sans passion, sans esprit de vengeance, qui demeurent des énigmes pour la raison comme pour la science de l'homme.

Henriette Cornier était entrée comme domestique chez le sieur Fournier, à Paris. Le 4 novembre 1825, elle vit et caressa chez un fruitier du voisinage l'enfant de la femme Belon. Cette petite fille, nommée Fanny, n'était âgée que de dix-neuf mois. La fille Cornier la fit monter dans sa chambre en la comblant de caresses; puis, elle l'étendit sur son lit, lui coupa la tête et la jeta dans la rue, où elle alla rouler aux pieds du père de cette innocente créature!

Cette action horrible, à laquelle on supposa d'abord des motifs que l'on ne connaissait point encore, mais qui devaient exister, répandit en un instant la douleur et l'effroi danstout Paris. Celle qui s'en était rendue coupable fut arrêtée et interrogée par les magistrats.

Traduite devant la Cour d'assises de la Seine, à raison du forfait qu'elle avait commis, elle dut d'abord comparaître devant ce tribunal le 27 février 1826; mais on sursit aux débats pour donner aux hommes de l'art le temps d'apprécier l'état moral de l'accusée. Après deux mois d'examen, les trois médecins, chargés de cette importante mission, déclarèrent n'avoir aperçu en elle aucune trace matérielle de démence; cependant ils ajoutèrent que cette opinion pourrait être modifiée par les circonstances existantes ou éventuelles du procès.

En conséquence, Henriette Cornier fut ramenée devant la Cour d'assises le 24 juin suivant, comme accusée du crime de meurtre, commis avec préméditation. Elle déclara se nommer Henriette Cornier, née à la Charité, et être âgée de vingt-sept ans. Sa figure pâle portait l'empreinte de la douceur. Elle répondit d'une voix éteinte aux questions qu'on lui adressa; un tremblement convulsif l'agitait continuellement et semblait redoubler encore quand elle ouvrit la bouche pour faire entendre quelques accens entrecoupés.

Il résultait en substance de l'acte d'accusation qu'Henriette Cornier, qui avait eu, pendant toute sa jeunesse, un caractère gai, léger et même folâtre, avait tout-à-coup changé depuis dix-huit mois, et semblait, depuis cette époque, dominée par une sombre mélancolie qui l'avait conduite un jour à se précipiter dans la Seine. Ce fut quelque temps après qu'elle exécuta l'horrible meurtre qui l'avait mise sous la main de la justice.

C'est surtout dans une cause de ce genre qu'il est important de reproduire textuellement l'interrogatoire de la personne accusée. Celui d'Henriette Cornier, s'il n'apprend rien de nouveau, quant au triste fait accompli, servira du moins à faire apprécier la situation mentale de cette fille, au moment de son épouvantable attentat.

M. le Président.Femme Cornier, a quelle époque êtes-vous entrée chez Fournier? n'est-ce pas à la fin d'octobre?

R.Oui, monsieur.

D.Comment vous trouviez-vous dans cette condition? vous y trouviez-vous bien?

R.Oui, monsieur.

D.Le 4 novembre, vous avez vu et caressé chez le fruitier l'enfant de la femme Belon?

R.Oui, monsieur.

D.Vous êtes montée avec elle dans votre chambre, et l'avez embrassée?

R.Oui, monsieur.

D.Vous avez pris un couteau; quelle était votre pensée?

R.Je ne voulais pas le faire.

D.En prenant ce couteau, vous aviez donc l'intention de la tuer?

R.Je n'y ai pas pensé.

D.Vous l'avez placée sur votre lit et lui avez donné la mort?

R.Oui, monsieur.

D.Quand la mère est venue vous demander son enfant, vous lui avez répondu qu'elle était morte?

R.Oui, monsieur.

D.Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant par la fenêtre?

R.La voix de l'accusée ne se fait plus entendre.

Un juré.On n'entend pas.

M. le Président.Faites venir l'accusée prèsla Cour, (à l'accusée) Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant?

R.Pour prouver que j'étais seule.

D.Vous vouliez faire connaître que vous étiez l'auteur du crime?

R.Je n'en sais rien. Ça s'est passé comme un éclair.

D.Vous n'avez donc pas été arrêtée par la crainte de Dieu?

R.J'ai abandonné Dieu ce jour-là.

D.Quand vous avez tué l'enfant, aviez-vous la crainte d'être punie?

R.Je ne pensais à rien dans cet instant là.

D.Aviez-vous éprouvé des malheurs avant cette époque?

R.Non, Monsieur.

D.Cependant on vous a vue pleurer antérieurement?

R.J'étais triste; je ne sais pas pourquoi.

D.Comment la crainte de Dieu ne vous a-t-elle pas arrêtée?

R.J'étais triste ce jour-là.

D.Qui vous a arrêtée au moment de vous jeter à la rivière?

R.La crainte de Dieu.

D.Vous aviez dit que c'étaient les passans qui vous en avaient détournée.

Un juré: A cette époque, l'accusée avait-elle déjà la pensée de tuer un enfant?

L'accusée: Non, jamais.

D.Vous aviez pourtant cette idée en prenant un couteau dans la cuisine?

R.Non, monsieur.

D.Mais vous l'aviez quand vous avez emporté l'enfant dans votre chambre?

R.Non, monsieur.

Après cet interrogatoire, on appela comme témoins le père et la mère de l'enfant, qui déposèrent des faits tels qu'on les connaît déjà, sans rien ajouter qui pût donner au crime de la fille Cornier d'autre motif que la domination tyrannique d'une affreuse idée.

Quelques témoins à décharge déposèrent qu'ils avaient connu la fille Cornier fort gaie, mais que son caractère avait totalement changé depuis dix-huit mois.

Les trois médecins chargés d'observer l'état mental d'Henriette Cornier, (MM. Esquirol, Adelon et Léveillé), répétèrent ce qu'ils avaient dit dans leur premier rapport: que cette femme, livrée à une mélancolie profonde,n'était pas dans un état de folie proprement dite. Mais M. Esquirol y ajouta ces mots: «Notre jugement cesserait d'être absolu, s'il était prouvé, comme on l'a énoncé dans l'acte d'accusation, que cette femme, plusieurs mois avant l'événement, était devenue sombre et rêveuse, et si elle avait commis, quelque temps auparavant, des tentatives de suicide.»

Tout l'intérêt de la question se réduisait, comme on le voit, à savoir si le crime de la fille Cornier pouvait être regardé comme un acte de démence; c'est ce que ses défenseurs s'efforcèrent d'établir, mais ce que le ministère public repoussa avec la plus grande énergie, comme un système désorganisateur, à l'aide duquel les plus grands criminels échapperaient au châtiment.

En définitive, sur la seule question posée, celle d'homicide volontaire, le jury fit une réponse affirmative, mais en écartant la circonstance de la préméditation.

En conséquence, Henriette Cornier fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à la marque des lettres T. P. Elle entendit son arrêt sans manifester la moindre émotion.


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