MEURTRECOMMIS PAR VENGEANCE.

MEURTRECOMMIS PAR VENGEANCE.

Depuis plusieurs années, Jean Barsac cultivait, à titre de colon partiaire, unpignadaou lieu semé de pins, appartenant à madame la baronne Ismert, et situé dans la commune d'Arengosse. Il paraît que cette dame voulut résilier arbitrairement le bail qui avait été consenti à Barsac; car le 1erjanvier 1829, qui n'est point l'époque où, d'après les usages du pays, les propriétaires donnent congé à leurs colons, elle enjoignit à Barsac de ne plus travailler son pignada et elle lui donna un remplaçant nommé Labedade.

Barsac, furieux, répondit à madame Ismert qu'il n'avait que faire de l'ordre qu'elle venait de lui donner, et dit hautement qu'il tirerait un coup de fusil sur quiconque se présenterait pour travailler le pignada.

Le 5 mars suivant, Barsac ayant appris queLabedade et son domestique Darmayan étaient occupés à tailler les pins dans son pignada, se saisit aussitôt de son fusil qui était chargé à plomb, y introduisit une balle, et se rendit sur les lieux, malgré les prières et les instances d'un de ses ouvriers. Labedade et Darmayan venaient de se retirer pour prendre leur repas; mais Barsac les attendit, et ayant trouvé dans le bois la jeune fille Marie, il lui fit part de son dessein; il mit même en sa présence une seconde balle dans son fusil. Bientôt Labedade et Darmayan qu'il attendait, se présentèrent. Voici en quels termes le domestique raconta la scène horrible dont il fut témoin.

«Nous nous étions pourvus chacun d'un petit fusil de chasse pour tirer à la palombe. L'accusé, en nous accostant, nous demanda de quel droit nous travaillions ses pins; Labedade répondit que c'était en vertu des ordres donnés par madame Ismert. Barsac nous menaça alors de faire usage de son fusil, si nous ne nous retirions à l'instant; et comme mon maître, en continuant son travail, répondit qu'il ne le croyait pas capable de se porter à cette extrémité, il prit une balle qu'il mit dans le canon de son fusil, et tira à six pas de distancesur Labedade qui tomba en s'écriant:Ah! tu m'as tué!Effrayé, j'allai prendre mon fusil au pied d'un pin, et je m'enfuis à toutes jambes pour aller chercher des secours. Labedade expira presque sur-le-champ.»

Après ce coup, Barsac reprit tranquillement le chemin de sa métairie; il racontait froidement aux personnes qui se trouvaient sur son chemin comment il avait été obligé de tuer Labedade. Il rentra chez lui, fit le même récit à sa femme, et, après l'avoir embrassée tendrement, il la quitta en lui disant:Adieu! de long-temps nous ne nous reverrons!En effet, il se rendit aussitôt à Mont-de-Marsan, chez le procureur du roi qui le fit arrêter.

Après l'instruction qui eut lieu à l'occasion du meurtre de Labedade, Barsac fut traduit devant la Cour d'assises des Landes, en avril 1829. Cet homme manifesta, durant les débats, une violence de caractère, qui frappa vivement l'auditoire. Quoique d'une petite corpulence, il paraissait doué d'une grande force de corps; son œil était étincelant, son teint basané; tous ses traits, tous ses gestes décélaient un homme à passions vives et énergiques. A l'ouverture de l'audience, il s'était approché de son défenseur,et lui avait dit: «Tenez bon! tout ou rien: surtout pas de galères; j'aime mieux la mort.»

Ses réponses aux questions du président de la Cour furent empreintes de franchise. Il avoua le crime et les menaces qu'il avait proférées avant de le commettre. Son récit contenait cependant quelques circonstances importantes dont ne parlait pas le témoin oculaire Darmayan. Il prétendait qu'après avoir ordonné à ce dernier et à Labedade de quitter le pignada, des propos outrageans avaient été échangés entr'eux; qu'alors Darmayan s'était saisi de son fusil, l'avait armé, et s'était tenu jusqu'à la fin de la scène dans une posture menaçante pour lui, Barsac; qu'enfin Labedade s'étant écrié:Bah! je me f... de toi et de ton arme!et s'étant disposé à prendre son fusil qui était à quelques pas de là, Barsac s'était décidé à le prévenir en tirant sur lui.

Plusieurs voisins de l'accusé rapportèrent des faits qui tendaient tous à prouver la violence de Barsac. Le sieur Jean Lacoste, officier de santé à Arengosse, après avoir rendu compte de l'autopsie qu'il avait faite du cadavre du malheureux Labedade, raconta que,le lendemain du crime, il avait été entraîné par un sentiment soit de curiosité, soit debienveillance, à aller voir l'accusé dans la maison d'arrêt de Mont-de-Marsan, et qu'après une assez longue conversation, celui-ci avait dit: «Je ne suis pas fâché d'avoir fait ce que j'ai fait, et si j'étais à y revenir, je le ferais encore.»

Cet officier de santé ajouta encore qu'il avaitouï-dire, qu'assigné devant un juge-de-paix, en paiement d'une certaine somme, et au moment où la sentence allait être prononcée, Barsac s'était écrié: «Prenez garde, monsieur le juge! si vous me condamnez, vous n'en condamnerez pas d'autres;» et que ce magistrat s'abstint de prononcer, invitant les parties à se concilier à l'amiable.

Barsac nia tous ces propos, et prétendit qu'il existait des motifs d'inimitié entre ce témoin et lui. «Point du tout, répondit l'officier de santé; je ne suis point l'ennemi de l'accusé. J'ai même à vous révéler deux autres faits à sa charge, et les voici: j'ai été, il y a environ un an, appelé à donner des soins à la fille de Barsac; je remarquai sur ses bras quelques contusions, et elle m'apprit que c'étaitson père qui l'avait ainsi maltraitée, en l'attachant par derrière à la queue d'un chevalqui avait l'habitude de ruer; que le père commençait à exciter l'animal à l'aide d'un aiguillon, lorsqu'un voisin accourut et mit fin à son supplice, en coupant les courroies qui la tenaient suspendue au cheval.—Autre fait: j'ai également ouï-dire que, dans une autre occasion, l'accusé avait failli étrangler volontairement la même jeune fille; et celle-ci m'a dit, il y a peu de jours: «Si l'on veut m'appeler au tribunal, j'irai moi-même déposer contre mon père.» (Mouvement d'horreur dans l'auditoire.)

L'accusé nia formellement ce dernier fait. Quant au premier, il en donna l'explication en ces termes: «Ma fille mène une vie désordonnée. Ne pouvant la décider à rentrer sous le toit paternel, j'allai un jour la chercher dans une maison qu'elle habitait, et pour qu'elle ne m'échappât point avant mon départ, je l'attachai par les bras sur une chaise où elle était assise.»

L'accusation fut soutenue avec beaucoup de force par le procureur du roi. Le défenseur de Barsac ne put que s'en rapporter à laprudence du jury sur le fait d'homicide volontaire; mais il combattit habilement la circonstance aggravante et capitale de la préméditation.

Sur la réponse du jury, Barsac fut déclaré coupable d'homicide volontaire. La circonstance de la préméditation fut écartée. En conséquence, Barsac fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Ce malheureux entendit l'arrêt avec la même fermeté qu'il n'avait cessé de montrer pendant les débats, et il supplia la Cour de le condamner à la peine de mort. Il annonçait cependant qu'il se pourvoirait en cassation.


Back to IndexNext