GUERRE OUVERTE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE NAVARRE(1358, 31JUILLET-1359, 21AOUT).—OCCUPATION PAR LES NAVARRAIS D’UN GRAND NOMBRE DE FORTERESSES EN NORMANDIE, DANS L’ILE DE FRANCE ET EN PICARDIE.—TENTATIVE DE JEAN DE PICQUIGNY CONTRE AMIENS.—PRISE DU CHATEAU DE CLERMONT PAR LE CAPTAL DE BUCH; SIÉGE DE SAINT-VALERY PAR LES FRANÇAIS.—RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLO-NAVARRAISES DANS L’ORLÉANAIS, L’AUXERROIS, LA CHAMPAGNE, LA BOURGOGNE, LE PERTHOIS, LE COMTÉ DE ROUCY ET LA SEIGNEURIE DE COUCY.—REDDITION DE SAINT-VALERY AUX FRANÇAIS; CHEVAUCHÉE DE ROBERT, SIRE DE FIENNES ET DU COMTE DE SAINT-POL A LA POURSUITE DE PHILIPPE DE NAVARRE.—ATTAQUE DE CHALONS-SUR-MARNE PAR PIERRE AUDLEY.—DÉFAITE DU COMTE DE ROUCY PAR LA GARNISON DE SISSONNE.—EXPLOITS D’EUSTACHE D’AUBERCHICOURT EN CHAMPAGNE.—SIÉGE DE MELUN PAR LES FRANÇAIS.—TRAITÉ DE PAIX CONCLU A PONTOISE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE NAVARRE[102](§§422à440).
A la nouvelle de la mort de Marcel, le roi de Navarre quitte Saint-Denis après avoir défié le régent[103]et vient tenir garnison à Melun[104], qui lui est livré par surprise, grâce à la connivence dela reine Blanche sa sœur; Philippe de Navarre son frère occupe Mantes[105]et Meulan[106].—Les Anglo-navarrais s’emparent d’Eu[107], de Saint-Valery, de Creil, de la Hérelle et de Mauconseil. A Saint-Valery[108], Guillaume Bonnemare et Jean de Segur tiennent à leur discrétion tout le pays compris entre Dieppe, Abbeville, le Crotoy, Rue et Montreuil.—Jean de Fodrynghey, capitaine de la garnison de Creil[109], commande le cours de l’Oise et rançonnetous ceux qui vont de Paris à Compiègne, à Noyon, à Soissons ou à Laon; il y gagne cent mille francs à délivrer des sauf-conduits aux voyageurs.—A la Hérelle[110], Jean de Picquigny menace Montdidier, Amiens, Péronne, Arras et tout le cours de la Somme.—A Mauconseil[111], Rabigot de Dury, Richard Franklin et Frank Hennequin obligent les grosses villes non fermées, aussi bien que les abbayes des environs de Noyon, à se racheter toutes les semaines. Les campagnes se dépeuplent, et partout les terres restent en friche faute de bras pour les cultiver. P.118à122,339à343.
Par l’ordre du régent, l’évêque de Noyon[112], Raoul de Coucy, le sire de Renneval et un certain nombre de chevaliers picards viennent mettre le siége devant Mauconseil. Les assiégés appellent à leur secours Jean de Picquigny et les Anglo-navarrais de la Hérelle, qui, après avoir chevauché toute une nuit, tombent à l’improviste dès le point du jour sur les assiégeants et les taillent en pièces. Le combat se livre entre Noyon, Ourscamps[113]et Pont-l’Évêque[114];l’évêque de Noyon[115]et cent chevaliers ou écuyers y sont faits prisonniers; quinze cents morts, dont sept cents étaient des soudoyers envoyés par la commune de Tournai, restent sur le champ de bataille[116]. On enmène la plupart des prisonniers à Creil dont la garnison s’enrichit par ses rançons et aussi par la délivrance des sauf-conduits qu’elle accorde pour le passage de toutes les marchandises autres que les chapeaux de bièvre (castor), les plumes d’autruche et les fers de glaive.—La garnison de Mauconseil pille et brûle l’abbaye d’Ourscamps[117].—Rabigot de Dury et Robin l’Escot prennent par escalade la bonne ville de Vailly[118]et s’y fortifient.—Le jeune sire de Coucy, qui fait garder sa terre par un chevalier nommé le Chanoine de Robersart, et le seigneur de Roye parviennent seuls à se défendre contre les entreprises des Anglo-navarrais. P.122à127,343à346.
Jean de Picquigny, qui tient garnison à la Hérelle, essaye de s’emparer d’Amiens par surprise, grâce à la complicité d’un certain nombre de bourgeois avec lesquels il entretient des intelligences; il est déjà maître d’un faubourg, lorsque Robert de Fiennes, connétable de France, et son neveu le comte de Saint-Pol[119]accourent en toute hâte de Corbie et repoussent les Navarrais qui se retirent après avoir mis le feu à ce faubourg[120]. Le lendemain, dix-sept des plus coupables, entre autre l’abbé du Gard[121], sont mis à mort; six bourgeois, qui avaient trempé dans le complot, sont aussi exécutés à Laon[122], dont l’évêque se réfugie à Melun auprès du roi de Navarre.—On n’est en sûreté nulle part, et l’on n’ose même plus cultiver la terre; il en résulte une famine telle qu’on vendtrente écus un tonnelet de harengs. Aussi, les petites gens meurent de faim.—Pour comble de misère, le régent, qui a mis un impôt sur le sel pour payer ses soudoyers, oblige chacun à l’acheter dans ses greniers et à en prendre une certaine quantité, car la plupart des sources de ses revenus en temps ordinaire sont taries. P.127à131,346à349.
Le connétable Robert de Fiennes et son neveu le comte de Saint-Pol mettent le siége devant Saint-Valery à la tête de deux mille chevaliers de Picardie, de l’Artois, du Boulonnais, du Hainaut et de douze mille gens des communes.—Le captal de Buch vient en Normandie avec deux cents lances servir son cousin le roi de Navarre; il prend un matin par escalade, à l’aide d’échelles de corde et de grappins d’acier, le château de Clermont[123]en Beauvaisis; Bernard de la Salle[124], un de ses hommes d’armes, y pénètre le premier en rampant comme un chat. Dès lors, les forteresses anglo-navarraises de Clermont, de Creil, de la Hérelle, de Mauconseil se prêtent un mutuel appui pour tenir à discrétion le plat pays de Vexinet de Beauvaisis. P.131à134,349à351.
Pendant le siége de Saint-Valery, des capitaines de gens d’armes s’emparent au nom du roi de Navarre d’un grand nombre de châteaux en Brie, en Gâtinais, en Bourgogne et en Champagne.—Le plus riche, le plus rusé et le plus puissant de ces capitaines est Robert Knolles. Il tient garnison à Châteauneuf-sur-Loire[125]et il a bien sous ses ordres deux ou trois mille combattants; il est riche de deux cent mille florins et maître de quarante bons châteaux. Un jour, il prend la bonne cité d’Auxerre[126]et la saccage, ainsi quele pays des environs. Il se vante de ne faire la guerre ni pour le roi d’Angleterre ni pour le roi de Navarre, mais pour lui, et il fait graver cette devise sur ses armoiries:
Qui Robert Canolle prenderaCent mille moutons gagnera.
Qui Robert Canolle prendera
Cent mille moutons gagnera.
Pierre Audley se tient au château de Beaufort[127], situé entre Châlons et Troyes et appartenant au duc de Lancastre.—Un écuyer allemand nommé Albrecht s’empare de la bonne ville de Rosnay[128]et de la forteresse de Hans[129]d’où il fait des incursions jusqu’àSainte-Menehould[130].—Le plus grand et le plus renommé de ces capitaines, est Eustache d’Auberchicourt; ce chevalier, originaire du Hainaut[131], fait sa résidence habituelle à Nogent-sur-Seine[132]et à Pont-sur-Seine[133], mais il occupe aussi Damery[134], Lucy[135], Saponay[136], Troissy[137], Arcis-sur-Aube, Plancy[138].—En Perthois et sur la marche de Bourgogne, Thibaud et Jean de Chauffourt s’emparent d’un très-fort château de l’évêché de Langres nommé Montsaugeon[139]d’où ils ravagent les environs de Chaumont, les évêchés de Langres et de Verdun. P.134à136,351à353.
Du côté de Soissons, de Laon et de Reims, dans la seigneurie de Coucy et le comté de Roucy, les brigands, sous les ordres de deux écuyers, Rabigot de Dury, anglais, et Robin l’Escot, font de Vailly[140]leur souveraine garnison.—Vers la fête de Noël (25 décembre) 1358, Robin l’Escot prend de nuit par surprise le fort château de Roucy[141]où il fait prisonnier le comte, la comtesse et leur fille qu’il rançonne à douze mille florins d’or au mouton; il détient ce château pendant tout l’hiver et l’été de 1359. Après le payement de sa rançon, le comte de Roucy va demeurer à Laon. Les environs de cette ville sont tellement désolés que la terre y reste complétement inculte. P.136,137,353,355.
Le Chanoine de Robersart, capitaine de Pierrepont[142]pour le sire de Coucy, tombe un jour à l’improviste sur les Navarrais de Vailly et de Roucy qui avaient attaqué près de Craonne[143]en Laonnois le seigneur de Pinon[144], banneret du Vermandois et les met en déroute. P.137à141,355.
Le siége de Saint-Valery dure depuis le commencement d’août 1358 jusqu’au carême de 1359[145]; les assiégés, réduits à la faminepar un étroit blocus, se rendent à Robert de Fiennes, connétable de France et au comte de Saint-Pol, à la condition d’avoir la liberté et la vie sauves. Trois jours après avoir quitté Saint-Valery et rendu la place aux Français, Guillaume Bonnemare et Jean de Segur rencontrent en chemin Philippe de Navarre, le jeune comte de Harcourt et Jean de Picquigny qui accouraient à leur secours avec une armée de trois mille combattants rassemblés à Mantes et à Meulan. P.141à144,355à357.
Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, apprenant que les Navarrais ne sont qu’à trois lieues de Saint-Valery, se mettent en devoir de les poursuivre. Philippe de Navarre et ses gens battent en retraite, passent la Somme et vont s’enfermer dans le château de Long[146]en Ponthieu; ils sont serrés de près parleurs adversaires qui viennent camper le soir même devant cette forteresse. Les Navarrais, craignant de manquer de vivres, profitent du sommeil des Français pour quitter précipitamment Long vers minuit et chevaucher dans la direction de Péronne sous la conduite de Jean de Picquigny qui connaît le pays. P.144à146,357à359.
Arrivés à Thorigny[147], petit village situé sur une hauteur au milieu de la plaine entre Saint-Quentin et Péronne, Philippe de Navarre et Jean de Picquigny, qui ne peuvent aller plus loin à cause de la fatigue de leurs chevaux, trouvant la position favorable pour en venir aux mains avec l’ennemi, s’y établissent et se rangent en bon ordre comme pour livrer bataille; ils ne sont rejoints qu’assez tard dans l’après-midi par les Français qui, épuisés eux-mêmes par une longue marche, n’osent attaquer des gens si bien préparés à les recevoir. P.146à149,359à362.
Les Navarrais décampent pendant la nuit, passent la Somme en face de Bertaucourt[148]et longent les bois de Bohain[149]pour gagner la forteresse de Vailly[150]occupée par des gens d’armes de leur parti. Les Français, qui ne s’aperçoivent de ce mouvement qu’au lever du jour, vont pour passer la Somme à deux lieues de là au pont de Saint-Quentin, afin de prendre les devants sur l’ennemi en marchant à la traverse et de l’attendre au passage du côté de Lience[151]; mais les bourgeois de Saint-Quentin refusent obstinément de leur ouvrir les portes de leur ville. Le connétable de France et lecomte de Saint-Pol, furieux d’avoir laissé échapper leurs adversaires et désespérant de les rejoindre, licencient leur armée, tandis que Philippe de Navarre et Jean de Picquigny, après avoir passé l’Oise à gué et s’être rafraîchis à Vailly, reprennent le chemin de la Normandie[152]. P.149à152,362,363.
Pierre Audley, capitaine de Beaufort pour le duc de Lancastre et maître de cinq ou six forteresses des environs, essaye de s’emparer par surprise de Châlons-sur-Marne; à la faveur d’une attaque de nuit, il parvient à occuper l’abbaye de Saint-Pierre et la partie de cette ville située sur la rive gauche de la Marne; mais il est repoussé, à l’assaut du pont qui réunit les deux rives du fleuve, par les bourgeois auxquels Eudes, sire de Grancey, prévenu à temps de la chevauchée des Anglais, amène pendant le combat un renfort de soixante lances. P.152à157,363à366.
Les Navarrais de Vailly et de Roucy se rendent maîtres de Sissonne[153]dont la garnison, sous les ordres d’un Allemand, originaire de Cologne, nommé Frank Hennequin, se signale par ses cruautés aussi bien que par sa rapacité. Un jour, les comtes de Roucy et de Porcien, à la tête de cent lances dont quarante avaient été fournies par la cité de Laon, attaquent Frank Hennequin; ils sont défaits par la faute des bourgeois de Laon qui lâchent pied au milieu de l’action. Le comte de Porcien est grièvement blessé ainsi que le comte de Roucy, qui, fait prisonnier une seconde fois et livré à Rabigot de Dury et à Robin l’Escot, est enfermé dans son propre château[154]. P.157,158,366à368.
Pendant ce temps, Eustache d’Auberchicourt étend sa domination au pays de Brie et de Champagne, sur les deux rives de la Seine et de la Marne; il tient à ses gages bien mille combattants, occupe dix ou douze forteresses et rançonne tout le pays compris entre Troyes et Provins, Château-Thierry et Châlons-sur-Marne. Eustache s’est épris d’une dame de la plus haute naissance, qui devint bientôt sa femme[155], Isabelle de Juliers, nièce de la reine d’Angleterre et veuve du comte de Kent. Émerveillée des exploits de ce chevalier, cette princesse lui envoie des haquenées, des coursiers et lui adresse des lettres d’amour qui redoublent l’ardeur d’Eustache pour les belles entreprises en même temps que sa passion pour une si noble dame. P.158à160,368,369.
Après la reddition de Saint-Valery, le régent, duc de Normandie, vient avec deux mille lances assiéger Melun[156], où trois reinesfont alors leur résidence.—Noms des principaux chevaliers de l’armée du régent.—Le roi de Navarre, qui se tient à Vernon, Philippe de Navarre, qui occupe Mantes et Meulan, mandent à leur secours les garnisons navarraises de Creil, de la Hérelle, de Clermont, Eustache d’Auberchicourt et Pierre Audley, afin de forcer les Français à lever le siége de Melun.—Sur ces entrefaites, des négociations interviennent entre les deux rois, qui concluent un traité de paix[157]stipulant une amnistie complète pour trois cents chevaliers ou écuyers complices du roi de Navarre. Fidèle à l’alliance d’Édouard III, Philippe de Navarre refuse de ratifier ce traité et se retire auprès du capitaine de Saint-Sauveur-le-Vicomte[158]pour le roi d’Angleterre.—Le roi de Navarre est confirmé dans la possession de Mantes et de Meulan.—Le jeune comte de Harcourt se réconcilie avec le régent et se marie à une fille du duc de Bourbon, sœur de la duchesse de Normandie[159].—Les Français lèvent le siége de Melun, dont le traité leur assure la possession. P.160à163,359à371.
Expiration de la trêve de Bordeaux; reprise des hostilités et de la guerre ouverte entre la France et l’Angleterre(1359, 21AVRIL-OCTOBRE).PRISE DU CHATEAU DE HANS ET DÉFAITE D’EUSTACHE D’AUBERCHICOURT PRÈS DE NOGENT-SUR-SEINE.—ACHAT ET RASEMENT DU FORT DE MAUCONSEIL PAR LES BOURGEOIS DE NOYON.—ÉMEUTE A TROYES ET MASSACRE DE JEAN DE SEGUR.—RUPTURE DES NÉGOCIATIONS ENTRE LA FRANCE ET L’ANGLETERRE.—REDDITION DE ROUCY A L’ARCHEVÊQUE DE REIMS.—OCCUPATION D’ATTIGNY PAR EUSTACHE D’AUBERCHICOURT.—PRISE ET PILLAGE DE BAR-SUR-SEINE PAR BROCARD DE FÉNÉTRANGE.—CHEVAUCHÉE DE ROBERT KOLLES EN AUVERGNE[160](§§441à452).
Malgré la paix de Pontoise, la guerre ne cesse pas en France parce que, la trêve avec l’Angleterre venant d’expirer[161], les gens d’armes qui avant la conclusion de cette paix guerroyaient sous le couvert du roi de Navarre continuent de guerroyer au nom et pour le compte du roi d’Angleterre.—L’évêque de Troyes[162], les comtes de Vaudemont, de Joigny et Jean de Châlon rassemblent une troupe de mille lances et de quinze cents brigands. Aidés d’un chevalier lorrain nommé Brocard de Fénétrange que le régent prend à sa solde, ils assiégent et emportent au troisième assaut la forteresse de Hans[163]en Champagne, occupée depuis un an et demi et dont ils passent la garnison par les armes. P.163à165,372.
La veille de la fête Saint-Jean-Baptiste[164]1359, l’évêque deTroyes et ses compagnons d’armes battent Eustache d’Auberchicourt près de Nogent-sur-Seine. Eustache d’Auberchicourt reste au pouvoir des vainqueurs ainsi que Jean de Paris et Martin d’Espagne faits chevaliers le matin de la bataille. Courageux de Mauny, cousin d’Eustache d’Auberchicourt, fait aussi chevalier et laissé pour mort sur le champ de bataille, se traîne jusqu’à la forteresse de Nogent dont Jean de Segur est capitaine. A la nouvelle de la défaite de leur chef, les garnisons de Pont-sur-Seine[165], de Torcy[166], de Saponay[167], d’Arcis, de Méry[168], de Plancy[169]évacuent ces places. Seuls, Pierre Audley, Jean de Segur et Albrecht se maintiennent dans les forts qu’ils occupent, le premier à Beaufort, le second à [Pont[170]], le troisième à Gyé-sur-Seine[171]. P.165à175,372à377.
Jean de Picquigny meurt[172]après avoir étranglé son chambellan dans un accès de rage; un chevalier de sa suite nommé Luc de Béthisy a comme son maître une fin tragique.—Autant en advient à un soudard de la bande d’Albrecht, qui, ayant un jourpillé l’église de Rosnay, frappé le prêtre à l’autelet jetépar terre le vin consacré, est étranglé par son cheval pris soudain d’un accès de rage et réduit en poudre[173]. P.175,176,377à379.
Le château de Mauconseil est racheté au prix de douze mille moutons et rasé par les bourgeois de Noyon[174]; les gens d’armes qui occupaient cette forteresse se retirent à Creil, à Clermont, à la Hérelle, à Vailly, à Pierrepont, à Roucy et à Sissonne. P.176,379.
Jean de Segur, étant venu un jour à Troyes traiter de la vente du château de [Pont-sur-Seine][175], d’où il a mis à rançon pendantsi longtemps le pays environnant, est massacré dans l’hôtel même de l’évêque, où il est descendu, par la population indignée. P.177,178,379,380.
A l’expiration de la trêve entre la France et l’Angleterre, le roi Jean et Jacques de Bourbon, d’une part, Édouard III et le prince de Galles, d’autre part, avaient conclu à Londres un traité de paix dont Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, et le comte de Tancarville furent chargés de porter le texte sur le continent[176]; mais les trois États, convoqués à Paris par le régent, trouvent ce traité trop onéreux et refusent de le ratifier, au grand mécontentement des deux rois et surtout d’Édouard, qui fait dès lors de grands préparatifs pour recommencer la guerre contre la France. P.178à181,380à382.
Jean de Craon, archevêque de Reims, aidé du comte de Porcien et d’un certain nombre de gens d’armes tant de l’évêché de Laon que du comté de Rethel, met le siége devant le château de Roucy, dont le capitaine Frank Hennequin[177]se rend après unerésistance de trois semaines à condition que la garnison aura la liberté et la vie sauves, ce qui n’empêche pas la plus grande partie de cette garnison d’être massacrée par les gens d’armes de Reims et des environs; Hennequin lui-même n’est arraché qu’avec peine à leur fureur. P.181,182,382,383.
Après la reddition de Roucy aux Français, Pierre Audley meurt au château de Beaufort. Restées sans chef, les garnisons anglaises de Champagne se cotisent pour payer la rançon d’Eustache d’Auberchicourt, taxée à vingt-deux mille francs, et livrent en outre le château de Conflans[178]. A peine Eustache est-il mis en liberté qu’il s’empare de la forteresse d’Attigny[179]dans le comté de Rethel d’où il fait des incursions, d’une part, jusqu’à Château-Thierry et la Ferté-Milon[180], de l’autre, jusqu’à Mézières, Donchery[181]et au Chesne-Populeux[182]; en même temps, ses gens d’armes prennent et pillent les environs de Reims, Épernay, Dammarie[183], Craonne[184]et la grosse ville de Vertus[185]. P.182à184,383,384.
Brocard de Fénétrange, furieux contre le régent qui refuse de lui payer trente mille francs dus pour ses gages et ceux de ses gens d’armes, met à sac Bar-sur-Seine, ravage la Champagne[186]etne rentre dans son pays de Lorraine qu’après avoir obtenu satisfaction. P.184,185,384à386.
Au mois d’août 1359[187], Robert Knolles, à la tête de trois mille combattants, remonte la Loire, entre en Berry et ravage l’Auvergne, puis il rebrousse chemin devant les seigneurs de cette province, qui ont rassemblé six mille hommes pour lui livrer bataille et se dirige vers Limoges. P.185à190,385à390.
1359,OCTOBRE. CHEVAUCHÉE DU DUC DE LANCASTRE EN ARTOIS ET EN PICARDIE.—1359,NOVEMBRE-1360,AVRIL. EXPÉDITION D’ÉDOUARD III EN CHAMPAGNE, EN BOURGOGNE ET DANS L’ILE-DE-FRANCE[188](§§453à473).
Édouard III fait de grands préparatifs pour envahir la France[189]. A cette nouvelle, beaucoup de chevaliers étrangers s’assemblentà Calais pour faire partie de l’expédition. P.190,191,390,391.
Le duc de Lancastre débarque à Calais vers la Saint-Remi (1eroctobre); il est envoyé en avant par le roi d’Angleterre afin de donner de l’occupation aux gens d’armes étrangers rassemblés à Calais et surtout pour leur faire vider cette ville qu’ils encombrent. Le duc de Lancastre se met à la tête de ces auxiliaires et entreprend une chevauchée à travers l’Artois; il passe devant Saint-Omer, devant Béthune et occupe l’abbaye du Mont-Saint-Éloy[190]. P.191,192,391,392.
Après une halte de quatre jours au Mont-Saint-Éloy, le duc de Lancastre se dirige vers la Picardie du côté de Bapaume et de Péronne. Il ravage toute la vallée de la Somme[191]et met le siégedevant Bray-sur-Somme[192]. Les Anglais sont repoussés après un assaut qui dure tout un jour et où les assiégés[193]déploient un grand courage; ils vont traverser la Somme à Cerisy[194]et passent dans ce village le jour de la Toussaint. Le duc de Lancastre reçoit, ce jour même, la nouvelle de l’arrivée à Calais d’Édouard III qui mande à son lieutenant de l’y venir rejoindre; il reprend aussitôt le chemin de cette ville.—Noms des principaux chevaliers de Flandre,du Hainaut, du Hasbaing qui avaient pris part à cette chevauchée. P.193,194,392à394.
Ces gens d’armes étrangers rencontrent en chemin, à quatre lieues de Calais, entre cette ville et l’abbaye de Licques[195], Édouard III et le prince de Galles qui s’avancent à la tête d’une puissante armée; ils prient le roi d’Angleterre de les prendre à sa solde. Édouard demande du temps pour réfléchir à leur demande et les invite à se rendre à Calais où il promet de leur transmettre promptement sa réponse. Deux jours après cette entrevue, il leur fait dire par trois de ses chevaliers qu’il n’a pas besoin de leurs services et que d’ailleurs il manque d’argent pour leur payer des gages. La plupart de ces seigneurs étrangers prennent alors le parti de retourner dans leur pays, et l’on prête une petite somme à chacun d’eux pour faciliter son rapatriement. P.195à197,394à397.
Le roi d’Angleterre avait fait pour cette expédition les plus grands préparatifs. Après avoir fait renfermer à la Tour de Londres le roi de France son prisonnier et le jeune Philippe compagnon de captivité de son père, il avait convoqué à Douvres[196]et appelé sous les armes tous les hommes valides de son royaume depuis vingt ans jusqu’à soixante; et cette immense armée avait débarqué à Calais deux jours avant la Toussaint[197]1359. P.197à199,397,399.
Après avoir séjourné quatre jours à Calais, Édouard se dirige vers l’Artois et la Picardie et va à la rencontre du duc de Lancastre. Voici l’ordre de marche de l’armée anglaise. Cette armée est divisée en trois corps. Le premier corps ou avant-garde est sous les ordres de Jean, comte de March, connétable d’Angleterre; le roi commande en personne le second corps. Après labataille du roi vient le train composé de six mille chariots tous attelés où sont les moulins à main, les fours à cuire le pain et tout ce qui est nécessaire à la subsistance de l’armée; il ne couvre pas moins de deux lieues de pays et il est précédé de cinq cents sapeurs, armés de pelles et de cognées, qui frayent la voie pour le passage des chariots. Le prince de Galles, qui est à la tête de l’arrière-garde, ferme la marche. Tous ces corps s’avancent en bon ordre; chaque homme d’armes est à son rang, prêt à combattre, si besoin est. L’armée ne laisse pas derrière elle un seul traînard; aussi ne fait-elle pas plus de trois lieues de chemin par jour.—Noms des principaux seigneurs qui font partie de cette expédition.—Les Anglais traversent l’Artois et trouvent ce pays en proie à la famine, car on n’y a rien labouré depuis trois ans, non plus qu’en Vermandois et dans les évêchés de Laon et de Reims; on y serait mort de faim, si l’on n’avait tiré des bleds et des avoines du Hainaut et du Cambrésis. Mais les Anglais ont apporté avec eux toutes leurs provisions, sauf les fourrages et l’avoine. En revanche, ils souffrent beaucoup de l’humidité, car l’automne fut si pluvieux cette année que les vins ne valurent rien. P.199à202,399à402.
L’armée d’Édouard arrive aux environs de Bapaume[198]. Aventure de Galehaut de Ribemont. P.202à210,402.
Les Anglais occupent Beaumetz[199]et pillent le Cambrésis, malgré les réclamations de Pierre[200]évêque de Cambrai; ils entrent en Thiérache et se logent à l’abbaye de Femi[201]d’où ils font des incursions aux environs de Saint-Quentin. Dans une de ces incursions, Barthélemi de Burghersh fait prisonnier Baudouin d’Annequin[202], capitaine de Saint-Quentin qui avait été déjà pris par le même Barthélemi à la bataille de Poitiers. P.210à211,402.
Le roi d’Angleterre assiége Reims depuis la Saint-André environ[203](30 novembre 1359) jusqu’à l’entrée du carême[204](19 février 1360); Édouard est logé à Saint-Basle[205], tandis que le prince de Galles et ses frères campent à Saint-Thierry[206]. Le reste de l’armée anglaise se répand dans les villages des environs de Reims. Cette cité est défendue[207]par Jean de Craon[208]son archevêque, par le comte de Porcien[209], Hugues de Porcien, frère ducomte, les seigneurs de la Bove[210], d’Anor[211]et de Lor[212]. Les Anglais font des incursions par tout le comté de Rethel jusqu’à Warcq[213], Mézières, Donchery[214]et Mouzon[215]. P.211,212,403,404.
Vers le temps de l’arrivée d’Édouard devant Reims, Eustache d’Auberchicourt s’empare de la bonne ville d’Attigny[216]sur Aisne, où il trouve plus de mille tonneaux de vin; il fait cadeau d’une grande partie de ce vin au roi anglais et à ses enfants. P.213,404.
Pendant le siége de Reims, Jean Chandos et James Audley prennent le château de Cernay-en-Dormois[217]; le sire deMussidan[218]est tué à l’assaut.—La guerre éclate de nouveau entre le régent et le roi de Navarre; ce dernier quitte précipitamment Paris et vient s’enfermer dans Mantes[219].—Un écuyer originaire de Bruxelles, nommé Gautier Strael[220], prend prétexte de cette reprise des hostilités pour occuper le fort de Rolleboise[221]situé surle bord de la Seine, à une lieue de Mantes. P.213à215,404à406.
Le sire de Gommegnies[222], qui vient rejoindre le roi d’Angleterre, est battu et fait prisonnier à Herbigny[223]par le sire de Roye[224], capitaine du Rozay[225]en Thiérache, par Flament de Roye[226]et par le Chanoine de Robersart, capitaine du château de Marle[227]pour le jeune seigneur de Coucy[228]. P.215à220,406à410.
A l’aide de mineurs de l’évêché de Liége, Barthélemi de Burghersh abat le beau château de Cormicy[229]appartenant à l’archevêque de Reims; la garnison dont Henri de Vaux, chevalier champenois, est capitaine, a la vie sauve. P.220à223,410à413.
Le roi d’Angleterre lève le siége de Reims qui dure depuis septsemaines[230]et se dirige vers la Champagne du côté de Châlons et de Troyes; il campe avec son armée à Méry-sur-Seine[231]et vient rejoindre son connétable le comte de March, qui a mis le siége devant Saint-Florentin[232], place située sur la rivière d’Armançon; les Anglais sont repoussés par Oudart de Renty, capitaine de la garnison; ils viennent ensuite loger à l’abbaye de Pontigny[233]etveulent enlever les restes de saint Edmond qui y sont conservés, mais un miracle les empêche de donner suite à leur projet. Édouard III prend d’assaut la ville de Tonnerre où il trouve plus de trois mille pièces de vin; le château de Tonnerre, dont Baudouin d’Annequin[234], maître des arbalétriers, est capitaine, résiste seul à tous les assauts des Anglais. P.223et224,413à415.
Après une halte de cinq jours à Tonnerre, le roi anglais, laissant à sa droite Auxerre où se trouve alors le sire de Fiennes[235],connétable de France, à la tête d’une nombreuse garnison, prend le chemin de la Bourgogne pour y séjourner tout le carême; il passe à côté de Noyers[236]et défend d’y donner l’assaut, car il tient le seigneur prisonnier depuis la bataille de Poitiers[237]; il loge à Montréal[238]puis à Guillon[239], villages situés sur une rivière nomméeSellètes[240]; il reste à Guillon depuis la nuit des Cendres(mercredi 19 février) jusqu’à la mi-carême (dimanche 15 mars 1360), et pendant ce temps Jean de Harleston, écuyer de sa suite, s’empare de Flavigny[241]où il trouve de quoi approvisionner l’armée. P.224,225,415,416.
L’armée anglaise traîne derrière elle huit mille chariots, attelés chacun de quatre forts roncins et chargés de tentes, de pavillons, de moulins, de fours pour cuire du pain et de forges pour forger les fers des chevaux. Ces chariots transportent en outre de petits bateaux que trois hommes peuvent monter et avec lesquels on peut pêcher dans les étangs, ce qui fut d’un grand secours aux Anglais en carême. Le roi d’Angleterre voyage, ainsi que plusieurs seigneurs de sa suite, avec ses oiseaux et ses chiens afin de pouvoir aller à la chasse.—L’armée se compose de trois corps distincts, qui sont sous les ordres du roi, du prince de Galles et du duc de Lancastre, et qui se tiennent toujours à une lieue de distance l’un de l’autre. Tel est l’ordre de marche qui fut invariablement suivi depuis Calais jusqu’à Chartres. P.225,226,416,417.
Édouard, pendant son séjour à Guillon, conclut un traité[242]avec Philippe, duc de Bourgogne, par lequel il s’engage à ne pasravager le duché de Bourgogne et à le tenir en paix pendant trois ans moyennant le payement de deux cent mille francs tous appareillés. Après quoi, il repasse l’Yonne au-dessous de Clamecy[243]et de Vezelay[244], se dirige vers Paris à travers le Gâtinais et arrive à deux lieues de Bourg-la-Reine[245]. P.226,227,417,418.
Pendant qu’Édouard envahit ainsi le royaume, une foule de garnisons anglaises ravagent le Beauvaisis, la Picardie, l’Ile-de-France, la Brie et la Champagne.—Le roi de Navarre, de son côté, fait une rude guerre sur les confins de la Normandie.—La plus terrible de ces garnisons ennemies est celle d’Attigny dont Eustache d’Auberchicourt est capitaine. Les gens d’armes de cette garnison font sans cesse des incursions dans les comtés de Rethel et de Bar jusqu’à Donchery, Mézières, Stenay[246]et au Chesne-Populeux[247]; un jour, ils prennent par surprise un fort château du Laonnois voisin de Montaigu[248]et situé au milieu des marais qu’on appelle Pierrepont[249], dont ils emportent le butin à Attigny[250]. P.227,228,419,420.
En ce temps, il y avait ès parties d’Avignon un frère mineurou cordelier, nommé Jean de la Roche Taillade, que le pape Innocent VI tenait enfermé au château de Bagnols[251]parce qu’il avait annoncé dans ses livres de prophétie, commencés dès 1345, tous les malheurs qui devaient fondre sur la France, notamment de 1356 à 1359, les attribuant à la vengeance de Dieu irrité de la corruption des grands seigneurs et des prélats du royaume[252]. P.228à230,420à423.
Le roi d’Angleterre est logé à Bourg-la-Reine à deux petites lieues de Paris, et son armée est campée depuis cet endroit jusqu’à Montlhéry[253]; il envoie ses hérauts à Paris demander la bataille au duc de Normandie qui la refuse. Après une escarmouchede Gautier de Mauny devant les barrières de Paris, Édouard quitte Bourg-la-Reine et prend le chemin de Montlhéry. P.230à232,423.
Des chevaliers français au nombre de cent lances s’aventurent à la poursuite des Anglais qu’ils voient opérer leur mouvement de retraite de Bourg-la-Reine sur Montlhéry, mais ils tombent dans une embuscade dressée par un certain nombre de seigneurs anglais et gascons qui avaient prévu cette sortie; neuf chevaliers français, entre autres le sire de Campremy, restent entre les mains des Anglais qui, après avoir donné la chasse jusqu’au delà de Bourg-la-Reine à ceux qui réussissent à s’échapper, emmennent leurs prisonniers à Montlhéry où campele roi d’Angleterre[254]. P.232à234,423à426.
CHRONIQUESDE J. FROISSART.