CHAPITRE LXXXVIII.

Le roi de Chypre retourne d’Angleterre[178]en France par Boulogne et va rejoindre à Amiens le roi de France, les ducs de Normandie, d’Anjou et de Touraine. Ensuite, il passe par Beauvais, Pontoise, Poitiers, Niort, et va voir le prince de Galles à Angoulême[179].—Sur ces entrefaites, le roi de France, qui se tient alors à Amiens[180], se décide malgré l’opposition de son conseil, à retourneren Angleterre, pour faire des excuses à Édouard III au sujet du départ du duc d’Anjou. Il nomme le duc de Normandie régent et gouverneur du royaume pendant son absence, promet le duché de Bourgogne à Philippe, son plus jeune fils[181], et se dirige vers Boulogne par Hesdin[182], où il a une entrevue avec le comte de Flandre, et où il s’arrête du 22 au 28 décembre, et par Montreuil-sur-Mer. P.92à94,285à287.

Jean s’embarque à Boulogne[183]et débarque à Douvres dans l’après-midi, la veille de l’Apparition des trois Rois. Il passe à Canterbury, à Eltham[184], qui est alors la résidence de la cour d’Angleterre, et arrive à Londres, où il va se loger à l’hôtel de Savoie[185]. Les deux rois et leurs enfants se donnent des fêtes et échangent sans cesse des visites en allant en barque l’un chez l’autre par la Tamise, qui coule au pied du manoir de Savoie et du palais de Westminster. P.94à96,287à289.

Pierre Ierpasse un mois à Angoulême à la cour du prince d’Aquitaine; il fait un voyage à la Rochelle et prêche partout la croisade[186]. A son retour à Paris, il apprend que le roi Jean est tombé malade à Londres[187], d’où le maréchal Boucicaut vient d’en apporter la nouvelle au dauphin.—Charles le Mauvais, qui se tient à Cherbourg[188], mande en Normandie son cousin, le captal de Buch, alors hôte du comte de Foix[189], pour lui donner la direction de la guerre qu’il veut faire à la France.—Sur ces entrefaites, le roi Jean meurt à l’hôtel de Savoie[190]. Le dauphin Charles, qui hérite de la couronne par suite du décès de son père, redouble ses préparatifs pour tenir tête aux Navarrais[191]. P.97à99,289,290.

1364.PRISE DE MANTES ET DE MEULAN(7ET11AVRIL).—BATAILLE DE COCHEREL(16MAI).—COURONNEMENT DE CHARLES V(19MAI).—CAMPAGNE DU DUC DE BOURGOGNE EN BEAUCE(JUIN).—SIÉGE ET REDDITION DE LA CHARITÉ(§§510à529).

En ce temps s’armait[192]pour le roi de France un chevalier breton nommé Bertrand du Guesclin, dont jusqu’alors la renommée n’avait guère dépassé la Bretagne où il avait toujours tenu le parti de Charles de Blois contre Jean de Montfort.—Aussitôt qu’il est informé de la mort de Jean son père, le duc de Normandie, devenu le roi Charles V, charge le maréchal Boucicaut d’aller rejoindre du Guesclin devant Rolleboise afin d’aviser de concert avec Bertrand aux moyens de reprendre Mantes et Meulan au roi de Navarre[193]. P.100,290.

Rolleboise[194]est un beau et fort château, situé sur le bord de laSeine, à une lieue de Mantes. Les gens de Compagnie qui occupent ce château sous les ordres d’un capitaine nommé Wauter [Straël][195], originaire de Bruxelles, font la guerre pour leur propre compte et mettent au pillage les possessions du roi de Navarre aussi bien que le royaume de France. Le duc d’Anjou, Bertrand du Guesclin, le comte d’Auxerre, Antoine, sire de Beaujeu, assiégent Rolleboise depuis quelques semaines au moment où Boucicaut vient apporter à Bertrand l’ordre de s’emparer à tout prix de Mantes et de Meulan. Voici le stratagème que ces deux capitaines imaginent. Boucicaut se présente un jour à l’une des portes de Mantes à la tête de cent chevaux seulement. Il fait semblant d’être poursuivi par les brigands de Rolleboise et prie instamment les gardiens de lui donner entrée dans l’enceinte. Ceux-ci consentent à ouvrir la porte, et Bertrand, qui s’est posté dans le voisinage avec ses Bretons, profite de cette circonstance pour pénétrer dans Mantes dont il se rend maître et qu’il met au pillage. Le jour même de la prise de cette ville, une troupe de Bretons chevauche en toute hâte vers Meulan où ils se disent envoyés par Guillaume de Gauville, capitaine d’Évreux pour le roi de Navarre. On les croit sur parole, on leur ouvre les portes et Meulan a le même sort que Mantes. Les maisons sont livrées au pillage et une partie de la population est massacrée[196]. P.100à105,290à292.

Le captal de Buch débarque au havre de Cherbourg à la tête de quatre cents hommes d’armes. Le roi de Navarre le met[197]à la tête des forces qu’il rassemble pour faire la guerre au roi de France, et lui adjoint un chevalier anglais nommé Jean Jouel, qui dispose de trois cents combattants de la même nation.—Le duc de Normandie, de son côté, ne reste pas inactif. A la nouvelle de la maladie dont le roi son père vient d’être atteint à Londres, il redouble ses préparatifs militaires[198]. Du Guesclin et Olivier de Mauny son neveu[199]reçoivent l’ordre de quitter Mantes où ils se tiennent avec leurs Bretons et de s’avancer dans la direction de Vernon pour y faire frontière contre les Navarrais. Philippe, duc de Bourgogne[200], Arnaud de Cervolle, dit l’Archiprêtre, marié à laveuve du seigneur de Châteauvillain tué à la bataille de Poitiers[201], conseiller et compère du duc de Bourgogne, le comte d’Auxerre, le vicomte de Beaumont[202], Antoine, seigneur de Beaujeu, Louis de Chalon, Amanieu de Pommiers[203], Petiton de Curton, le soudic de [la Trau[204]], le sire de Mussidan[205], chef et conducteur des gens du seigneur d’Albret, sont les principaux chevaliers qui figurentdans l’armée de du Guesclin.—[Brumor[206]] de Laval, chevalier breton du parti français, est fait prisonnier par Gui de Gauville, jeune chevalier de la garnison d’Évreux, au retour d’une chevauchée contre les Navarrais de cette ville. P.105à108,292,293.

Retour du roi de Chypre d’Aquitaine à Paris[207].—Funérailles du roi Jean à l’abbaye de Saint-Denis[208].—Préparatifs pour le couronnement de Charles V à Reims.—Arrivée du captal de Buch à Évreux. P.108à110,293à295.

Jean de Grailly part d’Évreux[209]et s’avance vers Pont-de-l’Arche pour couper le passage de la Seine à du Guesclin et aux Français. Les principaux chevaliers de l’armée du captal sont le sire de Sault[210], banneret du royaume de Navarre, l’anglais Jean Jouel, Pierre de Sacquenville, Guillaume de Gauville, Bertrand du Franc, le bascle de Mareuil[211].—Sur son chemin, lecaptal rencontre un héraut nommé le Roi Faucon qui arrive du camp français; dialogue échangé entre ce héraut et le captal.—Jean de Grailly refuse de recevoir un autre héraut appelé Prie envoyé vers lui par l’Archiprêtre, le mercredi de la Pentecôte[212]. P.110à112,295à297.

Marche, dispositions et ordre de bataille des Navarrais. P.113à115,297à299.

Marche, dispositions et ordre de bataille des Français. P.115et116,299,300.

Ruse de guerre imaginée par les Gascons du parti français: trente hommes d’armes des plus hardis et des mieux montés sont chargés spécialement d’attaquer le captal dès le début de l’action, de le prendre et de l’emporter de vive force loin du champ de bataille. P.116,117,300.

Sur le refus du comte d’Auxerre, les barons français mettent du Guesclin à leur tête et adoptent d’un commun accord comme cri de ralliement le cri d’armes de Bertrand: Notre Dame! Guesclin! Cependant la matinée s’avance, et les Français commencent à souffrir de la faim et de la chaleur. On délibère sur la conduite à tenir: les uns sont d’avis d’aller offrir la bataille à l’ennemi sur les hauteurs[213]où il s’est retranché; toutefois on finitpar se ranger à l’opinion des plus sages qui conseillent d’attendre en bon ordre l’attaque des Navarrais. P.117à121,300à302.

Du Guesclin a recours à un stratagème pour faire descendre l’ennemi en rase campagne. Il donne l’ordre à ses gens de battre en retraite et de retourner sur leurs pas avec armes et bagages de l’autre côté de la rivière. L’anglais Jean Jouel, en voyant ce mouvement, croit que ses adversaires cherchent à s’échapper et veut leur donner la chasse. Le captal s’y refuse; mais son lieutenant, qui brûle d’en venir aux mains, ne se peut plus contenir: il s’élance à la poursuite des Français. Force est alors à Jean de Grailly, qui ne peut ni ne veut laisser Jean Jouel[214]se mesurer seul contre les Français, d’abandonner ses positions et de descendre de la colline. L’ennemi une fois pris au piège, les Français font volte-face, reprennent l’offensive, et la bataille commence. Sous prétexte qu’il ne peut porter les armes contre certains chevaliers de l’armée navarraise, l’Archiprêtre quitte le champ de bataille dès le début de l’action, mais il ordonne à ses gens de rester pour prêter main forte aux Français. P.121à125,302à305.

Les Navarrais, quoique surpris, ne se déconcertent pas. Ils font passer en avant leurs archers; mais les Français sont si bienprotégés par leurs pavois que le trait de l’ennemi ne leur fait presque aucun mal. Les Bretons et les Gascons se couvrent de gloire. Les trente hommes d’armes d’élite, montés sur fleur de coursiers, que l’on a spécialement chargés de s’assurer de la personne du généralissime de l’armée navarraise, vont droit au captal, l’enlèvent après une résistance désespérée, l’emportent loin du champ de bataille et le mettent en lieu sûr[215]. P.125à127,305et306.

Les Gascons[216]et notamment les gens du seigneur d’Albret, ayant à leur tête Amanieu de Pommiers, Petiton de Curton, le soudic de la Trau, parviennent à s’emparer du pennon du captal que défendent le bascle de Mareuil et Geffroi de Roussillon. Le bascle de Mareuil est tué, et Geffroi de Roussillon est fait prisonnier par Amanieu de Pommiers. En revanche, le sire de Mussidan[217]est blessé grièvement et perd trois de ses écuyers; lesoudic de la Trau, de son côté, a un bras cassé. Du Guesclin vient au secours de la bataille ou division du comte d’Auxerre, qui commence à plier, mais le vicomte de Beaumout périt dans cette rescousse. Bertrand accourt ensuite prêter main-forte aux Picards qui ont affaire à la division anglaise de l’armée du captal. Jean Jouel, chef de cette division, est terrassé et fait prisonnier par Olivier de Mauny, neveu de du Guesclin, qui le remet à un de ses écuyers nommé Guyon de Saint-Pern[218]; le capitaine anglaismeurt des suites de ses blessures le soir même de la bataille. Cet engagement coûte la vie à deux chevaliers picards, Baudouin, sire d’Annequin[219], maître des arbalétriers de France, et Louis de Haverskerque. Finalement, les Français restent maîtres du champ de bataille. Guillaume de Gauville[220], Pierre de Sacquenville, Bertrand du Franc tombent entre les mains des vainqueurs[221]. Le reste de l’armée navarraise se débande et gagne la forteresse d’Acquigny[222]. Cette bataille de Cocherel se livre le jeudi 16 mai 1364. P.127à130,306à310.

Gui de Gauville, fils de Guillaume de Gauville, arrive sur le champ de bataille à la tête de la garnison navarraise de Conches; à la nouvelle de la défaite des siens, il reprend en toute hâte le chemin de sa forteresse. Les trente qui ont enlevé le captal le transportent à Vernon[223]et de là à Rouen. P.130à132,310,311.

Charles V reçoit la nouvelle de cette victoire à Reims[224]où il est allé se faire couronner roi de France.—Noms des principaux personnages qui assistent au couronnement.—Retour de Charles V à Paris. P.132à134,311à313.

Charles V investit Philippe son plus jeune frère du duché de Bourgogne[225], et, à la prière de celui-ci, pardonne à l’Archiprêtresa conduite à Cocherel. Il fait couper la tête à Pierre de Sacquenville à Rouen[226]. Guillaume de Gauville, fait prisonnier à Cocherel, est échangé contre Brumor de Laval, captif à Évreux. Le captal de Buch est transféré de Paris à Meaux[227]où il doit tenir prison. Bertrand du Guesclin rachète au prix de cinq ou six mille francs le château de Rolleboise à Wauter [Straël], capitaine de cette forteresse.—Charles V met sur pied trois armées. La première, sous les ordres du duc de Bourgogne, va mettre le siége devant Marchelainville, en Beauce; la seconde, dont Bertrand du Guesclin est le chef, opère dans la direction du Cotentin et sur les marches de Cherbourg; la troisième enfin, commandée par Jean de la Rivière, assiége le château d’Acquigny[228]. P.134à137,313à315.

Louis de Navarre, frère puîné de Charles le Mauvais, RobertKnolles, Robert Ceni, Robert Briquet, Creswey, à la tête de douze cents combattants, ravagent le pays compris entre Loire et Allier, le Bourbonnais et surtout les environs de Moulins, de Saint-Pierre-le-Moutier[229]et de Saint-Pourçain. Bernard et Hortingo de la Salle, ayant sous leurs ordres quatre cents compagnons, s’emparent par surprise de la Charité-sur-Loire[230]dont leshabitants se réfugient à Nevers. A la nouvelle de la prise de cette ville, Louis de Navarre envoie aux vainqueurs un renfort de trois cents armures de fer sous les ordres de Robert Briquet et de Creswey. P.137à139,315,316.

Prise de Marchelainville[231]par le duc de Bourgogne et d’Acquigny par Jean de la Rivière. P.139à141,316,317.

Siége, prise et rasement du fort de Chamerolles[232]par le ducde Bourgogne.—Siége et prise du château de Dreux et du fort de Preux[233].—Reddition du fort de Couvay[234].—Le duc de Bourgogne quitte la Beauce[235], et, après avoir eu une entrevue avec leroi son frère à Vaux-la-Comtesse en Brie, accourt à la tête de toutes ses forces en Bourgogne où il force le comte de Montbéliard et ses alliés d’Allemagne, qui ont profité de l’absence de Philippe pour envahir le duché, à rebrousser chemin et à repasser précipitamment le Rhin[236]. P.141à143,317à320.

Le connétable[237]et les deux maréchaux[238]de France mettent le siége devant la Charité; ils sont bientôt rejoints par le duc de Bourgogne[239], revenu de sa chevauchée dans le comté de Montbéliard.Bertrand du Guesclin[240]lui-même, après une campagne dans le Cotentin, Jean de la Rivière[241], après la levée du siége d’Évreux, viennent renforcer les assiégeants. La garnison de la Charité fait souvent des sorties, et, dans une de ces escarmouches, Robert d’Alençon, fils du comte d’Alençon, Louis d’Auxerre, fils et frère des deux comtes d’Auxerre[242], sont faits chevaliers. Louis deNavarre, cantonné sur la frontière d’Auvergne, appelle au secours des assiégés Robert Knolles, Gautier Hewet et Mathieu de Gournay; mais le comte de Montfort a pris ces chevaliers anglais à son service pour assiéger le fort château d’Auray, et il a besoin plus que jamais de leur aide pour tenir tête à Charles de Blois son concurrent, qui se prépare à lui faire la guerre à la tête d’une puissante armée. P.145,146,320à322.

Louis de Navarre, en qui la garnison de la Charité met toute son espérance, évacue l’Auvergne pour se rendre en Normandie dans la région de Cherbourg[243]. Charles V est obligé de rappeler ses gens d’armes de la Charité pour les enrôler au service de son cousin Charles de Blois[244], et il invite le duc de Bourgogne sonfrère à traiter avec les assiégés. On permet à ceux-ci de se retirer où bon leur semblera, après leur avoir fait prêter serment de ne point s’armer contre le royaume pendant trois ans. Les habitants de la Charité rentrent dans leurs foyers, et le duc de Bourgogne retourne en France[245]. P.147,148,322.

1364, 29SEPTEMBRE. BATAILLE D’AURAY.—1365, 12AVRIL. TRAITÉ DE GUÉRANDE(§§530à545.)

Le roi de France, apprenant que la guerre va se rallumer entre Jean de Montfort et Charles de Blois, envoie à ce dernier un secours de mille lances sous les ordres de Bertrand du Guesclin[246].Charles, après avoir rassemblé une armée à Nantes[247], quitte cette ville pour marcher contre le comte de Montfort qui a mis le siége devant Auray. Noms des principaux chevaliers, tant bretons quefrançais, qui ont répondu à l’appel du duc de Bretagne. Au moment du départ, Jeanne de Penthièvre exhorte son mari à repousser toute proposition d’accommodement. Charles de Blois se met en marche et arrive à Rennes[248]avec son armée. P.148à152,323à327.

Huit lieues de pays séparent Rennes d’Auray[249]. Charles de Blois part de Rennes un vendredi[250]et se vient loger à trois lieues d’Auray. L’armée franco-bretonne s’avance dans le plus bel ordre. A cette nouvelle, Jean de Montfort et ses principaux capitaines, Jean Chandos, Robert Knolles, Eustache d’Auberchicourt, Hugh de Calverly, Gautier Hewet, Mathieu de Gournay, tiennent conseil. On décide qu’on ira à la rencontre de l’ennemi, et le lendemain samedi la plus grande partie de l’armée assiégeante exécute un mouvement rétrograde et vient se placer en travers du côté par où s’avance Charles de Blois, pour lui barrer le chemin d’Auray[251]. Arrivés en présence des forces anglo-bretonnes,Charles et les siens s’arrêtent dans une position avantageuse au milieu de grandes bruyères[252]. P.152à154,327,328.

Par le conseil de Bertrand du Guesclin, Charles de Blois partage son armée en trois batailles ou divisions, chacune de mille combattants[253], et une arrière-garde. Bertrand commande la première de ces batailles, les comtes d’Auxerre et de Joigny la seconde, Charles de Blois la troisième. Les seigneurs de Rais, de Rieux, de Tournemine, du Pont forment l’arrière-garde. Le duc chevauche de rang en rang, excitant chacun à faire son devoir; il affirme sur son âme et sa part de paradis[254]que c’est pour son bon et juste droit que l’on va combattre. P.154,155,328,329.

Jean Chandos, chargé dans l’autre camp de la direction suprême, divise aussi l’armée de Montfort en trois batailles et une arrière-garde. Il met à la tête de la première bataille Robert Knolles, Gautier Hewet et Richard Burleigh; la seconde a pour chefs Olivier de Clisson, Eustache d’Auberchicourt et Mathieu de Gournay; enfin, Chandos s’est réservé pour lui-même le commandement de la troisième où il doit combattre aux côtés du comte de Montfort. Chacune de ces batailles se compose de cinq cents hommes d’armes et de trois cents archers[255]. Après beaucoup de difficultés, Hugh de Calverly consent à être le chef de la réserve ou arrière-garde qui compte cinq cents combattants. P.155à157,329à331.

Le samedi [28 septembre[256]] 1364, les deux armées sont en face l’une de l’autre dans l’ordre que nous venons d’indiquer. Le sire de Beaumanoir, qui ne se peut armer parce qu’il est prisonnier des Anglo-Bretons, va en parlementaire d’un camp à l’autre et parvient à obtenir un répit entre les deux parties jusqu’au lendemain, à l’heure de soleil levant. Le châtelain d’Auray profite de ce répit pour se rendre auprès de Charles de Blois, son maître, qui l’assure que l’ennemi lèvera le siége le lendemain par accord ou par bataille[257]. Les Anglais, de leur côté, sachant que leursadversaires sont à bout de ressources, ont pris la résolution de ne se prêter à aucun accommodement. P.157à159,331à333.

Le dimanche, de grand matin, les chevaliers des deux armées assistent à la messe et communient et, un peu après soleil levant, se mettent en ordre de bataille comme le jour précédent. Le sire de Beaumanoir revient au camp de Jean de Montfort où il porte des propositions de paix. Chandos, qui veut à tout prix livrer bataille, ne le laisse pas venir jusqu’au comte et prend sur lui de répondre à ce parlementaire: «Messire Jean de Montfort sera aujourd’hui duc de Bretagne ou il mourra à la peine.» Puis il va trouver Montfort et, pour l’exciter, il met dans la bouche de Charles de Blois les paroles qu’il vient lui-même de prêter auparavant au compétiteur de Charles[258]. Grâce à cette ruse mensongère, les deux prétendants sont également exaspérés, et leurs partisans se disposent à en venir aux mains, les Franco-Bretons en invoquant Dieu et saint Yves, les Anglo-Bretons en se recommandant à Dieu et à saint Georges. P.159à162,333à335.

Du côté des Français, chaque homme d’armes est muni d’une lance retaillée à la longueur de cinq pieds et d’une hache qui pend à la ceinture ou qu’on porte suspendue au cou. La bataille de Bertrand du Guesclin vient attaquer celle de Robert Knolles et de Gautier Hewet. Les archers anglais commencent à tirer, mais leurs adversaires sont si bien protégés par leurs pavois que les traits ne les atteignent pas. Ces archers jettent alors leurs arcs, et quelques-uns d’entre eux parviennent à s’emparer des haches des hommes d’armes de du Guesclin. Pendant ce temps, la bataille de Charles de Blois en vient aux mains avec celle de Jean de Montfort. Les gens de ce dernier ont d’abord le dessous, mais Hugh de Calverly, qui se tient sur aile, accourt leur prêter main-forte et parvient à rétablir le combat. P.162,163,335à337.

Olivier de Clisson, Eustache d’Auberchicourt, Richard Burleigh, Jean Boursier, Mathieu de Gournay[259], ont affaire à la bataille des comtes d’Auxerre et de Joigny. La mêlée devient telle que toutes les batailles ou divisions des deux armées se confondent, excepté l’arrière-garde de Hugh de Calverly, qui se tient toujours en réserve du côté des Anglo-Bretons. Olivier de Clisson, une hache de guerre à la main, fait merveille d’armes; mais il a un œil crevé par la pointe d’une hache ennemie qui a rompu la visière de son bassinet. Les comtes d’Auxerre et de Joigny sont blessés grièvement et faits prisonniers sous le pennon de Jean Chandos; le sire de [Trie[260]], grand banneret de Normandie, est tué; les Franco-Bretons, qui combattaient aux côtés de ces seigneurs, se laissent alors entraîner à une panique et à une débandade générales. P.164à166,337à339.

Les deux batailles de du Guesclin et de Charles de Blois soutiennent encore la lutte. Toutefois les Anglo-Bretons de Montfort maintiennent mieux leurs lignes et gagnent du terrain, grâcesurtout à l’appui de la réserve commandée par Hugh de Calverly[261]. Jean Chandos, à la tête d’une troupe nombreuse d’Anglais, accourt prêter main-forte à la division opposée à celle de Bertrand du Guesclin. Après une résistance désespérée, Bertrand et le seigneur de Rais sont faits prisonniers par les gens de Jean Chandos. Le reste des forces franco-bretonnes se rallie autour de Charles de Blois qui se bat comme un lion. Bientôt la bannière de Charles est jetée par terre et conquise, et Charles lui-même est tué[262]. On a prétendu que, le matin de la bataille, les chevaliers des deux armées s’étaient donné le mot de ne pas prendre à rançon le chef de l’armée opposée, s’il venait à tomber entre leurs mains, mais de le mettre à mort. Parmi les bannerets de Bretagne, Charles de Dinan, les seigneurs de Léon, d’Ancenis, d’Avaugour, de Lohéac, de Kergorlay, de Malestroit, du Pont, sont tués. Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Léon, de Rochefort, de Rais, de Rieux, de Tournemine, Henri de Malestroit, Olivier de Mauny, les seigneurs de Riville, de Fréauville et d’Esneval, outre les comtes d’Auxerre, de Joigny et Bertrand du Guesclin, sont faits prisonniers. Cette bataille se livre dans les environs d’Auray le [29 septembre[263]] 1364. P.166à169,339à342.

Les principaux seigneurs anglo-bretons, laissant à leurs gens le soin de poursuivre les fuyards, viennent se désarmer à l’ombre d’une haie et font compliment à Jean de Montfort de sa victoire. Celui-ci en reporte tout l’honneur sur Jean Chandos qu’il invite à boire après lui dans son hanap. Et, quand il apprend la mort de son adversaire Charles de Blois, il se fait conduire auprès du cadavre de son cousin dont la vue excite ses regrets et lui arrache des larmes[264]. Jean Chandos s’empresse de mettre fin à cette scène attendrissante. Les restes de Charles de Blois sont portés à Rennes et de là à Guingamp. P.169à171,342à344.

Le comte de Montfort donne trêve pour enterrer les morts, et Charles V envoie en Bretagne Louis, duc d’Anjou, son frère, pour réconforter Jeanne de Penthièvre, veuve de Charles de Blois.—La nouvelle de la victoire d’Auray est apportée à Édouard III à Douvres, cinq jours après la bataille[265], par un varlet poursuivant armes que le roi d’Angleterre fait sur le champ héraut sous le nom de Windsor, et c’est de ce héraut ainsi que de certains chevaliers des deux partis que Froissart tient son récit de cette journée mémorable[266]. P.171à174,344à346.

Cette nouvelle comble de joie Édouard III et Louis, comte deFlandre, qui se sont donné rendez-vous à Douvres pour traiter, moyennant dispense du pape Urbain V, du mariage d’Aymon, comte de Cambridge, l’un des fils du roi d’Angleterre, avec Marguerite, fille du comte de Flandre et veuve du dernier duc de Bourgogne, Philippe de Rouvre[267]. P.174,175,346à348.

Siége d’Auray, de Jugon et de Dinan[268], par le comte de Montfort; reddition de ces trois places.—Siége de Quimper-Corentin. P.175à177,348à350.

De l’avis de ses conseillers, frappés des progrès croissants et des conquêtes du vainqueur d’Auray, Charles V envoie Jean de Craon, archevêque de Reims, le seigneur de Craon et le maréchal Boucicaut[269]à Quimper-Corentin[270]en qualité de plénipotentiaires et les charge de traiter avec Jean de Montfort[271]. Celui-ci demande du temps pour en référer à Édouard III, son beau-père et son protecteur, d’après les inspirations duquel il règle toute sa politique; puis, il pose ses conditions que les ambassadeurs français soumettent à leur tour au roi leur maître et au duc d’Anjou. Finalement, la paix est conclue aux conditions suivantes: 1º Jean de Montfort sera reconnu duc de Bretagne, mais s’il meurt sans héritiers légitimes, le duché retournera aux enfants de Charles de Blois. 2º Jean fera hommage du duché au roi de France, son suzerain. 3º Jeanne de Penthièvre, veuve de Charles de Blois, sera maintenue en possession du comté de Penthièvre dont lerevenu est évalué à vingt mille francs[272]. Jean de Montfort interviendra de tout son pouvoir auprès d’Édouard III pour faire mettre en liberté ses cousins Jean et Gui, les deux fils aînés de Charles de Blois, qui sont encore détenus prisonniers en Angleterre. P.177à181,350à352.

Charles V rend à Olivier, sire de Clisson, ses terres sises dans le royaume, que Philippe de Valois avait autrefois confisquées, et le rallie ainsi au parti français[273].—Jean de Montfort se marie à la fille de la princesse de Galles que Jeanne de Kent avait eue de son premier mariage avec Thomas de Holland[274], et les noces sont célébrées à Nantes.—Les reines Jeanne d’Évreux et Blanche de Navarre, la première tante et la seconde sœur de Charles le Mauvais, font mettre en liberté le captal de Buch à qui le roi de France donne le château de Nemours[275]dont le revenu est évaluéà trois mille francs. Le prince de Galles ayant témoigné son mécontentement de l’acceptation de ce don, le captal renvoie son hommage à Charles V et renonce à la donation faite en sa faveur.—En vertu d’un traité conclu entre les rois de France et de Navarre, Charles V conserve Mantes et Meulan et assigne en dédommagement à son beau-frère d’autres châteaux en Normandie[276].—Louis de Navarre emprunte soixante mille florins[277]au roi de France pour passer en Lombardie où il va épouser la reine de Naples, mais il ne survit que peu de temps à ce mariage[278]. P.181à183,352,353.

1365,OCTOBRE-1366,MAI. EXPÉDITION DE DU GUESCLIN ET DES COMPAGNIES EN ESPAGNE.—1366, 5AVRIL. DON PÈDRE EST DÉTRÔNÉ ET DON HENRI, COMTE DE TRASTAMARE, EST PROCLAMÉ ROI DE CASTILLE.—14AOUT. VICTOIRE REMPORTÉE PAR LES COMPAGNIES ANGLO-GASCONNES PRÈS DE MONTAUBAN.—23SEPTEMBRE. TRAITÉ D’ALLIANCE ENTRE LE PRINCE D’AQUITAINE ET DE GALLES, DON PÈDRE ET LE ROI DE NAVARRE; PRÉPARATIFS MILITAIRES DU PRINCE DE GALLES ET DÉMÊLÉS AVEC LE SIRE D’ALBRET(§§546à559).

Redoublement des ravages des Compagnies dans le royaume de France à la suite des traités qui ont mis fin aux guerres de Navarre et de Bretagne; la principauté d’Aquitaine seule est à l’abri du fléau; plaintes et récriminations contre le roi d’Angleterre[279]et le prince de Galles son fils. Charles V et Urbain V essayent en vain d’envoyer les gens des Compagnies en Hongrie faire la guerre contre les Turcs[280]. P.183à185,353,354.

Lutte entre don Pèdre, roi de Castille et Henri, comte de Trastamare, frère naturel de don Pèdre[281].—Griefs du roi deFrance et du pape contre don Pèdre, meurtrier de sa femme Blanche de Bourbon[282]et excommunié par le Saint-Père[283]. Bertrand du Guesclin, fait prisonnier par Jean Chandos à Auray, dont Charles V, Urbain V et don Henri de Trastamare ont payé la rançon fixée à cent mille francs[284], se met à la tête des gens des Compagnies pour les emmener en Espagne au secours de don Henri contre don Pèdre. A du Guesclin se joignent plusieurschevaliers anglais ou à la solde du prince de Galles, Hugh de Calverly[285], Gautier Hewet, Mathieu de Gournay, Eustache d’Auberchicourt[286], Bertucat d’Albret[287]. De cette expédition font aussipartie un certain nombre de seigneurs français, en première ligne le jeune comte de la Marche qui veut venger la mort de sa cousine Blanche de Bourbon[288], Antoine, sire de Beaujeu[289], Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France[290], le Bègue de Villaines[291],le Bègue de Villiers[292], le sire d’Antoing[293], en Hainaut, Alard de Briffœuil[294], Jean de Neuville[295], Gauvain de Bailleul, Jean de Berguette, Lallemand de Saint-Venant[296]. Le rassemblement général a lieu à Perpignan[297], sur les confins de l’Aragon. L’effectif de toutes ces bandes s’élève à trente mille hommes. Là sont tous les chefs des Compagnies, Robert Briquet[298], Jean Creswey, Naudonde Bageran, Lami, Maleterre, le Petit Meschin, les bours Camus, de Lesparre et de Breteuil, Bataillé, Espiote, Amanieu d’Ortigue, Perrot de Savoie. Le roi d’Aragon, allié de don Henri, fait le meilleur accueil aux Compagnies[299]avec l’aide desquelles il reconquiert les villes et forteresses de son royaume, occupées naguère par don Pèdre. Celui-ci se voit bientôt abandonné de l’immense majorité de ses sujets qui se déclarent pour le comte de Trastamare. Accompagné de don Fernand de Castro[300], le seul de sescourtisans qui lui soit resté fidèle, de sa femme[301]et de ses deux filles Constance[302]et Isabelle[303], il s’enferme avec ses trésors dans le château de Séville[304]d’où il fait voile[305]bientôt vers la Galice et se réfugie à la Corogne. P.185à192,354à360.

Gomez Carrillo[306], les grands maîtres de Calatrava[307]et de Saint-Jacques[308]prennent parti pour le comte de Trastamare devant qui toutes les villes ouvrent leurs portes[309]. Don Henri est couronné roi, fait comtes ses deux frères don Sanche[310]et don Tello[311], sans oublier les chefs des Compagnies[312]auxiliaires qu’il comble de faveurs. P.192,193,360.

Après le couronnement de don Henri, le comte de la Marche, Arnoul, sire d’Audrehem, et le sire de Beaujeu retournent en France[313]; mais Bertrand du Guesclin[314]et Olivier de Mauny[315]avec les Bretons, Hugh de Galverly et Eustache d’Auberchicourtavec les Anglais, restent en Espagne pour aller faire la guerre contre les Sarrasins de Grenade.—Retiré à la Corogne avec sa femme, ses deux filles et don Fernand de Castro, don Pèdre envoie des messagers vers le prince d’Aquitaine et de Galles pour le prier de venir à son secours contre le bâtard Henri. Le prince, après en avoir délibéré avec les gens de son conseil, accueille favorablement cette demande, et cinq chevaliers anglais partent pour la Corogne afin de ramener à Bordeaux le roi détrôné de Castille. Sur ces entrefaites, don Pèdre se rend lui-même à Bayonne. P.193à199,360à365.

Arrivée et séjour de don Pèdre à Bordeaux[316]. Il promet de faire roi de Castille Édouard, le jeune fils du prince de Galles, et de distribuer ce qu’il a conservé de ses trésors[317]aux gens d’armes du prince. Celui-ci, malgré les avis de ses conseillers qui le détournent d’une intervention armée en faveur du roi détrôné, est disposé à prendre parti pour ce dernier, d’abord parce que, souverain légitime, don Pèdre a été supplanté par un bâtard, ensuite, parce que l’adversaire de don Henri de Trastamare a été de tout temps pour l’Angleterre un allié fidèle. Toutefois, avantde mettre ce dessein à exécution, le prince d’Aquitaine veut avoir l’avis de ses vassaux et des grands feudataires de sa principauté. P.199à204,365.

Le prince d’Aquitaine convoque à un parlement à Bordeaux les seigneurs et barons, tant de Poitou, de Saintonge, de Rouergue, de Quercy, de Limousin, que de Gascogne. On lui conseille d’en référer au roi d’Angleterre, son père, et quatre chevaliers sont envoyés à cette fin à Londres. Édouard III, après avoir consulté les gens de son Parlement, est d’avis que son fils donne suite à son projet et entreprenne une expédition pour remettre don Pèdre sur le trône. Les barons d’Aquitaine, convoqués de nouveau, demandent qui payera leur solde. Don Pèdre promet d’employer tous ses trésors, qui sont immenses, au payement de cette solde; et le prince anglais, de son côté, se charge de pourvoir aux frais de l’expédition et de faire les avances nécessaires jusqu’à l’arrivée en Castille. Jean Chandos et Thomas de Felton vont à Pampelune inviter Charles le Mauvais à se rendre à Bayonne, afin qu’on s’entende avec lui sur les conditions du passage à travers ses états; car l’armée du prince ne peut pénétrer en Espagne sans traverser la Navarre en franchissant les défilés de Roncevaux[318]. P.204à209,366,367.

Le prince d’Aquitaine, don Pèdre et le roi de Navarre ont ensemble à Bayonne[319]des conférences qui durent plusieurs jours. Moyennant le payement d’une somme de cent vingt mille francs[320]et la cession de Logroño[321], de Salvatierra[322]et de Saint-Jean-Pied-de-Port[323],Charles le Mauvais consent à laisser passer à travers son royaume l’armée qui doit se rendre en Espagne pour rétablir don Pèdre sur le trône de Castille. L’allié de don Pèdre s’empresse de rappeler près de lui ceux de ses hommes d’armes que du Guesclin a enrôlés sous la bannière du comte de Trastamare. Eustache d’Auberchicourt, Hugh de Calverly, Gautier Hewet, Mathieu de Gournay[324], Jean Devereux, répondent les premiers à l’appel du prince et quittent l’Espagne pour retourner à Bordeaux. Bientôt après le départ de ces chevaliers, quelques-uns des principaux capitaines d’aventure, Robert Briquet, Jean Creswey, Robert Ceni, Bertucat d’Albret, Garciot du Castel, Naudon de Bageran, les bours de Lesparre, Camus et de Breteuil, reprennent aussi le chemin de la Gascogne pour aller offrir leurs services au prince d’Aquitaine.—Du Guesclin, de son côté, se rend auprès du roi d’Aragon, du duc d’Anjou qui se tient alors à Montpellier, et du roi de France[325], afin d’engager ces princes à prendre parti pour Henri de Trastamare et à lui envoyer des renforts. P.209à213,367à369.


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