CHAPITRE XIII

Changement de temps,—Fièvre de Kennedy. — La médecine du docteur—Voyage par terre.—Le bassin d'Imengé. — Le mont Rubeho.—A six mille pieds.—Joe. Une halte de jour.

La nuit fut paisible ; cependant le samedi matin, en se réveillant, Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps changeait ; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du mois de janvier.

Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs ; au-dessous d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents momentanés, devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène sulfuré dont parle le capitaine Burton.

« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un cadavre est caché derrière chaque hallier.

—Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas bien pour y avoir passé la nuit.

—En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur.

—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n'y resterons pas longtemps. En route. »

Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et leVictoriareprit son vol, poussé par un vent assez fort.

Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des contrées parfaitement salubres.

Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature vigoureuse.

« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente.

—Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et tu seras guéri rapidement.

—Guéri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux fermés.

—J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fébrifuge qui ne coûtera rien.

—Et comment feras-tu ?

—C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l'hydrogène. »

« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient dépassé la zone humide.

« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du soleil.

—En voilà un remède ! dit Joe. Mais c'est merveilleux

—Non ! c'est tout naturel.

—Oh ! pour naturel, je n'en doute pas.

—J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune.

—Ah ça ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à l'aise

—En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. »

C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées en ce moment au-dessous de la nacelle ; elles roulaient les unes sur les autres, et se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant les rayons du soleil. LeVictoriaatteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre indiquait un certain abaissement dans la température ; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête étincelante ; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidité ; ils n'éprouvaient aucune secousse, n'ayant pas même le sentiment de la locomotion.

—Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec appétit.

« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.

—Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. »

Vers dix heures l'atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les nuages, la terre reparut ; leVictorias'en approchait insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait accidenté, montueux même. Le district du Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude.

Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément.

« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.

—Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.

—Jolie manière de voyager, tout de même ! » répliqua Joe.

En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dextérité.

« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable, accablante ! La nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou ! Et tout cela sans parler des bêtes et des peuplades féroces !

—Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe.

—Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les larmes vous viendraient aux yeux. »

Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé ; les tribus éparses sur ces collines menaçaient vainement leVictoriade leurs armes ; il arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le Rubeho ; elles forment la troisième chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara.

Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales ; ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels le sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar ; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras

« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom signifie dans la langue du pays : « Passage des vents. » Nous ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter à une élévation de plus de cinq mille pieds.

—Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones supérieures ?

—Rarement ; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre relativement aux sommets de l'Europe et de l'Asie. Mais, en tout cas, notreVictoriane serait pas embarrassé de les franchir. »

En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts ; le baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une élévation de six mille pieds.

« Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe

—L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et Gay-Lussac ; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques années, deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans les hautes régions ; mais leur ballon se déchira...

—Et ils tombèrent ! demanda vivement Kennedy.

—Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal.

—Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute ; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être ambitieux.

A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement ; le son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus que de grandes masses assez indéterminées ; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles : les routes sont des lacets, et les lacs, des étangs.

Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal ; un courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le regard ; leur aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien des premiers jours du monde.

Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allongée.

Bientôt leVictoriadescendit le versant opposé du Rubeho, en longeant une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre ; puis vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo ; plus bas s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de buissons épineux.

Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore.

Joe, se glissant rapidement dans l'arbre ; assujettit l'ancre avec précaution ; le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'était presque subitement calmé.

Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, l'autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner.

—En chasse ! » s'écria Kennedy.

Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre entièrement son chalumeau.

N'allez pas vous envoler, mon maître, s'écria Joe

—Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement.

—Convenu, » répondit le chasseur.

La forêt de gommiers.—L'antilope bleue.—Le signa de ralliement.—Un assaut inattendu.—Le Kanyenye.—Une nuit en plein air.—Le Mabunguru.—Jihoue la Mkoa.—Provision d'eau. —Arrivée à Kazeh.

Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait à la chaleur, paraissait désert ; ça et là, quelques traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, et confondus dans la même poussière.

Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe maniait adroitement une arme à feu

Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz dont il était parsemé

Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de Joe, il ne pouvait avoir le nez d'un braque ou d'un lévrier.

Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets ; entre chaque lampée, leur jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs.

Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile ; il parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin d'œil ; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie.

C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de neige.

Le beau coup de fusil ! s'écria le chasseur. C'est une espèce très rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la conserver.

—Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick !

—Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage.

—Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.

—Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier un si bel animal !

—Tout entier ! non pas, monsieur Dick ; nous allons en tirer tous les avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres.

—A ton aise, mon ami ; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de l'abattre.

—J'en suis sûr, monsieur Dick ; alors ne vous gênez pas pour établir un fourneau sur trois pierres ; vous aurez du bois mort en quantité, et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents.

—Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy.

Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait quelques instants plus tard.

Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt en grillades savoureuses.

« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur.

—Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick ?

—Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks.

—Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous ne retrouvions plus l'aérostat.

—Bon ! quelle idée ! tu veux que le docteur nous abandonne ?

—Non ; mais si son ancre venait à se détacher ?

—Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre avec son ballon ; il le manœuvre assez proprement.

—Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous

—Voyons, Joe, trêve à tes suppositions ; elles n'ont rien de plaisant.

—Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut arriver, donc il faut tout prévoir... »

En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.

« Hein ! fit Joe.

—Ma carabine ! je reconnais sa détonation.

—Un signal !

—Un danger pour nous !

—Pour lui peut-être, répliqua Joe.

—En route ! »

Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir leVictoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés.

Un second coup de feu se fit entendre.

« Cela presse, fit Joe.

—Bon ! encore une autre détonation.

—Cela m'a l'air d'une défense personnelle.

—Hâtons-nous. »

Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils virent tout d'abord leVictoriaà sa place, et le docteur dans la nacelle.

« Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy.

—Grand Dieu ! s'écria Joe.

—Que vois tu ?

—Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon ! »

En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les branches les plus élevées. Le danger semblait imminent.

« Mon maître est perdu, s'écria Joe.

—Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant ! »

Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un nouveau coup de fusil partit de la nacelle ; il atteignit un grand diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air.

« Hein ! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet animal ?

Peu importe, répondit Kennedy, courons ! courons !

—Ah ! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire : par sa queue ! c'est par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que des singes.

—Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se précipitant au milieu de la bande hurlante.

C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre.

En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle ; Joe se hissait dans les sycomores et détachait l'ancre ; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, leVictorias'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modéré.

« En voilà un assaut ! dit Joe.

—Nous t'avions cru assiégé par des indigènes.

—Ce n'étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur

—De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel.

—Ni même de près, répliqua Joe.

—Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné !

—Que vous disais-je, monsieur Kennedy !

—Tu avais raison, Joe ; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en appétit.

—Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est exquise.

—Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.

—Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage qui n'est point à dédaigner.

—Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion »

Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec recueillement.

« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.

—Très bien, riposta Kennedy.

—Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés ?

—J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché ! » répondit le chasseur avec un air résolu.

Il était alors quatre heures du soir ; leVictoriarencontra un courant plus rapide ; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse.

Vers sept heures, leVictoriaplanait sur le bassin de Kanyemé ; le docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille ; mais, bêtes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui ressemblent à des meules de foin.

Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux ; mais, au bout d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. LeVictoriademeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en silence.

Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un profond sommeil pendant le quart du docteur ; à minuit, celui-ci fut remplacé par l'Écossais.

« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il ; et surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C'est notre boussole, à nous autres ! »

La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs repaires ; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant.

En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la nuit. LeVictoriadérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux heures environ ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne ; des masses coniques, semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens druidiques ; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et là ; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages.

Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, apparut comme une immense carapace.

« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part.

—Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur.

—Essayons cependant ; Joe, jette les ancres. »

Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre ; les ancres coururent ; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de rocher, et leVictoriademeura immobile.

Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé au niveau de la mer ; or le pays allait toujours en montant, et se trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol lui-même ; il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le cas seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau.

Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une dizaine de gallons ; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois quarts d'heure ; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses trappes à éléphant ; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée.

Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes.

L'eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au niveau du sol ; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et leVictoriareprit la route des airs.

Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée ; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure ; la conduite de l'aérostat devint alors assez difficile ; on ne pouvait s'élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation ; il suivit donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent gigantesques.

Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait le moindre courant d'air, leVictoriaplanait au-dessus de la ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte.

« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à faire le même chemin !

Kazeh.—Le marché bruyant.—Apparition du Victoria.—Les Wanganga.—Les fils de la Lune.—Promenade du docteur.—Population.—Le tembé royal.—Les femmes du sultan.—Une ivresse royale.—Joe adoré.—Comment on danse dans la Lune.—Revirement. Deux lunes au firmament.—Instabilité des grandeurs divine.

Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; à vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés ; oignons, patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir.

L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure.

Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans l'Arabie ; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves ; leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales ; elles vont encore chercher à la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée charmante l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant.

Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh.

Là est le rendez-vous général des caravanes : celles du Sud avec leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire ; celles de l'Ouest, qui exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.

Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane] , qui bat là mesure dans cette symphonie pastorale.

Là s'étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton ; là se pratiquent les marchés les plus étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite.

Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. LeVictoriavenait d'apparaître dans les airs ; il planait majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous les huttes.

« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations commerciales avec ces gens-là.

—Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper des marchands. On s'enrichirait.

—Bon ! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par curiosité.

—Vous croyez, mon maître ?

—Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, leVictorian'est pas un ballon blindé ni cuirassé ; il n'est donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche.

—Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains ?

—Si cela se peut, pourquoi pas ? répondit le docteur ; il doit se trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure.

LeVictoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous ; les têtes sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de coquillages coniques, s'avancèrent hardiment ; c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs toute doctorale.

Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se choquèrent et furent tendues vers le ciel.

C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle.

—Eh bien ! Monsieur, jouez-le.

—Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu.

—Eh ! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait pas. »

En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue.

Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue.

L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très écoutée ; le docteur ne tarda pas à reconnaître que leVictoriaétait tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du Soleil. Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se montrer de plus près à ses adorateurs ; il les priait donc de ne pas se gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs besoins et leurs vœux.

Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la Lune à se rendre auprès de lui.

Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons.

« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur.

—Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés ; l'atmosphère est calme ; il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons rien à craindre pour leVictoria.

—Mais que feras-tu ?

Sois tranquille, mon cher Dick ; avec un peu de médecine je m'en tirerai. »

Puis, s'adressant à la foule :

« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à nous recevoir ! »

Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement.

Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il maintiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie ; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à terre. Joe m'accompagnera ; seulement il restera au pied de l'échelle.

—Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy.

—Comment ! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive jusqu'au bout !

—Non ; j'irai seul ; ces braves gens se figurent que leur grande déesse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la superstition ; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne.

—Puisque tu le veux, répondit le chasseur.

—Veille à la dilatation du gaz.

—C'est convenu. »

Les cris des indigènes redoublaient ; ils réclamaient énergiquement l'intervention céleste.

« Voilà ! voilà ! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur bonne Lune et ses divins Fils. »

Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux.

Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « tembé royal, » situé assez loin hors de la ville ; il était environ trois heures, et le soleil resplendissait ; il ne pouvait faire moins pour la circonstance

Le docteur marchait avec dignité ; les « Waganga » l'entouraient et contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du pays, était le seul héritier des biens paternels, à l'exclusion des enfants légitimes ; il se prosterna devant le Fils de la Lune ; celui-ci le releva d'un geste gracieux.

Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et situé au versant d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le toit de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant à reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement ; d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine une porte.

Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs épaules ; au moyen d'incisions noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal ; ils étaient vêtus de toiles brillamment peintes ; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du « sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes.

Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l'upatu », de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et ; au fracas du « kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing.

La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires ; elles semblaient bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur ceinture.

Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant l'éternelle solitude.

Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme d'une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l'aurait pas remis sur pied

Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti ; le sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du médecin.

Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers leVictoria. Il était six heures du soir.

Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle ; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours.

« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis un bon diable, quoique fils de déesse ! »

On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les « mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte ; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable.

Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui.

« Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste avec vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays »

Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée de la manière dont les dieux dansent dans la Lune.

Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements ; ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude ; ce fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, Joe aperçut le docteur.

Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On entourait le docteur ; on le pressait, on le menaçait.

Étrange revirement ! Que s'était-il passé ? Le sultan avait-il maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste ?

Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue, impatient de s'élever dans les airs.

Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences contre sa personne ; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit avec agilité.

« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à décrocher l'ancre ! Nous couperons la corde ! Suis-moi !

—Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle.

—Qu'est-il arrivé ? fit Kennedy, sa carabine à la main.

—Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon.

—Eh bien ! demanda le chasseur.

—Eh bien ! la lune ! »

La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond d'azur. C'était bien elle ! Elle et leVictoria!

Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des imposteurs, des intrigants, des faux dieux !

Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le revirement.

Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés ; des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon.

Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent ; il grimpa dans l'arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine à terre.

Joe s'élança une hachette à la main.

« Faut-il couper ? dit-il.

—Attends, répondit le docteur.

—Mais ce nègre !...

—Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera toujours temps de couper. »

Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il parvint à décrocher l'ancre ; celle-ci, violemment attirée par l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les régions de l'air.

La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer dans l'espace.

« Hurrah ! s'écria Joe pendant que leVictoria, grâce à sa puissance ascensionnelle, montait avec une grande rapidité.

—Il se tient bien, dit Kennedy ; un petit voyage ne lui fera pas de mal.

—Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup ? demanda Joe.

—Fi donc ! répliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement à terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses contemporains.

—Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe.

LeVictoriaétait parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la ville.

Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le nègre prit rapidement son parti ; il s'élança, tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, leVictoriaremontait dans les airs

Symptômes d'orage.—Le pays de la Lune.—L'avenir du continent africain.—La machine de la dernière heure.—Vue du pays au soleil couchant —Flore et Faune.—L'orage.—La zone de feu.—Le ciel étoilé.

« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa permission ! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour ! Est-ce que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par votre médecine

—Au fait, dit le chasseur, qu'était ce sultan de Kazzeb ?

—Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût.

—Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait ! Être adoré ! faire le dieu à sa fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montrée, et toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle était fâchée ! »

Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait leVictoriavers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, mais on la sentait lourde

Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de longitude et 4° 17' de latitude ; les courants atmosphériques, sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et fertiles de Mfuto. Le spectacle en était admirable, et fut admiré.

« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle.

—Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit Joe ; mais ce serait fort agréable ! Pourquoi ces belles choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares ?

—Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir s'y porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à nourrir leurs habitants.

—Tu crois cela ? fit Kennedy.

—Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements ; considère les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et puis quand les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent chaque jour ; ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie ; son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demandé ; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur et l'électricité.

—Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.

—Tu t'es levé trop matin, mon garçon.

—D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit ! A force d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe !

—Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à travailler à la machine !

—En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers ! Mais, sans nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous d'admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. »

Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol : arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette effluve lumineuse ; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques ; pas de montagnes à l'horizon ; d'immenses palissades broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où s'étalaient de nombreux villages ; les euphorbes gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches coralliformes des arbustes.

Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile à ces nombreux cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du pays.

Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et disparaissaient sous les grandes herbes ; les forêts, aux essences magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets ; mais dans ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire.

« Quel pays de chasse ! s'écria Kennedy enthousiasmé ; une balle lancée à tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu ?

—Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé comme une immense batterie électrique.

—Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose.

—L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur ; tout être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.

—Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre ?

—Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques .

—Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.

—Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au nord pendant sept à huit degrés ; j'essayerai de remonter vers des latitudes présumées des sources du Nil ; peut-être apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au delà de l'équateur.

—Vois donc ! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air !

—Ils étouffent ! fit Joe. Ah ! quelle manière charmante de voyager, et comme on méprise toute cette malfaisante vermine ! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy ! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés ! Ils sont bien deux cents ; ce sont des loups.

—Non, Joe, mais des chiens sauvages ; une fameuse race, qui ne craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.

—Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. » ;

Le silence se faisait peu à peu sous l'influence de l'orage ; il semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons ; l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les symptômes d'un cataclysme prochain.

A neuf heures du soir, leVictoriademeurait immobile au-dessus de Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre ; parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques.

« J'étouffe ! dit l'Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de cet air raréfié ; nous ne bougeons plus ! Descendrons-nous ?

—Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet.

—Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre parti à prendre.

—L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe ; les nuages sont très haut.

—C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser ; il faudrait monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons.

—Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.

—Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe ; il nous eut entraînés loin de l'orage.

—Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous ; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre

—Alors que faire ?

—Il faut maintenir leVictoriadans une zone moyenne entre les périls de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l'eau en quantité suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais.

—Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.

—Non, mes amis ; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous ; je vous réveillerai si cela est nécessaire.

—Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même, puisque rien ne nous menace encore !

—Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même place.

—Bonsoir, Monsieur.

—Bonne nuit, si c'est possible. »

Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul dans l'immensité.Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser.

Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre ; sa déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs du ciel.

« Alerte !» s'écria Fergusson.

Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses ordres.

« Descendons-nous ? fit Kennedy.

—Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne ! »

Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin.

Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui grésillaient sous les larges gouttes de la pluie.

« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable !

—Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy.

—Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite déchirés aux branches des arbres !

—Nous montons, monsieur Samuel !

—Plus vite ! plus vite encore. »

Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent pas.

Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère embrasée ; il tordait les nuages incandescents ; on eut dit le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.

Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur ; le ballon se dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de l'aérostat ; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur leVictoria. Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle ; les éclairs dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence ; il était plein feu.

« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson ; nous sommes entre ses mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie ; notre chute peut n'être pas rapide. »

La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons ; mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des éclairs ; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat.

Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours ; au bout d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa nacelle.

C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à l'homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités.

Le docteur Fergusson consulta le baromètre ; il donna douze mille pieds d'élévation. Il était onze heures du soir.

« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il ; il nous suffit de nous maintenir à cette hauteur.

C'était effrayant ! répondit Kennedy.

—Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle ! »


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