CHAPITRE XXXVIII

Traversée rapide.—Résolutions prudentes.—Caravanes.—Averses continuelles.—Gao.—Le Niger.—Golberry, Geoffroy, Gray.—Mungo-Park.—Laing.—René Caillié.—Clapperton.—John et Richard Lander.

La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident ; le désert recommençait ; un vent moyen ramenait leVictoriadans le sud-ouest ; il ne déviait ni à droite ni à gauche ; son ombre traçait sur le sable une ligne rigoureusement droite.

Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision d'eau ; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie.

Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui n'avaient reçu qu'une préparation sommaire ; il servit au souper des brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. LeVictorias'éleva à une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette traversée nocturne de soixante milles environ, le léger sommeil d'un enfant n'eût même pas été troublé.

Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent ; il porta vers le nord-ouest ; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement éloignée.

La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée des deux ballons.

« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe ? Ce second ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire ; en cas de naufrage, on peut toujours la prendre pour se sauver.

—Tu as raison, mon ami ; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu ; elle ne vaut pas le bâtiment.

—Que veux-tu dire ? demanda Kennedy.

—Je veux dire que le nouveauVictoriane vaut pas l'ancien ; soit que le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition de gaz ; ce n'est pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est appréciable ; nous avons une tendance à baisser, et, pour me maintenir, je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène.

—Diable ! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela.

—Il n'y en a pas, mon cher Dick ; c'est pourquoi nous ferions bien de nous presser, en évitant même les haltes de nuit.

—Sommes-nous encore loin de la côte ? demanda Joe.

—Quelle côte, mon garçon ? Savons-nous donc où le hasard nous conduira ; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à quatre cents milles dans l'ouest.

—Et quel temps mettrons-nous à y parvenir ?

—Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi vers le soir.

—Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette caravane.»

Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste agglomération d'êtres de toute espèce ; il y avait là plus de cent cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous la queue un petit sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel on puisse compter dans le désert.

Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce ; ils peuvent rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On les connaît dans le pays sous le nom de « mehari. »

Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque instantanément.

Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, et à gagner les puits épars dans cette immense solitude.

« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux instinct pour reconnaître leur route ; là où un Européen serait désorienté, ils n'hésitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, leur suffit pour marcher sûrement ; pendant la nuit, ils se guident sur l'étoile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles à l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents milles. »

Mais leVictoriaavait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de longitude [Le zéro du méridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus d'un degré.

Le lundi, le temps changea complètement ; la pluie se mit à tomber avec une grande violence ; il fallut résister à ce déluge et à l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle ; cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui composaient uniquement la surface du pays ; la végétation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.

Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme des bonnets arméniens ; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce qu'il fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que les pintades et les bécassines sillonnaient de leur vol ; çà et là un torrent impétueux coupait les routes ; les indigènes le traversaient en se cramponnant à une liane tendue d'un arbre à un autre ; les forêts faisaient place aux jungles dans lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros.

« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur ; la contrée se métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles ? le Niger a semé sur ses bords les plus importantes cités de l'Afrique.

—Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de la Providence ; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer les fleuves au milieu des grandes villes ! »

A midi, leVictoriapassa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale.

« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de Tembouctou : voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, auquel la superstition païenne donna une origine céleste ; comme lui, il préoccupa l'attention des géographes de tous les temps ; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes.

Le Niger coulait entre deux rives largement séparées ; ses eaux roulaient vers le sud avec une certaine violence ; mais les voyageurs entraînés purent à peine en saisir les curieux contours.

« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin de nous ! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse.

—Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route ? demanda Kennedy.

—Non, Dick ; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés au-dessous de Gao ; puis il pénétra au sein de ces contrées inexplorées que le Niger renferme dans son coude, et, après huit mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tembouctou ; ce que nous ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide.

—Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger ? demanda Joe.

—Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve et visite Gorée ; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère Anderson, Scott le dessinateur et une troupe d'ouvriers ; il arrive à Gorée ; s'adjoint un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août ; : mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais traitements, des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze vivants de quarante Européens ; le 16 novembre, les dernières lettres de Mungo-Park parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre l'infortuné voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et que lui-même fut massacré par les indigènes.

—Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs ?

—Au contraire, Dick ; car alors on avait non seulement à reconnaître le fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray ; elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans autre résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut lui qui arriva le premier aux sources du Niger ; d'après ses documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur.

—Facile à sauter, dit Joe.

—Eh ! eh ! facile ! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est immédiatement englouti ; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par une main invisible.

—Et il est permis de ne pas en croire un mot ? demanda Joe.

—Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger à se faire musulman.

—Encore une victime ! dit le chasseur.

—C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes ; je veux parler du Français René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et en l824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez ; le 3 août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après ; il se joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental, atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, avaient peut-être vu cette ville curieuse ; mais René Caillié devait être le premier Européen qui en ait rapporté des données exactes ; le 4 mai, il quitta cette reine du désert ; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le major Laing ; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville commerçante pour franchir, à travers mille dangers, les vastes solitudes comprises entre le Soudan et les régions septentrionales de l'Afrique ; enfin il entra à Tanger, et, le 28 septembre, il s'embarqua pour Toulon ; en dix-neuf mois, malgré cent quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord. Ah ! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus intrépide voyageur des temps modernes ; à l'égal de Mungo-Park. Mais, en France, il n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être ; néanmoins, nous devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France, parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de son courage ] .

—C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu ?

—Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues ; on crut avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie en 1828 ; les plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre ! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais concevait la même entreprise et la tentait avec autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique par la côte ouest dans le golfe de Bénin ; il reprit les traces de Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs à la mort du premier, arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son fidèle domestique Richard Lander.

—Et que devint ce Lander ? demanda Joe fort intéressé.

—Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage ; il offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la reconnaissance du Niger ; il s'adjoignit son frère John, second enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à 1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son embouchure, le décrivant village par village, mille par mille.

—Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun ? demanda Kennedy.

—Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense ! »

Le pays dans le coude du Niger.—Vue fantastique des monts Hombori.—Kabra.—Tembouctou. — Plan du docteur Barth.—Décadence.—Où le Ciel voudra.

Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de Tembouctou.

Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe largement épanouie ; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême aridité ; les plaines incultes succèdent aux champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts ; toutes les espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des torrents et des marigots.

De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer.

LeVictoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un magnifique spectacle.

Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence basaltique ; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri ; on eut dit les ruines légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au regard étonné.

« Voilà un site desMystères d'Udolphe, dit le docteur ; Ann Radcliff n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect.

—Ma foi ! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en foule.

—Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon ! les lutins de l'endroit sont fort aimables ; ils nous soufflent un petit vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. »

En effet, leVictoriareprenait une route plus au nord, et le 20, au matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le descendre jusqu'à Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins ; les troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence.

De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres ; bientôt un amphithéâtre de maisons basses apparut à un détour du fleuve ; sur les terrasses et les toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les contrées environnantes.

« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur ; c'est le port de Tembouctou ; la ville n'est pas à cinq milles d'ici !

Alors vous êtes satisfait, Monsieur ? demanda Joe.

—Enchanté, mon garçon.

—Bon, tout est pour le mieux, »

En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou, qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs.

Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude.

La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de sable blanc ; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du désert ; rien aux alentours ; à peine quelques graminées, des mimosas nains et des arbrisseaux rabougris.

Quant à l'aspect de Tembouctou , que l'on se figure un entassement de billes et de dés à jour ; voilà l'effet produit à vol d'oiseau ; les rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là carrées ; sur les terrasses sont nonchalamment étendus quelques habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à la main ; de femmes point, à cette heure du jour.

« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est bien déchue de son ancienne splendeur ! Au sommet du triangle s'élève la mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries soutenues par des arcades d'un dessin assez pur ; plus loin, près du quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.

—Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés.

—Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826 ; alors la ville était plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de convoitise générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes ; et ce grand centre de civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. »

La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie ; elle accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont ; d'immenses décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la colline du marché les seuls accidents du terrain.

Au passage duVictoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour fut battu ; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps d'observer ce nouveau phénomène ; les voyageurs ; repoussés par le vent du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.

« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui plaira !

—Pourvu que ce soit dans l'ouest ! répliqua Kennedy !

—Bah ! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère !

—Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.

—Et que nous manque-t-il pour cela !

—Du gaz, mon garçon ; la force ascensionnelle du ballon diminue sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes trop lourds.

—Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître ! A rester toute la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.

—Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur ; mais attends donc la fin ; sais-tu ce que le ciel nous réserve ? Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte d'Afrique, Samuel ?

—Je serais fort empêché de te répondre, Dick ; nous sommes à la merci de vents très variables ; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick ; il y a là une certaine étendue le pays où nous rencontrerons des amis.

—Et ce sera plaisir de leur serrer la main ; mais suivons-nous, au moins, la direction voulue !

—Pas trop, Dick, pas trop ; regarde l'aiguille aimantée nous portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.

—Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui en trouver d'autres ?

—Non, Joe ; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. »

A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest ; leVictoriase releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme, pouvait à peine le maintenir ; il se trouvait alors à soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo.

Inquiétudes du docteur Fergusson.—Direction persistante vers le sud.—Un nuage de sauterelles.—Vue de Jenné.—Vue de Ségo.—Changement de vent.—Regrets de Joe.

Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient quelques cases de bergers ; mais il fut impossible d'en faire un relèvement exact, car la vitesse duVictorias'accroissait toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et franchit en quelques instants le lac Debo.

Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il abandonna promptement cette manœuvre, qui augmentait encore la déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées de l'aérostat.

Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée ? Comment y attendre un navire pour retourner en Angleterre ? Et la direction actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines ! Là, on serait perdu.

D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le sentait lui manquer ! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra que la fin de la pluie amènerait un changement dans les courants atmosphériques.

Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par cette réflexion de Joe :

« Bon ! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance !

—Encore un nuage ! dit Fergusson.

—Et un fameux ! répondit Kennedy.

—Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au cordeau.

—Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un nuage

—Par exemple ! fit Joe.

—Non ! c'est une nuée !

—Eh bien ?

—Mais une nuée de sauterelles.

—Ça, des sauterelles !

—Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté !

—Je voudrais bien voir cela !

—Attends un peu, Joe ; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en jugeras par tes propres yeux. »

Fergusson disait vrai ; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas duVictoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant ; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité.

« Eh bien, Joe !

—Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.

—C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la grêle par ses dévastations.

—Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson ; quelque. fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons même pour arrêter le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se précipitant dans les flammes, les éteignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait irrésistiblement. Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de compensation à leurs ravages ; les indigènes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec plaisir.

—Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter.

Le pays devint plus marécageux vers le soir ; les forêts firent place des bouquets d'arbres isolés ; sur les bords du fleuve, on distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une grande île apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa mosquée de terre , et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, de mimosas et de dattiers perçaient entre les maisons ; même à la nuit, l'activité paraissait très grande. Jenné est en effet une ville fort commerçante ; elle fournit à tous les besoins de Tembouctou ; ses barques sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, y transportent les diverses productions de son industrie.

« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais tenté de descendre dans cette ville ; il doit s'y trouver plus d'un Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de locomotion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent.

—Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant,

—D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère tendance à souffler de l'est ; il ne faut pas perdre une pareille occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun usage ; il réussit à maintenir leVictoriadans une zone plus favorable à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent ; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu.

« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous atteindrons le fleuve du Sénégal.

—Et nous serons en pays ami ? demanda le chasseur.

—Pas tout à fait encore ; à la rigueur, si leVictoriavenait à nous manquer, nous pourrions gagner des établissements français ! Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte occidentale.

—Et ce sera fini ! fit Joe. Eh bien, tant pis ! Si ce n'était le plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre ! Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître ?

—Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de l'Afrique ; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté.

—En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous n'avons pas traversé !

—Ah ! Monsieur Samuel ! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif ! Voilà qui aurait donné du poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais composé une jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer !

Les approches du Sénégal.—LeVictoriabaisse de plus en plus.—On jette, on jette toujours.—Le marabout El-Hadji.—MM. Pascal, Vincent, Lambert.—Un rival de Mahomet. —Les montagnes difficiles.—Les armes de Kennedy.—Une manœuvre de Joe.—Halte au-dessus d'un forêt.

Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un nouvel aspect : les rampes longuement étendues se changeaient en collines qui faisaient présager de prochaines montagnes ; on aurait à franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du Sénegal et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée, soit à la baie du cap Vert.

Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses devanciers ; ils avaient souffert mille privations et couru mille dangers au milieu de ces nègres barbares ; ce climat funeste dévora la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée inhospitalière.

Mais il n'eut pas un moment de repos ; leVictoriabaissait d'une manière sensible ; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut ainsi pendant plus de cent vingt milles ; on se fatigua à monter et à descendre ; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait incessamment ; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient déjà ; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans son enveloppe détendue.

Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

« Est-ce que le ballon aurait une fissure ? dit-il.

—Non, répondit le docteur ; mais la gutta-percha s'est évidemment ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le taffetas.

—Comment empêcher cette fuite

—C'est impossible. Allégeons-nous ; c'est le seul moyen ; jetons tout ce qu'on peut jeter.

—Mais quoi ? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort dégarnie.

—Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.»

Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait les cordes du filet ; de là, il vint facilement à bout de détacher les épais rideaux de la tente, et il les précipita au dehors.

« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il ; il y a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez discrets sur l'étoffe. »

Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il se rapprochait encore du sol.

Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette enveloppe.

—Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer.

—Alors comment ferons-nous ?

—Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable ; je veux à tout prix éviter une halte dans ces parages ; les forêts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont rien moins que sûres.

—Quoi ! des lions, des hyènes ? fit Joe avec mépris.

—Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient en Afrique.

—Comment le sait-on ?

—Par les voyageurs qui nous ont précédés ; puis les Français, qui occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les peuplades environnantes ; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des reconnaissances ont été poussées fort avant dans le pays ; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils ont exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le pillage n'ont plus laissé que des ruines.

—Que s'est-il donc passé ?

—Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent la Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent le pays de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et massacrant ; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords du fleuve ; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres ; or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber entre ses mains.

—Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier jusqu'à nos chaussures pour relever leVictoria.

—Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur ; mais je prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà.

—Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela de gagné.

—C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur ; seulement, une chose m'inquiète.

—Laquelle ?

—Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en produisant la plus grande chaleur possible.

—Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.

—PauvreVictoria! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son navire ; je ne m'en séparerai pas sans peine ! Il n'est plus ce qu'il était au départ, soit ! mais il ne faut pas en dire du mal ! Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cœur de l'abandonner.

—Sois tranquille, Joe ; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui demande encore vingt-quatre heures.

—Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. Pauvre ballon !

—Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont tu parlais, Samuel.

—Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa lunette ; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les franchir.

—Ne pourrait-on les éviter ?

—Je ne pense pas, Dick ; vois l'immense espace qu'elles occupent : près de la moitié de l'horizon !

—Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe ; elles gagnent sur la droite et sur la gauche.

—Il faut absolument passer par-dessus. »

Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait leVictoriavers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les heurter.

« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson ; ne réservons que le nécessaire pour un jour.

—Voilà ! dit Joe

—Le ballon se relève-t-il ? demanda Kennedy.

—Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. »

En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire qu'elles se précipitaient sur eux ; ils étaient loin de les dominer ; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.

La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors ; on n'en conserva que quelques pintes ; mais cela fut encore insuffisant.

« Il faut pourtant passer, dit le docteur.

—Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy.

—Jetez-les.

—Voilà ! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.

—Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour ! Quoi qu'il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.

—Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. »

LeVictoriaavait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des voyageurs.

« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser !

—Eh bien, Monsieur Samuel ? fit Joe.

—Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette viande qui pèse. »

Le ballon fut encore délesté d'une cinquantaine de livres ; il s'éleva très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de la ligne des montagnes. La situation était effrayante ; leVictoriacourait avec une grande rapidité ; on sentait qu'il allait se mettre en pièces ; le choc serait terrible en effet.

Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.

Elle était presque vide.

« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes.

—Sacrifier mes armes ! répondit le chasseur avec émotion.

—Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire.

—Samuel ! Samuel !

—Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter la vie.

—Nous approchons ! s'écria Joe, nous approchons ! »

Dix toises! La montagne dépassait leVictoriade dix toises encore.

Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb.

Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait inévitablement se briser.

« Kennedy ! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes perdus.

—Attendez, Monsieur Dick ! fit Joe, attendez ! »

Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle.

« Joe ! Joe! cria-t-il.

—Le malheureux ! » fit le docteur.

La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni ; elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui criaient sous son passage,

« Nous passons ! nous passons ! nous sommes passés ! » cria une voix qui fit bondir le cœur de Fergusson.

L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la nacelle ; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de la totalité de son poids ; il était même obligé de le retenir fortement, car il tendait à lui échapper.

Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons.

« Pas plus difficile que cela, fit-il.

—Mon brave Joe ! mon ami ! dit le docteur avec effusion.

—Oh ! ce que j'en ai fait ; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous ; c'est pour la carabine de M. Dick ! Je lui devais bien cela depuis l'affaire de l'Arabe ! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous voir vous en séparer. »

Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.

LeVictorian'avait plus qu'à descendre ; cela lui était facile ; il se retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. Le terrain semblait convulsionné ; il présentait de nombreux accidents fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au lendemain.

« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il.

—Ah ! répondit Kennedy, tu te décides enfin ?

—Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à exécution ; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le temps. Jette les ancres, Joe. »

Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.

« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur ; nous allons courir au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre.

—Pourrons-nous descendre ? demanda Kennedy.

—A quoi bon ? Je vous répète qu'il serait dangereux de nous séparer. D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. »

LeVictoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à s'arrêter brusquement ; ses ancres étaient prises ; le vent tomba avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores.

Combat de générosité.—Dernier sacrifice.—L'appareil de dilatation.—Adresse de Joe.—Minuit.—Le quart du docteur.—Le quart de Kennedy.—Il s'endort.—L'incendie.—Les hurlements.—Hors de portée.

Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la hauteur des étoiles ; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du Sénégal.

« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé sa carte, c'est de passer le fleuve ; mais comme il n'y a ni pont ni barques, il faut à tout prix le passer en ballon ; pour cela, nous devons nous alléger encore.

—Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le chasseur qui craignait pour ses armes ; à moins que l'un de nous se décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je réclame cet honneur.

—Par exemple ! répondit Joe ; est-ce que je n'ai pas l'habitude...

—Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la côte d'Afrique ; je suis bon marcheur, bon chasseur...

—Je ne consentirai jamais ! répliqua Joe.

—Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit Fergusson ; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité ; d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions ensemble pour traverser ce pays.

—Voilà qui est parlé, fit Joe ; une petite promenade ne nous fera pas de mal.

—Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier moyen pour alléger notreVictoria.

—Lequel ? fit Kennedy ; je serais assez curieux de le connaître.

—Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de bunzen et du serpentin ; nous avons là près de neuf cents livres bien lourdes à traîner par les airs.

—Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz ?

—Je ne l'obtiendrai pas ; nous nous en passerons.

—Mais enfin...

—Écoutez-moi, mes amis ; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste de force ascensionnelle ; elle est suffisante pour nous transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent ; nous ferons à peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je tiens à conserver.

—Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous en pareille matière ; tu es le seul juge de la situation ; dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons.

—A vos ordres, mon maître.

—Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, il faut sacrifier notre appareil.

—Sacrifions le ! répliqua Kennedy.

—A l'ouvrage ! » fit Joe.

Ce ne fut pas un petit travail ; il fallut démonter l'appareil pièce par pièce ; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau ; il ne fallut pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour arracher les récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils étaient fortement encastrés ; mais Kennedy était si vigoureux, Joe si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout ; ces diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles disparurent en faisant de vastes trouées dans le feuillage des sycomores.

« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils objets dans les bois ; ils sont capables d'en faire des idoles ! »

On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc ; mais quant aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même de la soupape.

Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse ; les pieds nus, pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de l'aérostat ; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à cette surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement refermé au moyen d'une forte ligature.

LeVictoria, délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air et tendit fortement la corde de l'ancre.

A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de bien des fatigues ; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la disposition de Joe.

Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.

« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson ; je vais prendre le premier quart ; à deux heures, je réveillerai Kennedy ; à quatre heures, Kennedy réveillera Joe ; à six heures, nous partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette dernière journée ! »

Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi rapide que profond.

La nuit était paisible ; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait ses regards autour de lui ; il surveillait avec attention le sombre rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la vue du sol ; le moindre bruit lui semblait suspect, et il cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles.

Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes sont plus vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble fuir devant les yeux.

D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en définitive, pouvait faire défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne comptait plus sur son ballon d'une façon absolue ; le temps était passé où il le manœuvrait avec audace parce qu'il était sûr de lui.

Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs indéterminées dans ces vastes forêts ; il crut même voir un feu rapide briller entre les arbres ; il regarda vivement, et porta sa lunette de nuit dans cette direction ; mais rien n'apparut, et il se fit même comme un silence plus profond.

Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination ; il écouta sans surprendre le moindre bruit ; le temps de son quart étant alors écoulé, il réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit place aux côtés de Joe qui dormait de toutes ses forces.

Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il avait de la peine à tenir ouverts ; il s'accouda dans un coin, et se mit à fumer vigoureusement pour chasser le sommeil.

Le silence le plus absolu régnait autour de loi ; un vent léger agitait la cime des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgré lui ; il voulut y résister, ouvrit plusieurs fois les paupières, plongea dans la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, succombant à la fatigue, il s'endormit.

Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie ? Il ne put s'en rendre compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un pétillement inattendu.

Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur sa figure. La forêt était en flammes.

« Au feu ! au feu ! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement.

Ses deux compagnons se relevèrent.

« Qu'est-ce donc ! demanda Samuel.

—L'incendie ! fit Joe... Mais qui peut... »

En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment illuminé.

« Ah ! les sauvages ! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour nous incendier plus sûrement !

—Les Talibas ! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute ! » dit le docteur.

Un cercle de feu entourait leVictoria; les craquements du bois mort se mêlaient aux gémissements des branches vertes ; les lianes, les feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait dans l'élément destructeur ; le regard ne saisissait qu'un océan de flammes ; les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents ; cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait dans les nuages, et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu.

« Fuyons ! s'écria Kennedy ! à terre ! c'est notre seule chance de salut ! »

Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, s'allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées ; mais leVictoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs.

Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes détonations d'armes à feu ; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se porta vers l'ouest

Il était quatre heures du matin.

Les Talibas.—La poursuite.—Un pays dévasté.—Vent modéré.—LeVictoriabaisse—Les dernières provisions.—Les bonds du Victoria.—Défense à coups de fusil.—Le vent fraîchit,—Le fleuve du Sénégal.—Les cataractes de Gouina.—L'air chaud.—Traversée du fleuve.

« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, dit le docteur, nous étions perdus sans ressources.

Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe ; on se sauve alors, et rien n'est plus naturel.

—Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson.

—Que crains-tu donc ? demanda Dick. LeVictoriane peut pas descendre sans ta permission, et quand il descendrait ?

—Quand il descendrait ! Dick, regarde ! »

La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du burnous flottant ; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de longs mousquets ; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction duVictoria, qui marchait avec une vitesse modérée.

A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en brandissant leurs armes ; la colère et les menaces se lisaient sur leurs figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, mais hérissée ; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et ces rampes adoucies qui descendent au Sénégal.

« Ce sont bien eux ! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches marabouts d'Al-Eladji ! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au milieu d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits.

—Ils n'ont pas l'air accommodant ! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux gaillards !

—Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe ; c'est toujours quelque chose

—Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées ! voilà leur ouvrage ; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont apporté l'aridité et la dévastation.

—Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous parvenons à mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté.

—Parfaitement, Dick ; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur en portant ses yeux sur le baromètre

—En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer nos armes.

—Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick ; nous nous trouverons bien de ne pas les avoir semées sur notre route.

—Ma carabine ! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. »

Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin ; il lui restait de la poudre et des balles en quantité suffisante.

« A quelle hauteur nous maintenons-nous ? demanda-t-il à Fergusson.

—A sept cent cinquante pieds environ ; mais nous n'avons plus la faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en descendant ; nous sommes à la merci du ballon.

—Cela est fâcheux, reprit Kennedy ; le vent est assez médiocre, et si nous avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue.

—Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop ; une vraie promenade.

—Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les démonter les uns après les autres.

—Oui-da ! répondit Fergusson ; mais ils seraient à bonne portée aussi, et notreVictoriaoffrirait un but trop facile aux balles de leurs longs mousquets ; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle serait notre situation. »

La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans l'ouest.

Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait toujours un changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté vers le Niger, que deviendrait-il ! D'ailleurs, il constatait que le ballon tendait à baisser sensiblement ; depuis son départ, il avait déjà perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être éloigné d'une douzaine de milles ; avec la vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage.

En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri ; les Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux.

Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces hurlements :

« Nous descendons, fit Kennedy.

—Oui, répondit Fergusson.

—Diable ! » pensa Joe.

Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.

Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de mousquets éclata dans les airs.

« Trop loin, imbéciles ! s'écria Joe ; il me paraît bon de tenir ces gredins-là à distance. »

Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu ; le Talibas roula à terre ; ses compagnons s'arrêtèrent et leVictoriagagna sur eux.

« Ils sont prudents ; dit Kennedy.

—Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur ; et ils y réussiront, si nous descendons encore ! Il faut absolument nous relever !

—Que jeter ! demanda Joe.

—Tout ce qui reste de provision de pemmican ! C'est encore une trentaine de livres dont nous nous débarrasserons !

—Voilà, Monsieur ! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître.

La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris des Talibas ; mais, une demi-heure plus tard, leVictoriaredescendait avec rapidité ; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe.

Bientôt la nacelle vint raser le sol ; les nègres d'Al-Hadji se précipitèrent vers elle ; mais, comme il arrive en pareille circonstance, à peine eut-il touché terre, que leVictoriase releva d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin.

« Nous n'échapperons donc pas ! fit Kennedy avec rage.

—Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre dernière ancre, puisqu'il le faut ! »

Joe arracha les baromètres, les thermomètres ; mais tout cela était peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents pas de lui.

« Jette les deux fusils ! s'écria le docteur.

Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur.

Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers ; quatre Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. LeVictoriase releva de nouveau ; il faisait des bonds d'une énorme étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol.

Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient reprendre une force nouvelle dès qu'ils touchaient terre ! Mais il fallait que cette situation eut une fin. Il était près de midi. LeVictorias'épuisait, se vidait, s'allongeait ; son enveloppe devenait flasque et flottante ; les plis du taffetas distendu grinçaient les uns sur les autres.

« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber ! »

Joe ne répondit pas, il regardait son maître.

« Non ! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à jeter.

—Quoi donc ? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.

—La nacelle ! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet ! Nous pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve ! Vite ! vite !

Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait indiqué le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de la nacelle ; elle tomba au moment où l'aérostat allait définitivement s'abattre.

« Hourra ! hourra ! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté remontait à trois cents pieds dans l'air.

Les Talibas excitaient leurs chevaux ; ils couraient ventre à terre ; mais leVictoria, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent la dépasser, tandis que la horde d'Al Hadji était forcée de prendre par le nord pour tourner ce dernier obstacle.

Les trois amis se tenaient accrochés au filet ; ils avaient pu le rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.

Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria :

« Le fleuve ! le fleuve ! le Sénégal ! »

A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort étendue ; la rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite et un endroit favorable pour opérer la descente.

« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés ! »

Mais il ne devait pas en être ainsi ; le ballon vide retombait peu à peu sur un terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de longues pentes et des plaines rocailleuses ; à peine quelques buissons, une herbe épaisse et desséchée sous l'ardeur du soleil.

LeVictoriatoucha plusieurs fois le sol et se releva ; ses bonds diminuaient de hauteur et d'étendue ; au dernier, il s'accrocha par la partie supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre isolé au milieu de ce pays désert.

« C'est fini, fit le chasseur.

—Et à cent pas du fleuve, » dit Joe.

Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses deux compagnons vers le Sénégal.

En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé ; arrivé sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina ! Pas une barque sur la rive ; pas un être animé.

Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de l'est à l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours s'étendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des rochers aux formes étranges, comme d'immenses animaux antédiluviens pétrifiés au milieu des eaux.

L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente ; Kennedy ne put retenir un geste de désespoir.

Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria :

« Tout n'est pas fini !

—Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il ne pouvait jamais perdre.

La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée hardie. C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses compagnons vers l'enveloppe de l'aérostat.

« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette herbe sèche ; il m'en faut cent livres au moins.

—Pourquoi faire ? demanda Kennedy.

—Je n'ai plus de gaz ; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l'air chaud !

—Ah ! mon brave ! Samuel ! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand homme !

Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut empilée prés du baobab.

Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en le coupant dans sa partie inférieure ; il eut soin préalablement de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogène par la soupape ; puis il empila une certaine quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y mit le feu.

Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud ; une chaleur de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à diminuer de moitié la pesanteur de l'air qu'il renferme en le raréfiant ; aussi leVictoriacommença à reprendre sensiblement sa forme arrondie ; l'herbe ne manquait pas ; le feu s'activait par les soins du docteur, et l'aérostat grossissait à vue d'œil.

Il était alors une heure moins le quart.

En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse.

« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.

—De l'herbe ! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein air !

—Voilà, Monsieur. »

LeVictoriaétait aux deux tiers gonflé.


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