FIN.

Frédéric, terrassé par cette horrible imprécation, et frémissant que le moindre délai n'assassine son amante, s'éloigne avec impétuosité. Mais à peine est-il hors de sa vue, qu'il s'arrête; il ne peut sortir du bois épais qui les couvre, sans l'avoir entendue encore une fois, et élevant la voix, il s'écrie: "O toi, que je ne dois plus revoir! toi qui, d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortuné qui t'adorait! toi qui, pour prix d'un amour sans exemple, le condamnes à un exil éternel! toi, enfin, dont la haine l'a proscrit de la surface du monde, ô Claire! avant que l'immensité nous sépare à jamais, avant que le néant soit entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et au nom du tourment que j'endure, que ce soit un accent de pitié!…….. " Il se tait, il ne respire pas, il étouffe les horribles battemens de son coeur pour mieux écouter, il attend la voix de Claire…… Enfin ces mots faibles, tremblans, et qui percent à peine le repos universel de la nature, viennent frapper ses oreilles et calmer ses sens:Va, malheureux, je te pardonne.

L'indignation avait ranimé les forces de Claire, l'attendrissement les anéantit: subjuguée par l'ascendant de Frédéric, à l'instant où, en lui pardonnant, elle sentit qu'elle l'aimait encore, elle tomba sans mouvement sur les degrés de l'autel.

Cependant M. d'Albe qui n'avait point reçu la lettre d'Elise, et qui était sorti pour quelques heures, apprend à son retour que Frédéric a paru dans la maison; il frémit, et demande sa femme; on lui dit qu'elle est allée, selon son usage, se recueillir près du tombeau de son père. Il dirige ses pas de ce côté; la lune éclairait faiblement les objets: il appelle Claire, elle ne répond point; sa première idée est qu'elle a fui avec Frédéric; la seconde, plus juste, mais plus terrible encore, est qu'elle a cessé d'exister. Il se hâte d'arriver; enfin, à la lueur des rayons argentés qui percent à travers les tremblans peupliers, il aperçoit un objet….. une robe blanche….. il approche….. c'est Claire étendue sur le marbre et aussi froide que lui. A cette vue il jette des cris perçans; ses gens l'entendent et accourent. Ah! comment peindre la consternation universelle! Cette femme céleste n'est plus, cette maîtresse adorée, cet ange de bienfaisance n'est plus qu'une froide poussière! La désolation s'empare de tous les coeurs: cependant un mouvement a ranimé l'espérance; on se hâte, on la transporte, les secours volent de tous côtés. La nuit entière se passe dans l'incertitude; mais le lendemain une ombre de chaleur renaît, et ses yeux se rouvrent au jour, au moment même où Elise arrivait auprès d'elle.

Cette tendre amie avait suivi sa lettre de près, mais sa lettre n'était point arrivée; un mot de M. d'Albe l'instruit de tout, elle entre éperdue. Claire ne la méconnaît point, elle lui tend les bras. Elise se précipite, Claire la presse sur son coeur déjà atteint des glaces de la mort. Elle veut que l'amitié la ranime et lui rende la force d'exprimer ses dernières volontés: son oeil mourant cherche son époux; sa voix éteinte l'appelle; elle prend sa main, et l'unissant à celle de son amie, elle les regarde tous deux avec tristesse, et dit: "Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente: l'infortunée que vous voyez devant vous s'est couverte du dernier opprobre; mes sens égarés m'ont trahie; et un ingrat, abusant de ma faiblesse, a brisé les noeuds sacrés qui m'attachaient à mon époux. Je ne demande point d'indulgence, ni lui ni moi n'avons droit d'y prétendre: il est des crimes que la passion n'excuse pas, et que le pardon ne peut atteindre….." Elle se tait. En l'écoutant, l'âme d'Elise se ferme à toute espérance, elle est sûre que son amie ne survivra pas à sa honte.

M. d'Albe, consterné de ce qu'il entend, ne repousse pas néanmoins la main qui l'a trahi. "Claire, lui dit-il, votre faute est grande sans doute; mais il vous reste encore assez de vertus pour faire mon bonheur; et le seul tort que je ne vous pardonne pas, est de souhaiter une mort qui me laisserait seul au monde." A ces mots, sa femme lève sur lui un oeil attendri et reconnaissant: "Cher et respectable ami, lui dit-elle, croyez que c'est pour vous seul que je voudrais vivre, et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernière heure si amère. Mais je sens que mes forces diminuent, éloignez-vous l'un et l'autre, j'ai besoin de me recueillir quelques momens, afin de vous parler encore."

Elise ferme doucement le rideau, et ne profère pas une parole; elle n'a rien à dire, rien à demander, rien à attendre: l'aveu de son amie lui a appris que tout était fini, que l'arrêt du sort était irrévocable, et que Claire était perdue pour elle.

M. d'Albe, qui la connaît moins, s'agite et se tourmente; plus heureux qu'Elise, il craint, car il espère; il s'étonne de la tranquillité de celle-ci, sa muette consternation lui paraît de la froideur, il le dit et s'en irrite. Elise, sans s'émouvoir de sa colère, se lève doucement, et l'entraînant hors de la chambre: "Au nom de Dieu! lui dit-elle, ne troublez pas la solennité de ces momens par de vains secours qui ne la sauveront point, et calmez un emportement qui peut rompre le dernier fil qui la retient à la vie. Craignez qu'elle ne s'éteigne avant de nous avoir parlé de ses enfans; sans doute son dernier voeu sera pour eux; tel qu'il soit, fût-il de lui survivre, je jure de le remplir. Quant à son existence terrestre elle est finie; du moment que Claire fut coupable, elle a dû renoncer au jour: je l'aime trop pour vouloir qu'elle vive, et je la connais trop pour l'espérer." L'air imposant et assuré dont Elise accompagna ces mots, fut un coup de foudre pour M. d'Albe; il lui apprit que sa femme était morte.

Elise se rapprocha du lit de son amie: assise à son chevet, toujours immobile et silencieuse, il semblait qu'elle attendît le dernier souffle de Claire pour exhaler le sien.

Au bout de quelques heures, Claire étendit la main, et prenant celle d'Elise: "Je sens que je m'éteins, dit-elle, il faut me hâter de parler; fais sortir tout le monde, et que M. d'Albe reste seul avec toi." Elise fait un signe, chacun se retire; le malheureux époux s'avance, sans avoir le courage de jeter les yeux sur celle qu'il va perdre; il se reproche intérieurement d'avoir peut-être causé sa mort en la trompant. Claire devine son repentir, et croit que son amie le partage; elle se hâte de les rassurer. "Ne vous reprochez point, leur dit-elle, de m'avoir déguisé la vérité, votre motif fut bon, et ce moyen pouvait seul réussir; sans doute, il m'eût guérie, si l'effrayante fatalité qui me poursuit n'eût renversé tous vos projets." Elise ne répond rien, elle sait que Claire ne dit cela que pour calmer leur conscience agitée, et elle ne se justifie pas d'un tort qui retomberait en entier sur M. d'Albe; mais celui-ci s'accuse, il rend à Elise la justice qui lui est due, en apprenant à Claire qu'elle n'a cédé qu'à sa volonté. Elle est dédommagée de sa droiture; un léger serrement de main que M. d'Albe n'aperçoit pas, la récompense sans le punir. Claire reprend la parole. "O mon ami! dit-elle en regardant tendrement son mari; nul n'est ici coupable que moi; vous, qui n'eûtes jamais de pensées que mon bonheur, et que j'offensai avec tant d'ingratitude, est-ce à vous à vous repentir?" M. d'Albe prend la main de sa femme et la couvre de larmes; elle continue: "Ne pleurez point, mon ami, ce n'est pas à présent que vous me perdez, mais quand, par une honteuse faiblesse j'autorisai l'amour de Frédéric; quand par un raisonnement spécieux je manquai de confiance en vous pour la première fois de ma vie; ce fut alors que, cessant d'être moi-même, je cessai d'exister pour vous; dès l'instant où je m'écartai de mes principes, les anneaux sacrés qui les liaient ensemble se brisèrent, et me laissèrent sans appui dans le vague de l'incertitude; alors la séduction s'empara de moi, fascina mes yeux, obscurcit le sacré flambeau de la vertu, et s'insinua dans tous mes sens; au lieu de m'arracher à l'attrait qui m'entraînait, je l'excusai, et dès lors la chute devint inévitable. O toi, mon Elise! continua-t-elle avec un accent plus élevé, toi qui vas devenir la mère de mes enfans, je ne te recommande point mon fils, il aura les exemples de son père; mais veille sur ma Laure, que son intérêt l'emporte sur ton amitié. Si quelques vertus honorèrent ma vie, dis-lui que ma faute les effaça toutes; en lui racontant la cause de ma mort, garde-toi bien de l'excuser, car dès lors tu l'intéresserais à mon crime: qu'elle sache que ce qui m'a perdue est d'avoir coloré le vice des charmes de la vertu; dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la méconnaît; car, en la faisant servir de voile à son hideux ennemi, on nous trompe, on nous égare, et on nous approche de lui quand nous croyons n'aimer qu'elle…….. Enfin, Elise, ajouta-t-elle en s'affaiblissant, répète souvent à ma Laure, que si une main courageuse et sévère, avait dépouillé le prestige dont j'entourais mon amour, et qu'on n'eût pas craint de me dire que celle qui compose avec l'honneur l'a déjà perdu, et que jamais il n'y eut de nobles effets d'une cause vicieuse, alors, sans doute, j'eusse foulé aux pieds le sentiment dont j'expire aujourd'hui…." Ici Claire fut forcée de s'interrompre, en vain elle voulut achever sa pensée, ses idées se troublèrent, et sa langue glacée ne put articuler que des mots entrecoupés. Au bout de quelques instans elle demanda la bénédiction de son époux; en la recevant, un éclair de joie ranima ses yeux. "A présent je meurs en paix, dit-elle, je peux paraître devant Dieu….. je vous offensai plus que lui, il ne sera pas plus sévère que vous." Alors, jetant sur lui un dernier regard, et serrant la main de son amie, elle prononça le nom de Frédéric, soupira et mourut.

Quelques jours après, M. d'Albe reçut ce billet écrit parElise et dicté par Claire.

Je ne veux point faire rougir mon époux, en prononçant devant lui un nom qu'il déteste peut-être; mais pourra-t-il oublier que cet infortuné voulait fuir cet asile, et que mon ordre seul l'y a retenu; que, dans notre situation mutuelle, ses devoirs étant moindres, ses torts le sont aussi, et que mon amour fut un crime quand le sien n'était qu'une faiblesse? Il est errant sur la terre, il a vos malheurs à se reprocher, il croira avoir causé ma mort, et son coeur est né pour aimer la vertu. O mon époux! mon digne époux! la pitié ne vous dit-elle rien pour lui, et n'obtiendra-t-il pas une miséricorde que vous ne m'avez pas refusée?

Pour remplir les dernières volontés de sa femme, M. d'Albe s'informa de Frédéric dans tous les environs, il fit faire les perquisitions les plus exactes dans le lieu de sa naissance; tout fut inutile, ses recherches furent infructueuses; jamais on n'a pu découvrir où il avait traîné sa déplorable existence, ni quand il l'avait terminée. Jamais nul être vivant n'a su ce qu'il était devenu: on dit seulement qu'aux funérailles de Claire, un homme inconnu, enveloppé d'une épaisse redingotte, et couvert d'un large chapeau, avait suivi le convoi dans un profond silence; qu'au moment où l'on avait posé le cercueil dans la terre, il avait tressailli, et s'était prosterné la face dans la poussière, et qu'aussitôt que la fosse avait été comblée, il s'était enfui impétueusement en s'écriant: "A présent je suis libre, tu n'y seras pas long-temps seule!"

Erreurs typographiques:

Lettre 2: =bâtimens dépendans= remplacé par =bâtimens dépendant"

Lettre 2: =bienfait de mon père= remplacé par =bienfait de votre père=

Lettre 5: =aigre.= remplacé par =aigre."=

Lettre 6: =serré dans ses bras= remplacé par =serrée dans ses bras=

Lettre 7: =aie vue encore= remplacé par =aie vu encore=

Lettre 10: =schall= remplacé par =châle=

Lettre 11: =J'ai nommé Adèle= remplacé par ="J'ai nommé Adèle=

Lettre 13: =bois des peupliers= remplacé par =bois de peupliers=

Lettre 13: =pour un Dieu= remplacé par =pour un dieu=

Lettre 13: =presse ma pensée= remplacé par =pressent ma pensée=

Lettre 17: =Adèle impatiente= remplacé par =Adèle, impatiente=

Lettre 17: =Ce n'est pas là= remplacé par ="Ce n'est pas là=

Lettre 17: =un de ses momens.= remplacé par =un de ses momens. —=

Lettre 18: =aidé à faire= remplacé par =aidés à faire=

Lettre 18: =je la presse.= remplacé par =je la presse."=

Lettre 18: =Il m'a atterré= remplacé par =Il m'a atterrée=

Lettre 18: =bonne Claire?….= remplacé par =bonne Claire?…."=

Lettre 20: =jusque là= remplacé par =jusque-là=

Lettre 23: =faites. "Mon mari= remplacé par =faites."Mon mari=

Lettre 23: =Je ne vous ai jamais vue= remplacé par ="Je ne vous ai jamais vue=

Lettre 23: =Il a prie Frédéric= remplacé par =Il a priéFrédéric=

Lettre 25: =il vous était doux= remplacé par mais =il vous était doux=

Lettre 26: =t'agite? Ah!= remplacé par =t'agite? — Ah!=

Lettre 27: =mes sens! "Si je t'aime= remplacé par =mes sens!— Si je t'aime=

Lettre 27: =par tout je le trouve= remplacé par =partout je le trouve=

Lettre 33: =Je partirai= remplacé par ="Je partirai=

Lettre 33: =ce sont-là= remplacé par =ce sont là=

Lettre 41: =conjuré= remplacé par =conjurée=

Lettre 42: =valu= remplacé par =value=

Epilogue: =à cette fois= remplacé par =à cette voix=

Epilogue: =pendant l'éternité!= remplacé par =pendant l'éternité!"=

Epilogue: =le condamne= remplacé =par le condamnes=


Back to IndexNext