Entendez tous, honorable assistance,La vertu reconnue et patienceDe Geneviève de Brabant.Étant comtesseDe grand'noblesse,Née en BrabantÉtait assurément.
Entendez tous, honorable assistance,La vertu reconnue et patienceDe Geneviève de Brabant.Étant comtesseDe grand'noblesse,Née en BrabantÉtait assurément.
Entendez tous, honorable assistance,
La vertu reconnue et patience
De Geneviève de Brabant.
Étant comtesse
De grand'noblesse,
Née en Brabant
Était assurément.
Après cette célèbre complainte, qui est l'Iliade duMessager boiteuxet del'Almanach de Liége, Buridan, content d'avoir égorgé le traître Golo, céda la parole à M. Paturot. Chacun chanta à son tour, et Claude lui-même, avec plus de chaleur et de verve que personne. Le dîner finit gaiement par une séance de phrénologie, où Buridan fit admirer la variété de ses connaissances. M. Paturot, jaloux de voir son compère Ventéjols comparé à Napoléon, se soumit le premier à l'examen du savant.
«Monsieur, dit le peintre en palpant le boulanger avec gravité, votre tête présente les plus singuliers phénomènes que la science ait eu depuis longtemps occasion d'observer. Le front est d'un boulanger ordinaire, mais l'occiput annonce une intelligence sans bornes, et le sinciput, une fermeté rare. Ce que vous avez décidé, vous le voulez fermement, n'est-ce pas?
—Oh! monsieur, dit Paturot se redressant avec orgueil, je suis comme un marbre. Si ma femme me résistait, je lui casserais les reins! Si ma fille me désobéissait, je la jetterais par la fenêtre. C'est mon caractère.»
Tout le monde se mit à rire, et Mme Paturot voulut réclamer; mais Buridan fit signe de se taire. L'assemblée était tout oreilles.
«Monsieur, continua Buridan, je vous en félicite. C'est cette rare et héroïque fermeté qui fait les grands hommes. Au besoin, vous seriez Brutus.
—Qu'est-ce que Brutus? demanda Cécile.
—Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien, c'est une brute, un imbécile comme ton père, qui ne voit pas que monsieur se moque de lui.
—Silence, ma femme! dit Paturot d'une voix menaçante.
—Oh! cria la dame d'une voix acariâtre, tes gros yeux ne me font pas peur. Depuis vingt ans que nous sommes mariés, je te connais bien. Tu es toujours le même: Constant-Fidèle Paturot, qui...
—Vous êtes intrépide, interrompit l'impitoyable Buridan.
—Comme un lion, monsieur. Je suis tambour de la garde nationale, et j'ai failli être soldat, c'est tout dire.
—Passons, dit le peintre, aux traits du visage. Vous avez le nez grand et gros. Avouez que vous êtes un grand scélérat.
—Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, parlez plus bas, je vous en conjure. Il faut bien que jeunesse se passe, et si ma femme le savait! Voulez-vous me perdre?»
L'examen se prolongea au milieu des plaisanteries de tous les convives. De la phrénologie Buridan passa à la chiromancie, et trouva moyen d'intriguer et de contenter tout le monde. Quand il tint la main de Juliette entre les siennes:
«Voici, dit-il, une ligne qui annonce qu'il vous arrivera bientôt un grand bonheur. Vous aimerez un jeune homme blond et vous en serez passionnément aimée. Il y aura un mariage dans l'année.»
En même temps, il lui serra doucement la main, Juliette baissa les yeux et rougit. Que faisait Claude? Il assistait, impassible en apparence, aux succès de son ami, et il faisait d'horribles efforts pour rire de ses plaisanteries.
«Hélas! pensait-il, voilà comme il faudrait être pour plaire à Juliette. Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est beau! O douleur! ô malheureux Quasimodo.»
On dansa beaucoup, et Buridan ne brilla pas moins par ses entrechats que par ses discours. Il sut plaire à tout le monde, et surtout à la bonne fruitière qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq ans. Il se multipliait pour faire sauter les femmes et pour boire avec les hommes.
A minuit, tous les conviés se retirèrent, Claude et Buridan, priés de revenir, le dernier surtout, s'y engagèrent volontiers, et partirent ensemble pour Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé dans ses tristes réflexions, gardait le silence.
«Tout le bonheur que je m'étais promis, pensait-il, s'envole en un instant. Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle que j'aime.
—Qu'as-tu donc? lui dit Buridan étonné, je ne te reconnais pas. As-tu duvague à l'ame.
—Ce n'est rien, répondit Claude, honteux de sa faiblesse. Le grand air m'a fait mal.
—Un buveur d'eau, dit Buridan avec compassion, ne devrait s'aventurer qu'avec des gens de sa secte. Va te coucher, Basile, tu sens la fièvre.»
Les deux amis se séparèrent. Le lendemain, Claude attendit inutilement Juliette. Elle ne devait plus revenir dans son atelier. Trois semaines s'écoulèrent sans événement. Le peintre avait besoin de toute sa philosophie pour ne pas aller voir la vieille fruitière. Enfin, il partit un dimanche pour Passy.
«Ah! vous voilà, monsieur, dit la bonne femme en le voyant. Pourquoi ne venez-vous pas plus souvent?»
Claude allégua un travail important et pressé.
«Où est Juliette? demanda-t-il.
—Je l'attends depuis ce matin, répondit la fruitière. Restez avec nous; monsieur votre ami doit la conduire et vous partirez avec lui.
—Ah! c'est Buridan qui est chargé de la conduire, dit Claude qui pâlit de douleur et de jalousie. Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est un guide bien jeune pour Mlle Juliette!
—Qu'importe! dit la fruitière. Les jeunes gens aiment à rire, mais Juliette est sage. Entre nous, je crois bien que M. Buridan lui fait la cour. Ma nièce n'est pas un mauvais parti. Après ma mort, savez-vous qu'elle aura plus de 60,000 francs!
—A quoi bon détromper cette pauvre femme, se dit le peintre. Tous mes avis ne la rendront pas plus sage, et je passerais pour un jaloux et un malhonnête homme.»
Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent, les yeux brillants et pleins de gaieté. Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés dans le bois de Boulogne, et qu'ils avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette salua Claude avec amitié, mais avec froideur; il lut son sort dans les yeux de la jeune fille, et partit désespéré. Buridan ne chercha pas à le retenir.
Quelques jours après, Claude frappa à la porte de son ami dès six heures du matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla la porte.
«As-tu besoin de moi? dit-il à Claude.
—Non. Je venais te voir.
—Diable! le moment n'est pas favorable. Il y a des dames. Pasithéa, c'est notre ami Claude, celui qui a fait ton portrait et qui s'est fait sabrer pour toi. Veux-tu le recevoir.
—Y penses-tu? dit Juliette.
—Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante en bonnet de nuit, et Claude sera bien aise de te voir.»
Claude reconnut la voix de celle qu'il aimait. Il sortit, la mort dans l'âme, sans dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes, et de là à Passy. Il rentra chez lui sans pouvoir apaiser la fièvre qui le dévorait. Il haïssait Juliette, et Buridan, et lui-même, et toute la nature. Il était tenté de les tuer tous les deux, mais sa douceur naturelle reprit le dessus. Après tout, pensa-t-il, aucun des deux n'est cause de mon malheur. Pourquoi ai-je aimé celle qui ne pouvait pas m'aimer? Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner. Le mal est en moi, et non ailleurs. Tant que je vivrai, je serai malheureux; mourons donc.
Ayant résolu de se tuer, il chargea son pistolet, et écrivit à Juliette la lettre suivante:
«Juliette, je vous aimais, et vous êtes la maîtresse d'un autre! Quand vous recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!»
Il cacheta ce billet, le porta lui-même à la poste, et l'affranchit avec un sang-froid singulier. En rentrant, il s'assit, appuya sur son coeur le canon du pistolet, et fit feu. La balle traversa le coeur. Claude mourut sur le champ.
Le soir, Juliette, assise près de Buridan, lut tout haut la lettre funèbre, et poussa un cri. Buridan courut chez son ami. On lui montra le corps inanimé du malheureux peintre. Le testament de Claude était ainsi conçu:
«Je lègue ma fortune, qui se compose de vingt mille francs, à Châteauroux, ma ville natale. Je désire que le conseil municipal fasse construire un grand gymnase gratuit, destiné à développer dans le peuple la force et la beauté du corps, qui sont si nécessaires au bonheur et à la tranquillité de l'âme.»
Deux mois après la mort de Claude, Juliette, abandonnée par Buridan, revenait tristement à Passy.
«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle à sa tante, je ne serais pas si malheureuse aujourd'hui.»
Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard, il aurait oublié Juliette; il aurait aimé et on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur d'une âme.»
FIN