«Lutter désormais est vain. Être est la seule chose qui importe.»
«Lutter désormais est vain. Être est la seule chose qui importe.»
Mais il ne voyait pas qu’ «être», en notre temps, être soi, être libre, est le plus grand des combats. Les êtres qui sont eux-mêmes dominent, par le seul fait du nivellement des autres.
Clerambault n’était pas le seul à éprouver le bienfait de l’énergie de Froment. Presque à chaque visite, il rencontrait au chevet du jeune homme quelque ami qui venait, sans se l’avouer peut-être, autant pour chercher du réconfort que pour en apporter. Deux ou trois jeunes gens, de l’âge de Froment; les autres, hommes âgés, ayant passé la cinquantaine, vieux amis de la famille, ou qui connaissaient Froment déjà avant la guerre. L’un d’eux, vieil helléniste, au sourire fin et distrait, avait été son professeur. Il y avait aussi là un sculpteur aux cheveux gris, masque huileux et creusé de sillons tragiques; un gentilhomme campagnard, qui avait le poil ras, le teint rouge, et la tête carrée d’un rude paysan; et un médecin à barbe blanche, figure fatiguée, empreinte de douceur, où le regard frappait par l’expression complexe des deux yeux: l’un, qui observait bien, avec une lueur de scepticisme, et l’autre, mélancolique, qui paraissait rêver.
Ces hommes qui se trouvaient quelquefois réunis chez le malade, ne se ressemblaient guère. On eût noté dans le petit groupe toutes les nuances de pensée,—du catholique au libertaire, et même au bolcheviste, (comme prétendait l’être un des jeunes camarades de Froment). On eût retrouvé en eux les empreintes desancêtres intellectuels les plus variés: de Lucien l’ironique, dans le vieil helléniste; des chroniqueurs français de la collection Michaud, chez le comte de Coulanges, qui, le soir, dans son domaine, se délassait de l’élevage et des engrais chimiques, en savourant la langue de drap d’or de Froissart et celle, buissonneuse et juteuse, de ce fripon de Gondi. Le sculpteur ravinait son front à découvrir une métaphysique dans Beethoven et Rodin. Et le docteur Verrier, qui avait pour le paradis des religions le sourire désabusé de l’homme de science, transposait dans le royaume d’hypothèses de la biologie, ou dans les équations fulgurantes de la physique et de la chimie modernes, le coin de merveilleux dont il avait besoin. Bien qu’il participât douloureusement aux épreuves du jour, l’ère de guerre s’effaçait à ses yeux, déjà dans le lointain, avec sa gloire gluante, devant les découvertes héroïques de la pensée, qu’un nouveau Newton, le libre Allemand Einstein, accomplissait, parmi l’égarement humain.
Ainsi, entre ces hommes, tout semblait différent: et la forme de l’esprit, et le tempérament. Mais tous étaient d’accord en ceci, qu’ils ne dépendaient d’aucun parti, que tous pensaient par eux-mêmes, et que tous avaient le respect et l’amour de la liberté,—de la leur et de celle des autres. Que compte le reste? A l’époque où nous sommes, tous les cadres anciens, les partis politiques, religieux, ou sociaux, s’effondrent; et c’est un mince progrès de se dire socialiste, ou bien républicain, plutôt que monarchiste, si ces castes s’accommodent de nationalisme d’État, ou de foi, ou de classe. Il n’est plus aujourd’hui que deux sortes d’esprits: ceux qui s’enferment dans des barrières; et ceux qui sont ouverts à tout ce qui est vivant, ceux qui portent en eux l’humanité entière, jusqu’à leurs ennemis. Ces hommes, si peu nombreux qu’ils soient, forment sans le savoir, la vraie Internationale, cellequi repose sur le culte de la vérité et de la vie universelles. Et trop faibles chacun (ils le savent), pour embrasser leur immense idéal, leur idéal les embrasse tous. Et tous unis en lui, ils s’acheminent, chacun par un chemin différent, vers le Dieu inconnu.
Ce qui attirait en ce moment ces libres âmes diverses autour d’Edme Froment, c’est qu’elles percevaient obscurément en lui le point où se rencontraient leurs lignes, le carrefour d’où l’on voit tous les chemins de la forêt. Froment n’avait pas toujours été celui qui réunit. Tant qu’il était resté maître de son corps et sain, il suivait, lui aussi, sa route à part des autres. Mais depuis que sa course avait été brisée, il s’était établi—après une période d’amère désespérance, dont il ne laissa rien voir aux yeux de ceux qui l’entouraient—à la croix des chemins. L’impossibilité même où il était d’agir lui permettait d’embrasser l’ensemble de l’action et d’y participer en esprit. Il voyait les courants divers—patrie, révolution, lutte d’États ou de classes, science et foi,—comme les forces mêlées d’une rivière torrentueuse, avec ses rapides, ses remous et ses ensablements: elle semble se briser parfois, ou revenir en arrière, ou dormir; mais elle avance toujours, irrésistiblement. Et la réaction même est poussée en avant. Et lui, le jeune crucifié à la croix des chemins, il épousait tous les courants, le fleuve entier.
Clerambault retrouvait en lui quelques traits de Perrotin. Mais des mondes séparaient Froment de Perrotin. Car si, comme ce dernier, il ne niait rien de ce qui est, et s’il cherchait à tout comprendre, c’était avec une âme enflammée. Tout était, dans son cœur, mouvement et passion ordonnée. Tout, la vie et la mort, tout marchait et montait. Et lui-même, immobile.
Cependant, l’heure était sombre. On venait de passer le tournant de l’année 17 à 18. Les nuits d’hiver brumeuses étaient lourdes de l’attente de la ruée suprême des armées allemandes. Depuis des mois, elle s’annonçait par de menaçantes rumeurs; les raids des Gothas sur Paris, déjà, y préludaient. Les hommes de la guerre jusqu’au bout affectaient l’assurance, les journaux continuaient de hâbler, et Clemenceau n’avait jamais mieux dormi. Mais la tension des esprits se manifestait à l’âpreté croissante des haines civiles. On détournait sur les suspects de l’intérieur—les défaitistes, les pacifistes,—les angoisses publiques. Les procès de trahison réchauffaient, amusaient, le moral de l’arrière. On voyait se multiplier les mouchards Cornéliens, les dénonciateurs patriotiques, les témoins fanatiques; et l’aboiement de l’Accusateur public poursuivait furieusement durant des jours entiers les misérables bêtes traquées. Aussi, quand se leva, vers la fin du mois de mars, l’offensive allemande suspendue sur Paris, la haine sacrée entre concitoyens atteignit son zénith; et nul doute que si l’invasion avait fait sa trouée, avant qu’elle eût atteint les portes de la Ville, le poteau de Vincennes, cet autel de la Patrie vindicative et menacée, eût reçu ses victimes, innocentes ou coupables, prévenues ou jugées.
Clerambault fut plusieurs fois apostrophé dans la rue. Il ne s’en émouvait pas. Peut-être ne se rendait-il pas très bien compte du danger. Moreau le trouva, un jour, en train de discuter, au milieu d’un groupe de passants, avec un jeune bourgeois à l’air rageur, qui l’avait interpellé d’une façon blessante. Tandis qu’il parlait, on entendit à proximité l’explosion d’un obus de la «grosse Bertha». Clerambault ne parut pas le remarquer; et tranquillement il continuait d’exposer au colérique sa façon de penser. Il y avait quelque chose de comique dans cette obstination; et le cercle d’auditeurs qui, en bons Français, le sentirent, échangea des quolibets, pas très polis, mais dépourvus de méchanceté. Moreau prit le bras de Clerambault, pour l’entraîner. Clerambault s’arrêta, regarda les gens qui riaient, saisit à son tour le comique de la situation, et rit avec les autres.
—Quel vieux fou!... Hein! dit-il à Moreau qui l’entraînait.
—Il y en a d’autres. Qu’il prenne garde! dit Moreau, assez impertinemment.
Mais Clerambault ne voulait pas comprendre.
L’instruction de son procès venait d’entrer dans une phase nouvelle. Clerambault était inculpé d’infraction à la loi du 5 août 1914, «réprimant les indiscrétions en temps de guerre»: on l’accusait de propagande pacifiste dans les milieux ouvriers, où Thouron, disait-on, répandait les écrits de Clerambault, d’accord avec l’auteur. Rien n’était moins fondé: Clerambault n’avait connaissance d’aucune propagande de ce genre, et il ne l’avait pas autorisée. Thouron en pouvait témoigner.—Mais voici que, justement, Thouron n’en témoignait pas. Son attitude était étrange. Au lieu d’établir les faits, il biaisait, il avait l’air de cacher quelque chose; il y mettait même une sorte d’ostentation: il eût voulu éveiller les soupçons qu’il ne s’y fût pas mieux pris. Le malheur était que ces soupçons dérivaient vers Clerambault. Certes, il ne disait rien contre lui, contre quiconque. Il se refusait à rien dire.Mais il laissait entendre que s’il voulait parler... Il ne le voulait pas. On le confronta avec Clerambault. Il fut parfait, vraiment chevaleresque. Il mit la main sur son cœur; il protesta de son admiration filiale pour le «Maître», pour l’ «Ami». Clerambault, impatienté, le pressa de faire le récit exact de tout ce qui s’était passé entre eux; l’autre continuait d’attester son dévouement «indéfectible»: il ne dirait rien de plus, il n’ajouterait rien à ses dépositions, il prenait tout sur lui...
Il sortit de là grandi, et Clerambault suspect de se laisser abriter par le sacrifice de son leude. La presse n’hésita point: elle l’accusa de lâcheté. Cependant, les convocations succédaient aux convocations; depuis près de deux mois, Clerambault se rendait aux interrogatoires oiseux que le juge lui posait, sans qu’aucune décision se dessinât encore. Il eût semblé qu’un homme accusé sans preuves, maintenu si longtemps sous l’injurieux soupçon, eût droit à la sympathie publique. Mais on lui en voulait, au contraire, bien plus qu’auparavant; on lui en voulait de n’être pas encore condamné. Des racontars absurdes circulaient dans la presse. On prétendait que les experts avaient découvert, à la forme de certaines lettres, à des coquilles relevées dans une plaquette de Clerambault, qu’elle avait été imprimée par des Allemands. Ces niaiseries trouvaient accès dans la crédulité fabuleuse d’hommes qui avaient été intelligents (on l’assurait), avant la guerre... il y avait quatre ans de cela, mais il semblait des siècles...
Bref, les braves gens condamnaient un des leurs, sans plus ample informé; ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière. L’opinion, bien stylée, s’indignait que Clerambault continuât de circuler en liberté; et les journaux de la réaction, qui craignaient que la proie ne leur échappât, accusaient la justice, tâchaient de l’intimider, réclamaient que leparquet civil fût dessaisi de l’affaire et qu’elle fût portée devant la juridiction militaire. Très vite, l’excitation monta à un de ces paroxysmes, qui sont, à Paris, généralement brefs, mais effrénés. Car ce peuple sensé délire périodiquement. On peut se demander comment des hommes qui, pour la plupart, ne sont point méchants et seraient naturellement portés à la tolérance mutuelle, voire à l’indifférence, peuvent en arriver à ces explosions de fanatisme colérique, où ils abdiquent à la fois leur cœur et leur bon sens. D’autres diront que ce peuple est femme par ses vertus, ainsi que par ses vices, que la finesse de ses nerfs, que sa sensibilité, qui ont toujours fait le prix de son art et de son goût, le livrent, par accès, à des crises d’hystérie. Mais je pense que tout peuple n’est homme que par accident, si l’on entend, par homme, animal raisonnable,—ce qui est bien flatteur, mais qui ne s’appuie sur rien. Les hommes n’usent de la raison que de loin en loin. Ils sont tout de suite fourbus par l’effort de penser. On les soulage en voulant pour eux, en voulant ce qui demande le moins d’efforts. Il n’en faut guère pour haïr une pensée nouvelle. Ne les condamnons point! L’Ami de tous les persécutés l’a dit, avec son héroïsme indulgent: «Ils ne savent ce qu’ils font.»
Il se trouva une feuille d’action nationaliste, pour attiser les instincts malfaisants qui couvent dans ces pauvres hommes. Elle vivait de l’exploitation du soupçon et de la haine. Elle appelait cela: travailler à la régénération de la France. La France se réduisait, pour elle, à soi et à ses amis. Elle publia contre «Cleramboche» une suite d’articles égorgeurs, comme ceux qui avaient si bien réussi contre Jaurès; elle ameutait l’opinion, clamant que des influences occultes s’employaient à protéger le traître, et que si l’on n’y veillait, on le laisserait échapper. Et elle fit appel à la justice populaire.
Victor Vaucoux haïssait Clerambault.
Il ne le connaissait point. La haine n’a point besoin de connaître. Mais s’il l’avait connu, il l’eût haï encore plus. Avant de savoir que Clerambault existât, il était son ennemi-né. Il y a des races d’esprits qui sont, dans chaque pays, plus ennemies entre elles que les races de peaux, ou que celles d’uniformes.
De bourgeoisie aisée de l’Ouest de la France, il appartenait à une famille de fonctionnaires de l’Empire et de l’Ordre Moral, retirée depuis quarante ans dans la hargne d’une opposition stérile. Il avait, en Charente, des propriétés, où il passait l’été; le reste du temps, à Paris. Une famille raréfiée,—phénomène courant dans sa classe. Il retournait contre elle et contre lui les instincts de gouvernement, dont il ne trouvait pas l’emploi dans la vie. Cette compression leur avait donné un caractère tyrannique. Il despotisait ses proches. Sans le savoir. Comme un droit et un devoir qui ne se discutent point. Le mot de tolérance n’avait pas de sens pour lui.Il ne pouvait pas se tromper.Cependant, il avait de l’intelligence, de la vigueur morale,—et même un cœur, mais le tout ligoté et serré sous un épais aubier, comme un vieux tronc noueux. Ses forces, privées d’expansion, s’étaienttassées. Il n’absorbait rien du dehors. Quand il lisait, quand il voyageait, c’était avec des yeux hostiles et le désir de se retrouver chez soi. Rien n’entamait l’écorce; toute sa vie lui venait du pied de l’arbre, de la terre:—des Morts.
Il était le type de cette fraction de la race qui, forte mais vieillie, n’a plus assez de vie pour se répandre au dehors, et se ramasse dans un sentiment de défense agressive. Elle observe avec méfiance, avec antipathie, les jeunes forces neuves qui débordent autour d’elle, dans son peuple et hors de son peuple, les nations et les classes qui grandissent, tous les efforts passionnés, maladroits, de rénovation sociale et morale. Elle a besoin, comme ce pauvre Barrès et son héros rabougri[3], de murailles, de barrières, de frontières, d’ennemis.
Dans cet état de siège, Vaucoux vécut et fit vivre les siens. Sa femme, douce, morose, effacée, avait trouvé l’unique moyen d’en sortir: elle était morte. Resté seul avec son deuil,—qu’il défendait jalousement, comme il défendait tout ce qui était à lui,—possesseur d’un fils unique de treize ans, il avait monté la garde autour de sa jeunesse et il lui avait appris à la monter avec lui. Étrange! Faire des fils, pour lutter contre l’avenir!... Abandonné à lui-même, le jeune garçon eût, d’instinct, trouvé la vie. Mais dans la geôle du père, il fut la proie du père. Une maison fermée. Peu de relations. Peu de livres. Peu de journaux. Une seule feuille, dont les principes pétrifiés répondaient aubesoin de conservation (au sens cadavérique) de Vaucoux. Sa victime,—son fils,—ne pouvait lui échapper. Il lui inocula ses maladies d’esprit, comme ces insectes qui injectent leurs œufs dans le corps vivant d’un autre. Et quand la guerre éclata, il le mena au bureau de recrutement et le fit engager. Pour un homme de sa sorte, la Patrie était le plus pur de l’être, le saint des saints. Il n’avait pas besoin, pour en trouver l’ivresse, de l’aspirer dans l’air vibrant des suggestions de la foule: (il ne se mêlait pas à la foule.) La Patrie était en lui. La Patrie, le Passé, le Passé éternel.
Et son fils fut tué, comme celui de Clerambault, comme ceux de millions de pères, pour la foi de ces pères, pour l’idéal du passé, auquel ils ne croyaient pas.
Mais Vaucoux ne connut point les doutes de Clerambault. Douter! il ne savait point ce que c’était que douter! S’il se le fût permis, il se fût méprisé. Cet homme dur aimait passionnément son fils, quoiqu’il ne le lui eût jamais montré. Et il ne concevait pas d’autre façon de le prouver que par une haine passionnée contre qui l’avait tué. Il ne se comptait pas au nombre des meurtriers.
Les moyens de vengeance lui étaient mesurés. Rhumatisant, ankylosé d’un bras, il voulut s’engager, et ne fut pas accepté. Il fallait pourtant agir. Il ne le pouvait que par la pensée. Seul, dans sa maison déserte, avec pour compagnie, sa femme morte, son fils mort, il était, pendant des heures, livré à ses violentes méditations. Comme une bête en cage, qui secoue ses barreaux, elles tournaient furieusement dans le cercle de la guerre, que barraient les tranchées,—attendant pour se ruer et guettant la trouée.
Les articles de Clerambault, signalés par les hurleurs de la presse, l’exaspérèrent. Quoi! on parlait de lui arracher des dents l’os de la haine!... Par le peu qu’il connaissait de Clerambault, déjà, avant la guerre, il ne pouvait le souffrir. L’écrivain lui était antipathique par ses formes d’art nouvelles, et l’homme par son amour de la vie et des hommes, par son idéalisme démocratique, son optimisme un peu benêt, et ses aspirations européennes. Du premier coup d’œil, avec l’instinct du rhumatisant (d’esprit et d’articulations), Vaucoux avait classé Clerambault parmi ceux qui font des courants d’air dans la maison aux portes et fenêtres closes,—la Patrie. La Patrie, comme il l’entendait: pour lui, il n’en était pas d’autre. Il n’eut pas besoin des excitations des journaux pour voir dans l’auteur del’Appel aux Vivantset duPardon aux Morts, l’agent de l’ennemi,—l’ennemi.
Et sa fièvre de vengeance, qui se rongeait, se jeta sur cet aliment.
Ah! Dieu! qu’il est commode de haïr sans comprendre ceux qui ne pensent pas comme vous!
Clerambault n’avait plus cette ressource. Il comprenait ceux qui le détestaient. Il les comprenait parfaitement. Ces braves gens souffraient, jusqu’à la fureur, de l’injustice de l’ennemi. Sans doute, parce qu’elle les atteignait. Mais aussi, loyalement, parce qu’elle était l’Injustice, l’Injustice avec un grand I: car, comme ils étaient myopes, elle leur paraissait énorme et unique, elle bouchait le champ de leur vision. Combien est limitée, chez un homme ordinaire, la capacité de sentir et de juger! Submergé dans l’espace, il se raccroche aux premiers débris flottants; de même qu’il réduit à quelques couleurs le ruisseau de la lumière aux nuances infinies, le bien et le mal qui coulent dans les veines de l’univers ne lui sont perceptibles que s’il les embouteille dans quelques exemples choisis auprès de lui. Tout le bien, tout le mal du monde, tient dès lors dans le flacon. Il projette là-dessus toute sa puissance d’amour et de répulsion. Pour des milliers d’excellentes gens, la condamnation de Dreyfus, ou le torpillage duLusitania, reste le Crime du siècle. Et les excellentes gens ne voient pas que le crime pave la route de la société, et qu’ils marchent dessus,sans qu’ils s’en doutent: car ils bénéficient d’injustices inconnues, et ils ne font rien pour les empêcher. De toutes ces injustices, quelles sont les plus affreuses, de celles qui retentissent, en longs et profonds échos dans la conscience du monde, ou de celles que connaît seule la victime étouffée?... Mais nos excellentes gens n’ont pas les bras assez larges pour embrasser toutes les misères. Qui trop embrasse, mal étreint. Ils n’en embrassent qu’une, mais ils l’étreignent bien. Et quand ils ont fait choix d’un crime pour le haïr, il absorbe toute la force de haine qui est dans leurs viscères; le chien ronge son os: garde-toi d’y toucher!
Clerambault y avait touché. S’il était mordu, il ne pouvait pas se plaindre. Il ne se plaignait pas. Les hommes ont raison de combattre l’injustice qu’ils voient. Et ce n’est pas leur faute s’ils ne voient que son gros orteil. Gulliver à Brobdignac. Chacun fait ce qu’il peut.
Ils mordaient.
C’était le Vendredi-Saint. La grande marée de l’invasion montait à l’assaut de l’Ile-de-France. Le jour de deuil sacré n’avait pas suspendu le massacre. La guerre laïque ne connaît plus la Trêve de Dieu. Christ venait d’être bombardé, dans une de ses églises. La nouvelle de l’explosion meurtrière de Saint-Gervais, à la tombée du jour, se répandait, avec la nuit, dans Paris sans lumière, qui s’enveloppait de deuil, de fureur et de peur.
Les amis attristés étaient réunis chez Froment. Sans s’être donné le mot, chacun était venu, parce qu’il savait trouver les autres. Ils voyaient de tous côtés la violence, dans le présent, dans l’avenir, chez l’ennemi, chez les leurs, dans le camp de la réaction comme de la révolution. Ils fondaient leur angoisse et leurs doutes en une même pensée. Et le sculpteur disait:
—Nos saintes convictions, notre foi dans la paix, dans la fraternité humaine, reposent en vain sur la raison et l’amour. N’y a-t-il donc aucun espoir qu’elles conquièrent les hommes? Nous sommes trop faibles!...
Et Clerambault, sans y penser, récita les paroles d’Isaïe, qui lui montaient à la mémoire:
—«Les ténèbres couvrent la terre,L’ombre enveloppe les peuples...»
—«Les ténèbres couvrent la terre,L’ombre enveloppe les peuples...»
—«Les ténèbres couvrent la terre,L’ombre enveloppe les peuples...»
Il s’était arrêté. Mais, de son lit à peine éclairé, Froment invisible continua:
—«Lève-toi, car sur la cime des montsLa Lumière vient...»
—«Lève-toi, car sur la cime des montsLa Lumière vient...»
—«Lève-toi, car sur la cime des montsLa Lumière vient...»
—Elle vient, répéta dans l’ombre la voix de Mᵐᵉ Froment, assise au pied du lit à côté de Clerambault. Clerambault lui saisit la main. Ce fut comme un frisson d’eau qui passa par la chambre.
—Pourquoi dites-vous cela? demanda le comte de Coulanges.
—Parce que jelevois.
—Jelevois aussi, dit Clerambault.
Le docteur Verrier lui demanda:
—Qui?
Mais avant que la réponse eût été prononcée, tous savaient déjà le mot qui allait être dit:
—Celui qui porte la Lumière... Le Dieu qui vaincra.
—Attendre un Dieu! fit le vieil helléniste. Vous croyez au miracle?
—Le miracle, c’est nous. N’est-ce pas un miracle que, dans ce monde de perpétuelle violence, nous gardions la foi perpétuelle en l’amour et l’union des hommes?
Coulanges dit âprement:
—On attend le Christ pendant des siècles. Quand il vient, on l’ignore et on le crucifie. Ensuite, il est oublié, sauf par une poignée de pauvres gueux qui sont bons et bornés. Cette poignée grossit. Pendant une vie d’homme la foi est dans sa fleur. Après, on la dénature, elle est trahie par le succès, les disciples ambitieux, l’Église. Et il y en a pour des siècles...Adveniat regnum tuum... Où est-il, le règne de Dieu?
—En nous, dit Clerambault. La chaîne de nos épreuves et de nos espérances forme le Christ éternel. Nous devrions être heureux, en pensant au privilège que nous avons reçu d’abriter dans notre cœur, comme l’enfant dans la crèche, le Dieu nouveau.
—Et qui nous est le gage de sa venue? demanda le médecin.
—Notre existence, dit Clerambault.
—Nos souffrances, dit Froment.
—Notre foi méconnue, dit le sculpteur.
—Le seul fait que nous sommes, reprit Clerambault,—ce paradoxe jeté à la face de la Nature, qui le nie. Cent fois la flamme se rallume et s’éteint, avant de rester allumée. Chaque Christ, chaque Dieu s’est essayé à l’avance par une série de précurseurs. Ils sont partout, perdus, isolés dans l’espace, isolés dans les siècles. Mais ces solitaires, qui ne se connaissent pas, voient tous à l’horizon le même point lumineux. Le regard du Sauveur. Il vient.
Froment dit:
—Il est venu.
Quand ils se séparèrent, avec une émotion de mutuelle tendresse, et presque sans paroles, afin de ne point rompre le charme religieux qui les tenait, chacun se retrouva seul, dans la nuit de la rue, conservant le souvenir d’un éblouissement, qu’il ne pouvait plus comprendre. Le rideau était retombé; mais ils n’oublièrent plus qu’ils l’avaient vu se lever.
Quelques jours après, Clerambault, qui s’était rendu à la convocation du juge instructeur, rentra à sa maison, tout maculé de boue. Son chapeau, qu’il tenait à la main, était une loque; il avait les cheveux trempés par la pluie. En le voyant, la domestique poussa une exclamation. Il lui fit signe de se taire, et se dirigea vers sa chambre. Rosine était absente. Et les deux époux, restés seuls dans l’appartement vide, ne se voyaient plus qu’aux repas, où ils se parlaient le moins possible. Mais au cri de la domestique, Mᵐᵉ Clerambault pressentit un malheur nouveau; et les explications de la servante confirmant ses craintes, elle entra dans la chambre de Clerambault et s’exclama, à son tour:
—Ah, mon Dieu! Qu’est-ce que tu as fait, encore?
Clerambault, honteux, souriait timidement, s’excusait:
—J’ai glissé.
Il tâchait de dissimuler les traces du délit.
—Tu as glissé?... Tourne-toi!... Comme tu t’es arrangé!... Mon Dieu! on ne peut donc plus avoir un instant de tranquillité avec toi!... Tu ne regardes pasà tes pieds... Tu as de la boue jusqu’aux yeux... Et là, là, sur la joue...
—Oui, je crois que je me suis heurté...
—Ah! qu’on est malheureux!... Tu «crois» que tu t’es heurté... Tu as glissé?... tu es tombé?...
Elle le regarda en face:
—Ce n’est pas vrai!
—Je t’assure...
—Ce n’est pas vrai... Dis-moi la vérité... On t’a frappé?...
Il ne répondit pas.
—Ils t’ont frappé!... Ah! les sauvages!... Mon pauvre homme! Ils t’ont frappé!... Toi, si bon, toi qui dans toute ta vie n’as fait de mal à personne... Ah! c’est trop de méchanceté!...
Elle l’embrassa en sanglotant.
—Ma bonne femme! disait-il, très ému. Ça n’en vaut pas la peine. Et puis, je te salis, il ne faut pas me toucher...
—Cela ne fait rien, disait-elle. J’en ai trop sur le cœur. Pardon!
—Pardon de quoi!... Qu’est-ce que tu dis donc là?
—Moi aussi, j’ai été mauvaise pour toi. Je ne t’ai pas compris... (je ne te comprendrai jamais)... mais je sais bien que, quoi que tu fasses, tu ne veux rien que le bien. Et j’aurais dû te défendre, et je ne l’ai pas fait. Je t’en voulais, de ta sottise, (c’est moi qui suis une sotte), je t’en voulais de nous mettre mal avec tous... Mais, maintenant... non, c’est trop injuste!... Des hommes qui ne seraient pas dignes de dénouer les lacets de tes chaussures... Ils t’ont frappé!... Laisse-moi, que j’embrasse ta pauvre figure abîmée!
C’était bon de se retrouver, après s’être perdus! Quand elle eut bien pleuré au cou de Clerambault, elle l’aida à se rhabiller; elle lui baigna la joue avec de l’arnica; elle emporta ses vêtements pour les brosser.A table, elle le couvait de ses yeux fidèles et inquiets. Et lui s’efforçait de la distraire de ses craintes, en causant de vieilles choses familières. D’être tous deux seuls, ce soir, et sans enfants, les reportait aux anciennes années, aux premiers temps du mariage. Cette commémoration secrète avait une douceur mélancolique et apaisée, comme l’Angélusdu soir répand dans l’ombre qui vient un dernier rayonnement, attiédi, de l’Angélusde midi.
Vers dix heures, on sonna. C’était Julien Moreau, avec son camarade Gillot. Ils avaient lu les journaux du soir qui racontaient l’incident, à leur manière. Les uns parlaient d’une correction exemplaire infligée par le mépris public, et ils rendaient hommage à l’indignation «spontanée» de la foule. Les autres, les journaux graves, voulaient bien déplorer, en principe, la justice populaire qui s’exerce sur la voie publique; mais ils en rejetaient la responsabilité sur la faiblesse du pouvoir, qui hésitait à faire la lumière tout entière. Il n’était pas impossible que leur blâme du gouvernement fût inspiré par le gouvernement: les politiciens avisés savent, à l’occasion, se faire forcer la main, pour accomplir ce qu’ils veulent, mais dont ils ne sont pas fiers. L’arrestation de Clerambault semblait donc imminente. Moreau et son ami se montraient inquiets. Clerambault leur fit signe de se taire, en présence de sa femme; et après avoir causé quelque temps de l’événement du jour, sur un ton de plaisanterie, il les emmena dans son cabinet. Il leur demanda ce qui les troublait. Ils lui montrèrent un article haineux de la feuille nationaliste, qui depuis des semaines s’acharnait contre Clerambault. Mise en goût par la manifestation du soir, elle convoquait ses amis, pour la renouveler le lendemain. Moreau et Gillot prévoyaient des scènes de violence, quand Clerambault se rendrait au Palais; et ils venaient l’engager à ne pas sortir de chez lui. Connaissant son caractère timide, ilspensaient n’avoir pas besoin d’insister. Mais pas plus que le jour où Moreau l’avait trouvé discutant au milieu d’un attroupement, Clerambault n’avait l’air d’entendre.
—Ne pas sortir? Pourquoi donc? Je ne suis pas souffrant.
—Ce serait plus prudent.
—Cela me fera du bien, au contraire.
—On ne sait pas ce qui peut arriver.
—On ne le sait jamais. Il est assez temps, lorsque c’est arrivé.
—Enfin, pour parler franc, il y a du danger. Depuis trop longtemps, on les excite. Vous êtes haï. Votre nom suffit à faire sortir les yeux de la tête à quelques-uns de ces imbéciles, qui ne vous connaissent que par leurs journaux. Et ceux qui les mènent cherchent un éclat. Par la maladresse même de vos ennemis, votre parole a eu plus de retentissement qu’ils ne pensaient. Ils craignent que ces idées ne se propagent, et ils veulent faire un exemple, qui effraie ceux qui vous suivent.
—Eh bien, mais, dit Clerambault, si vraiment il en est qui me suivent—(ce que je ne savais pas)—ce n’est pas le moment de me dérober; et puisqu’on veut faire de moi un exemple, je ne peux pas refuser.
Il semblait si bonhomme qu’ils se demandèrent s’il avait compris.
—Je vous dis que vous risquez gros, insista Gillot.
—Eh, mon ami, répliqua Clerambault, aujourd’hui, tout le monde risque.
—Il faut au moins que ce soit utile. Pourquoi faire leur jeu et aller se jeter dans la gueule du loup?
—Eh bien, je crois au contraire que cela peut nous être très bon, dit Clerambault, et que, quoi qu’il arrive, c’est le loup qui sera volé. Je vais vous expliquer... Ils répandent nos idées. La violence consacre la cause qu’elle persécute. Ils veulent effrayer. Ilseffraieront... les leurs, les hésitants, les timorés. Laissons-les être injustes. Ce sera à leurs dépens.
Il paraissait oublier que ce serait aussi aux siens.
Ils virent qu’il était décidé; et, leur respect croissant avec leur inquiétude, ils déclarèrent:
—En ce cas, nous viendrons avec nos amis, pour vous accompagner.
—Non, non... Quelle idée! Vous voulez me rendre ridicule... Et d’abord, je suis sûr qu’il ne se passera rien du tout.
Leurs insistances furent inutiles.
—Vous ne m’empêcherez toujours pas de venir, moi, dit Moreau. Je suis aussi entêté que vous. Vous n’y couperez pas. Plutôt que de vous manquer, je passerai la nuit, assis sur le banc en face de votre porte.
—Allez vous coucher dans votre lit, mon cher ami, dit Clerambault, et dormez tranquillement. Vous viendrez demain, puisque vous le voulez. Mais vous perdrez votre temps. Il n’arrivera rien. Embrassez-moi, tout de même.
Ils l’embrassèrent affectueusement.
—Voyez-vous, dit Gillot sur le pas de la porte, on a charge de vous. On est un peu votre fils.
—C’est vrai, dit Clerambault, avec un bon sourire.
Il pensait à son fils. Et, refermant la porte, il fut quelques minutes avant de s’apercevoir qu’il rêvait debout, la lampe à la main, immobile, dans l’antichambre où il venait de reconduire ses jeunes amis. Il était près de minuit, et Clerambault était las. Cependant, au lieu de rentrer dans la chambre conjugale, il retourna machinalement dans son cabinet. L’appartement, la maison, la rue, étaient endormis. Il s’assit et retomba dans son immobilité. Il regardait devant lui, vaguement, sans la voir, le reflet de la lumière sur le cadre vitré d’une gravure de Rembrandt,la Résurrection de Lazare, clouée à l’un desmontants de sa bibliothèque... Il souriait à une chère figure. Elle venait d’entrer sans bruit. Elle était là.
—Cette fois, tu es content? pensait-il. C’est bien ce que tu voulais?
Et Maxime disait:
—Oui.
Il ajoutait avec malice:
—Ce n’a pas été sans peine que je t’ai formé, papa.
—Oui, disait Clerambault, nous avions bien des choses à apprendre de nos fils.
Ils se regardaient en silence, et ils se souriaient.
Clerambault se coucha. Sa femme était endormie. Aucun souci ne lui avait fait perdre la paix de ces sommeils profonds, où certaines âmes s’engouffrent comme dans une tombe. Celle de Clerambault était moins pressée d’y entrer. Étendu sur le dos, il resta, les yeux ouverts, immobile, toute la nuit.
Pâles lueurs de la rue, douces demi-ténèbres. De tranquilles étoiles battaient, dans le ciel sombre. Une d’elles glissait et décrivit un cercle: un avion qui veillait sur la ville endormie. Les yeux de Clerambault le suivaient dans son vol et planaient avec lui. Son oreille attentive percevait maintenant le ronflement lointain de la planète humaine. Une musique des sphères, que n’avaient point prévue les sages d’Ionie...
Il était heureux. Son corps et son esprit lui semblaient allégés; ses membres, détendus ainsi que ses pensées, se laissaient porter, flottaient... Les images de la journée fiévreuse et fatiguée le rencontrèrent au passage, mais ne l’arrêtèrent point... Un vieil homme bousculé par une bande de jeunes bourgeois... Trop de gestes, trop de bruit!... Mais ils sont déjà loin. Telles, des figures qu’on voit un instant grimacer auxportières d’un train en marche. Le train a fui. La vision s’enfonce dans le tunnel qui gronde... Et sur le ciel nocturne, l’étoile mystérieuse continue de glisser. Autour, les espaces taciturnes, la sombre transparence et la fraîcheur glacée de l’air sur l’âme nue. Infini de la vie dans une goutte de vie, dans l’étincelle d’un cœur qui est près de s’éteindre, mais qui s’est affranchi et sait qu’il rentrera bientôt dans le grand foyer.
Et, comme le bon intendant d’un bien qui lui a été confié, Clerambault dressait le bilan de sa journée. Il revoyait ses essais, ses efforts, ses élans, ses erreurs. Qu’il restait peu de sa vie! Presque tout ce qu’il avait construit, il l’avait ensuite détruit, de ses mains; il avait nié, du même cœur qu’il avait affirmé; il n’avait pas cessé d’errer dans la forêt des doutes et des contradictions, meurtri, saignant, n’ayant pour s’orienter que les étoiles entrevues, qui paraissaient et disparaissaient entre les branches. Quel sens avait cette longue course tumultueuse, qui se brisait dans la nuit?—Un seul. Il avait été libre...
Libre... Qu’était-ce donc que cette Liberté, qui l’inondait de son impérieuse ivresse,—Liberté dont il se sentait le maître et la proie,—cetteNécessité d’être libre? Il n’en était pas dupe; il savait bien que, pas plus que les autres, il n’était libre de l’enchaînement éternel; mais la consigne qu’il avait reçue était différente des autres, car tous n’ont pas la même. Le mot de Liberté n’exprime qu’un des ordres—haut et clair—de l’invisible Souveraine qui régit les mondes,—la Nécessité. C’est elle qui suscite la révolte des Précurseurs et qui les met aux prises avec le lourd passé, que traînent les aveugles multitudes. Car elle est le champ de bataille de l’éternel Présent, où luttent éternellement le Passé et l’Avenir. Et sur ce champ se brisent sans cesse les lois anciennes, afin de faire place aux lois nouvelles, qui seront brisées à leur tour.
O Liberté, tu portes toujours des chaînes, mais ce ne sont plus celles, trop étroites, du passé; chacun de tes mouvements élargit ta prison. Qui sait? Qui sait?... Plus tard!... A force d’écarter les murs de la prison...
En attendant, ceux que tu veux sauver s’acharnent à te perdre. Tu es l’Ennemie publique. Tu esL’Un contre tous—(Ainsi l’ont-ils nommé, le faible, l’incertain, le médiocre Clerambault; mais ce n’est pas à lui qu’il songe en ce moment; c’est à Celui qui fut toujours, depuis qu’il y a des hommes, Celui qui n’a cessé de combattre leurs folies pour les en délivrer,—L’Un contre qui ils sont tous)... Combien de fois, dans les siècles, l’ont-ils rejeté, écrasé! Mais au sein de l’angoisse, une joie surnaturelle l’envahit et l’emplit. Il est le grain sacré, le grain d’or de la Liberté. Dans le noir Destin du monde—(de quel épi, tombée?)—roule, depuis le chaos, la semence de lumière. Au fond du cœur sauvage de l’homme, la frêle s’incrusta. Le long du flot des âges, elle subit l’assaut des lois élémentaires, qui ploient et broient la vie. Mais inlassablement, le grain d’or a grandi. L’homme, de toutes les bêtes, la bête la plus désarmée, marcha contre la Nature et lui livra combat. Et chacun de ses pas fut payé de son sang. Dans ce duel gigantesque, il a eu à poursuivre, non seulement hors de lui, mais en lui, la Nature, puisqu’il y participe. C’est la plus dure bataille, celle que l’homme, divisé, livre contre lui-même. Qui vaincra? D’un côté, la Nature sur son chariot d’airain, qui emporte les mondes, les peuples, dans l’abîme. De l’autre, le Verbe libre. Esclaves, riez de lui!... «Ridicule!» disent-ils, ces dévots de la Force. «Un roquet qui jappe sous les roues d’un rapide!»—Oui, si l’homme n’était qu’un morceau de matière, qui saigne et crie en vain, sous le marteau-pilon de la Fatalité! Mais l’Esprit est en lui,—l’éclair qui sait frapper Achille droit au talon et Goliath au front. Qu’il arracheun écrou, et le rapide culbute, et sa course est brisée!... Tourbillons planétaires, obscures masses humaines, roulez à travers les siècles, sillonnées des éclairs de l’Esprit libérateur: Bouddhâ, Jésus, les Sages, et les Briseurs de chaînes... L’éclair vient, je le sens qui crépite dans mes os, comme sous le fer des chevaux le feu dans le silex. L’air tremble, les grandes ondes courent... Le frisson précurseur... Les nuées étouffantes de la haine se resserrent, elles se choquent... O feu! tu vas jaillir!... Vous qui êtes seuls contre tous, de quoi gémissez-vous? Vous avez échappé au joug qui vous écrasait. Comme en un cauchemar où l’on est englouti, on se débat, on s’arrache aux eaux noires du rêve, on surnage, on replonge, on suffoque... Et voici que, d’un coup de reins désespéré, on se rejette hors du flot, et on retombe... Sauvé!... sur les cailloux de la rive... Ils me meurtrissent. Tant mieux! Je m’éveille à l’air libre...
Maintenant, monde menaçant, je suis libre de tes fers, tu ne peux plus m’y remettre. Et vous qui me combattez, ma volonté détestée, ma volonté est en vous. Vous voulez, comme moi, être libres. Vous souffrez de ne point l’être. Et c’est votre souffrance qui vous fait mes ennemis. Mais quand vous me tueriez, la lueur qui est en moi et que vous avez vue, il ne dépend plus de vous de ne plus l’avoir vue, ni, l’ayant vue une fois, de renoncer à l’avoir. Frappez donc! En luttant contre moi, vous luttez contre vous: d’avance, vous êtes vaincus. Et moi, en me défendant, c’est vous que je défends. L’Un contre tousest l’Un pour tous. Et il sera bientôt l’Un avec tous...
Je ne resterai pas seul. Je ne l’ai jamais été. A vous, frères du monde! Si loin que vous soyez, répandus sur la terre comme une volée de grain, vous êtes tous ici, à mes côtés: je le sais. Car jamais la pensée de l’homme solitaire n’est, comme lui, isolée. L’idée qui surgit en l’un germe déjà en d’autres; et quand unmalheureux, méconnu, outragé, la sent lever dans son cœur, qu’il ait joie! C’est que la terre se réveille... La première étincelle qui brille en une âme seule est la pointe du rayon qui va percer la nuit. Viens donc, lumière! Brûle la nuit qui m’entoure et celle qui me remplit!... «Clerambault!»
Elle était revenue, la fraîche lumière du jour. Aussi jeune, aussi neuve. Les souillures des hommes ne l’effleurent pas. Le soleil les boit, comme une brume.
Mᵐᵉ Clerambault s’éveilla, et elle vit son mari, les yeux ouverts. Elle crut qu’il venait de s’éveiller aussi:
—Tu as eu un bon sommeil, dit-elle. Tu n’as pas bougé, de la nuit.
Il ne la démentit pas, mais sourit aux longs voyages qu’il avait faits. L’Esprit, l’oiseau fougueux, qui vole à travers la nuit...—Il reprit pied. Il se leva.
A la même heure, un autre se levait, qui n’avait pas dormi plus que lui, cette nuit, qui avait, comme lui, évoqué son fils mort, et qui pensait à lui—à lui, Clerambault, qu’il ne connaissait pas—avec la fixité de la haine.
Une lettre de Rosine arriva, par le premier courrier. Elle confiait à son père le secret que Clerambault avait deviné depuis longtemps. Daniel s’était déclaré. Ils se marieraient, à son prochain retour du front. Elle demandait, pour la forme, le consentement des parents. Elle savait si bien qu’ils voulaient ce qu’elle voulait! Sa lettre rayonnait un bonheur dont rien ne venait troubler la certitude triomphante. L’énigme funèbredu monde déchiré avait maintenant un sens! Ce jeune amour absorbant ne trouvait pas que la souffrance universelle fût un prix trop élevé pour la fleur qu’il cueillait sur ce rosier sanglant. Elle gardait pourtant son cœur compatissant. Elle n’oubliait point les autres et leur peine, son père et ses soucis; mais elle les entourait de ses bras heureux; elle avait l’air de leur dire, avec une naïve et tendre outrecuidance:
—«Chers amis, ne vous tourmentez donc plus toujours de vos idées! Vous n’êtes pas raisonnables. Il ne faut pas être tristes. Vous voyez bien que le bonheur vient...»
Clerambault, attendri, riait en lisant la lettre...
Sans doute, le bonheur vient! Mais tout le monde n’a pas le temps de l’attendre... Salue-le de ma part, petite Rose, et ne le laisse plus partir...
Vers onze heures, le comte de Coulanges passa prendre de ses nouvelles. Il avait trouvé Moreau et Gillot, qui montaient la garde, à la porte. Ainsi qu’ils l’avaient promis, ils venaient escorter Clerambault; mais, comme ils étaient arrivés une heure plus tôt qu’il n’était nécessaire, ils n’osaient se présenter. Clerambault les fit appeler et les plaisanta de leur excès de zèle. Ils convinrent qu’ils se méfiaient de lui; ils craignaient qu’il ne déguerpît de la maison, sans les attendre. Et Clerambault avoua qu’il y avait songé.
Les nouvelles du front étaient bonnes. Depuis peu, l’offensive allemande paraissait arrêtée, et d’étranges symptômes de fléchissement se faisaient sentir; des bruits, qui semblaient fondés, laissaient supposer dans cette masse formidable un travail secret de désorganisation. Elle avait, disait-on, atteint la limite de ses forces, et elle l’avait dépassée. L’athlète était fourbu. On parlait de contagion de l’esprit révolutionnaire, rapporté de Russie par les troupes allemandes du front oriental.
Avec la mobilité coutumière de l’esprit français, les pessimistes d’hier criaient la victoire prochaine. Moreau et Gillot escomptaient l’apaisement des passions et, dans un bref délai, le retour au bon sens, la réconciliation des peuples, le triomphe des idées de Clerambault. Clerambault les engagea à ne pas se faire trop d’illusions. Et il s’amusa à leur décrire ce qui se passerait, quand la paix serait signée (car il fallait bien qu’elle le fût, un jour!).
—Il me semble, dit-il, que je vois, en planant sur la ville, comme le Diable boiteux, la nuit, la première nuit qui suivra l’armistice. Je vois, dans les maisons dont les volets sont clos aux cris de joie de la rue, les innombrables cœurs en deuil; tendus pendant des années dans la dure pensée d’une victoire qui donne à leur misère un sens, un faux semblant de sens, maintenant, ils vont pouvoir se détendre, ou se briser, dormir, mourir enfin! Les politiciens songent à la façon la plus preste et la plus lucrative d’exploiter la partie gagnée, ou d’opérer un rétablissement sur le trapèze, s’ils ont mal calculé. Les professionnels de la guerre cherchent à faire durer le plaisir, ou, s’il ne leur est pas permis, à le renouveler, le plus tôt qu’il sera possible. Les pacifistes d’avant-guerre se retrouvent au poste, tous sortis de leurs trous; ils s’étalent en démonstrations émouvantes. Les vieux maîtres, qui ont battu le tambour à l’arrière pendant cinq ans, reparaissent, la palme d’olivier à la main, souriants, la bouche en cœur, parlant d’amour. Les combattants qui juraient, dans la tranchée, de ne jamais oublier, sont prêts à accepter toutes les explications, les congratulations et les poignées de main qu’on voudra leur donner. Il est bien trop pénible de ne pas oublier! Cinq ans de fatigues écrasantes disposent aux complaisances, par lassitude, par ennui, par désir d’en finir. Les flonflons de la victoire étouffent les cris de douleur des vaincus. Le plus grand nombre nepenseront qu’à reprendre les vieilles habitudes somnolentes d’avant-guerre. On dansera sur les tombes, et puis, on dormira. La guerre ne sera plus qu’une vanterie de veillée. Et qui sait? Ils réussiront peut-être si bien à ne plus se souvenir, qu’ils aideront les maîtres de la danse (la Camarde) à la recommencer. Pas tout de suite, mais plus tard, quand on aura bien dormi... Ainsi, ce sera la paix partout—en attendant que ce soit partout la guerre nouvelle. Paix et guerre, mes amis, au sens où on les entend, ne sont que deux étiquettes pour un même flacon. Comme disait le roi Bomba de ses vaillants soldats, «habillez-les en rouge, habillez-les en vert, ils foutront le camp tout de même!» Vous dites paix, vous dites guerre; il n’y a ni paix ni guerre, il y a servitude universelle, mouvements de multitudes entraînées, comme un flux et un reflux. Et il en sera ainsi, tant que de fortes âmes ne s’élèveront pas au-dessus de l’océan humain et n’oseront pas la lutte, qui paraît insensée, contre la fatalité qui remue ces lourdes masses.
—Lutter contre la Nature? dit Coulanges. Vous voulez forcer ses lois?
—Il n’y a pas, dit Clerambault, une seule loi immuable. Les lois, comme les êtres, vivent, changent et meurent. Et le devoir de l’esprit, bien loin de les accepter, comme disaient les stoïciens, est de les modifier, de les recouper à sa mesure. Les lois sont la forme de l’âme. Si l’âme grandit, qu’elles grandissent avec elle! Il n’est de juste loi que celle qui est juste à ma taille... Ai-je tort de vouloir que le soulier soit fait pour le pied, et non le pied pour le soulier?
—Je ne dis pas que vous ayez tort, reprit le comte. Vouloir forcer la nature, nous le faisons en élevage. Même la forme et l’instinct des bêtes peuvent être modifiés. Pourquoi pas la bête humaine?... Non, je ne vous blâme point. Je soutiens au contraire que le but et le devoir de tout homme digne de ce nom estjustement, comme vous dites, de forcer la nature humaine. C’est la source du vrai progrès. Même tenter l’impossible a une valeur concrète.—Mais cela ne veut point dire que ce que nous tentons, nous le réussirons.
—Nous ne le réussirons pas, pour nous et pour les nôtres. C’est possible. C’est probable. Notre malheureuse nation, peut-être notre Occident, est sur une pente funeste; j’ai peur qu’il ne s’achemine très vite à son déclin, par le fait de ses vices et de ses vertus qui ne sont pas beaucoup moins meurtrières, de son orgueil et de ses haines, de ses jalouses rancunes de grand village, de l’écheveau sans fin de ses revanches, de son aveuglement obstiné, de sa fidélité accablante au passé, de sa conception surannée de l’honneur et du devoir, qui conduit à sacrifier l’avenir aux tombeaux. Je crains bien que le suprême avertissement de cette guerre n’ait rien appris à son héroïsme tumultueux et paresseux... En d’autres temps, j’aurais été accablé par cette pensée. Maintenant, je me sens détaché, comme de mon propre corps, de ce qui doit mourir; je n’ai plus avec lui d’autre lien que la pitié. Mais mon esprit est frère de ce qui, sur quelques points du globe, reçoit le feu nouveau. Connaissez-vous les belles paroles du Voyant de Saint-Jean-d’Acre[4]?
«Le Soleil de Vérité est comme l’astre des cieux, qui a des orients nombreux. Un jour, il se lève au signe du Cancer, un autre au signe de la Balance. Mais le soleil est un soleil unique. Une fois, le Soleil de Vérité lança ses feux du zodiaque d’Abraham, puis il se coucha au signe de Moïse et embrasa l’horizon; ensuite, il se leva au signe du Christ, brûlant etresplendissant. Ceux qui étaient attachés à Abraham, le jour où la lumière brilla sur le Sinaï, ceux-là devinrent aveugles. Mais mes yeux seront toujours,—à quelque point qu’il se lève,—attachés au soleil levant. Même si le soleil se levait à l’Occident, il serait toujours le soleil.»
—C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière, dit Moreau, en riant.
Bien que la convocation ne fût que pour une heure, et que midi vînt à peine de sonner, Clerambault était pressé de sortir; il craignait d’être en retard.
Il n’eut pas loin à aller. Ses amis n’eurent pas à le défendre contre la meute qui l’attendait aux abords du Palais, fort clairsemée d’ailleurs: car les nouvelles du jour la distrayaient de celles de la veille. A peine quelques lâches mâtins, plus bruyants qu’inquiétants, eussent tâché, tout au plus, de donner un coup de dent, prudemment, par derrière.
Ils étaient arrivés au coin de la rue de Vaugirard et de la rue d’Assas. Clerambault, s’apercevant d’un oubli, quitta un moment ses amis, pour remonter prendre des papiers dans son appartement. Ils restèrent, à l’attendre. Ils le virent traverser la chaussée. Sur le trottoir d’en face, près d’une station de voitures, un homme de son âge, un bourgeois aux cheveux gris, pas très grand, un peu lourd, l’aborda. Ce fut si bref qu’ils n’eurent même pas le temps de crier. Un échange de mots, un bras qui se tend, un coup qui claque. Ils le virent chanceler et coururent.—Trop tard!
Ils l’étendirent sur un banc. Une foule, plus curieuse qu’émue (on en avait tant vu! on en avait tant lu!) se pressait, regardait:
—Qui est-ce?
—Un Défaitiste.
—Ça va bien, alors. Ces salauds nous ont fait assez de mal!
—Il y a plus grand mal que de souhaiter que la guerre finisse.
—Il n’y a qu’un moyen qu’elle finisse, c’est de la faire jusqu’au bout. Ce sont les pacifistes qui prolongent la guerre.
—Tu peux dire qu’ils l’ont causée. Sans eux, il n’y en aurait pas eu. Le Boche comptait sur eux...
Et Clerambault, dans une demi-conscience, pensait à la vieille femme, qui traînait son fagot au bûcher de Jean Huss... «Sancta simplicitas!»
Vaucoux n’avait pas fui. Il s’était laissé prendre des mains le revolver. On lui tenait les bras. Il restait immobile et regardait sa victime, qui le regardait. Tous deux pensaient à leurs fils.
Moreau menaçait Vaucoux. Impassible, raidi dans sa foi haineuse, Vaucoux dit:
—J’ai tué l’ennemi.
Gillot, penché sur Clerambault, le vit faiblement sourire, en regardant Vaucoux:
—Mon pauvre ami! pensait-il. C’est en toi qu’est l’ennemi...
Il referma les yeux... Les siècles passent...
—Il n’y a plus d’ennemis...
Clerambault goûtait la paix des mondes à venir.
Comme il avait déjà perdu connaissance, ses amis le portèrent dans la maison de Froment, qui était à quelques pas. Mais avant qu’ils entrassent, sa vie l’abandonna.
Ils l’avaient déposé sur un lit, dans la chambre à côté de celle où gisait, entouré de ses compagnons, le jeune paralytique. La porte restait ouverte. L’ombre de l’ami mort leur semblait auprès d’eux.
Amèrement, Moreau s’indignait de l’absurdité du meurtre qui, au lieu de frapper ou l’un des grands forbans de la réaction triomphante, ou l’un des chefs reconnus des minorités révolutionnaires, atteignait un homme inoffensif, indépendant, fraternel à tous, et presque trop porté à tout comprendre.
Mais Edme Froment dit:
—La haine ne se trompe pas. Un sûr instinct la guide... Non, elle a bien visé. Souvent, l’ennemi voit plus clair que l’ami. N’essayons point de nous faire illusion! Le plus dangereux adversaire de la société et de l’ordre établis, de ce monde de violences, de mensonges et de basses complaisances,—c’est, ce fut toujours l’homme de paix absolue et de libre conscience. Jésus n’a pas été mis en croix par hasard. Il devait être, il serait encore supplicié. L’homme del’Évangile est le révolutionnaire, de tous le plus radical. Il est la source inaccessible, d’où jaillissent entre les brèches de la terre dure, les Révolutions. Il est le principe éternel de la non-soumission de l’Esprit à César, quel qu’il soit, à l’injuste Force. Ainsi se légitime la haine des valets de l’État, des peuples domestiqués, contre le Christ-aux-outrages qui les regarde et se tait, et contre ses disciples,—nous, les éternels réfractaires, lesConscientious Objectorsaux tyrannies d’en haut comme à celles d’en bas, à celles de demain comme à celles d’aujourd’hui.—nous, les Annonciateurs de Celui plus grand que nous, qui portera au monde la parole qui sauve, le Maître mis au tombeau, qui «sera en agonie jusqu’à la fin du monde» et toujours renaîtra,—l’Esprit libre, le Seigneur Dieu.