Manech contracta, en 1897, un engagement, de cinq ans dans la marine. Il prit part, en 1900, à l’action internationale dirigée contre les Boxers autour de Pékin. Il montait alorsLe Jaguar, et il eut, au retour de cette campagne, l’occasion de revoir, à Changhaï, où le cuirassé fit escale, son oncle Jean-Baptiste le missionnaire.
Un de mes amis, consul dans ces parages, put faciliter cette rencontre à Manech que je lui avais recommandé. Le matelot comptait alors vingt-deux ans, et il y en avait douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie et Garralda. Ils ne se fussent point reconnus. L’oncle très vieilli, épuisé par la fièvre, les crises hépatiques, les fatigues endurées sur les jonques. Son teint tirait sur le bambou jaune, sa barbe était blanche et rare. Le neveu était, au contraire, dans toute sa force. Et, de le revoir ainsi beau, libre, le regard sûr, le missionnaire sentait son cœur s’emplir de fierté :
— Toi ? répétait-il, toi ? Manech ! C’est toi ?
Et, de ses paupières rougies par les insomnies, glissaient des larmes. Et il retenait, entre ses doigts décharnés, les mains vives du jeune homme.
— Depuis ta première communion, Manech, depuis ta première communion je ne t’avais point revu. On m’a si peu écrit de Garralda ! On néglige ceux qui sont loin. Et puis, je sais combien la vie des champs est absorbante. Ton père, ta mère, est ce qu’ils vont bien ? Et les petits ? O mon Dieu !…
Manech répondait :
— Il y a trois ans que je me suis engagé. Pendant ce temps, je ne les ai revus que deux fois, en permission. Le père est vaillant toujours, la mère avait un mal. On l’a opérée ; elle va joliment.
— Dis-moi, Manech, est-ce que tu es toujours aussi pieux ?
— Je l’espère, mon oncle.
— Est-ce que les affaires vont bien à Garralda ?
— Oui. Le froment et le foin ont donné beaucoup l’année dernière. Mais il a fallu payer l’opération.
— Tu t’ennuyais donc à la maison, que tu aies devancé l’appel dans la marine ?
— Non, mais c’est une idée que j’avais de partir.
— Manech, il est meilleur de rester au pays, de s’asseoir sous le noyer après la moisson, avant souper, quand les grillons crient près du four. C’est bon à moi de m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait. Mais toi ?
— Je voulais m’en aller sur la mer.
— Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive de fermer les yeux pour penser à tout ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent que je suis tout petit, que je reviens de l’école, que je porte encore mes livres dans un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans le ciel, est posé Ursuya. Est-ce que l’on a amené en ville l’eau d’Ursuya ?
— Non, pas encore.
— Dis-moi, Manech… dis-moi… tu vois, je voudrais tout apprendre en même temps… je voudrais avoir un cœur assez grand pour y enfermer le pays. Qui vit encore là -bas ? Le vieux Larronde est-il mort ?
— Il est mort.
— Et monsieur Haristoy ?
— Il est mort.
— Et l’ancien curé de Labastide, monsieur Etchegaray ?
— Il est mort.
— Et ceux du moulin ?
— La grand’mère est morte l’an dernier. Depuis votre départ, il y a une petite Kattalin qui est déjà bien raisonnable.
— Et ceux qui étaient dans la ferme où il y a le gros tilleul, entre le ruisseau et Garralda ? Il y avait une si jolie petite fille… Rappelle-moi son nom ?… Ah ! Yuana, c’est Yuana qu’on la nommait…
Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé par tant de questions qu’il voulait faire, reprit, sans insister.
— Dis-moi ? Tu as laissé de bons amis là -bas ?
— Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier de Hélette, nous sommes comme deux frères.
— Hélette !… la seule fois que j’y suis allé, il me semble que c’est d’hier. Il y avait, sur le bord de la route, beaucoup de cerisiers chargés de fruits. C’était par un jour de grande chaleur, j’avais sept ans. Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien bleu. Je l’avais rapporté à Garralda. C’est le lendemain que mourut notre mère, sans qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs comme ça qui entrent dans le cœur de l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette… O Manech ! Tu t’en retourneras vivre au pays ! C’est trop dur de faire comme moi si l’on n’a pas la vocation, d’être enfoui dans un sol étranger, ou jeté dans un fleuve par de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il faut t’en retourner à Garralda. Tu aimeras une enfant sage qui garde notre honneur. Ah ! Manech, baiser les tombes où reposent nos prêtres ! La terre où l’on dort est froide quand elle n’est pas du pays ! Je ne devrais pas te dire cela, Manech, moi qui suis un pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance ma sépulture… Manech, dis-moi encore ? Est-ce qu’il y a toujours la vigne sur le coteau de Garralda ?
— Toujours.
— Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le potager, la tonnelle où les anciens venaient s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy ? C’est un matin, en y entrant après la messe, que j’ai songé à devenir missionnaire. J’avais dix ans.
Et Manech songeait que, sous cette même tonnelle, il avait cherché et trouvé dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement de son mal. Mais, poussé par le vent mystérieux qui gonfle comme une voile l’âme de sa race, il répondait :
— J’ai encore deux ans de service à faire. Mais quand je serai libéré de la flotte, je partirai pour les Amériques. J’emporterai l’argent que j’ai économisé. Je ferai fortune. Et alors je reviendrai.
Et le missionnaire s’essuyait les yeux et lui disait :
— O Basque !
Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. Celui-ci, comme si l’avait accablé une émotion aussi violente, celle d’avoir revu son neveu, ne put regagner sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le soir même de cette rencontre, dut être transporté à l’Hospitalité française, tandis queLe Jaguarreprenait le large.
Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition du missionnaire, alla le visiter à son lit d’agonie. Le malade lui parla d’abord de ses angoisses touchant ses catéchumènes, du chagrin qu’il avait de penser qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église de Téhé-Fang-Koo sur la terre arrosée de sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, mais un délire si doux que le consul et la religieuse qui l’assistaient ne purent retenir leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait enfant dans la campagne autour de Garralda, et l’épisode qu’il avait conté l’avant-veille à Manech, de cet oiseau bleu trouvé sous un cerisier, peu d’heures avant la mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. Il causait avec de petits Basques, il buvait avec eux à une source près de Hélette, mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. Puis la figure du moribond s’illumina. Il se mit à chanter, et son chant n’était, d’après ce que l’on m’a rapporté, que la mélopée qui sert à marquer les points au jeu de paume. Qu’il fait chaud, mais qu’il fait beau ! disait-il. Son œil fixe regardait peut-être monter vers le zénith éternel la pelote du village natal. Il prononça brusquement ce mot :
— L’angelus !
Et il fit le signe de tout son peuple qui, au premier tintement, se découvre pour saluer Marie. Il était avec ses vieux.
L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint Toulon, Manech, avant qu’il lui fût permis d’aller revoir les siens, ne quitta guère cette ville que pour se rendre parfois à Marseille avec des camarades de bord.
Trois ans et plus de navigation, de descentes à terre parmi les cités où la débauche s’exalte, n’avaient point maintenu Manech dans son ignorance. Mais le sens de l’amour divin, sa ferveur, l’avaient laissé le même, loin toujours pratiquement des femmes. Les prêtres du pays basque savent combien il est fréquent de rencontrer, dans leurs campagnes, des jeunes gens jaloux de leur pureté, alors que d’autres y mènent l’idylle à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive même que plus d’un vieillisse dans son austère célibat, faisant pénitence et, avant de se coucher, récitant son rosaire après avoir dénombré ses moutons, retourné la litière de ses vaches.
Manech avait compris que la fièvre dont son adolescence s’était montrée inquiète était commune à tous les hommes, et que ceux-ci ne la traitaient pas en général comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur apportent, hélas ! le calme qu’elles avaient rendu à Manech. Il était maintenant délivré de l’angoissant mystère que, jusqu’à un âge singulièrement avancé, il n’avait pas éclairci. Il n’était que plus ferme dans sa volonté.
Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants de gravures toutes crues, sous l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou de l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, considéré avec dédain, en buvant des bocks en compagnie de camarades, les filles fardées et dévêtues qui s’asseyaient à leurs places, ou qui jouaient de l’orgue de Barbarie. Il avait repoussé les plus audacieuses avec un tel air qu’elles auraient pu croire, en regardant sa figure de jeune prince, qui ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant d’Orient, il y possédait les houris les plus séduisantes. Qu’il était loin de leur pensée ! Il se fit un jour un rapprochement dans son esprit d’une de ces malheureuses, qui était brune et jolie, avec Yuana à laquelle il ne songeait presque jamais plus. Il paya les consommations, assujettit son berret, fourra les mains dans ses poches, et ressortit après avoir déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds dans de pareilles boîtes. Ses camarades ne l’en raillèrent point. Il s’était imposé à eux par sa force physique, sa beauté qui retenait l’attention des femmes, toute dirigée vers lui, un certain haussement d’épaule, son regard tranquille et dominateur, et cette langue bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient entendu chanter.
Dès lors, à Toulon comme à Marseille, Manech se promena plutôt seul, parfois avec un compagnon qui prenait avec lui ses repas dans une maison ditedu marin. Elle était tenue par un Jésuite qui s’efforçait d’enlever aux tenanciers, qui les soûlaient pour les plumer ensuite, et aux raccrocheuses, tous ces petits merles marins faciles à prendre au panneau.
C’est à Toulon que Manech apprit, par quelques lignes de Garralda, la mort de l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, mais personne autour de lui ne put se douter de son chagrin, parce que le même enfant qui dissimulait ses émotions les plus vives, le même adolescent qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires ni de ses défaites au jeu de paume, et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature les combats qui se livraient en lui, se perpétuait dans le jeune homme d’aujourd’hui.
Pas davantage il n’avait fait part à son oncle et à ses parents d’un fait de guerre qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la médaille qu’il porta dans la suite, nul ne se fût douté de son héroïsme. Était-ce orgueil ou modestie ? Le Basque pose l’énigme et ne laisse rien voir que son apparente indifférence.
Le début de ce printemps mil neuf cent un fut doux sur la Méditerranée. Manech en ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait bien le repos qu’après une active campagne les chefs permettent à leurs hommes.
Il n’éprouvait plus les étranges angoisses de jadis ; les fantômes s’étaient évanouis. Comment les ombres du passé ne se fussent-elles pas dissipées au soleil de sa forte et libre jeunesse, au contact de ces flots qui le berçaient ? Le souvenir d’un amour qui vous a déchiré n’est jamais éternel. Et son amour pour Yuana, se l’était-il jamais avoué ? Les vents du large avaient assaini, balayé son âme. Sa puissance virile, qu’il réservait, ne lui apparaissait plus comme un détriment. Il était fier de son corps et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun matelot de l’équipage, aux exercices des athlètes. Et il continuait de marquer à celles qui le provoquaient dans la rue cette distance de jeune dieu à de simples mortelles. A qui donc destinait-il le mystère de sa beauté ?
— Après ma libération de la flotte, je partirai pour les Amériques. Je veux y faire fortune, je reviendrai ensuite au pays, répétait-il au vieux Jésuite comme aux autres.
Il aimait son pays d’une telle passion que si, au moment qu’il souhaitait le plus de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y finirait point ses jours, il fût mort de douleur. Son pays était, en outre, le trésor dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait à pleines mains, dans la solitude, pour en admirer le précieux reliquaire. Peu à peu, il en avait trié les souvenirs. Dans sa nouvelle vie, il avait rejeté, envoyé à la mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du vieil Américain, la contrebande du danseur de la Soule, et la pauvre robe à larges fleurs fanées de Yuana. Que lui importait maintenant cette fille, dont il avait étrangement souffert, et le lieu où les gendarmes l’avait emmenée en ce jour qu’elle avait déchiré son cœur ? Même sa charité chrétienne s’arrêtait là . Dans ce front pur et têtu, moulé par l’exact berret, il y avait des raisons qui triomphaient du cœur.
Le soleil se couchait sur le miroir bleu dont les vacillements ne lui renvoyaient que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde semblait marcher dans les airs et lui rappeler cette Vierge de Garralda devant laquelle il se signait à l’angelus, disant : «Agur Maria !». Bientôt il aurait une permission assez longue, son commandant la lui avait promise. Il descendrait du train à Bayonne et, pour faire l’économie d’une voiture, il s’en irait à pied par la vieille route. Il arriverait par Labiry. Il reconnaîtrait les arbres, les montagnes, couleur de pensée bleue, d’Espelette et Hartsamendy, et, tout à coup, plus sombre qu’elles, Ursuya semblable à un joug de feuillage posé au front de la vallée.
Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la petite ville. Devant lui s’ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu’il rapportait à ses sœurs, dans son mince ballot, la route qui mène à Garralda. C’était ici que, par une orageuse nuit de fête, il avait rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout. Il ne pensait à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y avait en lui que de la joie. Il s’amusa de n’être point reconnu, dans cet uniforme, par un vieux qu’il salua en l’appelant par son nom. Il marchait, de son allure balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière où la cardamine d’un printemps d’autrefois avait tressé, pour conjurer sa fièvre, son philtre de lumière riante.
Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse ! Au milieu de l’eau voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui, si sûr de soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche devant cette merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la Joyeuse.
Il était en face de l’Amour et de tout son carquois.
Aux pieds de cet Amour montaient et descendaient en un vol horizontal, presque immobile, des libellules couleur d’eau profonde. Elles se posaient parfois sur une herbe, et leur corps linéaire se tenait alors oblique sans que le frémissement des ailes se distinguât du jour. Mais lui, Manech, il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu comme un arc de noisetier.
Kattalin dit :
— Bonjour, Manech. Quel bonheur de te revoir !
Et maintenant, par un torride après-midi, sous la tonnelle, à Garralda, parents et amis avaient bu à la santé du marin. Lui s’était éloigné, en compagnie de Kattalin, dans la direction de ces forêts où jadis il n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il tenait à la paysanne, dont le port de déesse le dépassait un peu, de ces propos charmants qu’inspirent aux jeunes Basques le vin de leur pays. Elle était si naturellement heureuse qu’à peine elle en pouvait croire ses oreilles parfaites, dégagées des fines mousses d’or qui couronnaient sa ravissante tête trop étroite.
— Te souviens-tu, lui demandait-il, que tu étais encore une toute petite fille, il y a cinq ans, et que tu me disais, au bord de la Joyeuse, que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de l’eau où il emporte du ciel sous ses ailes ?
— Oui, c’est vrai, répondait-elle.
— Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais pris d’oiseau-bleu avec le casse-pied ?
Et, comme elle rougissait, il reprenait :
— Regarde la couleur de mon col, elle est celle de l’oiseau-bleu. Ne veux-tu point le prendre au piège de tes bras si doux ? Tu seras mon ciel sous mon aile.
Elle était surprise et charmée et, dans un signe qui dit oui, s’illumina sa figure. Elle enlaça l’épaule du jeune homme.
— N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux que nous fassions un nid au fond de la Joyeuse ?
— Méchant ! Ne vas-tu pas me rappeler aussi que je t’ai raconté que l’oiseau-bleu se bat avec les anguilles ? C’est vrai, d’ailleurs.
— Non, non, je ne me disputerai pas avec toi, mais peut-être voudras-tu m’échapper comme une anguille qui glisse entre les doigts sans qu’on puisse la retenir ?
— Avec toi, mon Manech, si tu me le demandes, j’irai bâtir un nid au fond de l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester sur la terre… Manech, est-ce que tu parles sérieusement ?
Et elle ajoutait :
— Le vin d’Irouléguy est si fort ! Tu en as bien bu une bouteille…
— Tant mieux, répondait Manech, si l’ivresse du vin fait que j’ose te dire que je t’aime ?
— C’est l’an prochain que tu reviendras pour toujours, Manech ?
— Je reviendrai pour repartir.
— Comment dis-tu ?
— Je dis qu’avant de t’épouser il faut que je fasse fortune.
Cette dernière phrase ne blessa pas la jeune fille qui, cependant, depuis que venaient de se conclure leurs fiançailles, eût donné sa vie pour Manech. Quelle que fût la violence de son amour, qui avait couvé sous la cendre de son humble foyer, sans espoir de le faire jamais partager, et qui maintenant venait de s’épanouir comme une rose qui ne cache plus son cœur ni son parfum, Kattalin était déjà soumise au maître.
Elle resserra son étreinte, posa sa joue sur le berret aux lettres d’or et demanda :
— Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais ?
— Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé plusieurs places dans les tanneries. En quelques mois, je me mettrai au courant du métier à Hasparren. Et puis je partirai.
Hantée par l’idée qui avait frappé son enfance :
— On y ramasse aussi de l’or dans les rivières ?
— Pas là , dit-il. Et c’est un mauvais métier. Il vaut mieux faire du cuir et acheter des terrains avec ce que l’on gagne. On m’a dit aussi que je pourrai tenir un café avec un trinquet.
— On joue donc à la pelote là -bas ?
— Oui, avec des espèces de petits chisteras que j’ai appris à fabriquer à bord. Un Argentin m’avait prêté le modèle.
— Quand donc te reverrai-je ?
— Pas avant huit ans,ene maïtia.
Il prononça ce nom si doux de « bien-aimée » avec une langueur et une inflexion si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau.
La perspective de cette séparation ne les attrista point. Le but d’une fortune à réaliser ne faisait au contraire que stimuler leur sentiment si sincère, si ardent — mais ni pur et réservé qu’au cours de cette promenade leurs joues à peine se frôlèrent.
Il ajouta :
— Je te veux heureuse et riche, Kattalin. C’est vrai que tu auras bien près de trente ans, à mon retour. Et moi, un peu plus. Mais je yeux que tu sois la mieux habillée d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture. A mes frères, et sœurs je laisserai ma part de Garralda.
Comme elle écoutait ! Elle n’eût pas osé même une objection à cette longue attente qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils prirent par un chemin creux d’où ils apercevaient des cerises au-dessus de leur tête. Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait partout des cerises, tellement luisantes que l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils atteignirent un léger plateau d’où le pays, avec les palmes de ses peupliers, ressemblait à une grande procession. Les petits monts de Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, dressaient leurs reposoirs naturels, couleur d’orage et empanachés de quelques nuages de coton. Le soleil régulier comme un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et le calme dominical était si profond qu’on se fût cru à cet instant où la foule agenouillée se recueille pour recevoir la bénédiction en plein air. Des sonnailles lointaines scandaient les strophes de cette prose du silence. Une vie primitive, épaisse, vierge, ignorante, résignée, pleine de force, sortait des blés, des coteaux de fougères, des pâturages aux plans si inclinés que le bétail semble y chercher son équilibre. La vie continuait sous l’œil du Dieu personnel, de celui que le Basque nomme sans hésiter : « Le Monsieur d’En Haut ». Des hommes qui avaient près d’un siècle d’âge étaient toujours là lorsque de tout-petits étaient emportés dans leurs cercueils argentés et blancs. Et Manech et Kattalin obéissaient à la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature dont leurs beaux corps étaient tissus, et qui se servait, aux fins d’une union gracieuse, aussi bien du ciel bleu que des rosiers de Garralda.
De la ferme délabrée des parents de Yuana sortait une pauvre fumée.