Marie ne revit jamais Michel que sa carrière avait poussé aux pays étrangers. Elle comprit que ce qui l’avait émue, au sortir de l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, une de ces vapeurs que les lilas exhalent pour des privilégiées, mais qui ne laissent qu’un regret aux jeunes filles dédaignées par ceux que l’on appelle « des beaux partis ».
Elle vieillit sans se plaindre, toujours aussi sage, toujours la petite fille de Roquette-Buisson maintenant dévouée à sa mère et à sa sœur, heureuse que son frère Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit, dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit ans sans époux. Elle n’avait point d’amertume. Elle attendait sans attendre, comme une jeune fille qui n’a pas de dot. Peut-être n’attendait-elle plus.
Celui que la Providence lui envoya ne fut donc pas le brillant Michel, ni l’un de ces officiers que l’on voyait passer durant les grandes vacances et qui caressaient leurs moustaches avant de mettre le pied à l’étrier. Ce fut un homme sans beauté, sans prétentions, âgé d’une cinquantaine d’années, de ceux qui ne font point rêver les jeunes filles.
Il représentait une maison de vins. Il était venu plusieurs fois chez la maman de Marie pour offrir ses services. Il était timide et bon, rangé, d’excellente réputation, l’une de ces personnes dont le monde sourit avec indulgence.
Des faiseurs de romans ne manqueraient point de montrer ici Marie sacrifiée, se mariant avec une peine secrète, et conservant dans son cœur l’image de l’autre, et le brillant souvenir du mariage d’Isabelle. Il n’en fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec son bon sourire, celui qui la venait tirer du célibat et de ce gros chagrin qu’elle nourrissait : la crainte de n’être jamais mère.
Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla à Marie, durant la bénédiction que l’on donna aux époux, entendre le doux violon de Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité. Le petit Michel mort tenait avec papa un grand voile dans le Ciel, et il en tombait des grâces pareilles à des flocons de neige sur cette Marie qui avait appris de bonne heure à aimer ses gros souliers, sur cette Marie douée du sens sacré de la vie et qui, le soir du même jour, dit à son mari :
— Je suis bien heureuse.