La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.
Pourquoi?
Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer, elle ne voulait pas plus.
Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres femmes qui aient agi de cette manière.
Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de l'intérieur et du foyer.
Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi pour nous.
Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.
Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se présenteraient.
Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.
Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais pas pu accepter.
Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable aux États-Unis.
Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»
Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.
Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.
En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.
—Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas déranger M. Number one.
Et comme je le regardais:
—Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?
—Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée américaine avec mon grade de capitaine?
—Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?
—Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une position, et je viens vous prier de m'y aider.
—Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes exclamations.
—Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même.
—Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti, et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil, je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre.
—Et pourquoi?
—Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique.
—J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.
—Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux? comme les hommes changent!
—Hélas!
—Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique. Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable, c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement. En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera 30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que, coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout?
—Jusqu'à faire la guerre?
—Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous y aller à ma place?
—Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.
—Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part, bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la partie technique de l'affaire.
—Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.
—La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune? prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre. Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 millions de notre ami.
Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui rapporter une réponse définitive.
Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.
Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte!
Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons pour se défendre et attendre.
On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.
Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.
Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.
Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.
—On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.
—Au Mexique, vous?
—Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable.
—Vous avez souci de la fortune maintenant.
—J'ai souci de vous et de Valentine.
—Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez ne pas l'entreprendre.
—Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes les pensées qui ont traversé mon esprit inquiet?
—Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir cachées.
—Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore réalisé le rêve que nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas encore décidé notre mariage, c'est que vous aviez été, c'est que vous étiez arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de ma position.
—De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la vôtre.
—Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, j'étais général ou bien si j'avais une certaine situation financière, ces raisons perdraient singulièrement de leur force.
—A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse en différant notre mariage?
—A la peur de certaines interprétations. Pour vous mettre à l'abri des interprétations et pouvoir dès lors faire valoir hardiment mes droits, j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis allé demander à Poirier les moyens d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. Au lieu de m'aider à prendre du service aux États Unis, Poirier m'a proposé de m'associer à une grande entreprise pour une exploitation des mines au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la dirigeront.
—Vous seriez forcé de rester au Mexique.
—Si cette condition m'avait été posée, vous ne me verriez pas hésitant; j'aurais refusé tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que là où vous êtes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.
—Et vous hésitez?
—J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire où se trouvent certains associés.
Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.
—Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après m'avoir attentivement écouté; à mon tour je veux être franche aussi. Que vous alliez prendre du service dans l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord, pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre affaire réussit, il me sera agréable de recevoir de vous une fortune. Si elle ne réussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne le désire moi-même.
Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir qu'un résultat: me décider à accepter les propositions de Poirier. Les unes après les autres, Clotilde combattit mes hésitations. Raison, raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire, elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience troublée. Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma misérable résistance était celle de la femme entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et «oui» du coeur.
—Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que sont les doutes qui nous torturent dans la séparation. Au Mexique, loin de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux s'inquiétera peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront. Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'à ton retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis que nous nous sommes vus pour la première fois.
—Ma femme?
—Oui, ta femme.
Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer mon acceptation.
—Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec un sourire railleur, j'étais certain d'avance de la réponse que vous me feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude le temps de la réflexion et du conseil.
Il dit ce dernier mot en le soulignant.
—Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger votre départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis occupé de l'ingénieur que je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous dire que vous serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous qu'il aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets ma confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous, naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez utiles. Cependant, je dois vous prévenir qu'il serait bon que votre correspondance avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel vous pourriez vous en tenir aux généralités.
Et comme je faisais un mouvement de surprise:
—Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'altérer la vérité et de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense pas à cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition de ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la chimère. Si vos lettres qui seront lues par lui étaient trop nettes et trop affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent dans un certain vague en côtoyant l'irréalisable et l'impossible; si, en même temps, elles sont bourrées de considérations profondes sur le rôle des races latines dans l'humanité, elles produiront un effet utile. Je vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le négliger.
Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me conduire jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous à mon ingénieur pour nous embarquer.
Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander à madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde et moi, pour l'île de Wight; et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer trois journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont assurément les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse à la veille d'une séparation qui serait longue peut-être, je ne pensais qu'aux joies de l'heure présente et au bonheur du retour.
Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère qui sympathisât avec le mien; nous fûmes bien vite amis et il voulut bien employer le temps de la traversée à faire mon éducation minière: quand nous débarquâmes, je savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les amygdaloïdes.
Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les États de Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point été surfaite pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette production annuelle était de 10 millions de piastres, et le bénéfice net à 25 pour 100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions de francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions, on voit quelle source de fortune elles pouvaient être dans des mains habiles. C'était à donner le vertige.
Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres précieuses, il en était tout autrement. Des recherches nous firent trouver, il est vrai, des diamants au grand étonnement de mon ingénieur, qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent que nous avions failli être victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient étésalés, c'est-à-dire qu'on y avait semé des diamants provenant de l'Afrique méridionale, et cette opération dusalageavait été importée de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent lesclaimsde pépites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés par ces pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail.
Nous étions tout à la joie de cette découverte et en plein dans l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fûmes rappelés à Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition française. Il fallait arrêter notre entreprise au moment où elle allait réussir.
Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz je trouvai une lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour être à même de reprendre notre affaire au moment où un arrangement surviendrait entre le Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre nos intérêts, Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme «attaché militaire» par le général Prim.
Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major français? autant demander comment le bras suit la main qui a été prise dans un engrenage, et comment le corps tout entier passe où a passé la main.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller une affaire, je suis de pas en pas arrivé à rentrer dans l'armée.
Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans, pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tête basse.
Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre un service actif.
Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les négociations ne pouvait pas me convenir; j'avais vu de près les intrigues des premiers mois de l'occupation et un tel spectacle n'était pas fait pour m'encourager.
Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y trouverait difficilement l'équivalent de ce qui s'est passé au Mexique depuis le débarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment où notre petit corps d'armée s'est mis en mouvement.
Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi; Prim, arrivé au Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tâchait d'arranger les choses de manière à se préparer un trône; les Français, au contraire, ou au moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient de rendre tout arrangement impossible de manière à ce que la guerre fût inévitable.
Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé à donner toute satisfaction aux alliés et à mettre fin par là à l'expédition, l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plénipotentiaires français exigèrent que le gouvernement mexicain exécutât pleinement le contrat passé avec le banquier Jecker.
Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier est l'associé, et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet associé 30 pour 100 sur le montant des créances qu'il réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais pas, c'est que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève au chiffre de 60 millions de francs, ne représente en réalité qu'une somme de 3 millions due véritablement au banquier Jecker. C'est donc pour faire valoir les réclamations de ce banquier ou plutôt celles de son puissant associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner quelques millions à M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a été repoussé par les plénipotentiaires français. Et comme conséquence de ce fait, c'est pour des intérêts aussi respectables que la France s'est lancée dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup plus loin qu'on ne pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra facilement avec quelques régiments se trompent étrangement.
Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles qui tiennent des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se préparer à leurs rôles, quand on a entendu leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir au plus vite de cette caverne où l'on étouffe.
Aussi, quand on commença à parler de marcher en avant, ce fut avec une joie de sous-lieutenant qui arrive à son régiment la veille d'une bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle.
J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais plus de lettres, plus de rapports à écrire; je redevenais soldat.
Sans doute cette déclaration des hostilités retardait mon retour en France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succès de notre entreprise financière, mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expédition; comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne savais pas trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher, mais je devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entraîner. Ce n'est pas impunément qu'on a été soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur de la poudre.
Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander pourquoi j'avais donné ma démission. J'avais alors été peut-être un peu jeune. Sans cette démission j'aurais fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement définie, au lieu de me traîner à la suite de l'armée, sans trop bien savoir moi-même ce que je suis, moitié homme d'affaires, moitié soldat.
Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure qui m'a déjà coûté cher et qui me coûtera plus cher encore dans l'avenir probablement. Voici comment.
Quand j'appris que le général Lorencez pensait à marcher en avant pour pousser sans doute jusqu'à Mexico, je fus véritablement désolé de n'avoir rien à faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour éclairer la route. Les hostilités n'étaient point encore commencées; avant de s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il fallait savoir quel était ce pays et voir quelles troupes on aurait à combattre si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je devais être de retour, les hostilités ne devant pas commencer avant cette date.
Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais déjà parcouru deux fois la route de Vera-Cruz à Mexico, mais en simple curieux, qui n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus sérieusement, en officier qui fait une reconnaissance.
J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits contradictoires que je recueillis çà et là me firent hâter ma marche. On disait que les troupes françaises avaient quitté leurs cantonnements et qu'elles se dirigeaient sur Puebla.
Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait été fixée n'était point arrivée, et ce que je savais de l'organisation de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne me permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi dans une aventure qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.
Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je commençai à être assez inquiet, et j'accélérai encore ma marche: les Mexicains paraissaient décidés à la résistance, et, en raison du petit nombre de nos troupes, en raison surtout des difficultés de terrain que nous aurions à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver un échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.
Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que nos chevaux purent aller, c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.
Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car dans ce pays, qui était menacé d'une guerre par les Français, on laissait les Français circuler et aller à leurs affaires sans la moindre difficulté. Mais dans ce hameau, où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être autrement.
Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des allées et venues, des colloques à voix basse entre notre hôte et deux ou trois chenapans à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.
Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis qu'il aurait à coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme moi fait ses remarques et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions, que dans ce but il se proposait de coucher à l'écurie à côté de nos chevaux pour veiller sur eux, car c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et non à nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait nos chevaux pour nous sauver.
L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie et je montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût servi un Mexicain peureux qu'il m'eût fallu défendre en même temps que je me défendais moi-même?
Ma chambre était au premier étage de la maison et on y pénétrait par une porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenêtre, elle donnait sur une petite cour carrée, fermée de deux côtés par des murs et du troisième par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me montra rien de suspect dans cette cour.
Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commençai par visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je traînai le lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis.
Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué, plus je suis disposé à m'éveiller facilement.
Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque j'entendis un léger bruit à ma porte. Je me redressai vivement.
On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai résista.
—Qui est là?
—Por Dios, ouvrez.
Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre. Mais à la clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six hommes rangés le long des murs, ils étaient enveloppés de leur sarapé et armés de fusils.
Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps de me jeter à terre; deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler au-dessus de la tête.
C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir été soldat et de s'être habitué à la musique des balles. Un bourgeois eût perdu la tête. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement ma situation.
Attendre, on enfoncerait la porte.
Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.
Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans qui me fusilleraient à leur aise.
Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon salut.
Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurité, un paquet pouvait être pris pour un homme.
Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre, puis, soulevant mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement une décharge retentit. Ma ruse avait réussi; mes chenapans avaient cru que j'étais dans mon manteau et ils m'avaient fusillé.
Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter à mon tour. Je pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche à l'appui de la fenêtre, je me laissai tomber dans la cour.
Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient deux hommes sauter par la fenêtre, furent épouvantés de ce prodige. Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de la route et se sauvèrent.
Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais échapper; mais j'eus beau appeler, personne ne répondit. Dans l'obscurité, trouver mon cheval et le seller était difficile. Je perdis du temps.
Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus de leur terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me cassa la jambe.
Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je reçus force coups; puis, le matin, comme je n'étais pas mort, on me transporta à Puebla. Je suis prisonnier à l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.
Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La guerre est commencée.
Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant les hauteurs de Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital quelques-uns de nos soldats blessés.
On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.
Cette aventure est déplorable, et quand on pense que le drapeau de la France a été ainsi engagé pour une misérable question d'argent, on a le coeur serré.
Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant de temps pour guérir une jambe cassée; mais à ma blessure se joignit une belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence; j'ai été mort.
Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma santé, grâce aussi aux bons soins dont je fus entouré, je fus assez vite sur pied.
On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français blessés à l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me rendit la liberté, et le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus, avec une joie qui ne se décrit pas, les pantalons rouges de nos soldats.
Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai. Comment depuis cette époque ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après mon accident, je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu aussitôt que j'étais entré en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes lettres ne lui étaient-elles pas parvenues? Était-elle malade? Que se passait-il?
Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point, répondre à ces questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'était sauvé avait rapporté qu'il m'avait vu sauter par la fenêtre et que j'avais été frappé de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconté cette histoire et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et c'était seulement à celle qui datait des premiers jours de ma convalescence qu'il répondait.
Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde. Pourquoi ne m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme elle devait souffrir!
Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberté comme j'en avais manifesté l'espérance, je ferais bien de rester au Mexique pour être à même de surveiller nos intérêts; et il insistait vivement sur la nécessité de ne pas rentrer en France.
Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions; l'angoisse que me causait le silence de Clotilde m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital; Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient que je retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie ou de mort pour moi.
Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt pour Vera-Cruz où je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire.
Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement longs, mais ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me rétablit tout à fait; quand j'aperçus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je n'avais jamais été malade et que j'avais vingt ans.
En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au télégraphe et j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France et que je serais à Paris à neuf heures du soir.
A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien qui perdait du temps; les chefs de gare, les employés, les voyageurs étaient d'une lenteur désespérante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf heures précises cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde n'aurait pas à attendre.
Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à coup je m'arrêtai: une femme s'avançait au-devant de moi. A la démarche, il me sembla que c'était Clotilde; mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était pas elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare. Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais remis en marche. Nous nous joignîmes. Elle s'arrêta et vivement elle me prit le bras. Elle, c'était elle!
Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute pour m'avertir d'une terrible nouvelle que Clotilde était venue au-devant de moi.
—Valentine?
Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice. Elle m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous partîmes. Elle était dans mes bras.
—Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!
La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres paroles entre nous. Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas reçu mes lettres et c'était par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un soir. Quel coup!
Et elle me serra dans une étreinte passionné.
Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui avait appris en même temps et ma vie et mon arrivée.
Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions me montra son visage pâle qui gardait les traces de cette longue angoisse.
Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment j'avais écrit aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma lettre et m'avait répondu. Mais elle n'avait pas vu Poirier depuis mon départ.
—Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier m'avait communiqué ta lettre!
Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais, depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification.
La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant ma porte.
—Chez moi?
—Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras à ton concierge que tu n'es pas un revenant.
Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la rejoignis.
Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous étions quittés.
Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt. Malgré mon ivresse, il m'avait déjà semblé remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose qui n'était point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la pressai de parler.
Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne parlait point.
—Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas.
Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la décider.
—Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude affreuse, non pour moi, ma vie était brisée, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille. Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un homme, depuis longtemps, avait demandé à m'épouser, un vieillard, je lui ai dit la vérité. Il a consenti à accepter Valentine comme sa fille. Pour qu'elle eût un père, j'ai cédé.
—Mariée!
Elle baissa la tête.
—Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour la donner à un autre.
Un poignard était accroché à la muraille, devant moi. Je sautai dessus et revins d'un bond sur Clotilde la main levée. Elle s'était rejetée en arrière, et son visage bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient la pitié.
Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je jetai mon poignard et revins vers elle.
—C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès est vieux, il n'a que quelques jours peut-être. Je serai à toi, Guillaume, je te jure que je t'aime.
Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets et la traînai vers la porte. Elle se défendit, elle m'implora. Je ne lui répondis qu'un mot, toujours le même.
—Va-t'en, va-t'en.
J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec moi. Elle voulut se cramponner à mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre dont je refermai la porte.
Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement! Ma vie brisée, ma dignité abaissée, ma fierté perdue, mon honneur flétri, dix années de sacrifices et de honte pour en arriver là!
Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié, sacrifié, trahi, c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et de mes lâchetés. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait sonné pour moi. Mais, ma fille!
Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures du matin, j'étais à la gare Montparnasse. A neuf heures, j'étais à Courtigis chez madame d'Arondel.
Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était venue la chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu s'opposer au départ de l'enfant. Où était-elle? Personne ne le savait.
Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez madame la baronne Torladès.
Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou.
—Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où est-elle? Je veux la voir, je la veux.
—Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous empêcher de voir votre fille.
—Où est-elle?
—Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi; nous la verrons ensemble.
—Avec vous, jamais!
Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour la donner à un autre. J'étais son père. Mes droits étaient certains. J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas que j'étais son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne Torladès avaient pu «la légitimer par mariage subséquent.»
Cette consultation et les délais nécessaires pour que mon ami se procurât cet acte de mariage donnèrent le temps à ma fureur de s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta.
J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa disposition pour faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle me répondit qu'elle serait le lendemain à la gare du Nord à dix heures.
Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour Bernes, un village auprès de Beaumont, et nous fîmes la route sans échanger un seul mot.
Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous avoir regardés quelques secondes, elle ne fit plus attention à nous: elle ne connaissait que sa nourrice.
Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même pas les yeux sur cette femme que j'avais tant aimée, que j'aimais tant.
—Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donné des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi.
Je ne répondis pas et m'éloignai.
Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire.
Et c'est de ma cabine de laFlorideque je t'écris cette lettre.
Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20. Je suis resté huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie.
Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes, ce qui est probable.
On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre va être vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays. J'ai besoin que ma mort rachète ma vie.