XIII

Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui l'appuyait ou le désapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon mouvement.

Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:

—M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.

Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hésitai un moment, quelques secondes peut-être.

—Eh bien? demanda le général.

Clotilde à son tour me regarda.

—Je n'ai rien à dire, général.

—Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu: j'ai de si mauvais yeux.

—Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.

—Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni moins qu'un individu, obéissait toujours à ses intérêts. Cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Garagnon?

—Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.

—Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant finement.

—Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il obéit si souvent à ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances présentes, qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien des chances de savoir, ou, si l'on aime mieux,—le regard se glissa vers moi,—de prévoir dans quelle balance l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas le parti légitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous avons été les brigands de la Loire.

—Je m'en souviens, interrompit le général en frappant sur la table.

—Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous le gouvernement de la bourgeoisie, l'armée est livrée aux remplaçants militaires. Ce n'est pas davantage le parti républicain, qui demande la suppression des armées permanentes.

—Quelle stupidité! s'écria la général.

—Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il en reste un qui peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoléon seul qui peut donner à la France la revanche de Waterloo et déchirer les traités de 1815. C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat devenir maréchal de France, duc et prince. L'armée est donc bonapartiste dans ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'être quand même elle le voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire et de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les esprits français.

—Bravo! cria le général, très-bien, admirablement raisonné. C'est évident.

—Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de l'empire, qui s'y opposera? Est-ce le clergé? Je ne le crois pas. Le clergé sait très-bien qu'il a plus à gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.

—Hum! hum! dit le général en grommelant.

—Je m'en rapporte à M. l'abbé.

J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la justice.

—Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.

—J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a besoin d'un gouvernement stable.

—Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour ne pas les payer.

Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester, mais je ne protestai point.

—Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.

L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse, genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle.

D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le dîner touchait à sa fin.

Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me montrer l'homme que j'étais.

On avait apporté sur la table une vieille bouteille de vin du cap de l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.

—Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me dit le général, et que vous avez trouvé bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui mérite d'être dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de Napoléon.

Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.

Alors le général, levant son verre de sa main droite et posant sa main gauche sur son coeur:

—A Napoléon, à l'empereur!

Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin tout simplement sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'était là qu'un toast historique, et, pour être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans scrupule.

Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les convives, en m'arrangeant cependant pour paraître effleurer celui de M. de Solignac, et, en réalité, ne pas le toucher.

Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en était quitte à bon compte; mais tout n'était pas fini.

—Puisque nous sommes ici tous unis dans une même pensée, dit M. de Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande à porter un toast qui complétera celui du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, à Napoléon III.

Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai à mon voisin sans emplir mon verre.

Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.

—Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.

—Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire un second.

M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre les autres.

Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une distraction au malaise que cette scène avait causé à tout le monde,—M. de Solignac excepté.

Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous empêcher de revenir à une discussion qui l'effrayait, et il proposa une promenade en mer, qui fut acceptée avec empressement.

Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes efforts pour rester seul en arrière avec Clotilde, je ne pus y réussir. J'aurais voulu m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout au moins elle ne voulut pas le satisfaire.

Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il m'eût été possible de lui dire un seul mot en particulier.

Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, qui se trouve à une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout à coup dans la ligne des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; la mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, puis, s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé dans de hauts rochers déchiquetés; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources d'eau douce.

On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus justement, sur la pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé la terre végétale n'étant plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a été lavée et emportée à la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et crevassé. Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. Après quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter de pierre en pierre. Peu de temps après, je me levai à mon tour et la suivis.

Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit promontoire et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux, elle voulait s'enfoncer dans l'azur.

—N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais peut-être n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?

—Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passé à propos de ce toast....

—Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empêcher de prendre part à une discussion dangereuse; je n'ai pas réussi, c'est un malheur. Je regrette de m'être avancée si imprudemment; je suis punie par où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention cependant était bonne, croyez-le.

—C'est moi....

—De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me blesse....

Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité du promontoire; elle alla si loin qu'elle était comme suspendue au-dessus de la mer brisant à vingt mètres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.

Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, mais elle me prévint:

—Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle brusquement.

—Mon père a donné sa démission en 1830; mais il n'est pas en relations suivies avec le roi.

—Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?

—Assurément.

—Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?

—J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours témoigné une grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que vous donnez à ce mot.

—Enfin cela suffit; cela explique tout.

J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs de ma répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les expliquât point par des questions de personne ou d'intérêt, mais enfin, puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter, c'était déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me jeter dans la politique.

—Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi de vous poser aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grâce d'y répondre: Partagez-vous les idées de monsieur votre père?

—Certainement.

—Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi aveugle, exclusive, qui élève une barrière entre vous et ceux qui ne partagent pas ces idées?

—Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et même si je pense quelque chose?

Il fallait parler.

—C'est que cette question est celle qui doit décider mon avenir, mon bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse, la voix tremblante, frémissant comme vous me voyez, c'est que je vous aime, chère Clotilde, c'est que je vous adore....

—Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!

—Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que vous sachiez....

Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux que je m'arrêtai.

—M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.

C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après avoir escaladé les rochers par le lit d'un ravin.

—Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours étendue; vous allez nous départager: M. de Saint-Nérée dit que le navire que vous voyez là-bas manoeuvrant pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?

Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.

Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'être heureux, et dans mes journées trop courtes il ne m'est pas resté une minute pour conter mon bonheur.

Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et bornée. Malgré les progrès de la science, on n'est pas encore arrivé à déterminer d'une manière rigoureuse, par l'analyse, ses éléments constitutifs:

Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.

Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi explique mieux que de longues phrases mon état moral: j'ai vécu depuis deux mois dans un rêve délicieux.

Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a charmé ne sera plus que peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles humaines ne sauraient rendre.

Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur et qui l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, je ne suis qu'un soldat: ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu, je sais le rapporter plus ou moins fidèlement, mais analyser des sentiments, expliquer un caractère, résumer une série d'incidents dans un trait saillant, ce n'est point mon fait.

Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, mais elle a été terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre entretien au gouffre de Port-miou.

Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre par le lit du ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger une seule parole en particulier. On ne pouvait marcher qu'à la file dans ce ravin étroit et raboteux: Clotilde était passée la première, M. de Solignac l'avait rapidement suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il nous était impossible de nous dire un mot intime, et j'avais dû me contenter d'écouter Clotilde parlant avec volubilité de la mer, du ciel, des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment n'était pour moi qu'un vain bruit.

J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, mais là encore M. de Solignac s'était placé entre nous, et de même en bateau quand nous nous étions rembarqués.

On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette situation était exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre par le côté comique, je la prenais par le côté tragique: la crainte et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde que je l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon aveu?

Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me répondre, je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les siens.

Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'était chargé ni de reproches ni de colère, mais qu'il était troublé, au contraire, par une émotion douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était poignante pour un esprit comme le mien, toujours tourmenté du besoin de certitude, qui voudrait que dans la vie tout se décidât par un oui ou par un non.

Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût été doux au coeur!

Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut pendant huit jours rester à Marseille en proie au doute, à l'incertitude et à l'impatience.

Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, heures après heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au général, je le devais.

Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le général se lèverait de table.

Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:

—Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort de table; pourquoi n'êtes-vous pas venu pourdijuner?

—Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.

—Ça, c'est une excuse.

Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.

Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le général s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, il écouta: «Veillons au salut de l'empire» que lui joua sa fille. Puis bientôt il s'endormit.

C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, même lorsque j'ai chargé les Kabyles pour mon début.

Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, voyant son père endormi, m'avait proposé une promenade au jardin. En serait-il de même cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le jardin.

Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit à voix basse:

—Restons près de mon père.

—Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je vous en supplie.

—Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut pas que je vous écoute.

—Vous m'écoutiez l'autre jour.

—C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et si vous ne l'aviez pas été, je vous aurais demandé, comme je vous demande aujourd'hui, de n'en pas dire davantage.

—Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?

Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit d'une voix étouffée:

—A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idées de mon père, croyez-vous qu'il écouterait ce que vous voulez me dire?

Je la regardai stupéfait et ne répondis point.

—Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous écoute; si, au contraire, vous ne le croyez pas, épargnez-moi des paroles qui seraient un outrage.

Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et quand je prévois que je me trouverai dans une situation difficile de chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposées. Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prévu que Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'écouter, j'avais prévu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas du tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment interdit, ne comprenant même pas très-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensée était éloignée de cette conclusion.

Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière se fit dans mon esprit.

—Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans modérer ma voix et oubliant que le général dormait.

—Voulez-vous donc éveiller mon père?

En effet, le général s'agita sur son fauteuil.

Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration du général montra qu'il s'était rendormi.

Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre silencieux: je ne sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre notre entretien qui, sur la voie où il se trouvait engagé, pouvait nous entraîner trop loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si angoissé que je fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais mieux rester à jamais dans l'incertitude que d'arriver à une rupture.

Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il maintenant l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé et préciser ce qui était indécis? Déjà, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui avait été sa première réponse, j'avais vu ma situation devenir plus périlleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à bout?

Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et précise que je voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner à sa pensée une forme qui permettrait toutes les interprétations?

Ce fut elle qui rompit la première ce silence.

—Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous défendre cette maison, moi?

—Il me semble....

—Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir pas dit un mot de cela.

—Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins leur sens général.

—Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu vous prier de ne pas revenir sur un sujet qui avait été interrompu l'autre jour, et pour cela je vous ai demandé de considérer les sentiments de mon père. Il me semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce que j'ai voulu dire; cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais été dans ma pensée de vous «défendre cette maison.»

—Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence de..., si je reviens à ce sujet?

—Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne peut pas avoir de conclusion.

—Jamais?

—Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une étendue qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de demain. Qui sait où nous allons, et ce que nous serons? Chez mon père, même chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon père a pour vous beaucoup de sympathie, je dirai même de l'amitié, et vous pouvez pousser ce mot à l'extrême, vous ne serez que dans la vérité: laissez faire cette amitié, laissez faire aussi le temps....

—Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général en s'éveillant.

—Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une vive sympathie.

—Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui s'est passé l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous. J'aimerais mieux que nous fussions de la même religion; mais un vieux bleu comme moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.

On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, pendant que Clotilde s'installait à la porte qui ouvre sur le jardin. En levant les yeux je la trouvais devant moi la tête inclinée sur sa tapisserie; c'était un admirable profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir où nous en étions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se confondaient.

Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore je la perdis avec honneur.

—Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester à souper, dit le général; vous vous en retournerez à la fraîche.

—Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.

—En voiture, mademoiselle.

—Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner ce soir; la nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'à la Cardiolle et nous reviendrons à pied. Cela te fera du bien de marcher, père.

Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, nous ne nous trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis le dimanche suivant, puis l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de règle que j'irais tous les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour; mais je pouvais aimer et j'aimais.

M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute liberté,—j'entends liberté de confiance.

Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général pour justifier mes fréquentes visites à Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de la conversation, il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits que je voulais, c'était un ensemble complet.

Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que j'aurais quelquefois des moments durs à passer; tout ne serait pas d'un intérêt saisissant dans cette biographie d'un soldat de la République et de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux.

Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une large part aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire, qui trouve une chose digne d'être rapportée en détail, par cela seul qu'il l'a faite ou qu'il l'a vue,—j'avais poussé les prévisions beaucoup trop loin. Très-curieux, au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire néglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la physionomie et le caractère d'une époque,—et quelle époque que celle qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!—remplie, largement remplie pour un soldat, la période qui va de 1792 à 1815.

Le général Martory est fils d'un homme qui a été une illustration du Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois à la potence ou aux galères, et non aux honneurs. Le père Martory, Privat Martory, était en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des faux-sauniers des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont encore racontés de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire, de la Cerdagne et du Caspir. Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on appelait alors lajustice bottéesont restés légendaires.

Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans ses expéditions, et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des privations et même des coups de fusil. Depuis le port de Vénasque jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait traversé la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le dos.

A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le courage se forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune Martory est-il un homme.

Mais précisément au moment même où il va pouvoir prendre place à côté de son père et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se présentent qui l'arrêtent dans sa carrière. Le premier est la mort de Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade à la frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle.

Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le pays où il a été une sorte de héros, car les faux-sauniers étaient des personnages au temps de la gabelle, où ils devenaient une providence pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe. Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir, une culotte de velours et de bons souliers.

Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il dîne pour deux.

Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné de son village; car il s'est arrêté de place en place, là où le pays lui plaisait et où il trouvait à travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge là. Au mois de novembre, il arrive à la montagne Noire, ce grand massif escarpé qui commence les Cévennes.

La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de fruits aux arbres: la route devient pénible pour les voyageurs et il ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais où s'arrêter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un garçon de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique appétit.

Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq sous dans sa poche.

Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de le porter, car il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été malade, se sent pris de frisson avec de violentes douleurs dans la tête et dans les reins; il a soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est obligé de demander l'hospitalité à un paysan.

La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point et on le conduisit à une bergerie où il put se coucher; la chaleur du fumier et celle qui se dégageait de cent cinquante moutons tassés les uns contre les autres, l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le réchauffa point, et toute la nuit il trembla.

Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre le trouva étendu sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains étaient couvertes de boutons rouges. C'était la petite vérole.

On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut pour lui la pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de son étable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait fait tomber étaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le secourir, les moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient que les fermiers.

Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant dans le fumier quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se soutenir, d'autre ressource que de téter les brebis qui venaient d'agneler.

Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le corps, qu'il ne mourut point.

Ce fut quand il commença à entrer en convalescence qu'il endura les plus douloureuses souffrances,—celles de la faim, car les braves gens qui le gardaient dans leur étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait des brebis ne suffisait plus à son appétit féroce.

Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il se remette en route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France n'avait point alors des établissements hospitaliers dans toutes les villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse par peur de la contagion.

A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier pour vider un puisard empoisonné et il est heureux de prendre ce travail que tous les ouvriers du pays ont refusé.

Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays: bûcheron ici, chien de berger là, maquignon, marinier, etc.

Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France est envahie, on parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans, il s'engage comme tambour.

Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il a été bien préparé au dur métier de soldat de la Révolution et de l'empire; pendant vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour; il rôtira dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de la Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours on le trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont reçu ce rude apprentissage de la vie, que Napoléon accomplira des prodiges qui paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui.

Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui est vraiment mal commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure à Mayence ne ressemble en rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne Noire. Il en rit.

En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrénées, au temps où il était faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derrière une haie ou cerner dans un chemin creux.

Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en serait trop long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'écrire un jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achèvera de le faire connaître.

En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas gradé.

A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le premier consul, celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory.

—Tu étais à Lodi?

—Oui, général.

—A Arcole?

—Oui, général.

—Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi es-tu simple soldat?

Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se décide à répondre à voix basse:

—Je ne sais pas lire.

—Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent?

—Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.

—Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras écrire, tu m'écriras. Dépêche-toi.

—Oui, général.

Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à écrire avec le courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là aux choses de la guerre.

La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là, lui a manqué; l'ambition, d'ailleurs, commence à le mordre, il voudrait être sergent; et il travaille si bien, qu'au moment de la création de la Légion d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur, il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre.

C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il écrit le soir même une lettre au premier consul; six lignes:

«Général premier consul,

»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous ai obéi; s'il vous plaît maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera, j'en suis certain, possible.

»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué jusqu'à la mort.

»MARTORY,

»Chevalier de la Légion d'honneur, grenadier à la garde consulaire.»

A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier: caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers étages en deux ans et l'empire le trouve lieutenant.

Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donné au travail de l'esprit.

Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu m'inviter àdijuner.

Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction qu'on me donnait toute préparée, quand je compare ce que je sais à ce qu'a appris ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons, je suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il peut parler dedijuneret decasterolle, je n'ai plus envie de rire.

Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école, ont, depuis ce jour-là, oublié de mois en mois, d'année en année, ce qui avait effleuré leur mémoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le misérable paysan, à chaque grade gagné s'est rendu digne d'en obtenir un plus élevé, et au prix de quel labeur!

Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!

Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il pas en moi ces accès d'enthousiasme. Mais il est son père, et je l'admire; comme elle, je l'adore.

J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est accompli dans des circonstances bien tristes pour moi.

Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de mon père dans laquelle celui-ci me disait qu'il était souffrant depuis quelque temps, même malade, et qu'il désirait que je vinsse passer quelques jours auprès de lui: je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.

A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite par le vieux valet de chambre que mon père a à son service depuis trente-cinq ans, Félix.

Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: mon père, depuis un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus la chambre, et, sans que le médecin donnât un nom particulier à sa maladie, il en paraissait inquiet.

Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon père à mon retour d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il m'eût paru amaigri avec les traits légèrement contractés, j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état maladif.

Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire le soir même. Après avoir été retenir ma place à la diligence, je me rendis chez le colonel pour lui demander une permission.

D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question des permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier s'en aille faire un tour à Paris,—ce qu'il appelle «une promenade à Cythère;» il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre observation. Il n'en fut rien.

—Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous refuser, mais je vous prie d'être absent le moins longtemps possible.

—C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie qui décidera mon retour.

—Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, seulement je vous prie de nous revenir aussitôt que possible, et, bien que votre permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne pas aller jusqu'à la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous sommes dans des circonstances où un colonel tient à avoir ses bons officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il arrive quelque chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter. Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre poste s'il fallait agir.

Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation politique, et j'avais autre chose en tête que de répondre à ces prévisions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immédiatement pour Cassis. Je voulais faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner de Marseille sans l'avoir vue.

—Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le général quand je lui annonçai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le à Paris, où il restera peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de Paris à Marseille.

Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec Clotilde pendant quelques minutes dans le jardin.

—Je ne sais pour combien de temps je vais être séparé de vous, lui dis-je, car si mon père est en danger, je ne le quitterai pas.

N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes pendant assez longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait à parler. Je repris donc:

—Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps que je passe loin de vous, je le passe en réalité près de vous par la pensée... par le coeur.

Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je continuai:

—Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas entendre. C'est une prière que j'ai à vous adresser, et il me semble que, si vous pensez à ce que va être ma situation auprès de mon père malade, mourant peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi de vous écrire.

Elle recula vivement.

—Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.

—Mais c'est impossible!

—Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que vous faites, sans vous dire que je pense à vous. Ah! chère Clotilde....

Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle prit la parole:

—Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne peux pas vous écrire ostensiblement.

—Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, soit ici, soit à Marseille? personne ne le saura.

—Cela, jamais.

—Cependant....

—Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que je voudrais trouver un moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment à ceux que vous allez endurer.

Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé dans ses mains, puis laissant tomber son bras:

—S'il vous est possible de sortir quand vous serez à Paris, dit-elle, choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera par l'idée, et envoyez-le-moi ici très-franchement, en vous servant des Messageries. J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.

—Ah! Clotilde, Clotilde!

—J'espère que je pourrai vous répondre pour vous remercier de votre envoi.

—Vous êtes un ange.

—Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas être pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous désirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.

Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un grand laurier rose dont quelques rameaux étaient encore fleuris, elle en cassa une branche et me la tendant:

—Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle, il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous donne d'avance.

Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra dans le salon où je la suivis.

L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier mot du général fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une répétition de mon adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue de l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.

Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à mesure que j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec inquiétude en quel état j'allais trouver mon père; en arrivant aux portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.

Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par mon métier de soldat, j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est développée dans une vie commune de quinze années pendant lesquelles nous ne nous sommes pas quittés un seul jour.

Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième année, mon père prit seul en main le soin de mon éducation et de mon instruction. Bien qu'à cette époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin un quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journée, après le déjeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses travaux pour m'apprendre à lire. Jamais la femme de chambre qui m'a élevé, ne m'a fait répéter une leçon.

Convaincu que c'est notre première éducation qui fait notre vie, mon père n'a jamais voulu qu'une volonté autre que la sienne pesât sur mon caractère; et ce que je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le dois. Bien véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux fois son fils.

La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, il se donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter cette même rue de l'Université, dans la maison où il demeure encore en ce moment.

Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation et il se permettait de croire que les méthodes en usage dans les classes étaient le plus souvent faites pour la commodité des maîtres et non pour celle des élèves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon usage, soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il les prît dans les ouvrages pédagogiques dont il fit à cette époque une étude approfondie.

Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrégé de géographie dont je devrais lui répéter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me conduisit un matin sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se lever au delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était que le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, je compris aussi comment la Seine, gênée tantôt à droite, tantôt à gauche par les collines, avait été obligée de s'infléchir de côté et d'autre pour chercher un terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente des sciences qu'ils désignent.

Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que nous suivîmes jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'était un confluent et je pris en même temps une leçon d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que c'est que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetée, à l'endroit même où cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient été chercher à la Nouvelle-Orléans ou à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient ce coton travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.

Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et quand, à quatorze ans, je commençai à suivre les classes du collège Saint-Louis, il ne m'abandonna pas. En sortant après chaque classe, je le trouvais devant la porte, m'attendant patiemment.

Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation paternelle, si douce, si attentive, et celle que le hasard, à la main rude, donna au général Martory?

Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en a fait un du contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle a fait jusqu'à présent, ç'a a été de me pénétrer pour mon père d'une reconnaissance profonde, d'une ardente amitié.

Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois fâché contre la pesanteur de la diligence, et, à partir de Châlon, contre la lenteur du chemin de fer.

Pauvre père!


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