Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: «Quel drôle de monde,» je n'en faisais pas moins mes réflexions sur les convives de M. de Solignac.
Bien souvent, dans les premières années de ma vie de soldat, alors que je parcourais les garnisons de la France, il m'était arrivé de dîner chez des fonctionnaires dont les convives réunis par le hasard se connaissaient assez peu pour qu'il y eût à table une certaine réserve, mêlée quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.
Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux aussi été réunis par le hasard, mais ce n'était point de l'embarras qui régnait entre eux, c'était plutôt de la défiance; à l'exception de Treyve qui s'était ouvert à moi en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin; c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaître, se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se méprisaient les uns les autres. Quand on prononçait le nom du baron Torladès, le prince Mazzazoli avait un sourire indéfinissable, et quand le Portugais s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations à celui qui eût voulu les provoquer.
N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes de fantaisie? La question pouvait très-bien se présenter à l'esprit. En tous cas, que ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes propriétaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le patriarche anglais dont la respectabilité, les cheveux blancs, les gestes bénisseurs appartenaient à un comédien «qui s'est fait une tête.»
La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires et tous ces nobles convives révélèrent une véritable compétence dans tout ce qui touchait le commerce de l'argent.
Si curieux que je fusse de connaître les relations de M. de Solignac par ces conversations, et d'éclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa vie, je me laissai distraire par Clotilde.
Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle un furtif regard, mais bientôt je remarquai qu'elle était engagée avec Poirier dans une conversation intime qui à la longue me tourmenta.
Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron portugais ou un comte flamand, Clotilde penchée vers Poirier s'entretenait avec lui dans une conversation animée. De temps en temps ils tournaient les yeux, à la dérobée, de mon côté, et bien que la distance m'empêchât d'entendre leurs paroles, je sentais qu'il était question de moi.
Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre, mais il n'y avait pas là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux qui ont aimé comprendront par quels sentiments je passais.
—Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à un coup d'oeil.
—Et que dites-vous de moi?
—Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son verre.
—Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.
—Mais enfin?
—Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant; vous êtes trop ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au tragique.
—La vie est une comédie, dit sentencieusement le prince italien.
—Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se mêle aux larmes.
Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre.
Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque nous fûmes rentrés dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le jardin pour fumer un cigare.
—Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas?
—Cela est vrai.
—Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux. Peut-être même le sont-ils trop.
—Comment cela?
—En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine.
L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le couper nettement.
—Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors.
—Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez tort, car je vous donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de Solignac vous ait touché au coeur: elle est assez charmante pour cela, et Solignac de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer les caprices de sa femme.
—Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce jardin?
—C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier» et n'en parlons plus.
—N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour madame de Solignac.
—Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même; car je vous assure que, pendant tout le dîner, elle a eu plaisir à me parler de vous.
—Et que vous disait-elle?
—Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami de son père, et... le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous prie; faut-il dire que vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle Martory et ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que vous avez commencé par le général et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous importe, n'est-ce pas?
—Parfaitement.
—Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir parlé de votre intimité, elle m'a dit comment vous aviez donné votre démission, et c'est là ce qui a singulièrement allongé notre entretien, car j'avoue que bien que vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses de ce monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle m'a appris. Comment diable, si vous désapprouviez le coup d'État, et je comprends cela de votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi êtes-vous retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher avec votre régiment?
—Vous avez donné la raison de ma détermination tout à l'heure, je ne juge pas les choses de ce monde comme vous.
—Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner votre détachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats.
—C'est cela même.
—Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire très-heureusement pour vous; il y a des officiers détenus dans la citadelle de Lille pour en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refusé de prêter serment.
—Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château d'If sans me plaindre, s'il avait plu au général de m'y envoyer.
—Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il n'en est pas moins vrai que vous voici sorti de l'armée, ce qui n'est pas gai pour un officier comme vous, amoureux de son métier. J'ai été à peu près dans cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.
—Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre coup d'État je serais toujours capitaine.
—L'intérêt du pays.
—Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.
—Sans doute, mais vos amis disent pour vous.
—Mes amis parlent trop.
—Vos amis répondent aux questions d'un autre ami qui les interroge. Croyez-vous que je n'ai pas pressé de questions madame de Solignac quand j'ai su que vous aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors que dans ma position, il me serait si facile de vous servir?
—Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander à votre gouvernement et que je ne pourrais même en rien accepter, alors qu'il me ferait des avances.
—Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des propositions que vous ne pouvez pas écouter. Non, ce n'est pas cela qui me préoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela n'est pas digne de vous.
—Et pourquoi?
—Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne d'être artiste, je me rappelle des dessins de vous qui étaient très-remarquables et que je vous ai vu faire avec une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est que cela ne peut vous conduire à rien.
—Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose, il me semble.
—Mais après?
—Après ces illustrations d'autres, à moins cependant que je ne....
—Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez réintégré dans votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce pas? c'est là ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le sabre. Voilà pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.
—Pour prendre quoi?
—Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il mène? Ce n'est pas avec ses appointements de sénateur, n'est-ce pas? Un hôtel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans les écuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans compter les toilettes de madame et les dépenses de monsieur, ne se paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que mademoiselle Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas, n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du prince quelques-uns des nombreux millions volés par nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau a commencé pour la France, c'est celui des affaires et de la spéculation. Solignac l'a compris, et il s'est mis à la tête de ce mouvement qui va prendre un essor irrésistible. Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un Partridge, et deux ou trois autres personnages qui valent ceux-là. Et cette réunion de convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspiré une bien grande confiance. Vous vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des intrigants, des fruits secs des gouvernements antérieurs.
—Je me suis trompé?
—Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un an, jour pour jour, et, à la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de la finance qui écouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac. Qui aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac en est réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne méritent pas l'estime des puritains; il débute et il n'a pas le droit d'être bien exigeant. Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers, et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un homme habile qui deviendra une puissance dans l'État. Rien que son mariage prouve sa force. Pour la réussite de ses projets, il avait besoin d'une femme jeune et belle qui lui permît d'avoir un salon et surtout une salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes les qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait: jeunesse, beauté, naissance, séduction; n'est-ce pas votre avis?
Je fis un signe affirmatif.
—Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom, vous êtes décoré, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et Solignac sera heureux de vous avoir avec lui.
—Il vous l'a dit?
—Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain; dans deux ou trois ans, vous serez à la tête de la finance, et alors si certaines circonstances se présentent, par exemple si vous voulez vous marier, vous pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil d'ami, un bon conseil.
Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier; elle fut ce qu'elle devait être.
Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,» comme disait Poirier, devait m'empêcher de faire des bassesses, il ne devait pas m'aider à en commettre. C'est là, il me semble, ce qu'il y a de meilleur dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes trop faibles, dans des circonstances critiques, pour nous décider nous-mêmes, nous pouvons être très-utilement influencés par le souvenir de nos aïeux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche facilement, quand on se souvient qu'on a eu un père honnête ou brave.
Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres.
Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des affaires. Pendant les quinze années de la Restauration et les dix-huit années de règne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considérablement accrue: la bourgeoisie a gagné beaucoup et le paysan a commencé à amasser. Il y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.
Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires et au fond des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et qu'elle était trop timide pour venir elle-même s'offrir aux hauts barons de la finance. On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces placements faits on recommençait à économiser sou à sou jusqu'au jour où une somme nouvelle était amassée.
Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la finance, qui restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportât l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, sont venus se joindre des spéculateurs moins paresseux.
Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prêté leur argent et leurs bras à l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon chef de troupe, et maintenant que cet homme, poussé par eux, est arrivé, ils demandent le payement de leur argent et de leur dévouement. Il est bien probable que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser de ses complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment de ceux qui ont eu recours à l'intrigue est d'être toujours exploités par l'intrigue. Vous vous êtes servi des gredins, les gredins à leur tour se serviront de vous et ne vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé en un jour de détresse, vous serez condamné à le leur rendre pendant vos années de prospérité.
Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la position qu'ils ont su conquérir brusquement et inespérément, qu'ils ont attendu plus longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restés derrière le grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller eux-mêmes à la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les amorces, tous les appâts leur ont été bons pour le faire sortir. La révolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui donnant le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer dans la spéculation.
Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la spéculation universelle, je n'en veux à aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et de ses courtiers. Le beau résultat quand la contagion des affaires aura pénétré jusque dans les villages et quand le paysan lui-même aura souci de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or est la maladie la plus effroyable qui puisse fondre sur un peuple.
Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui développent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer à ses spéculations pour la part la plus minime, alors même que j'aurais la preuve de l'honnêteté parfaite du spéculateur.
L'associé de M. de Solignac, moi!
Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au front.
L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: divisés par notre amour, réunis par notre intérêt.
C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de ma passion me fasse aller chez lui et m'oblige à lui serrer la main, à manger à sa table, à l'écouter, à lui sourire.
Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse; mais l'intérêt?
Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en avait eu l'idée, s'il en était le seul auteur, et si Clotilde ne le lui avait point suggéré. Je voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre résultat que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de dévouement: il avait voulu m'être utile, et son expérience de la vie en même temps que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.
Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire Clotilde capable d'une pareille idée; incontestablement elle n'avait pu naître que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que des intérêts, et ne s'inquiète plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive à les satisfaire.
La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout à coup si j'avais pensé aux conseils du colonel Poirier.
Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure pour lui faire ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot.
Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais étonné de sa question.
—Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la fin.
—Cela vous étonne?
—Je l'avoue.
—Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et que je ne fais pas sans cesse des projets auxquels je tâche de me rattacher par un lien quelconque. C'est là ce qui m'a inspiré cette idée.
—De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde, car elle est une preuve de tendresse; mais l'idée?
—Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous blesse dans votre fierté de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Je savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient déshonorés s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce soit en faisant des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours travailler. Seulement les dessins vous obligent à travailler vous-même pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire travailler les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.
—Vous n'avez vu que cela dans votre idée?
—J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être réunis sans avoir rien à craindre de personne. Si vous étiez intéressé dans les affaires de M. de Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de venir ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y viendriez tous les jours, amené par de bonnes raisons qui défieraient les insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse près de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, à chaque instant, toute la journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous pas?
—Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien certain que je n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.
—Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous aviez été forcé d'accepter ce travail de dessinateur, l'idée m'est venue de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins pénible et qui aurait le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il pas le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.
—Moi! vous avez pu penser?
—Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans l'ordre où je l'ai pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une chose: notre réunion. Je vous voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac pendant votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous voyais le soir. Peut-être même était-il possible de vous organiser un appartement dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus.
—Et votre mari!
—Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir pour secrétaire un homme comme vous; cela fait bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée, mon secrétaire.» D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a pu autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais alors je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la vôtre; maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète plus de moi et ne me demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée dans ce salon, pourvu que dans le monde je fasse mon entrée à son bras, il ne me demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet, c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette idée qui vous étonne.
—Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à ce qu'il y a d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous me destinez.
—Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous aime et veux toujours vous aimer, si à votre amour vous ne mêliez pas de mauvaises espérances, ce rôle ne serait pas ce que vous dites.
—Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas à des relations suivies avec M. de Solignac.
—Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à mon amour, et vous dites que vous m'aimez.
Notre discussion menaçait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée de M. de Solignac.
—Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières politesses et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran, n'est-ce pas?
—Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.
—Vous pouvez me rendre un grand service.
Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une affaire pour construire des barrages sur les principales rivières de la province: Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivières, sur les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il y avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude, le sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me pria de t'écrire.
—Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève ces contrées, me dit-il, me fortifieront auprès de nos ingénieurs.
Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre géographique à laquelle tu as répondu, sans te douter bien certainement des conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.
Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une lettre dans laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.
J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; je fis donc ma lettre en m'attachant surtout à m'enfermer dans une vérité rigoureuse, puis je ne pensai plus à cette affaire.
Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et la tienne, «lettres émanant de deux officiers, disait une note, qui, à des titres différents, ont toute autorité pour parler de cette question.»
Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement quand M. de Solignac m'offrit un paquet d'actions libérées de sa compagnie.
Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus a été dur et la discussion difficile.
Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous la plume des trouvères, à savoir si un amant peut être heureux en respectant la pureté de sa dame.
Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations plaintives, mais combien sont légères les impressions de la lecture, à côté de celles que donne la réalité.
Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle me sait près d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la fièvre.
Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en résultent, la vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.
Comme je suis contraint par la nécessité de faire un certain nombre de dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma journée pour travailler, je me lève à cinq heures tous les matins et je travaille jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je suis capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du papier blanc; cependant ce procédé de travail que j'ai été contraint d'adopter m'est pénible et fatigant.
Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas régulier, n'est pas un exercice bien pénible, on jouit de la route et on en profite; si l'on rencontre un site agréable, on peut même s'arrêter pour l'examiner à loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas gymnastique, demande une dépense de forces qui, à la longue, lasse et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai dû introduire dans mon travail, et c'est par lui que j'ai remplacé la promenade qui m'était si agréable.
Je nelâchepas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et j'espère bien n'en jamais arriver là, mais enfin je n'ai plus le plaisir de les caresser; au lieu d'attendre que les idées me viennent doucement, je vais les chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux soient plus souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment où Clotilde se lève, et où elle paraît à la fenêtre de sa chambre en attendant qu'elle descende dans le jardin.
Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors que se décide ma journée, qui, bien entendu, est réglée sur celle de Clotilde.
Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie qui nous est particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques points principaux.
Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans l'arrangement de cette journée et que je me conforme à ce que Clotilde m'indique, je ne parais pas à ma fenêtre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa dépêche. Après que nous nous sommes regardés un moment, je rentre dans ma chambre et, me plaçant devant mon miroir que je dispose pour qu'il reçoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est à sa fenêtre ou dans le jardin, je note ses signaux.
Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir à un théâtre de musique; le bras levé une fois, c'est l'Opéra; deux fois, les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. Si c'est le bras gauche qui transmet le signal, cela veut dire que c'est à un théâtre de genre qu'elle ira, une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, a prévu les théâtres les plus impossibles.
Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade à droite, cela signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrête à moitié chemin et revient sur ses pas, elle s'arrêtera dans la journée à l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Élysées.
Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi qu'elle se coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant la journée entière et qu'elle sera toute à moi. Un livre à la main, elle restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire visite.
Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je dois les écrire pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; car, si précis que soit ce langage façonné à notre usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité de la traduction m'entraînerait facilement à des erreurs.
Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.
Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je reste là au milieu des badauds et des étrangers venus pour jouir du Paris mondain qui défile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.
Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et quelquefois elle me fait la grâce de descendre de voiture pour se promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons un sentier écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous jouissons délicieusement de ce court moment.
Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent à la discrétion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je suis le premier à représenter à Clotilde combien elles sont dangereuses. Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou du monde, et comment ne le sont-elles pas déjà?
—Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en souriant.
—Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.
—Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je devrais bientôt y retourner une troisième, puis une quatrième, puis toujours, car je ne saurais pas résister à vos prières. C'est beaucoup trop d'y avoir été une première.
—Vous le regrettez?
—Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer.
—Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.
—Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si je vous aimerai.
—Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois.
—Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous?
—L'incertitude m'épouvante.
—Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à notre réunion.
—A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le tête-à-tête....
—Et que voulez-vous que je fasse?
—Si vous vouliez.
—Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne revenons pas sur un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.
Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient nos rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se produisaient presque chaque jour et même plusieurs fois par jour.
Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, il était certain qu'elle ferait la quatrième: aux expositions de peinture, aux sermons de charité, aux courses, aux premières représentations.
J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher les occasions d'être ensemble; par malheur, si bien disposé que je fusse à croire tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette illusion.
En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à son goût pour le plaisir, un peu aussi au désir de me rencontrer, mais surtout elle se conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce n'est pas pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est pour le monde; de même que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et qu'il tâche d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout ce qui peut augmenter sa notoriété et, en fin de compte, servir ses affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à de certains dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on écrive sur sa tombe: «Il fut bon père et bon époux.» S'il a jamais eu le sens de la famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font le bonheur du commun des mortels.
Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, nous avons là aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.
Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, je peux m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois rester éloigné d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses cheveux de la main droite, je dois aussitôt la quitter.
C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus exaspérante peut-être. Dans sa position, jeune, charmante, mariée à un vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberté à sa femme, elle doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et même beaucoup d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés par sa séduction, n'auraient jamais salué M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme se font les flatteurs du mari.
C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis obligé de la quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle, j'enrage dans le coin où je me suis retiré; elle porte la main droite à ses cheveux, je me lève, je la salue et je pars.
Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans le coeur, furieux contre elle, qui sourit à ces hommages, furieux contre ce mari qui les supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, intelligents ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.
Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?
Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini.
Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au travail.
Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur, aimez-en une autre.
Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables aux miennes.
—Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu de poigne.
Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.
C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je n'allais pas jusqu'au bout.
Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.
Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage.
—Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....
—Ni chez moi.
—Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe à son arrivée et à son départ.
—C'était peut-être la grand'mère de notre ami.
—Ou sa soeur.
—Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental, oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.
Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.
—Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes: il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir.
Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard, c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.
Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus de sympathie.
—Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera peut-être pas inutile.
Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris.
—Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret. Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous vous distrairons.
Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris, et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement.
Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.
Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse, dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas l'esprit qui commande en maître.
Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.
Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences, la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que Clotilde est un ange.
Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.
Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au contraire fit son bonheur.
L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris. Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres.
N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois, dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.
Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois, c'était impossible!
Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur.
Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui me frappa.
—Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste pour Londres. Je devais vous en prévenir;j'auraioublié. Nous avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, commande.
—D'abord je veux ton bras.
Elle se serra contre moi.
—Comme cela?
—Tes yeux.
Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.
—Comme cela?
—Maintenant, allons droit devant nous.
—J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.
Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre, parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns ou des jaloux,—un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis!
Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena à la maison.
—Et dîner! dit-elle. Comme jedevaisêtre seule, je n'ai pas pu ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi.
Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger jusque dans le jardin.
—Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous asseyant.
Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui reprochent la tromperie aux femmes!
La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.
—Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.
—Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.
—Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?
A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me conduire à la station d'Ermont. Je partis.
Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre.
Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et des héliotropes.
Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je sortis de la charmille où je m'étais tenu caché.
—C'est vous, Pierre? dit-elle.
D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de l'autre main, j'éteignais la lampe.
Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue; mais comme toujours, elle triompha.
Je fis quelques pas pour m'éloigner.
—Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars; eh bien! reste.
Et elle se jeta dans mes bras.