Je ne sens plus la pierrePeser sur mon corps froid;Une voix douce et fièreMe dit: «Réveille-toi!»Les cieux ouverts révèlentLeurs splendeurs à mes yeux;Et les anges m'appellentPour devenir l'un d'eux.Son amour, sur la terre,Me fut si précieux,Que mon âme n'espèreRien de plus dans les cieux.Secourez-moi, mon père,En ce nouveau péril;Tant qu'elleest sur la terreLe ciel est un exil.Ah! donnez-moi près d'elle,Mon Dieu, mon paradis.Que mon âme se mêleAux songes de ses nuits,A la fleur qui lui donneSes enivrants parfums,Au zéphyr qui frissonneDans ses beaux cheveux bruns.La vie est une épreuve,Bien pleine de combats,Pour la pauvre âme veuveQue j'ai laissée en bas.Mon Dieu, je vous en prie,En ce séjour mortel,Ajoutez à sa vieTout mon bonheur du ciel.
Je ne sens plus la pierrePeser sur mon corps froid;Une voix douce et fièreMe dit: «Réveille-toi!»Les cieux ouverts révèlentLeurs splendeurs à mes yeux;Et les anges m'appellentPour devenir l'un d'eux.
Son amour, sur la terre,Me fut si précieux,Que mon âme n'espèreRien de plus dans les cieux.Secourez-moi, mon père,En ce nouveau péril;Tant qu'elleest sur la terreLe ciel est un exil.
Ah! donnez-moi près d'elle,Mon Dieu, mon paradis.Que mon âme se mêleAux songes de ses nuits,A la fleur qui lui donneSes enivrants parfums,Au zéphyr qui frissonneDans ses beaux cheveux bruns.
La vie est une épreuve,Bien pleine de combats,Pour la pauvre âme veuveQue j'ai laissée en bas.Mon Dieu, je vous en prie,En ce séjour mortel,Ajoutez à sa vieTout mon bonheur du ciel.
Alida se mordit les lèvres de dépit, et fut obligée de joindre ses éloges à ceux du reste de la société. Mais, quand on la pria à son tour, elle se dit enrhumée. Zoé avait sinon bien chanté, du moins chanté avec une voix fraîche et bien timbrée; elle avait surtout certaines cordes graves qui, dans une voix de femme, causent une impression poignante. Elle n'était pas encore faite à cette habitude de chanter en public, que prennent tant de femmes du monde à un degré qui intimiderait des actrices. Elle rougissait, et ses yeux brillaient d'un éclat tout prêt à devenir une larme. Robert s'approcha d'elle, lui fit des compliments, et l'invita à danser.
Zoé fut touchée de l'attention de Robert. Toute charmante fille qu'elle était, elle jouait dans le monde un rôle très-accessoire. Elle n'était pas assez riche pour que les hommes à vues sérieuses s'occupassent d'elle, et lesjeunes gensappartiennent aux femmes de trente ans.
Charles, cependant, avait dansé avec Clotilde, et lui avait adressé quelques lieux communs de galanterie, que Clotilde avait eu l'air de prendre, pour une partie de la contredanse, pour un dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de lapochette, et pouvant se chanter sur l'air de latrénisou de lapastourelle, et que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit sans y rien changer.
«L'été,—en avant deux,—à droite, chassez,—à gauche, chassez,—traversez, balancez à vos dames.—Ilfait bien chaud.—Ah! oui,—ou—Mais non.—Vous avez une robe rose; c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue:—Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).—Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?—Il y a beaucoup de bals cette année.—J'ai eu lebonheurde vous voir chez... (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis: il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement). Main droite, main gauche,—balancez,—à vos places. Finissez par unjeté battuet unassemblé.—En avant deux.—On ne fait plus le dos à dos.—A vos places,—tour de main.» La connaissance devenant plus intime, la phrase monte. «J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux châtains, ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon que la personne est brune, blonde ou rousse).»
C'est ce que les moralistes appellent:
«Ces danses mêlées de parolesbrûlanteset pleines d'enivrement, où l'amour prend les formes les plusséduisantes, et achève, par la parole, ce qui n'est que trop bien commencé par lamusiqueet devoluptueux entrelacements.»
Pastourelle.—Conduisez vos dames.—En avant trois.
Cavalier seul!
J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le sourire sur leslèvres et un visage impassible. Eh bien, à ce moment solennel ducavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une contenance, s'embarrasser, et sentir rougir de honte, de timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.
En effet, l'espace est là ouvert devant vous, un espace qu'il faut seul remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les spectateurs. Tous les yeux sont sur vous, votre habit vous gêne, vous rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble, à vous-même, que vous êtes devenu un de ces pantins dont les bras et les jambes tiennent par des fils; vous sentez vos jambes mal attachées et prêtes à tomber; votre respiration est pénible et embarrassée.
Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée. Le plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un terme à votre angoisse.
Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux qui sont en face de vous; mais vous êtes embarrassé de sentir que vous baissez les yeux; vous voulez les relever, et ils ne vous obéissent pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassants. Vous avez commencé parmarcher, mais vous vous faites des reproches de votre lâcheté; il fautdanserfranchement, et, dans votre élan de courage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore; vous vous arrêtez en face des deuxdames! lecavaliermédite déjà son pas et s'embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main, mais lesfemmes! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et contraint, et elles ne livreront leurs mains aux vôtres pour le tour de main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement. J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je rencontre parfois dans les rues un brave homme, maigre et grêlé, qui m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue lesdiables vertsà l'Opéra, quand M. Simon est malade. M. Simon est premierdiable vertde l'Académie royale de musique et a reçu la croix d'honneur en 1838.
Une fois, j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.
Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleure foi que le bûcheron de la Fontaine. J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la prier de finir pour moi moncavalier seul. Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes étranges; le piano ricanait et se moquait de moi; les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats; les bougies dansaientdans les candélabres en me contrefaisant; et le cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier.
Hélas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit. Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma place près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui parler ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds et dans les plis de sa robe. Jamais depuis je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.
Encouragé par l'air ennuyé de madame de Sommery, qu'il prit pour de l'embarras et de la modestie, Charles la suivit après la contredanse quand elle alla s'asseoir, et bourdonna autour d'elle des choses insignifiantes; mais, aux premières mesures de l'orchestre, il alla prendre la main d'Alida Meunier, qu'il avait engagée. Alida l'accueillit à merveille, et Clotilde jeta sur eux un regard attentif. Il y avait entre ces deux femmes un sentiment de rivalité tellement développé, que l'objet qu'elles se disputaient n'avait pas besoin aux yeux d'aucune d'avoir d'autre valeur que d'être désiré par l'autre. Si Clotilde eût manifesté la moindre envie d'avoir la peste, Alida n'aurait rien négligé pour la lui enlever. Charles s'était occupé de madame de Sommery toute la soirée; cela en faisait quelque chose aux yeux de madame Meunier, et l'accueil de madame Meunier rendit madame de Sommery plus attentive à la contredanse suivante que Charlesdansa avec elle, quoique aucune des deux n'eut voulu de Charles pour rien au monde. Il vint un moment où Charles dansa avec sa cousine. Il lui dit:
»M. de Fousseron s'occupe beaucoup de toi.
ZOÉ.C'est un homme très-bien.
CHARLES.C'est un de mes amis.
ZOÉ.Vraiment? Il paraît que tu es très à la mode, ce soir.
CHARLES.Je suis apprécié.
ZOÉ.Il ne faut cependant pas te figurer que Clotilde fait attention à toi.
CHARLES.Et pourquoi cela?
ZOÉ.C'est un conseil que je te donne.
CHARLES.Ne t'imagine pas que Robert soit un jeune homme à marier.
ZOÉ.Qu'est-ce que c'est que Robert?
CHARLES.Robert Dimeux de Fousseron.
ZOÉ.Ton ami?
CHARLES.Oui. Il disait hier: «On rirait bien de moi si l'on connaissait ma seigneurie de Fousseron.»
ZOÉ.Clotilde n'est pas ce soir mise à son avantage. Avec qui danses-tu tout à l'heure?
CHARLES.Avec madame Meunier. Faut-il aussi croire qu'elle ne fait nulle attention à moi?
ZOÉ.Oh! celle-là, elle fait attention à tout le monde. Mais c'est à toi la main droite.
(Main droite, main gauche, balancez, traversez, en avant quatre, traversez.)
CHARLES.Fousseron est un homme de cœur et d'esprit; mais il est d'une rare perfidie envers les femmes. C'est un habile comédien.»
XXXIII
Un mardi chez madame Meunier.
L'appartement de madame Meunier était arrangé avec la plus grande coquetterie. Il y avait pour des sommes énormes de curiosités et de chinoiseries sur les étagères. D'après une mode qui commençait alors et qui est fort établie aujourd'hui, chaque pièce de l'ameublement était un chef-d'œuvre; mais rien ne réunissait cette pièce aux autres, ni la couleur de l'étoffe, ni la forme, ni la nature du bois: cela manquait d'harmonie et de calme. On admirait la richesse du logis; mais on n'y était pas bien, et on n'avait pas envie d'y demeurer.
Arthur, depuis quelque temps, s'éloignait de sa maison. On l'accusait fort dans le monde d'une grave atteinte à la foi conjugale. Alida le savait mieux que personne; car elle était la confidente de son frère et elle le soutenait dans sa rébellion cachée contre sa femme, moins par amitié pour lui que par haine contre Clotilde. Il dînait souvent chez sa sœur, et Clotilde le savait parfaitement à la mauvaise humeur et à l'esprit de contradiction qu'il rapportait à la maison. Audernier vendredi de Clotilde, il n'avait fait que paraître, et s'était esquivé avant onze heures. Chez sa sœur, au contraire, le mardi suivant, il dîna et passa toute la soirée. Charles était allé voir Robert le matin, et il lui avait dit:
«Eh bien,mon cher, je suis amoureux.—De qui? avait demandé Robert.—De madame Meunier.—Ah! c'est une jolie personne; et vous êtes à...?—A rien.—Ce n'est pas très-avancé.—Non. Je viens vous demander un conseil; faut-il lui écrire?—Il n'y a pas d'inconvénient.—Je vous avouerai que je ne sais que lui dire; j'ai tant fait de ces lettres-là, qu'il est bien difficile d'écrire quelque chose que je n'aie déjà écrit dix fois.—Qu'est-ce que cela fait?—Au fait, oui, qu'est-ce que cela fait?—J'ai également deux lettres à écrire; vous allez voir que je suis moins scrupuleux. Joseph, donnez-moi, dans ma bibliothèque, le carton A. I. Très-bien. Maintenant, j'en suis à la déclaration comme vous.—Dé-cla-ra-tion.—Cherchez lettre L. «Quoi! je n'ai pu qu'allumer votre courroux?»—Non, c'est le numéro 2, cela. Numéro 1. Numéro 1! Eh! le voilà: «Pardonnez-moi, madame, si je vous écris; mais comment voir tant d'attraits?» etc. etc.—C'est cela. Une feuille de papier, une plume. Je copie la lettre. Mais j'y pense, voulez-vous la copier aussi? Elle est toute à votre service.—Quoi! la même?—Mais, mon jeune ami, quoi que vous fassiez, je vous défie d'écrire autre chose que ce qu'il y a dans cette lettre-là. Elle est fort bienfaite et très-complète. Croyez-moi, écrivez.—J'écris.—Je ne suis pas bien sûr, pensa Robert, de n'avoir pas moi-même,dans le temps, donné cette même lettre à madame Meunier; mais cela n'a aucun inconvénient, et je n'en avertirai pas le jeune homme, auquel cela ferait perdre tout son aplomb.»
A peine Clotilde fut-elle arrivée chez sa belle-sœur, qu'Alida demandason enfant. On apporta quelque chose de cramoisi dans des langes. Elle l'embrassa, le trouva pâle, annonça qu'elle mourrait si jamais elle venait à perdrece petit ange. Elle plaignit beaucoup les femmes qui n'ont pas d'enfants.
«Ah! dit-elle à Clotilde, vous ne savez pas comme cette passion-là hérite de tous les autres sentiments; comme on se sent forte et héroïque quand il s'agit de son enfant!» Tout le monde se récria sur la noblesse des sentiments de madame Meunier. Charles s'approcha et voulut jouer avec l'enfant, qui le regarda avec de grands yeux naïfs et étonnés, et, se tournant sur sa mère, cacha sa tête et se mit à crier. De là, madame Meunier raconta tous les traits d'esprit, les bons mots et les reparties de son fils Arthur, âgé de cinq mois; elle montra ses bras, ses cuisses, son dos. Clotilde dit: «Un bien bel enfant!... A quelle heure le couche-t-on?—Ah! Clotilde, dit Alida de l'air le plus élégiaque, vous n'aimez pas les enfants; le ciel vous a refusé le bonheur d'être mère; vous ne pouvez pas me comprendre; je vous plains. Je dois vous paraître bien ridicule, bien niaise, et à vous aussi, monsieur deFousseron.—Moi, madame, dit Robert, je respecte tous les sentiments quand je les crois vrais.»
Et Robert accompagna cette phrase ambiguë d'un sourire qui déplut fort à Charles et encore plus à Alida, qui, cependant, sûre de l'approbation du reste de la société, continua. «O mon fils! dit-elle, tu seras la consolation de ma vie; mon fils, tu seras noble et brave.»
Elle l'embrassa encore, et le fit emporter: elle demanda encore pardon à son monde; mais il y avait deux heures qu'elle n'avait vu ce cher enfant.
«C'est pire qu'Andromaque, dit Clotilde à Robert.—Ah! dit Robert, l'embryon est parti. Je ne connais rien de fatigant comme de voir une femme se faire un mérite et une parure d'un sentiment si naturel, que les philosophes l'appellent un instinct. Je ne sais rien de beau que ce qui est caché. L'or est dans le sein de la terre et les perles au fond des mers.»
Et, comme il s'aperçut que Zoé, assise près de Clotilde, avait ôté un de ses gants, il lui dit: «Mademoiselle, je ne dis pas cela pour votre main, qui est ravissante.—Robert est bien fade aujourd'hui, dit Charles à l'oreille de sa cousine.—Pas tant que toi, lui dit-elle, qui as passé un quart d'heure à admirer l'enfant d'Alida.»
Robert était en gaieté. Il se mit à raconter la suite des bons mots et reparties du jeune Arthur, âgé de cinq mois.
«Messieurs, dit Robert, le jeune Arthur, lors duserment du Jeu de Paume, répondit à M. de Dreux-Brézé: «Esclave, va dire à ton maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes.» Dans une autre circonstance, il s'écria: «La cour rend des arrêts et non pas des services.» Mais un de ses mots les plus remarquables est, sans contredit, celui qu'il laissa échapper un jour que le roi des Perses lui fit savoir que les flèches de ses soldats obscurcissaient le soleil. «Parbleu! reprit Arthur, nous combattrons à l'ombre.» Et il se mit à sucer son pouce.
On engagea Zoé pour la danse. Charles était fort embarrassé; il hésitait entre Clotilde et Alida, penchant tour à tour, comme font les jeunes gens, vers celle, non qui lui plaisait le plus, mais qui lui offrait le plus de chances favorables. Robert, seul avec Clotilde, lui dit:
«J'ai reçu de Londres, de Dublin et de New-York, des lettres où il est fort question de vous.—Vraiment? dit-elle en rougissant.—Vous savez donc de qui elles sont?—Pourquoi?—Puisque vous ne me le demandez pas.—Je m'en doute.—Voulez-vous les lire?—Oui.—Je vous les porterai demain.—Dites-moi, mon mari ne vous fait-il pas l'effet d'être au mieux avec cette grande femme au coin de la cheminée, qui a dans les cheveux des rubans brun et argent?—Est-ce que vous êtes jalouse?—Non; mais cela a d'autres inconvénients. Qu'est-ce que cette femme?—C'est une jeune veuve très-riche—Vraiment?—Qu'yvoyez-vous de surnaturel?—Je croyais que ce personnage n'existait que dans les vaudevilles de M. Scribe; mais, faute au théâtre d'être la peinture des mœurs, il faut bien que les mœurs soient la peinture du théâtre, et, comme disait dernièrement je ne sais qui, c'est le vaudeville qui a créé le Français. Est-ce qu'elle vient beaucoup chez Alida?—Oui, elle y a dîné aujourd'hui.—Et mon mari aussi.—Je vois naître dans votre cœur une foule de petits tigres qui vont le dévorer. Mais j'oubliais que je suis amoureux; je vous laisse.»
En entendant Robert se dire amoureux, Clotilde sourit; mais son sourire resta longtemps sur son visage, tandis qu'elle réfléchissait profondément. Était-ce à l'infidélité d'Arthur? Était-ce à la constance de Tony Vatinel?
Charles alla s'asseoir près de Zoé.
ZOÉ.Alida a été toute la soirée parfaitement ridicule.
CHARLES.Zoé, écoute-moi, je veux te parler. Donne-moi le bras, et viens dans une autre pièce.
ZOÉ.Pour quoi faire? Pendant ce temps-là, on ne n'engagera pas, et je n'ai plus d'invitation.
CHARLES.Eh bien, tu danseras avec moi; nous entendrons bien la musique. Écoute-moi, Zoé; tu es bien libre, et je ne m'aviserai jamais de te contraindre en rien. Mais, en bon parent, en ami, je dois t'avertir de ce qui se passe. Fousseron te fait la cour.
ZOÉ.Je le crois.
CHARLES.Et cette cour te plaît... Mais écoute-moi bien, Zoé, Robert ne se mariera pas; il te compromettra.
ZOÉ.Et pourquoi ne se mariera-t-il pas?
CHARLES.C'est un projet arrêté chez lui.
ZOÉ.Et vous croyez donc, cher cousin, quemes faibles attraitsn'auront jamais sur personne le pouvoir qu'ils n'ont pas eu sur vous?
CHARLES.Zoé, je te parle sérieusement. Robert est un fort mauvais sujet. Je gage qu'il t'a écrit?
ZOÉ.Tu m'y fais penser; il a tenu mon bouquet pendant cinq minutes. En effet, il y a dedans un papier roulé; c'est un peu impertinent.
CHARLES.Tu as été assez coquette pour autoriser son impertinence.
ZOÉ.Crois-tu, Charles?
CHARLES.Tout le monde n'a-t-il pas vu cette fleur prise de ton bouquet, qu'il n'a cessé de mettre sur ses lèvres tout le temps que tu as dansé avec lui?
ZOÉ.Charles, mon Dieu! est-ce que j'ai fait quelque chose de mal?
CHARLES.Voici la musique; viens danser.
ZOÉ.Je n'ai plus envie de danser. Que faire de ce papier?
CHARLES.Là-dessus, je ne te donnerai pas de conseil.
ZOÉ.Figure-toi que, depuis vendredi, il a passé à cheval sous mes fenêtres deux ou trois fois par jour, et que, lorsque le hasard me fait trouver à la croisée...
CHARLES.Il n'y a pas de hasard en ce genre, au mois de janvier.
ZOÉ.Il me salue avec une grâce infinie. Mais le papier, le papier, que faire du papier?
CHARLES.Rentrons au salon. J'ai une lettre à glisser et je trouve le procédé de Robert excellent.
ZOÉ.A qui veux-tu glisser une lettre? A Alida?
CHARLES.Oui.
ZOÉ.J'espère bien qu'elle ne la recevra pas.
CHARLES.Tu as bien reçu celle de Robert.
ZOÉ.Charles, je t'en prie, ne me dis pas des choses comme cela; mais tu ne penses donc pas qu'on pourrait trouver la lettre? M. Meunier?
CHARLES.M. Meunier, il joue; et, d'ailleurs, crois-tu que j'aie peur de M. Meunier?
ZOÉ.Mais enfin, s'il voyait que tu fais la cour à sa femme, il voudrait peut-être se battre.
CHARLES.Eh bien, on se battrait!
ZOÉ.Aimes-tu donc assez Alida pour exposer ta vie?
CHARLES.Ah! voici une seconde contredanse;—rentrons.
ZOÉ.Eh bien, tiens, voici mon bouquet avec le papier. S'il m'en parle, je dirai que tu me l'a pris.
Et Zoé s'enfuit dans le salon, laissant son bouquet dans les mains de Charles tout étourdi.
XXXIV
Le lendemain, Robert porta à Clotilde les lettres de Tony Vatinel. Clotilde les lut et resta silencieuse. Elle devait aller le soir au théâtre. Elle donna sa loge et resta seule chez elle. Elle pensa à Tony; le but de ses désirs était atteint: la pauvre orpheline Marie-Clotilde Belfast était devenue madame de Sommery, et elle n'était pas heureuse; il lui avait fallu rejeter de son cœur, pour arriver là, tous les bons sentiments. M. de Sommery et toute la famille de son mari la maudissaient. Elle n'aimait pas Arthur; et, pendant cette soirée qu'elle passa seule, elle ne trouva pas si ridicule qu'autrefois cettecabaneet cettevie silencieuse et ignoréeque Tony Vatinel voulait remplir tout entière d'amour.
XXXV
Charles rencontra Robert sur le boulevard et le salua de la main sans s'arrêter. Il allait chez Zoé. Il pensa que Robert venait peut-être de lui faire une visite, et il se repentit un moment de ne pas l'avoir abordé, parce que Robert le lui eût sans doute dit; cependant il sentait une sorte d'instinct confus qui l'éloignait de Dimeux. Arrivé chez Zoé, il voulait demander si Robert n'était pas venu; mais il eut peur de paraître trops'occuper de lui et de Zoé; puis il pensa que n'en pas parler était une affectation qu'on pourrait interpréter dans le même sens. Il fallait donc en parler, et du tonle plus indifférent, et, cependant, ne pas exagérer cette indifférence. Mais il n'était pas naturel d'avoir attendu un quart d'heure pour exprimer la pensée qui, dans l'ordre ordinaire des idées, aurait dû être la première; à savoir: «Je viens de rencontrer Dimeux; venait-il d'ici?» Dès l'instant qu'on avait attendu un quart d'heure, on aurait trahi son hésitation, hésitation qui ne signifiait absolument rien, qu'on ne comprenait pas soi-même, mais à laquellecette petite filleeût pu attacher un sens ridicule. Il n'en parla pas. Il y avait un bouquet sur la cheminée. Il était d'un goût ravissant. Cinq camellias blancs étaient séparés de branches de lilas par de longues feuilles demimosa, qui, légères et finement découpées, ressemblaient à de petites plumes d'autruche vertes et dépassaient de beaucoup le reste du bouquet, qui était entouré par de la bruyère et desazaleasblancs.
«Voici un joli bouquet, dit Charles.—Il est charmant.» répondit Zoé. Charles regarda un tableau, fit deux fois, en marchant, le tour de la chambre, et revint au bouquet, qu'il prit à la main pour le respirer, «Il embaume, dit-il.—Il embaume,» répéta Zoé.
Charles retomba dans le même embarras; il n'y avait rien de si naturel que de demander à sa cousine qui lui avait donné ce bouquet. «Mais, ne l'ayant pas fait tout de suite, songea-t-il, elle croirait que j'ai hésité,et se figurerait peut-être que cela ne m'est pas parfaitement égal.» Il se remit à regarder le tableau. Pendant ce temps-là, Zoé se disait: «Pourquoi ne lui ai-je pas dit tout de suite que ce bouquet m'avait été apporté par Robert Dimeux? Il croirait peut-être que c'est une bravade ou une coquetterie.» Et elle ouvrit sa boîte à ouvrage, probablement pour y chercher quelque chose, et tous deux restèrent quelque temps silencieux. Zoé parla la première, et demanda à Charles où il en était avec Alida. Charles prit un air de fatuité réservée. «Du reste, ajouta Zoé, tu es magnifique; on voit bien que tu es amoureux. Tu fais très-bien de mettre une cravate blanche; cela te va beaucoup mieux.»
Elle se sentit rougir, et dit en se levant: «Il fait chaud ici.—Mais non,» dit Charles.
Zoé regardait à travers les vitres; un faible rayon de soleil perça péniblement le ciel gris, et si bas, qu'il semblait prêt à être déchiré par les cheminées. «Quel beau temps!» dit Zoé. Et elle ouvrit la fenêtre.
A peine la fenêtre ouverte, le reflet du soleil étalé sur la maison d'en face, de jaune pâle qu'il était, devint d'un blanc morne et froid. «Quel beau temps!» répéta Zoé.
Charles vint se mettre près d'elle à la fenêtre, et tous deux regardèrent les passants sans parler. Zoé inclina légèrement la tête; Charles chercha à qui était adressé ce salut, et aperçut Robert qui passait à cheval.
»Voilà Robert, dit-il. Quel affreux cheval!
ZOÉ.Comment! son cheval est, au contraire, superbe!
CHARLES.Superbe! de grosses jambes avec de hideuses balzanes! Un cheval qui forge!
ZOÉ.Tu me permettras de ne rien comprendre à ces mots de manége.
CHARLES.C'est incroyable comme Robert est changé, lui qui se mettait si bien autrefois.
ZOÉ.Mais je le trouve fort bien encore.
CHARLES.Allons donc!
ZOÉ.Il n'y a rien à répondre à un tel raisonnement.
CHARLES.C'est qu'il n'y a pas besoin de raisonnement, cela saute aux yeux.
ZOÉ.C'est, en effet, un sûr arbitre et un juge souverain que l'homme qui a osé faire un compliment l'autre soir à madame Meunier de la plus horrible dentelle qu'une femme ait jamais portée.
CHARLES.Tiens! j'oubliais que je vais chez madame Meunier.
ZOÉ.Qu'es-tu venu faire ici?
CHARLES.Ceci est tout à fait poli et du meilleur goût.
ZOÉ.Je ne te dis cela que dans ton intérêt; Alida est une femme charmante, fort entourée, qui sait ce qu'on lui doit, et qui n'est pas disposée à en rien rabattre.
CHARLES.Adieu, Zoé.
ZOÉ.Adieu, Charles.»
Charles s'arrêta devant une glace comme pour arranger sa cravate, mais ses yeux ne regardaientpas; il semblait attendre que quelque chose le retînt à défaut de quelqu'un. Enfin il se décida, et sortit presque brusquement en disant: «Adieu.—Adieu,» répondit Zoé.
Le lendemain, à l'heure où Robert avait passé à cheval, Charles fit arrêter vis-à-vis de chez Zoé un fiacre dont les stores étaient fermés.
Robert passa et regarda à la fenêtre, mais elle était fermée.
Charles sentit son cœur s'épanouir. Il aimait Robert; il eut envie de l'appeler pour lui serrer la main.
XXVI
A propos demimosa, dont nous avons parlé tout à l'heure, beaucoup de personnes ont aujourd'hui des branches et des feuilles dusaulequi ombragea la tombe de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène. Il n'y a, à l'authenticité de cette relique, qu'un inconvénient: c'est qu'il n'y a sur cette tombe pas le moindre saule, mais bien un magnifiquemimosa.
XXXVII
Un soir que Robert avait rencontré Clotilde dans le monde, il lui dit: «Vous n'êtes pas encore allée aux bals de l'Opéra. C'est cette nuit le troisième. Y viendrez-vous?—J'enavais bien quelque envie; mais mon mari est un peu souffrant et ne peut m'y mener.—Eh bien, regardez là-bas votre sœur avec la jeune veuve que vous savez: voyez comme elles paraissent affairées. Je gage qu'elles partiront avant minuit.—Quel rapport cela a-t-il?—Je vous le dirai plus tard.—Plus tard, je ne voudrai plus le savoir.—Ceci n'est qu'une ruse pour savoir tout de suite. D'ailleurs, je ne vous le dirai pas malgré vous. Êtes-vous engagée pour cette contredanse?—Oui.»
Robert quitta madame de Sommery et rencontra Charles, auquel il reprocha de négliger Alida. «Où en êtes-vous? lui dit-il.—Mais on n'a pas répondu à ma lettre.—On ne répond jamais à une première lettre.—Et vous?—Comment, moi?—N'êtes-vous pas devenu amoureux en même temps que moi?—Ah! oui,» dit Robert très-négligemment. Et il traversa le salon. Charles fut très-offensé qu'on parlât ainsi de sa cousine, d'une femme qu'il avait dû épouser. Il pensa qu'ildevaitl'en avertir, et alla auprès d'elle. «Zoé, lui dit-il, j'ai à te parler; nous allons danser ensemble.—Impossible, je suis engagée.—La suivante?—Je le suis aussi. Je ne puis te promettre que la sixième.—Ma foi, ma chère cousine, je n'ai pas assez de mémoire pour m'engager; tant pis pour toi! c'était dans ton intérêt que je voulais te parler.—C'est pour cela que tu y renonces si facilement.—Tu as là un assez vilain bouquet.—J'en avais un plus beau; mais je ne sais qui me l'a envoyé, et je n'ai pascru devoir le porter.—Des camellias ponctués et du jasmin d'Espagne?—Oui; comment le sais-tu?—Tu sais donc qui t'a envoyé celui que tu as à la main?—Oui, c'est M. Dimeux. Mais...—Je ne comprends pas que l'on reçoive ainsi des bouquets.—Est-ce donc toi qui m'as envoyé l'autre, par hasard? Je t'en ai toujours jugé incapable.—Il est cruel, dit Charles en riant, de n'être pas mieux apprécié par ses contemporaines.»
Robert vint prendre Zoé pour la contredanse. Charles ne dansa pas. Il alla s'asseoir près d'Alida, qui avait annoncé qu'elle était fatiguée et ne danserait plus.
Robert récita à Zoé, pendant la contredanse, trois ou quatre pages dela Nouvelle Héloïse. Zoé avait cherché son cousin, et l'avait enfin trouvé causant très-attentivement avec Alida. De ce moment, elle fut tout à fait absorbée. On venait de danser lapastourelle, et Robert entamait sa quatrième page. Il crut devoir y ajouter un peu de son cru et dire: «De grâce, charmante Zoé, répondez-moi, ne me dites qu'un mot, fût-ce le plus dur du monde; mais répondez-moi!—Hélas! monsieur, dit Zoé, je suis réellement bien honteuse de ce que j'ai à vous dire; mais je dois vous avouer que, de tout ce que vous me dites depuis le commencement de la contredanse, je n'ai pas entendu un seul mot.»
On dansa lechassé-croisé. Robert reconduisit Zoé à sa place, et, comme la pendule marquait minuit, ilse retrouva près de madame de Sommery, à laquelle il dit:
«La veuve et Alida s'en vont à minuit juste; si la pendule retarde, Alida risque fort de perdre, comme Cendrillon, sa pantoufle de verre.
CLOTILDE.Oh! le prince qui la ramasserait n'en perdrait pas la tête.
ROBERT.Maintenant, je lis dans les astres que votre mari médite de venir vous demander si vous tenez beaucoup à rester tard, parce qu'il est fatigué et même un peu souffrant.
CLOTILDE.Mais enfin, qu'est-ce que tout cela veut dire?
ROBERT.Que votre mari, madame Meunier et la veuve vont au bal de l'Opéra, et qu'on veut vous coucher pour être libre.
CLOTILDE.Croyez-vous?
ROBERT.Vous allez voir se réaliser ma seconde prédiction comme la première. Voici venir M. de Sommery.»
En effet, Arthur, traînant le pas, vint dire à sa femme: «Si tu ne tiens pas à un veuvage prématuré, nous ne resterons pas tard; je suis très-souffrant.—Nous partirons après cette contredanse, que j'ai promise à M. de Fousseron,» reprit Clotilde.
Arthur s'éloigna.
ROBERT.Mais vous m'avez d'autant moins promis de contredanse, que je danse avec mademoiselle Reynold.
CLOTILDE.Et moi, avec son cousin; mais je vais arranger cela, parce que j'ai besoin de causer un peu avec vous.
Madame de Sommery fit un signe à Zoé, qui vint auprès d'elle, et elle lui dit: «Ton cousin est très-mécontent de toi, il veut te parler absolument; j'ai prié M. de Fousseron de lui céder sa contredanse, que tu peux alors donner à Charles. Va lui dire que je lui laisse également sa liberté.»
CLOTILDE.Eh bien, monsieur de Fousseron, je veux aller au bal de l'Opéra. Chargez-vous de m'avoir un domino, et conduisez-moi; je vous laisserai là parfaitement libre; seulement, quand je m'en irai, vous me conduirez à une voiture.
ROBERT.Il y a à cela un inconvénient: c'est que je ne veux pas paraître au bal de l'Opéra.
CLOTILDE.Pourquoi?
ROBERT.Parce que j'y trouverais des personnes que je ne veux pas rencontrer en même temps.
CLOTILDE.Vous mettrez un faux nez.
ROBERT.Cela ne déguise que le nez.
CLOTILDE.Un domino?
ROBERT.Il n'y a rien de hideux comme un homme en domino.
CLOTILDE.Qu'est-ce que cela vous fait? On ne verra pas votre figure et on ne saura pas que c'est vous.
ROBERT.Je serai à votre porte à une heure et demie; vous recevrez un domino et un masque à une heure.
CLOTILDE.Non, envoyez-moi le domino chez Zoé; je ne veux pas m'habiller chez moi.»
XXXVIII
A minuit et demi, Clotilde entra chez Zoé, où, selon la promesse de Robert, elle trouva tout ce qu'il lui fallait pour se costumer. Peu de temps après, un fiacre s'arrêta devant la porte de Zoé; Dimeux ne sortit pas et attendit. En même temps que le fiacre, était arrivé en cabriolet Charles Reynold, qui s'était aperçu que, le soir, il y avait eu quelque mystère entre Clotilde, Zoé et Robert Dimeux. Robert, auquel il avait demandé s'ils iraient ensemble à l'Opéra, lui avait dit:
«J'ai des raisons pour y aller de mon côté.
—Est-ce que, par hasard, avait pensé Charles, elle serait assez imprudente pour aller au bal avec Robert? Après tout, c'est ma cousine, je nedoispas la laisser se perdre ainsi.» Il descendit de son cabriolet. Ce fiacre, arrêté devant la porte, à une pareille heure, ne pouvait qu'accroître singulièrement les soupçons de Charles Reynold. La nuit était sombre, Charles marchait dans la rue, et on ne voyait guère dans l'ombre que la partie allumée de son cigare, semblable à une petite étoile rouge qui se serait promenée en l'air. Dans la situation de Charles, quand on guette une personne dont on est jaloux, il y a un moment où il semble qu'on serait désespéré que le malheur que l'on redoute n'arrivâtpas. Serait-ce qu'aux yeux de l'amour les soupçons que l'objet aimé a inspirés sont déjà un crime, et qu'on est disposé à croire que ce qu'on ne voit pas n'est pas une chose qui n'est pas, mais une chose bien cachée? Bientôt Dimeux, entendant ouvrir la porte, descendit de son fiacre et y fit monter Clotilde masquée, que Charles n'hésita pas à reconnaître parfaitement pour Zoé; il remonta en cabriolet et arriva à l'Opéra derrière le fiacre, dont il vit descendre les deux dominos, qu'il examina de façon à être sûr de les reconnaître au bal. Il y avait beaucoup de monde. On avait, pour la première fois, essayé cette année-là de joindre à l'attrait du bal celui dedansesde je ne sais quel pays, et cela avait du succès par une raison que n'avaient pas soupçonnée les auteurs du projet. C'était un excellent prétexte que l'on donnait aux maris. «Je voudrais bien aller au bal de l'Opéra.—Y pensez-vous? C'est une folie, on n'y va plus. D'ailleurs, c'est très-mal composé.—Je le sais bien; aussi n'est-ce pas du bal qu'il s'agit; mais on dit que ces danseuses étrangères sont charmantes. Mesdames trois étoiles, quatre étoiles et cinq étoiles y vont. Nous n'y resterons qu'une demi-heure, une heure au plus, et nous ne sortirons pas de notre loge.»
Pendant ce temps, mesdames trois, quatre et cinq étoiles s'autorisaient auprès de leurs maris de l'exemple de celle qui s'autorisait du leur. On obtenait la permission demandée en affirmant bien que, sans ces danseuses étrangères, on n'aurait pour rien aumonde consenti à mettre les pieds au bal de l'Opéra.
Les danses finies, on voulait, avant de s'en aller, faire le tour du foyer; puis on ne se retrouvait pas, et, ne pouvant partir les unes sans les autres, on ne partait pas; et les pauvres maris étaient obligés de rester là jusqu'à trois heures du matin, fort ennuyés, parce que, n'étant pas costumés, ils étaient surveillés par leurs femmes, dont le premier soin avait été de cacher le signe convenu pour se faire reconnaître.
Clotilde avait un domino noir. «Admirez ma prudence, avait dit Robert, je l'ai pris très-long pour cacher vos pieds; sans quoi, on vous aurait tout de suite reconnue.» Le domino était orné d'une très-belle dentelle, et le capuchon retombait sur le masque, qui avait une barbe très-longue. Clotilde se trouvait du très-petit nombre de femmes qui se déguisent sérieusement. Robert, caché sous un grand domino, était reconnaissable aux yeux de Clotilde par un ruban vert qu'il s'était attaché au poignet. Il l'avait avertie qu'Alida et la veuve auraient des rubans orange. Arthur n'était pas déguisé. Elle ne tarda pas à quitter Robert pour se livrer à ses recherches, tout en jetant, en passant près d'eux, aux hommes qu'elle connaissait, quelques mots piquants qui ne laissaient pas de les occuper quelques instants. Alors comme aujourd'hui, les hommes qui allaient au bal de l'Opéra avaient usage de souper en se retirant, vers trois heures du matin, usage charmant, qui méritait bien d'être conservé comme il l'est. En effet, on passe la nuit aubal, morne, froid, taciturne, endormi; après quoi, on fait un excellent souper qui vous réveille pour aller vous coucher, vous met en belle humeur et vous inspire les plus jolis mots, que vous dites au cocher de fiacre. Vous frappez à votre porte avec une gaieté folle; il n'est pas de mots piquants, spirituels, fins, que vous n'adressiez à la portière. Vous montez votre escalier en riant vous-même de tout ce que vous vous dites de joli. Vous faites à votre domestique des épigrammes sanglantes; et vous vous couchez en proie à la plus heureuse disposition d'esprit pour veiller et amuser vous et les autres.
Charles, qui n'avait pas perdu de vue les deux dominos qu'il suivait depuis le faubourg Poissonnière, aborda Clotilde dès qu'il la vit seule, et lui dit à l'oreille: «Je te connais, tu es Zoé; je veux te parler.»
Clotilde mit le doigt sur sa bouche et s'esquiva dans la foule.
En la cherchant, Charles aperçut le grand domino au ruban vert; il alla derrière lui et appela Robert. Le domino se retourna, puis se mit à rire, et lui dit: «Le moyen est bon, et je suis un niais de m'y être laissé prendre. Comment m'avez-vous reconnu?—J'avais quelques indications,» reprit Charles.
Et il continua sa marche. Quelques femmes l'abordèrent pour lui dire:
L'une: «Je te connais, tu t'appelles Charles.»
Une autre: «Je te connais, tu es employé au ministère des finances.»
Une autre: «Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.»
Et Charles était le plus heureux des hommes; il se disait: «Mon Dieu! comme on m'intrigue donc! Comme je suis donc connu! Comme on s'occupe de moi!»
Un domino lui prit brusquement le bras et marcha avec lui sans lui parler. «Eh bien, lui dit Charles s'arrêtant dans un coin, est-ce là tout, et n'as-tu rien à me dire?—Absolument rien,» dit le domino.
Et Charles, levant les yeux au plafond et se rongeant un ongle, eut l'air, pour les passants, de dire: «Où diable a-t-elle appris cela? Je suis le plus intrigué des mortels.—Je ne te connais pas, reprit le domino, je ne t'ai jamais vu.»
Et Charles frappait du pied avec l'air dépité d'un homme auquel on raconterait ses aventures les plus secrètes. Et un de ses amis, voyant son air, disait: «Il paraît qu'on en dit de dures à Charles.—Je t'ai pris le bras, ajouta le domino, parce que tu passais près de moi et que c'était le seul moyen de me débarrasser d'une de mes amies qui s'était accrochée à moi et ne voulait pas me quitter. Je te remercie et je te quitte.»
Charles, resté seul, garda quelque temps l'air d'un homme très-préoccupé des révélations qu'on vient de lui faire. L'ami qui l'avait déjà observé l'aborda et lui dit: «Eh bien, tu parais intrigué?—Ne m'en parle pas. Une femme charmante, un lutin pour l'esprit etla malice. Oh! elle ne m'a pas ménagé; elle sait des choses que j'avais cru dérober même à Dieu. Et je ne puis savoir qui elle est? Je lui ai fait des questions les plus insidieuses, elle s'en est tirée avec un sang-froid, un tact, une présence d'esprit admirables. Oh! je la connaîtrai.—Heureux coquin!» dit l'ami.
Et Charles, se prenant lui-même aux filets qu'il tendait pour les autres, se mit à dire: «Je suis, en effet, un heureux coquin. Ah! je saurai qui c'est. Je suis bien bon de m'occuper ainsi de cette petite Zoé! J'ai, ma foi, bien le temps de me livrer aux vertus de la famille! Si seulement Robert n'avait pas l'air de me narguer! S'il l'épousait encore! Mais vouloir prendre pour sa maîtresse une femme que, moi, j'aurais épousée! Au reste, que Zoé s'arrange; je lui ai donné de bons avis, parfaitement désintéressés.»
A ce moment, le petit domino noir que Charles prenait pour Zoé passa devant lui, paraissant chercher quelqu'un. Un grand domino, avec un ruban vert au poignet, marchait dans l'autre sens; le petit domino lui prit le bras et lui dit: «Ils ne sont pas arrivés, ou ils ne sont pas ici. Conduisez-moi dans la salle.»
Charles sentit en lui-même un mouvement désagréable; mais, un domino lui ayant dit en passant: «Ta cravate est bien mal mise!» il se mit à la poursuite de cette nouvelle intrigue. Le grand domino parut surpris et hésitant. «Allons, allons, monsieur de Fousseron, lui dit Clotilde, ne faites pas l'hommetrès-occupé. N'ayez pas la mauvaise grâce et la fatuité de me faire croire que je vous dérange. Vous étiez parfaitement abandonné quand je vous ai pris le bras; faites-moi faire le tour de la salle, que je trouvemon infidèle.»
Elle dit ce dernier mot en souriant, et tous deux descendirent dans la salle. «Savez-vous, dit Clotilde, que j'ai bien pensé à votre ami? C'était un beau et noble caractère, et je lui dois des impressions que je ne retrouverai jamais. Ce pauvre Tony!»
Le domino frissonna.
«Ah! un mouvement d'impatience! Les hommes sont mille fois plus coquets que les femmes; on ne peut sans les contrarier leur parler d'un autre, fût-ce même leur meilleur ami. Cependant il faut vous y résigner, car je n'ai absolument rien à vous dire de vous. Attendez, pressons un peu le pas. Je crois avoir vu les rubans orange. Je me suis trompée; remontons au foyer. Ce que vous m'avez dit de Vatinel m'a bien touchée; il est triste de penser qu'il n'y a qu'un amour malheureux qui ait cette constance, et... Ah! cette fois, les voici.»
Clotilde quitta le bras du domino et alla trouver un groupe formé d'Arthur et de deux dominos qui avaient chacun sur l'épaule un nœud de ruban orange. «Es-tu bien sûr qu'on ne te sait pas ici? dit-elle à Arthur. Mais c'est à toi, belle veuve, que j'ai à parler.»
Le domino qu'elle interpellait ainsi hésita et serra le bras d'Arthur.
«Oh! il faut que je te parle; je te permettrai ensuite le tendre tête-à-tête que tu es venue chercher, mais je ne te le permettrai qu'à ce prix. A ce prix seulement aussi, tu peux compter sur ma discrétion. T'es-tu donc trouvée si mal du mariage, ma belle veuve, lui dit-elle quand elle l'eut amenée dans un couloir des loges, que tu veuilles ôter par ta conduite à tout honnête homme la tentation de t'épouser? ou bien encore acceptes-tu la cour d'un homme marié, pour n'avoir que les roses du mariage et en laisser les épines à la pauvre femme abandonnée?—Mon Dieu! madame, dit la veuve, je ne vous connais pas, laissez-moi.—Mon Dieu! je ne t'en veux pas, ne t'effraye pas ainsi; garde cette crainte farouche pour des entreprises plus dangereuses que les miennes. Moi, je ne t'en veux pas. Que me fait, à moi, que tu sois la maîtresse de M. de Sommery!—Madame, je vous en prie...—Arthur de Sommery est le mieux frisé de tous les hommes qui sont ici, et je suis femme comme toi, quoique moins expérimentée, chère veuve, et je comprends qu'on oublie pour lui tous les devoirs et toutes les conventions. Tiens, ton chevalier nous a suivies! Affirme-lui au moins que je ne t'ai dit que du bien de lui.»
Clotilde et la veuve, en effet, furent rejointes par Arthur et Alida.
«Et vous, chère madame Meunier, refuserez-vous de m'accorder un moment d'entretien? Oh! ne me regardez pas ainsi avec la grimace d'une finesse que vous n'avez ni dans les yeux ni dans l'esprit.»
La veuve avait parlé bas à Alida, qui répondit: «Je serais désolée de vous faire perdre plus longtemps, avec des femmes, un temps que vous me paraissez très-capable d'employer beaucoup mieux.—Ah! mais voici ce que tu sais dire. Tu es comme le paon, chère madame Meunier, tu chantes mal et tu as de vilains pieds. Mais laisse-moi te féliciter, chère madame Meunier, du joli métier que tu fais aujourd'hui en conduisant cette veuve innocente. Est-ce par de semblables actions que tu espères réparer la brèche faite à ta vanité quand tu as épousé ce beau nom deMeunier? Hélas! je ne t'en veux pas non plus pour cela. Tu as fait comme presque toutes les filles qui se marient. Tu t'es prostituée pour de l'argent, comme d'autres, qui valent cependant mieux que toi, se sont prostituées pour un nom. Plus honteusement prostituées, il faut le dire, pour des choses dont on peut se passer, que ces malheureuses si méprisées qui ne cèdent qu'à la faim. Chère madame Meunier, je suis ta servante.»
Comme Clotilde se retournait pour les quitter, Arthur porta vivement la main à son masque pour le lui arracher; mais le bras d'Arthur fut saisi par une main robuste qui lui fit craquer les os. Clotilde saisit le bras du domino aux rubans verts, car c'était lui, et se perdit avec lui dans la foule. «Reconduisez-moi, dit-elle; allons-nous-en, allons-nous-en vite!»
A ce moment, Charles les arrêta et glissa un papier dans la main du grand domino. Clotilde continuait àentraîner son cavalier. Comme ils allaient gagner l'escalier, elle vit devant elle un grand domino avec un ruban vert au poignet. Elle demeura interdite, regarda celui qui lui donnait le bras. Ils étaient tout à fait semblables. Tout à coup, elle arrêta le nouveau venu et lui dit à l'oreille: «Au nom du ciel, qui êtes-vous?—Robert Dimeux, répondit le domino.—Et vous donc? dit-elle à son cavalier.—Moi, madame, répondit-il d'une voix tremblante d'émotion, je suis Tony Vatinel, le fils du maire de Trouville.»
XXXIX
Clotilde sortit précipitamment de l'Opéra, fit appeler une voiture, et arriva chez elle fort troublée, sans se donner le temps d'aller se déshabiller chez Zoé. Son mari n'était pas rentré; elle l'avait bien supposé. Mais à peine avait-elle quitté son domino, qu'elle l'entendit rentrer; elle cacha précipitamment son domino et se glissa dans son lit. Il arriva avec Alida. Alida pleurait.
«Qui me procure, à cette heure, le plaisir de recevoir votre visite?—Alida a été insultée au bal de l'Opéra par un domino. Elle en est si chagrine, que je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle avant de s'être un peu remise.—Tu étais donc au bal de l'Opéra?» dit Clotilde à son mari avec l'air du plus naïf étonnement.
Le frère et la sœur échangèrent un regard. «Ce n'est pas elle, disait le regard d'Arthur.—Elle est bien fine, répondait le regard d'Alida.—Je vois avec plaisir, continua Clotilde, que cette fatigue excessive qui nous a obligés de quitter sitôt la maison où nous avons passé la soirée, n'a pas eu de suite et ne t'a pas empêché d'accompagner ta sœur au bal... Eh! que vous a donc dit de si affreux cepetitdomino, ma chère Alida?»
Le frère et la sœur échangèrent un nouveau regard, qui cette fois dit: «C'est elle.—Une foule d'infamies, dit Alida.—Mais encore?—Elle m'a dit que je recevais mauvaise société,—que mon mari faisait des affaires en juif, etc. etc.»
Clotilde ne manifesta aucune surprise, et dit: «Voilà tout? Mais ce sont de ces choses qu'on peut dire à tout le monde, et que leur banalité empêche d'être blessantes.»
Le regard d'Arthur dit à Alida: «Ce n'est pas elle.
—Ma foi, répondit le regard d'Alida, je n'y comprends rien, et j'ai des doutes.»
Mais le regard d'Alida reprit la parole, et fit remarquer à celui d'Arthur que Clotilde n'était pas coiffée pour la nuit. «Clotilde, dit Arthur, vous étiez au bal de l'Opéra; ne cherchez pas à le nier; je le sais.—Si vous le saviez de façon qu'on ne pût le nier, vous ne vous donneriez pas tant de peine pour me le faire dire.»
Alors le regard d'Alida fit voir au regard d'Arthur une manche du domino qui passait par-dessous d'autresvêtements que Clotilde avait jetés dessus. Arthur tira le domino et dit: «Je n'ai plus rien à demander.»
Alida se jeta sur le domino et se mit à déranger tous les plis avec une sorte de fureur. «Ah! Arthur, dit-elle, tiens, tiens, j'en étais bien sûre, c'était elle.» Et elle montra un nœud orange qu'elle avait, au bal, détaché de son épaule et attaché précipitamment après le domino de Clotilde pendant que celle-ci se dérobait à leurs regards. Arthur fut un moment muet de surprise et de colère. «Vois-tu, Arthur, dit Alida, c'était bien elle; j'avais bien reconnu la voix de Clotilde Belfast.—Madame Meunier, dit Clotilde, vous êtes chez madame de Sommery, qui vous rappelle qu'il est temps que vous rentriez chez vous.—Arthur, dit Alida, on me chasse de chez toi.—Ah! dit Arthur, mon père avait bien raison. Voilà ce que j'ai gagné à introduire dans une famille respectable une fille de rien!»
Clotilde se leva sur son séant; elle était pâle; elle ouvrit les lèvres, mais ce ne fut que dans son cœur qu'elle prononça ces paroles: «Arthur, je n'oublierai jamais ce que vous venez de dire.»
XL
Le lendemain matin, après un bain et quelques heures de sommeil, Robert et Tony Vatinel se trouvaientà déjeuner ensemble. «Je te cherchais, dit Robert, pour vous réunir, quand je vous ai vus ensemble, une demi-heure avant le départ de Clotilde. Le hasard a fait mieux et plus vite que moi. La scène a dû être assez plaisante; car, d'après la question qu'elle m'a faite, tu ne t'étais pas fait reconnaître. T'a-t-elle parlé de toi?» Tony raconta à Robert toutes les paroles de Clotilde, jusqu'à la plus insignifiante.
ROBERT.Je lui avais montré tes lettres, mais je ne savais pas que tu étais parti presque en même temps que la dernière, et que celle par laquelle je te conseillais de revenir n'arriverait à New-York que longtemps après que tu serais à Paris. J'en suis fâché pour ma lettre, qui était un morceau de physiologie assez remarquable. Ta docilité à te costumer comme moi a porté ses fruits. Le moment est on ne peut plus favorable pour mettre à exécution le nouveau plan que j'ai conçu pour ta guérison. D'abord, quelle impression a produite sur toi la vue de Clotilde?
TONY VATINEL.Je ne l'ai pas vue. J'ai entendu sa voix, j'ai senti la pression de son bras; j'étais séparé d'elle par tout ce masque à travers lequel mon imagination ne pouvait recomposer son visage. Néanmoins, l'impression a été très-violente.
ROBERT.Comme je te l'avais écrit, tu seras l'amant de Clotilde, et seulement alors tu cesseras de l'aimer.
TONY VATINEL.Tu te trompes, je n'aime plus Clotilde, Clotilde qui s'est jetée volontairement aux bras d'un autre, Clotilde honteusement souillée; et voilàpourquoi je suis revenu. Mais j'ai au cœur une blessure dont je mourrai. Je veux la voir, mais non pour renouer un lien rompu, non pour chercher dans son cœur une route tracée déjà par un autre. Mais, quand je l'aurai vue dans sa maison, dans son ménage; quand je serai bien sûr que c'est elle, quand je l'aurai entendu appeler madame de Sommery, quand je l'aurai ainsi appelée moi-même, et quand elle aura répondu à ce nom, quand je l'aurai vue avec son mari, alors je serai bien et parfaitement guéri. Dans la position de Clotilde, elle ne peut prononcer une parole, faire un geste, qu'elle ne m'inspire du mépris et du dégoût. Je veux la voir; tu me conduiras chez elle.
ROBERT.Allons, allons, tu es bien libre de te figurer que c'est pour cela que tu demandes à la revoir. Tu y viendras vendredi.
TONY VATINEL.C'est après-demain...
ROBERT.C'est long, n'est-ce pas? Tu es si pressé de ne plus l'aimer!
XLI
Un jeune homme, prétendant avoir à parler à Robert Dimeux d'une affaire importante, fut introduit auprès des deux amis. Il venait, de la part de M. Charles Reynold, pour savoir la réponse de M. Dimeux à une lettre que M. Reynold lui avait remise en mains propres. L'air solennel du jeune homme étonna Dimeux.Du reste, il ne se rappelait pas avoir reçu une lettre de Charles. «Il vous l'a remise lui-même.—Je me rappelle encore moins cette circonstance.—Attends un peu, dit Tony Vatinel; cette nuit, au bal de l'Opéra, on m'a remis un billet qui, à coup sûr, n'est pas pour moi, et que j'attribue au costume que tu m'avais fait prendre, et qui peut bien avoir trompé deux personnes. Voici le billet.» Il était écrit au crayon et contenait ce peu de paroles: