L'abbé se retira.
M. de Sommery ne voulut pas rester avec sa femme, et alla s'enfermer dans sa chambre, où il resta dans une grande agitation, se promenant à grands pas en long et en large, s'asseyant, se relevant et recommençant à marcher. Il sortit de sa chambre vers dix heures du soir, et descendit en bas. Il trouva les gens qui veillaient le corps; ils avaient mis près de lui de l'eau bénite et une branche de buis. Il fronça le sourcil, il ouvrit la bouche et ne parla pas, puis remonta. En passant devant la chambre de sa femme, il l'entendit qui pleurait, et retourna dans sa chambre, où il resta une demi-heure dans la même agitation; après quoi, il sortit tout à coup et alla chez l'abbé Vorlèze.
LXX
L'abbé Vorlèze lisait auprès d'une fenêtre ouverte. Sur sa petite table de bois blanc, il avait établi un échafaudage de livres pour empêcher l'air de trop hâter la combustion de sa lumière. Il lisait pour se calmer; car il avait ressenti le premier mouvement de colère de sa vie, lorsque M. de Sommery l'avait à peu de chose près mis à la porte. Ses yeux parcouraient les pages, ses lèvres murmuraient les paroles sans qu'aucun son arrivât à son esprit, ni parvînt à le distraire de ce qu'il se plaisait à intitulerchagrin, quoique ce fût un bon gros ressentiment.
Il fut très-étonné quand sa servante lui annonça M. de Sommery.
Il se leva et alla au-devant du colonel: c'était la première fois que M. de Sommery venait dans sa maison.
L'abbé murmura les paroles du publicain:Domine, non sum dignus ut intres in domum meam.
Puis il avança une chaise à M. de Sommery. Quand le colonel fut assis, l'abbé se remit sur sa chaise. M. de Sommery se leva dans une grande agitation et dit en marchant dans la chambre: «Monsieur Vorlèze, ma femme pleure beaucoup; c'est vous qui lui aurez fait quelques contes. Puisque vous le voulez absolument...»
Ici, M. de Sommery fit deux longueurs de chambre avant de continuer. Il était évidemment embarrassé. Il y avait des mots qu'il ne disait que lorsque sa promenade l'amenait à ce point où il tournait le dos à l'abbé. «Puisque vous le voulez absolument... et puisqu'on pleure à la maison... on portera mon fils à l'église.—Oh! mon bon monsieur de Sommery, dit l'abbé, la grâce de Dieu vous a donc touché?—Il n'est pas question de cela, monsieur Vorlèze. On portera mon fils à l'église. Mais daignez m'écouter: j'ai mes convictions comme vous avezpeut-êtreles vôtres; je n'en ai pas changé; j'ai en horreur les inutiles momeries de l'Église. Dieu est donc bien méchant, puisque, sans vos prières, il condamnerait ce brave et digne garçon à un supplice éternel? Il est donc bien faible, puisque, après vos prières, il est forcé de faire grâce au chenapan quelconque qu'il vous plaît de lui recommander?—Monsieur!... dit l'abbé.—Ne m'interrompez pas, monsieur Vorlèze, continua M. de Sommery. Je vous disais que mes convictions n'ont pas changé; mais, puisque ma femme... et vous... et Alida... et aussi sa femme... puisque tout le monde veut qu'il soit porté à l'église, il sera porté à l'église... j'y consens, mais à une condition.—Et quelle condition? dit l'abbé d'un ton un peu ironique.—Je ne veux pas, continua M. de Sommery, par une faiblesse particulière et amenée par certaines bizarreries de situation, je ne veux pas donner aux cagots et aux tartufes des armes contre la philosophie et les idéeslibérales.—Que voulez-vous faire alors?—Ce que je veux faire, le voilà: Cette nuit, à une heure, on apportera le corps à l'église, sans pompe, sans bruit, sans témoins; vous direz la messe des morts; le corps sera reporté chez moi; vous ne parlerez à personne de ce qui se sera passé.»
M. de Sommery s'assit alors; il paraissait fatigué et ému. «Monsieur, répondit le curé, je ne pense pas qu'un ministre de l'Église puisse être complice d'un pareil scandale. Comment! vous voulez venir à l'église clandestinement? vous voulez vous cacher pour sauver l'âme de votre fils, comme de la chose la plus honteuse qui se puisse faire? Non, monsieur! Vous ne voulez pas, dites-vous, donner un triomphe à l'Église? Je n'en dois pas donner un, moi, au philosophisme, à l'irréligion et à l'athéisme. Vous amènerez le corps de votre fils à l'église en plein jour. Je vous en prie, monsieur de Sommery.—Impossible, monsieur. J'avais cédé aux pleurs de madame de Sommery, à vos propres instances; mais je ne puis aller, de concession en concession, jusqu'au ridicule.—Ni moi, monsieur, dit l'abbé, jusqu'à la lâcheté.—Mais, monsieur, vous parlez d'un ton... auquel je ne suis pas accoutumé.—C'est que, jusqu'ici, j'ai toujours été envers vous respectueux et soumis, parce que je vous croyais supérieur à moi. Mais, quand je vous vois trahir et tourner en dérision à la fois la religion de nos pères et votre prétendue philosophie, je sens mon âme se remplir d'un sentiment que je ne puisdéfinir. Quoi! il y a encore dans votre cœur lutte entre la vanité et l'inquiétude pour ce fils qui n'est plus! Non, monsieur, non, l'église de Dieu n'est pas un mauvais lieu où l'on entre la nuit en se cachant.—Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery, c'est pour madame de Sommery, à laquelle une première résolution, conforme à d'immuables opinions, a causé une douleur qui m'inquiète.—Monsieur de Sommery, j'en suis désespéré, mais je ne m'en crois pas le pouvoir, je ne le peux pas.—Je croyais, monsieur, que votre religion enseignait la charité.—Je croyais, monsieur, que votre philosophie défendait l'hypocrisie.»
Ici, M. de Sommery se promena longtemps dans la chambre sans parler; puis tout à coup il vint à M. Vorlèze, lui prit la main et lui dit: «Eh bien, monsieur, je n'en aurai pas; je vais vous ouvrir mon cœur. Monsieur, il y a bien des misères dans le cœur humain. Monsieur, pour moi, je vous aurais repoussé. Je ne sais pas si c'est de l'orgueil ou de la force, mais je défendrais qu'on me portât à l'église. J'y ai souvent pensé, et ma résolution est depuis longtemps écrite dans mon testament. Mais, monsieur, depuis que mon fils est mort, dit M. de Sommery en criant, l'Église, le ciel, l'enfer, les flammes éternelles, je crois à tout, j'ai peur de tout! Je veux des prières pour mon fils; je veux les prières de l'Église; et dans l'église, monsieur Vorlèze, je les veux. Écoutez: si vous l'exigez, ce sera le jour devant tout le monde, s'il le faut; je dirai touthaut ce que je vous dis là.—Voyons, monsieur de Sommery, dit l'abbé Vorlèze, calmez-vous. Nous ferons tout ce que vous voudrez, et moi, je demande pardon à vous et à Dieu de vous avoir mis dans cet état. J'ai exagéré la sévérité de mes devoirs; c'est au bénéfice de mon propre orgueil que je vous ai reproché le vôtre avec tant d'amertume. J'ai osé mettre des conditions aux prières que vous demandiez pour votre fils; j'ai été un méchant homme. Écoutez, pour apporter le corps dans l'église, il faudrait mettre dans notre confidence au moins des domestiques. Rentrons chez vous. Attendez que je prenne tout ce qu'il me faut.»
L'abbé fit un paquet assez volumineux et suivit M. de Sommery. Il n'y avait qu'un domestique qui veillait le mort. «Mon ami, dit le curé, allez vous coucher, je finirai la veillée.»
Quand ils furent seuls, l'abbé disposa tout lui-même pour pouvoir dire la messe. Madame de Sommery baisa la main de son mari en pleurant. «Oh! mon Dieu, dit l'abbé, comment faire? Je n'ai pas d'enfant de chœur pour répondre et servir la messe. Aller en éveiller un, c'est tout trahir. Dites-moi... monsieur de Sommery, il ne s'agit que de lire quelques réponses...—Volontiers,» dit M. de Sommery....
LXXI
Voilà tout ce que je savais de cette histoire, et j'ai, à cause de cela, fort hésité à la raconter. J'ajouterai, cependant, quelques mots que le hasard m'a fait entendre dans une des maisons où j'avais autrefois rencontré Clotilde, Tony Vatinel et Robert Dimeux.
A la fin de l'hiver qui suivit la mort d'Arthur de Sommery, dans un salon où on avait donné une matinée musicale, on remarquait beaucoup madame Clotilde de Sommery, que l'on n'avait pas vue dans le monde de l'année. Elle était encore en deuil. «Comme le noir va bien aux blondes! disait un homme.—En effet, répondait un autre, les femmes blondes ne sauraient trop perdre leurs maris.» Robert Dimeux, que l'on n'avait pas vu depuis longtemps, et que l'on trouvait triste et amaigri, s'approcha de madame de Sommery et lui dit: «Madame, le noir vous va à ravir; tout le monde en fait la remarque. Vous devriez ne porter que successivement le deuil des deux hommes que vous avez tués.»
FIN
EMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY