Chapter 11

[80]Flavius Vopiscus,Aurelianus, 11.

[80]Flavius Vopiscus,Aurelianus, 11.

[81]Ozanam,Études germaniques, t. I, pp. 370 et suiv.

[81]Ozanam,Études germaniques, t. I, pp. 370 et suiv.

Tous les barbares ne terminèrent pas leur carrière sous les drapeaux de l'Empire. Beaucoup, lorsque leurs années de service étaient écoulées, avaient plaisir à retourner dans leur patrie, et ils y devenaient, à leur insu, les instruments de l'influence romaine. A mesure que le contact avec les provinces devenait plus fréquent, les peuples de la rive droite du Rhin semblaient s'ouvrir insensiblement, et laissaient pénétrer chez eux les mœurs de leurs ennemis. Ils bâtissaient des maisons qui se rapprochaient du type romain[82], ils maniaient l'argent, ils buvaient du vin[83], portaient même, sans avoir jamais servi dans les légions, des noms romains[84], et subissaient, sans le vouloir, l'ascendant d'une civilisation qui aurait fini parles entraîner dans son orbite, si, dès le jour où elle fit leur connaissance, elle n'avait porté au flanc la blessure mortelle dont elle devait périr. Qu'on se rappelle ici la dévotion romaine des Ubiens, et qu'on se souvienne, pour apprécier l'aptitude des Germains au progrès social, de cet étonnant roi des Marcomans, nommé Maroboduus, qui, dès le premier siècle, avait ébauché au-delà des montagnes de la Bohême un royaume germanique civilisé. Ce ne sont là sans doute que des exceptions; mais, s'il est vrai de dire qu'en général les Germains furent rebelles au joug romain comme d'ailleurs à toute espèce de joug, il faut ajouter que jamais, ni comme individus ni comme nation, ils ne se montrèrent rebelles à la culture romaine. S'ils restèrent barbares, c'est parce que l'Empire manqua à sa tâche, c'est parce que Rome n'avait plus dans son sein la vertu et la vigueur morales qui sont nécessaires pour assimiler les peuples. Ce fut là l'irréparable malheur de la civilisation antique. Elle fut détruite par les premiers barbares dont elle négligea de faire l'éducation.

[82]Ammien Marcellin,XVII, 1, 7.

[82]Ammien Marcellin,XVII, 1, 7.

[83]Tacite,German., 5.

[83]Tacite,German., 5.

[84]Ammien Marcellin,XVI, 12, 25.

[84]Ammien Marcellin,XVI, 12, 25.

Ainsi, c'est bien manifeste, les Francs et les autres peuples germaniques ne devinrent un vrai danger pour le peuple romain que le jour où il sentit se ralentir dans son sein la circulation de la vie. Il s'aperçut alors de la supériorité de leurs qualités militaires et autres, mais lui-même avait perdu les siennes, qui avaient fait de lui le dominateur du monde. Le courage fou des barbares en face du danger n'eût pas fait trembler les soldats qui avaient combattu contre Pyrrhus et contre Annibal, et leur simplicité de mœurs n'aurait pas été un objet de surprise pour les armées de Fabricius ou de Curius Dentatus. Quant à leur nombre, il n'eût eu rien de particulièrement alarmant pour les hommes qui menaient les colonies de la République prendre possession du sol de l'Italieet des provinces. Mais lorsque les Romains amollis par les jouissances de la vie civile eurent vu leur nombre diminuer en même temps que leur valeur, alors les qualités qui leur avaient été longtemps communes avec les Germains leur apparurent chez ceux-ci comme l'apanage exclusif de la barbarie. Elles le furent en effet, mais de par l'histoire et non en vertu des lois de la nature. Ce qu'une civilisation corrompue avait fait perdre aux uns, une barbarie robuste l'avait conservé aux autres. Si les Francs manquèrent de gladiateurs, de cochers, d'histrions et de courtisanes, c'est parce qu'ils étaient jeunes et pauvres, nullement parce qu'ils étaient Germains. Ils avaient les vertus de leur état social, et s'ils en acquirent de nouvelles par la suite, ils les durent à l'Évangile et non à leur race.

On put voir alors, par un exemple à jamais mémorable, à quel point les qualités morales pèsent plus dans la destinée des peuples que les supériorités intellectuelles. Arrivé au maximum de civilisation dont était capable la société antique, riche, lettré, policé, jouissant d'une organisation politique et administrative sans pareille, disposant des ressources incalculables d'un État qui était l'héritier des siècles, le monde romain devint la proie lamentable de barbares grossiers, pour lesquels les grands mots de patrie et de civilisation n'avaient pas de sens, et dont tout stratégiste pouvait se flatter d'avoir raison sur un champ de bataille, avec une armée disciplinée. Mais ces barbares avaient la fougue, l'élan, l'enthousiasme, l'horreur du repos, le génie de la lutte et la passion de la gloire. L'exubérance d'une jeunesse intacte bouillonnait dans ces rudes et forts tempéraments, ouverts avec avidité à toutes les jouissances de la vie, mais énervés par aucune. Capables de tous les efforts pour conquérir le monde, commentn'eussent-ils pas fini par l'arracher à ceux qui n'étaient pas capables même de le garder?

Comme on l'a déjà indiqué, l'ardente vitalité de ces natures se traduisait par une étonnante puissance de reproduction. En face de la Gaule qui se mourait, épuisée comme le reste du monde romain, la Germanie était une fourmilière dont les noirs essaims se renouvelaient avec une persistance désespérante. On avait beau les écraser dans des batailles meurtrières, en réduire d'innombrables multitudes en esclavage, promener le fer jusque dans leurs retraites les plus cachées; ils reparaissaient dès le lendemain de leurs défaites, aussi nombreux et plus acharnés que jamais. Ils semblaient sortir de dessous terre, et l'on eût dit, écrit un contemporain, qu'ils étaient restés intacts pendant des siècles[85]. A plusieurs reprises nous voyons les empereurs, sur le point d'engager la lutte contre eux, s'effrayer de l'exiguïté de leur armée en regard de la multitude des ennemis[86]. En réalité, ils étaient nombreux parce que les Romains devenaient rares, et parce que la natalité chez eux suivait un cours régulier et continu. Ils ne connaissaient pas, dit avec amertume un moraliste romain, l'art de limiter le nombre des enfants[87]; au contraire, ce nombre était pour les parents la richesse, pour la nation l'avenir. Aussi, chaque fois qu'une génération succombait sur les champs de bataille, une autre surgissait derrière elle qui prenait sa place, comme le flot succède au flot dans une source intarissable. Ni les misères nombreuses de leur genre de vie, ni les abondantes saignées que pratiquait la guerre, ni l'écoulement continude leurs forces les plus jeunes vers l'Empire, ne parvenaient à entamer leur supériorité numérique sur les Romains, chez lesquels l'extinction progressive de la natalité était comme la plaie béante qui vidait les artères et le cœur.

[85]Amm. Marcell.,XXVIII, 5, 9;Panegyr. latin.,X, 17, et Libanius,Orat.IIIbasilic., p. 138 (Paris, 1627); Zosime,I, 30, 68.

[85]Amm. Marcell.,XXVIII, 5, 9;Panegyr. latin.,X, 17, et Libanius,Orat.IIIbasilic., p. 138 (Paris, 1627); Zosime,I, 30, 68.

[86]Zosime,l. c.

[86]Zosime,l. c.

[87]Tacite,Germania, c. 19.

[87]Tacite,Germania, c. 19.

Si, dans de pareilles conditions, l'empire ne devint pas plus tôt la proie des barbares, cela tient à la supériorité qu'il retirait des énormes ressources emmagasinées par le travail des générations antérieures. Il y avait là un capital qui, à la vérité, ne se renouvelait plus, mais qui, pendant longtemps encore, lui permit de vivre de son passé. Dans l'héritage qu'il était réduit à dévorer, il trouvait en première ligne l'antique prestige qui l'entourait, aux yeux des barbares eux-mêmes, d'une espèce d'auréole divine. L'idée de le détruire ne leur vint que peu à peu; ils avaient pour lui une vénération superstitieuse; ils croyaient à la puissance surnaturelle qui châtiait les violateurs de la majesté romaine. Le moment vint où ils se défirent de cette superstition, mais alors elle se transforma en une espèce de dogme politique: l'Empire leur parut, comme aux Romains, la forme naturelle du monde civilisé; il convertissait ses négateurs, et Ataulf en est resté l'étonnant exemple.

Il y avait ensuite la discipline militaire, qui suffirait, presque à elle seule, pour expliquer la conquête du monde par les Romains. La discipline militaire est une force étonnante; fille de la vertu, elle peut survivre longtemps à sa mère, et en présenter la vive image au point de faire illusion à des moralistes superficiels. Nulle part, dans l'antiquité, elle ne s'était affirmée avec plus d'énergie que dans les armées romaines, et les écrivains de Rome, avec une perspicacité remarquable, l'ont signalée comme la cause principale des triomphes de leur patrie.Quelle merveille, aux yeux des barbares, qu'une armée romaine en marche, et quelle merveille que son camp! Introduit dans ce sanctuaire du dieu des combats, le barbare était saisi du même frisson d'admiration qui le prenait dans les rues des grandes villes. Il faut voir la stupeur des rois alamans Macrien et Hariobaud, lorsque, conduits dans un campement romain pour y traiter de la paix, ils se trouvèrent au milieu des aigles et des enseignes, et qu'ils contemplèrent pour la première fois l'éclat des armes et la richesse des uniformes! Un autre roi, Vadomarius, venu avec eux, se souvenait avec une espèce d'orgueil d'avoir déjà été témoin d'un si imposant spectacle, parce qu'il vivait dans le voisinage de la frontière romaine; mais il partageait leur joie et leur admiration[88]. On se tromperait si l'on se figurait que la supériorité de l'armée romaine ne reposait que sur la savante cohésion de toutes ses parties: elle se retrouvait dans chacun de ses soldats. Le plus chétif légionnaire, grâce à l'éducation reçue, l'emportait sur les géants des armées germaniques; même dans les luttes corps à corps, il ne leur était pas inférieur[89]. Quant à la stratégie, qu'en connaissaient les Germains? Prévoir l'imprévu, déjouer les ruses les plus savantes de l'ennemi, le surprendre lui-même, enlever ses chefs par quelque hardi coup de main, amener à l'heure voulue sur le champ de bataille les forces nécessaires pour décider le succès, c'était un art que les Romains possédaient seuls. Les barbares finirent cependant par l'apprendre à leur école, et, à leur tour, ils en enseignèrent le secret à leurs compatriotes restés outre Rhin. Souventmême la trahison des officiers romains, lorsqu'il leur arrivait de se souvenir de leur sang barbare, livrait à leurs anciens compatriotes le secret des opérations dirigées contre eux[90]. Ainsi la supériorité militaire passait aux barbares[91]en même temps qu'elle disparaissait des armées romaines, que nous voyons, par endroits, retourner à la guerre de partisans, à la guérilla, à l'exploit isolé du coupeur de têtes[92]. Ce qui resta le plus longtemps à l'Empire, même après qu'il n'eut plus de soldats, ce furent les généraux; mais, comme ils devenaient de plus en plus rares, et qu'il eut l'aveuglement de faire périr les deux derniers[93], il se trouva finalement destitué de tout.

[88]Amm. Marcell.,XVIII, 2, 16-17.

[88]Amm. Marcell.,XVIII, 2, 16-17.

[89]Id.,XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis illi corporibus freti.

[89]Id.,XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis illi corporibus freti.

[90]Par exemple Ammien Marcellin,XIV, 10, 8;XXIX, 4, 7;XXXI, 10, 3.

[90]Par exemple Ammien Marcellin,XIV, 10, 8;XXIX, 4, 7;XXXI, 10, 3.

[91]Végèce,III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.

[91]Végèce,III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.

[92]Zosime,III, 7.

[92]Zosime,III, 7.

[93]Stilicon et Aétius.

[93]Stilicon et Aétius.

La diplomatie enfin, cette stratégie des pouvoirs qui ont renoncé à la guerre, mettait dans la main de Rome tous les fils qui faisaient mouvoir les affaires humaines. Par elle, l'Empire maintenait les barbares dans un état de division, leur suscitait des ennemis au moment le plus critique, pénétrait le secret de leurs projets pour les déjouer d'avance, renversait des chefs nationaux qui le gênaient et les remplaçait par des hommes à sa dévotion. L'Empire a beaucoup recouru à ce moyen de gouvernement, et, on l'a déjà vu, ses écrivains considéraient les divisions entre barbares comme une des garanties de la paix romaine[94]. Il ne s'est pas borné à échanger des ambassades avec eux, et à compter, pour le succès, sur la supériorité de ses négociateurs; il a eu à sa disposition tout un peuple d'agentssubalternes qui recouraient aux artifices les plus vulgaires, comme ce Bonosus, le plus grand buveur de son temps, qui, le verre en main, tenait tête aux envoyés des barbares, et leur faisait révéler après boire tout ce qu'ils avaient intérêt à cacher[95]. L'assassinat politique faisait partie de cette diplomatie savante, et il ne sort pas la moindre protestation de la bouche de l'historien qui raconte ces flétrissants procédés[96]. Seulement, sur ce terrain-là aussi, les barbares finirent par battre les Romains. L'on verra Honorius devenir la dupe d'Attila, Majorien succomber sans combat sous les intrigues de Genséric, et le Suève Ricimer se maintenir avec une prospérité étonnante à la tête de l'Empire pendant plusieurs règnes consécutifs. Ainsi les diplomates auront passé dans le camp des barbares, suivis par la Fortune qui n'aime pas la vieillesse.

[94]V. ci-dessus, p. 32.

[94]V. ci-dessus, p. 32.

[95]Vopiscus,Bonosus, 14.

[95]Vopiscus,Bonosus, 14.

[96]Ammien Marcellin,XXVII, 10, 3.

[96]Ammien Marcellin,XXVII, 10, 3.

Il est temps de voir comment s'accomplit cette longue et lente substitution du monde germanique au monde romain. L'histoire du peuple franc et de ses luttes de deux siècles avec l'Empire expirant va nous en présenter le tableau dans toute sa vérité dramatique.


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