Chapter 13

[133]Ibid.,V, 21. Pendant tout le moyen âge, le souvenir de ces Francs transplantés s'est conservé au pays de Langres dans le nom duPays Hattuariorumet en Franche-Comté dans celui dupays AmavorumouChamavorum, sur lesquels voyez Zeuss,Die Deutschen und die Nachbarstämme, Munich 1837, p. 582 et suivantes, et Longnon,Atlas historique de la France, texte explicatif, pp. 96 et 134.

[133]Ibid.,V, 21. Pendant tout le moyen âge, le souvenir de ces Francs transplantés s'est conservé au pays de Langres dans le nom duPays Hattuariorumet en Franche-Comté dans celui dupays AmavorumouChamavorum, sur lesquels voyez Zeuss,Die Deutschen und die Nachbarstämme, Munich 1837, p. 582 et suivantes, et Longnon,Atlas historique de la France, texte explicatif, pp. 96 et 134.

«Ainsi donc, s'écrie le témoin cité tout à l'heure, le Chamave et le Frison labourent maintenant pour moi; ces pillards, ces nomades sont aujourd'hui des manœuvres aux mains noircies par le travail des champs; je les rencontre au marché, vendant leur bétail et débattant le prix de leur blé. Ce ne sont pas seulement des colons; vienne l'heure du recrutement, on les verra accourir, conscrits volontairesqui supporteront toutes les fatigues, et qui courberont le dos sous le cep du centurion, heureux de servir l'Empire et de porter le nom de soldat[134].»

[134]Panegyr. lat.,V.

[134]Panegyr. lat.,V.

Maître de Boulogne et vainqueur des Francs, Constance pouvait entreprendre la conquête de la Bretagne. Il monta sur la flotte qu'il avait fait construire et partit pour une expédition contre Allectus, qui, après avoir assassiné Carausius, venait de se mettre à sa place. Le vieux Maximien, pendant ce temps, devait veiller sur la ligne du Rhin et en écarter les barbares[135]. Mais, soit qu'il fût affaibli par l'âge, soit qu'il lui répugnât d'être en quelque sorte le lieutenant de son César, il laissa passer les Alamans, et Constance, revenu de sa campagne victorieuse d'outre-Manche, qui avait remis la Bretagne sous l'autorité romaine, eut toutes les peines du monde à refouler ces nouveaux agresseurs. Après avoir failli tomber dans leurs mains sous les murs de Langres, il finit par les tailler en pièces, courut infliger le même sort à leur seconde armée près de Vindonissa, puis ramena prisonniers un grand nombre de leurs guerriers qui s'étaient réfugiés dans une île du Rhin gelé.

[135]Ibid.,X, 13.

[135]Ibid.,X, 13.

Ce prince humain, tolérant, généreux, simple dans ses mœurs et dans ses goûts, qui savait vaincre, gouverner et pardonner, mourut trop tôt pour le bonheur de la Gaule. Son fils Constantin hérita des qualités militaires de son père; seulement il donna à la lutte contre les barbares un caractère d'atrocité qu'elle n'avait pas encore eu. Deux rois francs, Ascaric et Ragais, avaient été à la tête des troupes qui avaient envahi la Gaule pendant l'absence de Constance Chlore. Constantin courut les chercher en Batavie, s'empara de leurs personnes, et les ramena enchaînés àTrèves, où il les livra dans l'amphithéâtre aux dents des bêtes féroces, avec une multitude de leurs compatriotes[136]. Les panégyristes parlent avec enthousiasme de ces cruelles hécatombes de victimes humaines, et l'un d'eux compare le jeune vainqueur qui, pour ses débuts, fait périr des rois, à Hercule, qui, dans son berceau, étrangla deux serpents[137].

[136]Eutrope,X, 3;Panegyr. lat.,VI, 4;VII, 10, 11, etX, 16.

[136]Eutrope,X, 3;Panegyr. lat.,VI, 4;VII, 10, 11, etX, 16.

[137]Panegyr. lat.,X, 16.

[137]Panegyr. lat.,X, 16.

Un cri d'indignation retentit dans le pays franc, et plusieurs peuplades jurèrent de tirer vengeance de ces atrocités. Les Chamaves, les Tubantes, les Chérusques, les Bructères se soulevèrent ensemble contre l'oppresseur de leur nation[138]. C'était bien, cette fois, une véritable ligue qui réunissait contre les Romains toutes les forces barbares des Pays-Bas. Il fallait tenir tête à tous ces peuples en même temps qu'aux Alamans, qui eux-mêmes rentraient en campagne sur le haut Rhin. Constantin n'hésita pas un instant. Franchissant de nouveau le Rhin, il apparut comme la foudre au beau milieu de ces nations guerrières qui se préparaient à le surprendre. Elles se dispersèrent épouvantées, mais il les poursuivit jusqu'au fond de leurs marécages, brûlant leurs bourgades et massacrant indifféremment les hommes et les bêtes, jusqu'à ce que les soldats furent rassasiés de carnage. Quand il reparut enfin sur les bords du fleuve, il traînait à sa suite une multitude de captifs réservés aux plus tristes destinées. Les moins malheureux furent envoyés dans les provinces comme colons, d'autres réduits en esclavage; ceux qui étaient trop fiers pour devenir esclaves et trop peu sûrs pour le service militaire défrayèrent les jeux sanglants de l'amphithéâtre,où leur nombre, dit un panégyriste, fatigua la multitude des bêtes féroces[139].

[138]Quid memorem Bructeros? Quid Chamavos? Quid Cheruscos, Vangiones, Alamanos, Tubantes?... Hi omnes singillatim dein pariter armati conspiratione fœderatae societatis exarserant.Panegyr. lat.,X, 18.

[138]Quid memorem Bructeros? Quid Chamavos? Quid Cheruscos, Vangiones, Alamanos, Tubantes?... Hi omnes singillatim dein pariter armati conspiratione fœderatae societatis exarserant.Panegyr. lat.,X, 18.

[139]Panegyr. lat.,VII, 12.

[139]Panegyr. lat.,VII, 12.

Ces grandes et lamentables victoires furent couronnées par une série de mesures stratégiques destinées à en affermir les résultats. Un pont permanent fut jeté sur le Rhin à Cologne, et la citadelle de Deutz construite en face pour le garder: Rome semblait affirmer sa volonté de reprendre possession de la rive droite. Les châteaux-forts que les dernières guerres avaient détruits se relevèrent de leurs ruines, des postes militaires échelonnés jusque vers les embouchures du Rhin gardèrent la rive gauche, et la flottille qui occupait le fleuve recommença de croiser dans ses eaux. Si profonde était redevenue la tranquillité, au dire des panégyristes, que les Francs n'osaient plus se montrer dans la vallée, et que le laboureur romain promenait tranquillement sa charrue dans les plaines de la rive droite[140]. Pour perpétuer le souvenir de ses triomphes, Constantin institua les jeux franciques, qui se célébraient tous les ans du 14 au 20 juillet avec un éclat extraordinaire.

[140]Panegyr. lat.,VII, 11.

[140]Panegyr. lat.,VII, 11.

Tous ces travaux n'étaient pas encore achevés lorsque éclata la grande crise qui décida des destinées religieuses du monde romain, et qui se dénoua dans la bataille du Pont Milvius, le 26 octobre 312. Maxence avait compté sur la diversion que feraient les Francs, et il faut bien, en effet, que ces barbares, si souvent écrasés, aient été un sérieux danger pour la Gaule, puisque, à peine délivré de son rival, Constantin se hâta de regagner les bords du Rhin. Il y trouva les Francs en pleine ébullition, et qui brûlaient de venger leurs précédents désastres. Déjà leurs troupes massées sur la rive droite se disposaient à passer sur l'autre bord, lorsque Constantin s'avisa d'un stratagèmehardi. Déguisé en simple soldat et suivi de deux seuls compagnons, il se glisse dans le voisinage de leur armée, et parvient à leur faire croire que l'empereur vient d'être appelé sur le haut Rhin. Sur la foi de ces renseignements, les barbares passent en hâte sur la rive romaine, et viennent se faire tailler en pièces dans une embuscade qu'il leur avait dressée. Lui-même passe le fleuve à la suite des fuyards et va achever l'extermination. Pour la troisième fois, l'arène de Trèves se remplit de victimes humaines destinées aux bêtes sauvages, et l'on vit plus d'un de ces infortunés se jeter lui-même au-devant des morsures, pour en finir plus vite[141]. Leur courage désespéré excite un instant, sinon la pitié, du moins l'admiration du panégyriste; mais c'est pour mieux louer leur bourreau: «Il y a quelque gloire, dit-il, à vaincre de pareilles gens[142].»

[141]Panegyr. lat.,IX, 23.

[141]Panegyr. lat.,IX, 23.

[142]Ex quo ipso apparet quam magnum sit vicisse tam prodigos sui.Panegyr. lat.,IX, 23.

[142]Ex quo ipso apparet quam magnum sit vicisse tam prodigos sui.Panegyr. lat.,IX, 23.

Au moins, en avait-on fini, cette fois, avec l'opiniâtre barbarie franque? Les orateurs officiels se le persuadèrent, et l'un d'eux crut pouvoir affirmer à Constantin que le nom de Franc ne serait plus prononcé désormais[143]. L'histoire n'a pas confirmé cette prophétie; elle s'est bornée à oublier le nom du prophète. Constantin, lui, fut d'un autre avis que ses flatteurs. En quittant pour toujours ces rives septentrionales où il laissait chez les ennemis de l'Empire un nom si redouté, il crut devoir les placer sous la surveillance de son propre fils (317). La précaution n'était pas superflue, car dès que les barbares ne se sentirent plus sous le feu du regard de Constantin[144], ils reprirent les armes, et le jeune Crispus eut à recommencer les combatsde son père. L'intrépide optimisme des rhéteurs ne se démentit pas: si les Francs repoussaient si vite après avoir été exterminés, c'était, à leur sens, pour fournir au prince impérial l'occasion de commencer sa carrière par des victoires[145].

[143]Tantamque cladem vastitatemque perjuræ genti intulisti ut post vix ullum nomem habitura sit.Panegyr. lat.,IX, 22.

[143]Tantamque cladem vastitatemque perjuræ genti intulisti ut post vix ullum nomem habitura sit.Panegyr. lat.,IX, 22.

[144]Hic imperatorius ardor oculorum.Panegyr. lat.,VI, 9.

[144]Hic imperatorius ardor oculorum.Panegyr. lat.,VI, 9.

[145]Fecunda malis suis natio ita raptim adolevit robusteque recreata est ut fortissimo Cæsari primitias ingentis victoriæ daret.Panegyr. lat.X.

[145]Fecunda malis suis natio ita raptim adolevit robusteque recreata est ut fortissimo Cæsari primitias ingentis victoriæ daret.Panegyr. lat.X.

La campagne de Crispus se place aux environs de l'année 320; depuis cette date, il s'écoule une vingtaine d'années sur lesquelles nous manquons de toute espèce de renseignements. Il est possible que les Francs soient restés en repos pendant tout ce temps. Ils avaient eu tour à tour en face d'eux trois fils de Constantin. Crispus, qui périt en 326, avait été remplacé par Constantin II; lorsqu'en 332 celui-ci fut rappelé pour aller combattre les Goths, il eut pour successeur son frère Constant, qui n'était âgé que de quinze ans, mais qui sans doute avait été placé sous la direction de quelque général expérimenté. Apparemment on ne se serait pas avisé de ces mutations dans le haut personnel, si le pays n'avait joui au moins d'une tranquillité relative.

Mais la situation allait bientôt changer, et les guerres intestines des fils de Constantin permirent aux Francs de faire reperdre à l'Empire tous ses avantages antérieurs. Constantin II, à qui était échue la Gaule avec l'Espagne et la Bretagne, étant allé se faire tuer en Italie dans une guerre contre son frère Constant (340), la Gaule dut rester quelque temps sans maître, car on ne peut supposer qu'elle se soit jetée d'emblée dans les bras du vainqueur de son souverain. Les Francs profitèrent de ce moment de crise pour reprendre les armes, et dès l'année suivante, les chroniqueurs nous signalent les combats que Constanteut à leur livrer. Ils remplissent les années 341 à 345, si la chronologie de nos annalistes est exacte, et il ne paraît pas que la victoire ait souri aux armes impériales. On parle bien de succès remportés sur les Francs et de la paix qui leur aurait été imposée par l'empereur[146]; mais ce sont là, chez les écrivains de la décadence, des formules presque officielles, sous lesquelles il n'est pas malaisé de discerner des réalités beaucoup moins flatteuses. La sécheresse même des notices et l'absence de toute mention un peu précise attestent l'embarras des historiographes, et une ligne de la Chronique de saint Jérôme[147], disant qu'on a combattu contre les Francs avec des succès divers, montre ce qu'il faut penser des uniformes bulletins de victoire enregistrés par des contemporains moins sincères. Quand ceux-ci nous disent qu'on a fait la paix avec les Francs, il faut entendre par là qu'on a traité avec un ennemi qu'on n'a pas vaincu, nullement qu'on lui a dicté ses conditions; personne ne s'y trompera pour peu qu'il soit habitué au langage conventionnel de cette époque. Concluons que l'Empire a dû laisser les Francs en possession des terres qu'ils avaient envahies, et que tout son triomphe sur eux consista à leur faire promettre de lui fournir des soldats[148]. Les barbares, on l'avu, ne refusaient jamais un pareil engagement. Quant au territoire qui dut leur être abandonné, il n'y a pas de doute que ce fut la Toxandrie: c'est là, en effet, que nous les trouvons installés à la date de 358, et l'historien qui mentionne leur établissement dans cette contrée nous apprend qu'ils y sont déjà depuis quelque temps[149].

[146]Saint Jérôme,Chronic., ann. 344 et 345; Idatius, ann. 341 et 342; Cassiodore,Chronic., ann. 344; Socrate,Hist. eccles.,II, 10; Sozomène,Hist. eccles.,III, 6; Libanius,Orat.,III, pages 138-139, éd. de Paris.

[146]Saint Jérôme,Chronic., ann. 344 et 345; Idatius, ann. 341 et 342; Cassiodore,Chronic., ann. 344; Socrate,Hist. eccles.,II, 10; Sozomène,Hist. eccles.,III, 6; Libanius,Orat.,III, pages 138-139, éd. de Paris.

[147]Saint Jérôme,Chron., l. l.1: Vario eventu adversum Francos a Constante pugnatur.

[147]Saint Jérôme,Chron., l. l.1: Vario eventu adversum Francos a Constante pugnatur.

[148]Cf. Amédée Thierry,Histoire de la Gaule sous la domination romaine,II, p. 211, suivi par V. Duruy,Hist. des Romains,VI, p. 223, et Richter,Annalen des Fränkischen Reichs,I, p. 10. Fauriel, I, pp. 166 et suiv., induit en erreur par une fausse citation d'Idatius, admet l'année 337, mais il ne se trompe que de quelques années, et rapporte aussi l'entrée des Francs en Gaule au règne de Constant, qu'il appelle à tort Constance. V. encore Dederich,Der Frankenbund, p. 113 et Luden, II, p. 165, cité par Dederich.

[148]Cf. Amédée Thierry,Histoire de la Gaule sous la domination romaine,II, p. 211, suivi par V. Duruy,Hist. des Romains,VI, p. 223, et Richter,Annalen des Fränkischen Reichs,I, p. 10. Fauriel, I, pp. 166 et suiv., induit en erreur par une fausse citation d'Idatius, admet l'année 337, mais il ne se trompe que de quelques années, et rapporte aussi l'entrée des Francs en Gaule au règne de Constant, qu'il appelle à tort Constance. V. encore Dederich,Der Frankenbund, p. 113 et Luden, II, p. 165, cité par Dederich.

[149]Parlant de l'expédition de Julien contre les Francs Saliens en 358, Ammien Marcellin écrit: «Petit primos ommium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter.»XVIII, 8, 3.

[149]Parlant de l'expédition de Julien contre les Francs Saliens en 358, Ammien Marcellin écrit: «Petit primos ommium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter.»XVIII, 8, 3.

Ce qui confirme singulièrement cette conjecture, c'est qu'au dire des archéologues, la plupart des trésors romains enfouis en pays flamand datent des années qui suivirent le règne de Constantin le Grand[150]. Il en faudrait conclure que dès cette époque les Francs débordèrent sur toute la Belgique septentrionale, et qu'ils se répandirent depuis la Campine jusque vers les côtes de la mer du Nord. Ils durent trouver dans ces régions, à côté des Saxons qui occupaient les rivages, ceux de leurs compatriotes qui étaient venus s'établir en Ménapie du temps de Carausius, et que ni Maximien ni les autres empereurs de la maison flavienne n'avaient totalement délogés de cette province.

[150]«Aussi les autres médailles romaines qu'on a déterrées jusqu'à présent en Flandre finissent la plupart à Constantin le Grand.» De Bast,Recueil d'antiquités, etc. (1808), p. 100.—Cf. Heylen,De antiquis Romanorum monumentis in Austriaco Belgio superstitibus(Mém. de l'Acad. de Bruxelles, t. IV, 1783), passim.

[150]«Aussi les autres médailles romaines qu'on a déterrées jusqu'à présent en Flandre finissent la plupart à Constantin le Grand.» De Bast,Recueil d'antiquités, etc. (1808), p. 100.—Cf. Heylen,De antiquis Romanorum monumentis in Austriaco Belgio superstitibus(Mém. de l'Acad. de Bruxelles, t. IV, 1783), passim.

Cette seconde immigration des Francs dans la Gaule, qui eut pour conséquence la germanisation définitive de la Belgique septentrionale, a passé, comme la première, à peu près inaperçue des contemporains, parce qu'ils ne pouvaient pas en apprécier la portée lointaine. Qui leur eût dit que c'était le premier acte d'une prise de possession irrévocable du territoire romain par les héritiers de l'Empire?Sans doute ils éprouvèrent une certaine humiliation à voir la frontière violée impunément par des tribus rebelles; mais l'Empire lui-même, depuis plusieurs générations, n'avait-il pas multiplié les colonies barbares sur son sol? C'étaient, il est vrai, des vaincus qu'il y avait installés; mais si les nouveaux venus acceptèrent, comme on peut le croire, l'obligation de se soumettre au service militaire, on n'aura pas vu une différence essentielle entre l'indépendance des uns et le vasselage des autres. D'ailleurs, les terres dont les Francs venaient de s'emparer étaient précisément celles dont Rome n'avait rien su faire, et qui, composées de landes stériles vers l'est, vers l'ouest de forêts marécageuses, étaient restées depuis quatre siècles barbares et inhabitées. Aucune portion du sol effectivement occupé par la civilisation romaine ne leur fut abandonnée. Ils ne pénétrèrent dans aucune cité, dans aucune ville forte. Tongres et Tournai restèrent au pouvoir de l'Empire, avec les grandes chaussées stratégiques qui maintenaient les communications entre Cologne et la Gaule. Plus d'un optimiste de l'époque aura pu se dire, en renouvelant un mot de Gallien, que les sables de la Campine n'étaient pas indispensables au bonheur de l'Empire.

Nous avons maintenant à exposer d'où venaient les peuplades franques qui s'établirent ainsi en Belgique. Toutes les deux, celles de la Ménapie comme celles du pays des Toxandres, sortaient de l'île des Bataves, qui était depuis longtemps devenue le vestibule de l'Empire pour toutes les tribus de la famille franque. Attirées par la richesse du sol provincial, ou poussées par les peuples cantonnés en arrière d'elles, elles passaient en Batavie, y absorbaient plus ou moins ce qu'elles trouvaient de population indigène, puis, après cette halte, se remettaient en marche etpénétraient en pays romain. Le souvenir de ces migrations nous a été conservé d'une manière un peu vague, mais exacte cependant, par un historien du cinquième siècle; selon lui, c'est pour échapper à la pression de leurs voisins les Saxons que les Francs se sont établis en Batavie[151]. Une de leurs peuplades, celle des Saliens, a pendant quelque temps conservé son nom sur la rive gauche. Il se retrouve, en effet, au milieu du quatrième siècle, sous la plume des historiens contemporains[152], puis encore un peu plus tard dans l'Almanach de l'Empire[153]. Après cela il disparaît, ou du moins, les rares fois qu'il en est fait mention, il n'a plus, comme celui des Sicambres, qu'une valeur purement poétique[154]. Il n'est pas prouvé qu'il faille l'identifier avec l'adjectif salique, qui semble désigner plutôt la qualité du propriétaire libre. La loi salique, c'est, selon toute apparence, la loi des hommes de condition salique, et non celle des hommes de race salienne.

[151]Zosime,III, 3.

[151]Zosime,III, 3.

[152]Julien,Opera, éd. de Paris, 1630, p. 514; Ammien Marcellin,XVII, 8; Zosime,III, 6.

[152]Julien,Opera, éd. de Paris, 1630, p. 514; Ammien Marcellin,XVII, 8; Zosime,III, 6.

[153]LaNotitia dignitatum imperiimentionne une cohorte de Saliens dans l'armée dumagister peditumd'Occident, une deSalii senioresdans celle du maître de la cavalerie des Gaules, une deSalii juniores Gallicanien Espagne.

[153]LaNotitia dignitatum imperiimentionne une cohorte de Saliens dans l'armée dumagister peditumd'Occident, une deSalii senioresdans celle du maître de la cavalerie des Gaules, une deSalii juniores Gallicanien Espagne.

[154]Ainsi dans Claudien,De laudibus Stilichonis,I, 211, et dans Sidoine Apollinaire,Carmina,VII, 237.

[154]Ainsi dans Claudien,De laudibus Stilichonis,I, 211, et dans Sidoine Apollinaire,Carmina,VII, 237.

Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes, des Chamaves et des Tongres. Dès le cinquième siècle, tous ces noms étaient oubliés, et le peuple sorti de leur fusion s'appelait, comme sur la rive droite, le peuple des Francs. Les historiens ont pris l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples francs autres que les Ripuaires[155]. C'est uneerreur. Le peuple sur lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée encore des Francs de Clodion et de ceux de Clovis[156].

[155]Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans Jordanes, c. 36, qui distingue entreRipariietFranci, avec la même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire,Carm.,VII, 236 et 237, opposeSaliusàFrancus.

[155]Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans Jordanes, c. 36, qui distingue entreRipariietFranci, avec la même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire,Carm.,VII, 236 et 237, opposeSaliusàFrancus.

[156]Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été reprise et développée par M. O. Dippe,Der Prolog der Lex Salica(dansHistorische Vierteljahrschrift, 1899, pp. 178 et 186-188).

[156]Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été reprise et développée par M. O. Dippe,Der Prolog der Lex Salica(dansHistorische Vierteljahrschrift, 1899, pp. 178 et 186-188).

Ainsi, deux colonies franques, l'une vers 287, l'autre en 341, ont osé, selon le mot d'un historien, s'établir sur la rive romaine sans l'aveu des empereurs, et s'y sont ensuite maintenues avec leur permission. L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux Flandres; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Clodion. Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays-Bas.


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