Chapter 15

[179]Amm. Marcell.,XXXI, 10.

[179]Amm. Marcell.,XXXI, 10.

Il n'est pas douteux, bien que nos sources soient muettes, que Valentinien traita également avec les Francs. A la bataille d'Argentaria, il y avait dans les rangs romains un roi franc du nom de Mellobaud, chef d'une des peuplades de la rive droite, qu'Ammien Marcellin qualifie de roi très belliqueux[180]. Mellobaud avait alors, dans l'armée romaine, le rang de comte des domestiques, et il semble avoir été depuis plusieurs années l'ami de l'Empire, car on doit croire que c'est à sa demande que Valentinien était allé, en 373, battre les Saxons à Deuso, en pays franc[181]. Faut-il croire qu'il se lassa de sa fidélité, et que c'est contre l'empereur qu'il combattait dans la campagne où l'Alaman Macrianus, qui servait sous les étendards romains, perdit la vie[182]? Il est difficile de le dire, et il suffit de constater qu'amis ou ennemis de l'Empire, les Francs, comme leurs voisins les Alamans, ne cessaient de le tenir en haleine.

[180]Id.,XXXI, 10, 7.

[180]Id.,XXXI, 10, 7.

[181]Saxones cæsi Deusone in regione Francorum. S. Jérôme,Chronicon Eusebii cont.; Paul Orose,VII, 32. Ce Deuso ne doit pas être confondu avec Deutz, qui est Divitia; il faut plutôt penser à Duisburg.

[181]Saxones cæsi Deusone in regione Francorum. S. Jérôme,Chronicon Eusebii cont.; Paul Orose,VII, 32. Ce Deuso ne doit pas être confondu avec Deutz, qui est Divitia; il faut plutôt penser à Duisburg.

[182]Ammien Marcellin,XXX, 3, 3.

[182]Ammien Marcellin,XXX, 3, 3.

On dirait aussi qu'ils eurent la main dans l'assassinat de Gratien en 383, et que l'usurpateur Maxime s'était assuré leur appui avant de s'emparer du trône. Autrement il serait difficile d'expliquer pourquoi ces hommes, si portés à profiter de toutes les occasions, ne bougèrent pas pendant les troubles que la mort de l'Empereur déchaînait sur la Gaule. D'ailleurs, Maxime montra dès l'abord unesécurité et une puissance étonnantes: Théodose, pendant les premières années, n'osa pas l'attaquer malgré ses trop justes griefs, et la hardiesse avec laquelle il se jeta plus tard sur le jeune Valentinien II atteste combien il se sentait tranquille du côté des barbares.

Tout changea de face lorsque Maxime, forcé d'engager le meilleur de ses troupes dans la lutte contre Théodose, eut laissé la frontière du Rhin dégarnie. La foi des peuplades franques ne tint pas contre la séduction du pillage assuré. Oubliant les traités qui les liaient à l'Empire, trois monarques francs, Genobaud, Marcomir et Sunno[183], passèrent le fleuve et pénétrèrent dans la deuxième Germanie. Ils paraissent avoir commandé aux peuplades qui vivaient sur la rive droite au nord de Cologne. L'un d'eux, Marcomir, pourrait avoir été le roi des Ampsivariens, et les deux autres, ceux d'une peuplade voisine. On remarquera que Genobaud porte un nom que nous avons déjà rencontré au troisième siècle chez une autre peuplade franque, et, à une date aussi reculée, l'identité des noms portés par les barbares est souvent l'indice d'une certaine parenté de race. Ces trois chefs s'avançaient alliés, et semblent avoir formé une de ces confédérations temporaires et partielles qui ont toujours été pratiquées par les peuples de race franque[184]. Cologne se crut perdue lorsqu'elle les vit passer le Rhin; mais, on ne sait au juste pourquoi, ils ne s'arrêtèrent pas devant ses murailles, et allèrent faire une tournée dévastatrice en Belgique. Cependant les généraux romains, Quintinus et Nannenus, auxquels Maxime en partant avait confié la garde de la Gaule, rassemblèrent à la hâte leur armée à Trèves. Lorsqu'ils arrivèrent à Cologne pourfermer le chemin du retour à l'ennemi, celui-ci avait déjà en grande partie repassé le Rhin avec les dépouilles des provinces ravagées. Les Romains durent se contenter de courir sus au reste des pillards, qu'ils atteignirent à l'entrée de la forêt Charbonnière, et dont ils tuèrent un grand nombre. Ils délibérèrent ensuite s'il ne fallait pas poursuivre l'ennemi chez lui. Nannenus allégua que les chemins étaient trop difficiles, et que les Francs, prévenus, ne se laisseraient pas atteindre; il refusa de s'associer à l'expédition et retourna à son poste de Mayence. Mais Quintinus, suivi des autres chefs, passa le Rhin près du château de Neuss, et pénétra dans ce qui s'appelait alors la France.

[183]Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours,II, 9.

[183]Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours,II, 9.

[184]V. ci-dessus, p. 47 et 48.

[184]V. ci-dessus, p. 47 et 48.

Dès la deuxième journée de marche à partir du fleuve, on tomba sur les habitations de l'ennemi; c'étaient de grandes bourgades entièrement abandonnées. L'armée romaine incendia les bourgades et passa la nuit sous les armes. Le lendemain, à la pointe du jour, elle s'engagea, sous la conduite de Quintinus, dans les défilés boisés qui menaient à la retraite des Francs. Après s'y être avancée sans chemin jusque vers midi, elle vint enfin se heurter à des barricades formées d'arbres abattus, derrière lesquels l'attendaient les ennemis. Aussitôt une grêle de flèches empoisonnées accueillit les légionnaires surpris. Pendant qu'ils reculaient, non sans quelque désordre, dans les plaines marécageuses qui s'étendaient au pied des barricades, les Francs, profitant de cet instant critique, tombèrent sur eux de toutes parts. Alors s'engagea une lutte affreusement inégale. Cernés, enfonçant dans la fange, s'écrasant les uns les autres, cavaliers et fantassins, dans un pêle-mêle lamentable, sous la pluie incessante des traits ennemis, les soldats romains se débandèrent dans un véritable sauve-qui-peut. Un petit nombre seulement trouvèrentle salut dans la fuite; le gros de l'armée, y compris la plupart des chefs, succomba sous les coups de l'ennemi[185].

[185]Sulpice Alexandre,l. c.

[185]Sulpice Alexandre,l. c.

Ces événements se passaient pendant qu'en Italie Maxime, vaincu et prisonnier, périssait à Aquilée sous les coups des soldats de Théodose (388). Peu après, le comte Arbogast, envoyé par l'empereur victorieux, venait mettre à mort le malheureux Victor, fils de Maxime[186], et ramenait en Gaule le jeune empereur Valentinien II. A partir de ce moment, les destinées de la Gaule reposèrent dans les mains de ce barbare ambitieux, violent et sans scrupules. Arbogast était Franc d'origine. Comme tant d'autres de ses compatriotes, il avait pris du service dans les armées impériales, et il venait de s'élever de proche en proche au rang de maître des milices. Son énergie, ses talents militaires, les services qu'il avait rendus faisaient de lui l'homme indispensable, bien qu'il fût resté païen, et qu'il ne s'en cachât nullement au milieu d'une cour chrétienne. Il mettait à profit cette haute situation, ainsi que son prestige auprès des soldats, la plupart Germains comme lui-même, pour asservir totalement le jeune empereur confié à sa garde. Valentinien II passa obscurément les quelques années de son règne nominal à Vienne, où il était tenu comme en chartre privée, pendant qu'Arbogast décidait de toute chose, se préoccupant moins des intérêts de l'Empire que de la satisfaction de ses passions barbares.

[186]Idacius, a. 388; Prosper Tiro; Zosime,IX, 47.

[186]Idacius, a. 388; Prosper Tiro; Zosime,IX, 47.

Pour une nature si hautaine, c'était une affaire d'honneur de réprimer les compatriotes qui avaient osé envahir l'Empire qu'il servait. Des haines de race et defamille[187], les plus vivaces de toutes, étaient le seul souvenir qu'il gardât de son ancienne patrie: il voulait à tout prix humilier Marcomir et Sunno, et il se sentait assez fort pour l'entreprendre. Ainsi, de plus en plus, la lutte de la civilisation contre la barbarie tendait à n'être plus qu'une lutte personnelle entre barbares, les uns intéressés à maintenir l'Empire parce qu'ils le dominaient, les autres à le détruire pour s'emparer de son héritage. Arbogast passa le Rhin dès l'année suivante (389), et ne consentit à faire la paix avec les Francs qu'à la condition qu'ils restitueraient le butin, et qu'ils livreraient à l'Empire les fauteurs de la guerre. Il formula ces conditions, à ce qu'il paraît, dans une entrevue qu'il eut avec Marcomir et Sunno, et à la suite de laquelle ces deux chefs consentirent à lui livrer des otages. Selon l'habitude barbare, un banquet couronna les négociations, et l'on trinqua fraternellement[188]. La fortune de leur compatriote romanisé était pour les deux princes l'objet d'une admiration qui n'était pas sans quelque respect; ils s'informèrent de beaucoup de choses; ils lui parlèrent aussi de ce grand évêque de Milan nommé Ambroise, dont le nom était venu à eux sur les ailes de la légende. «Le connais-tu? dirent-ils à Arbogast.—Oui, répondit-il, je suis son ami, et je dîne fréquemment avec lui.—Alors nous savons, reprirent ses interlocuteurs, le secret de tes victoires, puisque tu esl'ami de l'homme qui dit au soleil: Arrête-toi, et qui le fait s'arrêter[189].»

[187]Gentilibus odiis insectans, dit Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9. C'est mal comprendre ce passage que de dire, comme Pétigny,Études, etc., I, p. 153, qu'Arbogast était parent de Marcomir et de Sunno.

[187]Gentilibus odiis insectans, dit Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9. C'est mal comprendre ce passage que de dire, comme Pétigny,Études, etc., I, p. 153, qu'Arbogast était parent de Marcomir et de Sunno.

[188]Paulin de Milan,Vita Ambrosii, dans Migne,Patrol. lat., t. XIV, 39. Ce passage remarquable vient compléter d'une manière fort heureuse les indications de Grégoire de Tours, II, 9, qui, par ses extraits de Sulpice Alexandre, nous force à admettre deux campagnes d'Arbogast tout en n'en racontant qu'une seule. Fauriel,Hist. de la Gaule méridionale sous la domination des Romains, I, p. 173, avait déjà conclu à deux campagnes, bien qu'il ne paraisse pas avoir connu le passage de Paulin de Milan.

[188]Paulin de Milan,Vita Ambrosii, dans Migne,Patrol. lat., t. XIV, 39. Ce passage remarquable vient compléter d'une manière fort heureuse les indications de Grégoire de Tours, II, 9, qui, par ses extraits de Sulpice Alexandre, nous force à admettre deux campagnes d'Arbogast tout en n'en racontant qu'une seule. Fauriel,Hist. de la Gaule méridionale sous la domination des Romains, I, p. 173, avait déjà conclu à deux campagnes, bien qu'il ne paraisse pas avoir connu le passage de Paulin de Milan.

[189]Paulin de Milan,l. l.Si j'ai bien compris M. Lot dans son compte rendu de l'Histoire poétique des Mérovingiens(Moyen âge, 1893, p. 130), cette parole serait une invention du biographe. M. Lot n'a pas l'ombre d'une raison à alléguer en faveur de cette assertion. Paulin de Milan était le secrétaire de saint Ambroise; la vie qu'il nous a laissée de ce saint est digne de toute confiance, et il a pris la peine de nous faire connaître la source à laquelle il a puisé ce détail: «Nam et nos, referente juvene quodam Arbogastis admodum religioso cognovimus qui tunc interfuit; erat enim in tempore quo hæc loquebantur vini minister.» L'histoire serait vraiment trop facile à écrire si le procédé de M. Lot venait à se répandre. Nous en bifferions de part et d'autre tout ce qui répugne à notre tour d'esprit, et il resterait une série de pages blanches.

[189]Paulin de Milan,l. l.Si j'ai bien compris M. Lot dans son compte rendu de l'Histoire poétique des Mérovingiens(Moyen âge, 1893, p. 130), cette parole serait une invention du biographe. M. Lot n'a pas l'ombre d'une raison à alléguer en faveur de cette assertion. Paulin de Milan était le secrétaire de saint Ambroise; la vie qu'il nous a laissée de ce saint est digne de toute confiance, et il a pris la peine de nous faire connaître la source à laquelle il a puisé ce détail: «Nam et nos, referente juvene quodam Arbogastis admodum religioso cognovimus qui tunc interfuit; erat enim in tempore quo hæc loquebantur vini minister.» L'histoire serait vraiment trop facile à écrire si le procédé de M. Lot venait à se répandre. Nous en bifferions de part et d'autre tout ce qui répugne à notre tour d'esprit, et il resterait une série de pages blanches.

Après sa victoire, Arbogast revint passer l'hiver à Trèves, d'où il pouvait surveiller de près les allures des Francs. Il faut croire qu'elles ne lui donnèrent aucun sujet d'inquiétude, et qu'il se crut assez tranquille de leur côté pour exécuter enfin le criminel projet qu'il nourrissait. En 392, il assassina son jeune maître Valentinien II à Vienne, et lui substitua le rhéteur Eugène, qui était son ami, et qui ne devait être sur le trône que son docile instrument. Mais les Francs se considérèrent comme dégagés des traités qui les avaient liés à l'empereur défunt: ils prirent les armes, et, au moment où il se prémunissait contre la vengeance de Théodose, Arbogast se vit obligé d'aller de nouveau mettre à la raison ces turbulents voisins. Il partit de Cologne au cœur de l'hiver, c'est-à-dire à un moment où les forêts, entièrement dénudées, ne pouvaient ni cacher des embuscades ni servir de retraite à des fuyards. Il ravagea d'abord le territoire des Bructères, et se jeta ensuite sur celui des Chamaves. Aucune résistance ne fut opposée par les Francs au cruel qui promenait le fer et le feu dans sa terre natale. Tout au plus quelques bandes d'Ampsivariens et de Cattes, sous les ordres de Marcomir, se montrèrent-elles au loin sur leshauteurs, mais sans oser descendre dans la plaine, et Arbogast revint après avoir humilié les barbares et vengé l'échec de Quintinus[190].

[190]Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, II, 9.

[190]Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, II, 9.

Le contraste entre ces deux faits d'armes est bien instructif. Invincibles pour des généraux romains les Francs n'étaient vaincus que par un des leurs. C'était un barbare qui était allé reprendre leur butin à des barbares, et Rome ne tenait debout qu'en s'appuyant sur les gens de cette race. Après avoir épouvanté ces peuplades, Arbogast pouvait traiter avec elles; ainsi il les désarmait deux fois, et il assurait ses derrières au moment d'aller combattre Théodose. C'est ce qui explique l'apparition de son faux empereur Eugène sur les bords du Rhin, en 393, pour renouveler, dit un écrivain, les anciens traités avec les Alamans et les Francs[191]. Entraînés sans doute par la parole d'Arbogast, beaucoup de ces barbares, d'ailleurs avides de butin, et apprenant qu'il s'agissait de conquérir l'Italie, s'enrôlèrent sous les drapeaux de l'usurpateur. Appuyés sur la coalition des deux paganismes, le romain et le barbare, Arbogast et Eugène étaient presque sûrs du triomphe, et en réalité ils mirent Théodose à deux doigts de sa perte. Mais la prodigieuse victoire d'Aquilée, remportée par l'empereur chrétien, ruina totalement les espérances des rebelles. Il fallut fuir, et Arbogast, réfugié sur les sommets des Alpes, préféra, comme Magnence, le suicide au supplice[192].

[191]Sulpice Alexandre,l. c.

[191]Sulpice Alexandre,l. c.

[192]Sur Arbogast: Claudien,De III et IV consulatu Honorii; Zosime,IV, 53; Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours,l. c; Paul Orose,VII, 35; le comte Marcellin, a. 392; Idacius, même année; Eunape,XVII, p. 111; Socrate,V, 25; Sozomène,VII, 24; Théodoret,V, 24; Philostorge,II, 1; Suidas,s. v.Ἀρβογάστης.

[192]Sur Arbogast: Claudien,De III et IV consulatu Honorii; Zosime,IV, 53; Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours,l. c; Paul Orose,VII, 35; le comte Marcellin, a. 392; Idacius, même année; Eunape,XVII, p. 111; Socrate,V, 25; Sozomène,VII, 24; Théodoret,V, 24; Philostorge,II, 1; Suidas,s. v.Ἀρβογάστης.

Théodose ne survécut pas à sa victoire. Le 15 janvier395, ce grand homme expirait, âgé de cinquante ans à peine, et laissant son trône à deux enfants mineurs. Tout semblait perdu dès lors, quand un homme parvint à conjurer encore pour quelques années l'explosion de la catastrophe. Ce sauveur de l'Empire, c'était de nouveau un barbare. Descendant le Rhin à cheval et sans escorte pendant l'année 396, Stilicon vit partout accourir au-devant de lui les chefs des peuples barbares, qui, au dire de son panégyriste, baissaient humblement la tête devant le général romain désarmé[193]. Il est probable que ces succès furent dus principalement à son habile diplomatie, appuyée de raisons d'ordre purement matériel auxquelles les barbares n'étaient jamais insensibles. C'est l'or romain, sans contredit, qui l'aida à faire renverser chez eux les rois partisans de la guerre, et à leur en substituer qui étaient favorables à l'alliance avec Rome[194]. Il n'en fallut pas moins une rare habileté pour obtenir des Francs l'extradition de leur roi Marcomir. Ce prince, qui mérite une place dans l'histoire des origines franques, alla terminer son orageuse carrière dans l'Étrurie, où il fut relégué, et où l'histoire le perd de vue. Quant à Sunno, il fut assassiné par les siens en essayant de venger Marcomir sur les traîtres qui l'avaient livré[195].

[193]Claudien,De laudibus Stilichonis, I, 202 et suiv.

[193]Claudien,De laudibus Stilichonis, I, 202 et suiv.

[194]Pétigny,Étudesetc., I, p. 381.

[194]Pétigny,Étudesetc., I, p. 381.

[195]Claudien,o. c., I, 241 et suiv.

[195]Claudien,o. c., I, 241 et suiv.

Ces résultats de la diplomatie romaine sont étonnants: ils le paraîtront davantage encore, quand on se souviendra qu'en 402, Stilicon crut pouvoir sans danger dégarnir les bords du Rhin, pour opposer le plus de forces possible à l'invasion d'Alaric. Ce fut une démarche d'une gravité exceptionnelle dans l'histoire. Renonçant à une domination qui avait près de cinq siècles d'existence, Rome reculaitdevant l'avenir qui s'avançait sur elle, incarné dans des barbares, et l'Empire abandonnait nos provinces pour n'y plus reparaître. Comme s'il eût voulu faire son testament, il laissait le Rhin à la garde des Francs, et ce seront les Francs, en effet, qui deviendront ses héritiers légitimes, dans la pleine acception du mot. Ils ne cherchèrent pas à s'emparer du patrimoine par la fraude ou par la force, ou à en déposséder avant l'heure la société dont ils allaient hériter. Ils le gagnèrent loyalement, fidèles à son service, et en versant leur sang pour la défendre[196].

[196]Ce qui vient d'être dit exclut totalement l'hypothèse de Fauriel,Hist. de la Gaule mérid. sous la domination des Germains, I, p. 174, d'une invasion franque en 399, au cours de laquelle Trèves aurait été prise une première fois.

[196]Ce qui vient d'être dit exclut totalement l'hypothèse de Fauriel,Hist. de la Gaule mérid. sous la domination des Germains, I, p. 174, d'une invasion franque en 399, au cours de laquelle Trèves aurait été prise une première fois.

La catastrophe qui mit leur dévouement à l'épreuve pour une dernière fois éclata en 406. Vers la fin de cette année, une avalanche de peuples germaniques, Alains, Vandales, Suèves, d'autres encore, roula dans la direction du Rhin. Cette masse énorme semble avoir été partagée en deux colonnes, qui essayèrent de passer le fleuve sur deux points différents. Rome eut le temps de gagner un des chefs alains, Goar, qui fit défection; d'autre part, dans le voisinage de Mayence, les Francs opposaient une résistance héroïque aux Vandales: ils leur tuèrent vingt mille hommes avec leur roi Godegisel, et ils auraient exterminé toute l'armée, si les Alains n'étaient venus à la rescousse sous leur roi Respendial.

Cette fois, les Francs succombèrent, et, le dernier jour de l'an 406, le gros de l'invasion leur passa sur le corps pour se répandre sur la première Germanie[197]. Une autre partie de l'armée avait passé le Rhin plus bas, probablement vers Cologne; de là, gardant toujours la directionde l'ouest, elle traversa la seconde Germanie et la seconde Belgique jusqu'à Boulogne, ne laissant pas une ville debout sur son passage. Reims, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournai, sont citées parmi celles qui périrent alors, et dont le sol fut transformé en pays barbare[198]. Rien ne fut épargné, et ce qui restait de la culture romaine disparut dans la plus effroyable des tourmentes. D'innombrables villas incendiées et quantité de trésors enterrés à cette date racontent encore, avec leur muette éloquence, les souffrances inouïes qui frappèrent alors la race humaine dans nos contrées. Ce qui étonne, c'est qu'elles aient pu se relever après un pareil désastre. La stabilité de la civilisation romaine devait être grande, pour qu'on en retrouve encore tant de restes après cette date néfaste de 406. Du coup, le gouvernement des Gaules recula de Trèves à Arles, aussi loin que possible des barbares. Rome n'essaya plus même de reconquérir la Gaule septentrionale. Les Francs Saliens redevinrent un peuple indépendant; les autres n'avaient pas cessé de l'être. Ainsi toutes les basses plaines arrosées par les grands fleuves belges, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, échappaient à l'autorité romaine. L'Empire rétréci était désormais renfermé dans des frontières dont Arras, Famars, Tongres, Andernach, marquaient les derniers postes fortifiés du côté du Nord. Cologne était perdue, et, maîtres des deux rives du Rhin, les Francs se tendaient la main depuis les côtes de la mer jusqu'à la forêt Hercynienne. Eux seuls avaient profité de l'invasion: elle les avait violemment secoués, mais elle avait brisé les liens qui les attachaient à l'Empire, et elle avait mis à leur disposition les provinces sans maîtres abandonnées par les aigles romaines.

[197]Paul Orose,VII, 40; Prosper d'Aquitaine, a. 406; Cassiodore,Chronicon, a. 406; Renatus Frigeridus Profuturus, dans Grégoire de Tours,II, 9.

[197]Paul Orose,VII, 40; Prosper d'Aquitaine, a. 406; Cassiodore,Chronicon, a. 406; Renatus Frigeridus Profuturus, dans Grégoire de Tours,II, 9.

[198]S. Jérôme,Epist.,CXXIII(ad Ageruchiam).

[198]S. Jérôme,Epist.,CXXIII(ad Ageruchiam).

Mais il est dans les destinées des peuples naissants de s'avancer vers l'avenir à tâtons, dans les ténèbres qui couvrent leur crépuscule matinal. A peine débarrassés du joug, et loin d'apprécier l'avenir qui s'ouvrait devant eux, les Francs s'attachèrent immédiatement aux premiers aventuriers qui voulaient prendre le titre impérial, comme si le monde barbare, pas plus que le romain, ne pouvait se passer d'empereur. Ils accueillirent d'abord un soldat de fortune dont le principal mérite était de porter le grand nom de Constantin, et qui, après s'être fait proclamer en Grande-Bretagne, passa sur le continent en 407. Il rallia autour de lui ce qui restait de garnisons romaines et d'auxiliaires barbares; il renouvela, paraît-il, les traités avec les Francs, et il choisit parmi eux deux des plus hauts dignitaires de son armée, Nebiogast et Edobinc[199]. Mais la carrière de Constantin fut aussi rapide qu'agitée. Trahi par Gerontius, son lieutenant, assiégé dans Arles par le général romain Constance, il fit un suprême appel aux Francs, et Edobinc partit pour aller lever de nouveaux contingents parmi ses compatriotes. Le lieutenant de l'usurpateur fut assailli et mis en déroute par Constance avant d'avoir pu opérer sa jonction avec son chef, et il périt dans la fuite. Constantin, abandonné de tout le monde, tomba aux mains d'Honorius, qui le fit mettre à mort (411). Un autre aventurier, du nom de Jovin, se fit alors proclamer à Mayence, et chercha lui aussi son point d'appui chez les Francs et les autres barbares. Mais Jovin ne put tenir que jusqu'en 413, et périt à son tour sous les coups des Visigoths, qui envoyèrent sa tête et celle de son frère Sébastien à Honorius. L'autorité de l'empereur de Ravenne fut ainsi rétablie dans le sud de la Gaule, grâce à unecoûteuse alliance avec le peuple qui avait pillé Rome; mais elle n'arriva plus même jusqu'à la Loire. Pendant plusieurs années, les villes de la Gaule centrale n'obéirent plus à personne, et tâchèrent de se gouverner et de se défendre elles-mêmes; c'est seulement en 416 que les efforts d'Exsuperantius les ramenèrent pour quelque temps encore sous l'autorité romaine[200].

[199]Zosime,VI, 2.

[199]Zosime,VI, 2.

[200]Zosime,VI, 5. Καὶ ὁ Ἀρμόριχος ἅπας καὶ ἕτεραι Γαλατῶν ἐπαρχίαι, βρεττανούς μιμησάμεναι, κατὰ τὸν ἴσον σφᾶς ἠλευθέρωσαν τρόπον, ἐκβάλλουσαι μὲν τοὺς Ῥωμαίους ἄρχοντας, οἰκεῖον δὲ κατ' ἐξουσίαν πολίτευμα καθιστᾶσαι. C'est sur ce passage principalement que l'abbé Dubos a échafaudé sa fameuse thèse d'une confédération armoricaine.

[200]Zosime,VI, 5. Καὶ ὁ Ἀρμόριχος ἅπας καὶ ἕτεραι Γαλατῶν ἐπαρχίαι, βρεττανούς μιμησάμεναι, κατὰ τὸν ἴσον σφᾶς ἠλευθέρωσαν τρόπον, ἐκβάλλουσαι μὲν τοὺς Ῥωμαίους ἄρχοντας, οἰκεῖον δὲ κατ' ἐξουσίαν πολίτευμα καθιστᾶσαι. C'est sur ce passage principalement que l'abbé Dubos a échafaudé sa fameuse thèse d'une confédération armoricaine.

On dirait que les Francs avaient voulu attendre les résultats de la dernière tentative faite pour conserver en Gaule un gouvernement romain. Lorsqu'il fut avéré que les empereurs improvisés dans le Nord étaient au-dessous de leur tâche, alors seulement ils commencèrent à reconnaître que c'en était fait de l'Empire, et à s'adjuger ses dépouilles. Trèves, une première fois éprouvée par l'invasion de 406, tomba entre leurs mains en 413[201]. Un chroniqueur du septième siècle raconte qu'elle leur fut livrée par un grand seigneur nommé Lucius, qui voulait venger l'honneur de sa femme indignement outragée par l'empereur Avitus[202]; mais il n'est nul besoin de cette historiette équivoque pour expliquer la chute de la Rome du Nord.

[201]Treverorum civitas a Francis direpta incensaque est secunda inruptione. Renatus Profuturus Frigeridus, dans Grégoire de Tours,II, 9.

[201]Treverorum civitas a Francis direpta incensaque est secunda inruptione. Renatus Profuturus Frigeridus, dans Grégoire de Tours,II, 9.

[202]Frédégaire,Chronic.,III, 7. Cette légende est évidemment calquée sur celle qui met aux prises, pour une raison analogue, l'empereur Valentinien III et le sénateur Pétrone Maxime. Procope,Bell. Vandal.,II, 4.—Au reste, Pétigny,Étudesetc., I, p. 317 (note) est distrait en attribuant le récit de Frédégaire àun écrivain byzantinet en mettant en cause l'usurpateur Jovin au lieu d'Avitus.

[202]Frédégaire,Chronic.,III, 7. Cette légende est évidemment calquée sur celle qui met aux prises, pour une raison analogue, l'empereur Valentinien III et le sénateur Pétrone Maxime. Procope,Bell. Vandal.,II, 4.—Au reste, Pétigny,Étudesetc., I, p. 317 (note) est distrait en attribuant le récit de Frédégaire àun écrivain byzantinet en mettant en cause l'usurpateur Jovin au lieu d'Avitus.

Le comte Castinus, qui commandait les dernières forces romaines de la Gaule septentrionale, se mit en devoir dela leur reprendre et réussit probablement, puisque, au dire d'un témoin qui a écrit vers le milieu du cinquième siècle, Trèves a été prise jusqu'à quatre fois de suite pendant ces années calamiteuses. Ces paroles sont la seule lueur qui vacille encore sur l'histoire de ce pays; elle va être plongée dans les ténèbres les plus épaisses pendant près d'un demi-siècle. Avant que toute vie romaine s'éteignît, avant que les derniers tendons du puissant organisme qui avait rattaché la Gaule Belgique au monde romain fussent coupés ou séchés, il dut y avoir plus d'un tressaillement douloureux; mais ces mouvements convulsifs d'un corps livré à l'agonie n'ont pas inspiré d'intérêt à l'historien, et peut-être n'en méritaient-ils pas non plus.


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