Chapter 22

[339]Comme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte corrompu de la première lettre de saint Remi à Clovis, où il est écrit:Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice) enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée déjà par Montesquieu,Esprit des lois, l. XXX, ch.XXIV.

[339]Comme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte corrompu de la première lettre de saint Remi à Clovis, où il est écrit:Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice) enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée déjà par Montesquieu,Esprit des lois, l. XXX, ch.XXIV.

[340]Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit: Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus fœdus victor innodat, modo per promotæ limitem sortis ut populos sub armis, sic frenat arma sub legibus.Epist.,VIII, 3.

[340]Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit: Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus fœdus victor innodat, modo per promotæ limitem sortis ut populos sub armis, sic frenat arma sub legibus.Epist.,VIII, 3.

[341]Vita sanctæ,Genovefæ,VI, 25 (Kohler).

[341]Vita sanctæ,Genovefæ,VI, 25 (Kohler).

Ce barbare savait faire accepter par les populations l'autorité qu'il exerçait sur elles. Ce n'était pas l'autorité d'un usurpateur: c'était celle d'un protecteur plutôt que d'un maître, et, à tout prendre, elle était bienfaisante. Païen, il se montrait plein de déférence pour l'Église catholique. Il n'est pas prouvé qu'il lui ait accordé des immunités pour ses sanctuaires et pour son clergé[342]; mais on voit que celui-ci a gardé un bon souvenir du père de Clovis[343], et la seule fois qu'il soit mentionné dans l'hagiographie, c'est en termes respectueux. Souvent, nous apprend-on, sainte Geneviève lui arracha la grâce descondamnés à mort. Un jour, pour se dérober aux instances de la sainte fille, il était rentré à Paris en faisant fermer derrière lui les portes de la cité. Mais Geneviève s'étant mise en prière, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, rejoint malgré lui par l'infatigable suppliante, le roi ne put lui disputer plus longtemps la vie des malheureux pour qui elle l'implorait[344].

[342]Pour qu'il fût visé dans l'édit du roi Clotaire, disant, c. 11: Ecclesiæ vel clericis nullam requirant agentes publici functionem, qui avi vel genetoris [aut germani] nostri immunitatem meruerunt (Boretius,Capitul., I, p. 19), il faudrait que ce Clotaire fût Clotaire Ieret non Clotaire II. La question serait tranchée si les motsaut germaniétaient authentiques, car alors il ne pourrait s'agir que de Clotaire Ier: malheureusement, le dernier éditeur, Boretius, les tient pour apocryphes, ne les rencontrant pas dans le meilleur manuscrit. Il ne reste donc plus que des arguments internes à invoquer; aussi le débat n'est-il pas clos.

[342]Pour qu'il fût visé dans l'édit du roi Clotaire, disant, c. 11: Ecclesiæ vel clericis nullam requirant agentes publici functionem, qui avi vel genetoris [aut germani] nostri immunitatem meruerunt (Boretius,Capitul., I, p. 19), il faudrait que ce Clotaire fût Clotaire Ieret non Clotaire II. La question serait tranchée si les motsaut germaniétaient authentiques, car alors il ne pourrait s'agir que de Clotaire Ier: malheureusement, le dernier éditeur, Boretius, les tient pour apocryphes, ne les rencontrant pas dans le meilleur manuscrit. Il ne reste donc plus que des arguments internes à invoquer; aussi le débat n'est-il pas clos.

[343]C'est à lui principalement que saint Remi pensait lorsqu'il écrivait à Clovis, à l'occasion de son avènement: Non est novum ut cœperis esse quod parentes tui semper fuerunt.M. G. H. Epistolæ Merovingici et Karolini ævi, p. 113.

[343]C'est à lui principalement que saint Remi pensait lorsqu'il écrivait à Clovis, à l'occasion de son avènement: Non est novum ut cœperis esse quod parentes tui semper fuerunt.M. G. H. Epistolæ Merovingici et Karolini ævi, p. 113.

[344]Vita sanctæ Genovefæ,VI, 24 (Kohler).

[344]Vita sanctæ Genovefæ,VI, 24 (Kohler).

Et toutefois cet homme si puissant, cet arbitre des destinées de la Gaule, ce chef d'armée dont les victoires eurent pour théâtre Orléans et Angers, disparaît brusquement de la scène à partir de 468, et le silence gardé sur lui par les annalistes n'est plus une seule fois interrompu. Il revient terminer obscurément sa carrière à Tournai, dans cette ville qui fut la première conquête de son grand-père Clodion, comme si une destinée ironique lui avait fait refaire, en sens inverse, toutes les brillantes étapes qui l'avaient mené, par le chemin de la gloire, des bords de l'Escaut à ceux de la Seine, puis à ceux de la Loire! Que s'est-il donc passé pour qu'il ait tout reperdu, et que Clovis soit obligé de reconquérir pied à pied le domaine où avait gouverné son père? Sur ce point comme sur tant d'autres, l'historiographie n'a rien à répondre, mais la conjecture n'est pas interdite. Si l'on se souvient que Childéric n'avait en Gaule qu'une autorité de fait, et que la famille d'Ægidius y était entourée d'une grande popularité, on se figurera facilement comment les choses ont pu se passer. Ægidius laissait un fils, qui était peut-être en bas âge au moment de sa mort, mais à qui le père léguait l'héritage de sa gloire et de son influence. Après être resté dans l'ombre pendant les premières années, Syagrius aura profité de la mort du comte Paul pour dresser en face du généralbarbare l'autorité d'un civilisé, d'un Romain, d'un fils d'Ægidius. Nous ne savons pas s'il y eut une lutte formelle entre les deux rivaux, mais on serait porté à le croire. En effet, lorsque les premières années du règne de Clovis nous montreront de nouveau le roi des Francs et le roi des Romains en présence, l'un apparaîtra refoulé jusqu'aux extrémités de la Gaule franque, l'autre, installé en face de lui, à Soissons, semblera vouloir observer de là son redoutable adversaire. On dirait les positions stratégiques des deux armées ennemies au lendemain d'une bataille inégale, mais non décisive. Et l'on est tenté de croire que la lutte devait avoir laissé de singulières animosités du côté des vaincus, puisque Clovis, après avoir remporté un éclatant triomphe sur le vieil ennemi, se fait livrer le malheureux fugitif au mépris des droits de l'hospitalité, et n'est satisfait que lorsqu'il a vu rouler sa tête sous la hache du bourreau.

S'il en est ainsi, la tradition qui fait fuir Childéric devant un rival romain ne serait pas tout à fait dénuée de vraisemblance: il suffirait d'y remplacer le nom d'Ægidius par celui de son fils. Les treize années qui s'écoulent de 468 à 481 offrent un espace de temps assez long pour embrasser tous les revirements racontés par la légende. Les historiens qui tiennent à raconter quelque chose de celle-ci seraient donc bien inspirés s'ils en cherchaient l'origine dans les relations hostiles que Childéric doit avoir eues avec le comte Syagrius. Mais nous n'insisterons pas sur ces hypothèses, qui peuvent être considérées tout au plus comme des demi-probabilités. Lorsque Childéric descendit dans la tombe, il y avait longtemps que ces combats avaient pris fin, et que le peuple des Francs jouissait des bienfaits de la paix[345].

[345]Gentem Francorumprisca ætate residemfeliciter in nova prælia concitastis, écrit Théodoric à Clovis dans Cassiodore.Variar., II, 41. Mandamus utgentes quæ sub parentibus vestris longa pace floruerunt, subita non debeant concussione vastari. Le même au même,ibid.,III, 4.

[345]Gentem Francorumprisca ætate residemfeliciter in nova prælia concitastis, écrit Théodoric à Clovis dans Cassiodore.Variar., II, 41. Mandamus utgentes quæ sub parentibus vestris longa pace floruerunt, subita non debeant concussione vastari. Le même au même,ibid.,III, 4.

Rentré au pays natal, dans son palais près des flots tranquilles de l'Escaut, Childéric n'eut pas la satisfaction de vieillir auprès de sa famille. Basine lui avait donné plusieurs enfants. Clovis, à ce qu'il paraît, fut son fils unique; mais il avait trois filles, peut-être les aînées de ce prince, qui s'appelaient Lanthilde, Alboflède et Aldoflède, et que nous retrouverons dans la suite de cette histoire. Childéric fut enlevé aux siens par une mort prématurée: il mourut à Tournai en 481. Il ne devait avoir guère plus de quarante ans, puisqu'il était encore enfant lors de la terrible invasion de 451. Son père Mérovée n'avait pas eu une existence plus longue, et celle de ses descendants fut tranchée en général par une fin plus brusque encore. Le dieu qui, au dire de la tradition franque, était l'auteur de cette race royale, ne lui avait pas même légué la vitalité moyenne des autres mortels: tant qu'elle dura, ses rejetons semblèrent pressés de passer du berceau sur le trône, et du trône au tombeau.

On fit à Childéric des funérailles royales. Selon les prescriptions de la loi romaine, sa tombe fut creusée hors ville, dans le cimetière qui longeait la chaussée publique sur la rive droite de l'Escaut, et qui sans doute abritait depuis longtemps la population de Tournai. Toute la pompe du rite barbare paraît avoir été déployée dans la funèbre cérémonie. Il fut revêtu d'habits de soie brochée d'or, et drapé dans les larges plis d'un manteau de pourpre semé d'abeilles d'or sans nombre. A son ceinturon, garni de clous de même métal, on suspendit une bourse contenant plus de trois cents monnaies d'or et d'argent aux effigies des empereurs romains. On lui mit au cou un collier formé de médailles, au bras un bracelet, au doigt sa bague nuptialeet son anneau sigillaire, dont le chaton était orné de son image gravée en creux, avec cette légende:Childirici regis. Ses armes prirent place à côté de lui comme des compagnes inséparables: c'étaient, d'une part, la framée ou lance royale, qui était comme le sceptre du roi germain; de l'autre, sa grande épée et la francisque ou hache d'armes, l'instrument national du peuple qu'il gouvernait. Conformément à l'usage barbare, il reçut pour compagnon dans le tombeau son fidèle cheval de bataille, qui descendit à côté de lui harnaché et revêtu du masque bizarre qui faisait ressembler sa tête à une tête de taureau. Puis la terre se referma et l'oubli descendit peu à peu sur le dernier roi païen des Francs. Lorsque les destinées de la nation eurent arraché la dynastie à son berceau et le peuple franc à la religion de ses pères, nul ne se souvint plus de la tombe solitaire où le père de Clovis dormait son dernier sommeil aux portes d'une capitale abandonnée. On ne savait pas même où il était mort, et un historien du dixième siècle pouvait écrire que c'était à Amiens[346]. Près de douze siècles s'étaient passés lorsqu'un jour,—le 27 mai 1653,—en creusant pour faire les fondations d'un bâtiment près de l'église Saint-Brice à Tournai, des ouvriers mirent à nu la sépulture royale. Reconnue aussitôt, grâce à l'inscription de l'anneau, elle dut restituer aux archéologues tout le trésor qui lui avait été confié par les ancêtres barbares. Cette précieuse découverte a permis d'achever l'histoire de Childéric, et jette sur les funérailles du héros une lumière que la fortune a refusée à sa vie[347].

[346]Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 5.

[346]Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 5.

[347]Lire, sur le tombeau de Childéric, J.-J. Chiflet,Anastasis Childerici I Francorum regis, etc., Anvers, 1655.—Abbé Cochet,le Tombeau de Childéric Ier, Paris, 1859.

[347]Lire, sur le tombeau de Childéric, J.-J. Chiflet,Anastasis Childerici I Francorum regis, etc., Anvers, 1655.—Abbé Cochet,le Tombeau de Childéric Ier, Paris, 1859.

Tel est le Childéric de l'histoire, celui qui a jeté les basesdu trône de son fils. S'il est juste d'appeler Clovis un nouveau Constantin, comme l'ont fait les hommes de son temps, Childéric méritera d'être comparé à Constance Chlore. C'est la large bienveillance, c'est la sympathie instinctive du père pour l'idée chrétienne et son respect pour ses représentants, qui ont créé entre les populations et la famille mérovingienne un lien d'affection et de confiance anticipées. Si les habitants de la Gaule accueillirent Clovis avec un abandon que l'on ne remarque nulle part ailleurs, c'est en bonne partie peut-être à cause du bon souvenir qu'ils ont gardé de Childéric. Leur reconnaissance semble lui avoir créé une espèce de légitimité, et le patriarche religieux de la Gaule, saint Remi de Reims, ne craignit pas d'écrire à Clovis, lors de son avènement au trône: «Vous prenez en mains le gouvernement de la Gaule Belgique: il n'y a rien de nouveau à cela; vous êtes ce qu'ont été vos pères[348].»

[348]M. G. H.Epistolæ Merovingici et Karolini ævi, p. 113.

[348]M. G. H.Epistolæ Merovingici et Karolini ævi, p. 113.


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