APPENDICES
I
Dans les pages qui vont suivre, je me propose de donner au lecteur un aperçu complet des sources de l'histoire de Clovis. Il n'y sera pas question de tous les écrivains dans lesquels on peut trouver des renseignements généraux sur l'histoire du cinquième et du sixième siècle; mais je signalerai tous les écrits où il est question de Clovis, j'en ferai connaître la valeur, et je dirai ce que la critique moderne a fait pour en élucider la connaissance. Celui qui voudra contrôler ou refaire mon livre trouvera ici tous les moyens d'information triés et classés selon leur valeur respective.
(Éd. Dom Ruinart, Paris, 1699; Arndt et Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. I, Hanovre, 1884; Omont et Collon, Paris, 1886-1893.)
(Éd. Dom Ruinart, Paris, 1699; Arndt et Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. I, Hanovre, 1884; Omont et Collon, Paris, 1886-1893.)
L'Histoire des Francsde Grégoire de Tours est de loin le plus important de tous les documents historiques relatifs àClovis. A elle seule, elle dépasse en importance et en intérêt tous les autres réunis. Si nous ne la possédions pas, c'est à peine si nous saurions de ce roi autre chose que son existence, et çà et là un trait curieux. Sans elle, ce livre n'aurait pu être écrit. Il est donc indispensable de connaître la valeur d'un témoignage si précieux.
Grégoire de Tours, né à Clermont en Auvergne, vers 538, d'une famille patricienne apparentée aux plus illustres maisons de la Gaule, grandit dans un milieu foncièrement romain; mais l'éducation qu'il reçut dans sa ville natale, chez les évêques Gallus et Avitus, était plus ecclésiastique que mondaine, et le tourna beaucoup plus vers les lettres sacrées que vers les poètes profanes. Sans ignorer l'antiquité classique, il n'en fut pas nourri comme les écrivains l'avaient été avant lui, et, sous ce rapport, l'on peut dire qu'il représente dans la littérature en langue latine le premier des écrivains modernes. Devenu évêque de Tours en 573, il a été mêlé activement aux principaux événements de son temps; il a parcouru une bonne partie de la Gaule, il s'est fait raconter l'histoire par ceux qui étaient à même de la connaître, il a vu de près les rois et a vécu dans la familiarité de plusieurs, il a dû à ses relations, à son esprit de recherche, une connaissance approfondie de la Gaule du sixième siècle, et sonHistoire des Francsa profité de tout cela.
Mais l'histoire de Clovis échappait à son regard. Clovis était mort deux générations avant le moment où Grégoire prit la plume, et c'était un laps de temps considérable à une pareille époque, où les légendes défiguraient si rapidement la physionomie des événements. Grégoire ne trouva nulle part une biographie de Clovis conservée par écrit: il lui fallut rassembler péniblement les rares notices qu'il lui fut donné de trouver dans les chroniqueurs du cinquième et du sixième siècle, dans les vies de saints, et dans un petit nombre de documents officiels. Avec ces débris incohérents, venus de toutes parts, il fit ce qu'il put, et le récit qu'il a élaboré n'a cessé de dominer l'historiographie.
Grégoire est d'ailleurs bien loin de connaître toute l'histoire de Clovis. Il ne sait rien de la guerre de Provence, il ignore le siège de Verdun, ainsi que le concile d'Orléans. Les événements qu'il raconte ne sont généralement pour lui qu'un point dans l'histoire. De la guerre de la Gaule, il ne mentionne que la bataille de Soissons et la mort de Syagrius, plus une anecdote, celle du vase de Soissons. De la guerre de Thuringe il ne sait que le nom, de la guerre contre les Alamans il ne connaît qu'un épisode. Il est d'autres événements sur lesquels il ne possède que des légendes fabuleuses, comme la mort des rois de Tongres, de Cambrai et de Cologne.
Voici les sources dont Grégoire de Tours s'est servi pour écrire sa vie de Clovis:
I.Annales d'Angers, continuées à Tours.—Grégoire paraît avoir eu à sa disposition un recueil d'annales fort sèches et gardant surtout le souvenir de faits locaux; c'est manifestement à ce recueil qu'il a emprunté ce qu'il dit, aux chapitres 18 et 19 de son livre II, des combats de Childéric. C'est là aussi qu'il doit avoir trouvé la rapide mention de la bataille de Soissons (486), de la guerre contre les Thuringiens (491), de la bataille contre les Alamans (496), de la guerre d'Aquitaine (506) et de la mort de Clovis (511). Ces mentions ont dû être sommaires, et telles qu'on les trouve dans les recueils de ce genre. Les détails que Grégoire y ajoute paraissent puisés ailleurs.
La grande raison qui me fait regarder Angers comme la patrie de ces annales, c'est que l'existence d'annales d'Angers est rendue presque manifeste parHist. Franc.,II, 18 et 19; c'est aussi parce que plusieurs faits qui ont dû se passer simultanément un peu partout sont signalés seulement pour Angers. AinsiVI, 21 etVII, 11, il est parlé de tremblements de terre à Angers, alors qu'il est bien certain que la terre a encore tremblé ailleurs que là, et que même la chute des murs de Soissons, mentionnée dans le premier de ces deux passages, paraît due au même accident. Si je suppose que les annalesd'Angers auront été continuées à Tours, c'est à cause du grand nombre de dates relatives à l'histoire de Tours; on ne s'en expliquerait pas l'existence si l'on n'admettait des annotations chronologiques. Ces annotations peuvent avoir constitué un recueil indépendant; mais en général, au moyen âge, on aimait à continuer ceux qu'on possédait, et l'hypothèse que nous avons admise avec Junghans rend compte, nous semble-t-il, d'une manière assez naturelle de la familiarité de Grégoire avec lesAnnales d'Angers. Elle ne plaît pas à M. Lair, qui m'appelle de ce chef «l'Œdipe du sphinx mérovingien», (Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de France, t.XXXV, 1898, p. 4 du tiré à part), et qui, pour son compte, s'est vainement attaqué à l'énigme.
II.Annales burgondes.—Grégoire de Tours et son contemporain Marius d'Avenches offrent un récit parallèle des événements qui ont eu la Burgondie pour théâtre, et les nombreuses ressemblances de ces récits ne peuvent s'expliquer que par des rapports entre les deux auteurs. Après avoir tour à tour supposé que Marius avait copié Grégoire, et que Grégoire avait copié Marius, on a finalement conclu, avec raison, que l'un et l'autre avaient consulté une source commune, à savoir, un recueil d'Annales burgondescontenant des notices sèches et sommaires. Tout ce que Grégoire nous dit de la guerre de Clovis en Burgondie semble emprunté à cette source, à l'exception toutefois du récit du siège d'Avignon, qu'on ne retrouve pas dans Marius d'Avenches, et qui est, selon toute probabilité, puisé dans la tradition populaire. V. Monod,Études critiques sur les sources de l'histoire mérovingienne, 1epartie p. 161, rectifié par Arndt,Historische Zeitschriftde Sybel, t.XXVIII, p. 421.
III.Vie de saint Remi.—Il existait, du temps de Grégoire de Tours, une précieuse vie de saint Remi, écrite, à ce qu'il paraît, par un clerc de l'église de Reims peu de tempsaprès la mort du saint, et qui, ayant disparu d'assez bonne heure, a été remplacée par une biographie sans valeur historique, mise, on ne sait pourquoi, sous le nom de l'évêque Fortunat. Grégoire de Tours a connu la vieille vie, au sujet de laquelle il écrit:Est enim nunc liber vitæ ejus, qui eum narrat mortuum suscitasse. (Hist. Franc.,II, 31.) Il n'est pas douteux qu'il ait lu ce document, et qu'il lui ait emprunté l'histoire de la conversion et du baptême de Clovis. Peut-être même y a-t-il trouvé aussi l'épisode du vase de Soissons. La supposition de M. Monod,o. c.p. 99, qui, pour des raisons d'ailleurs fallacieuses, suppose que sa source aurait pu être un poème latin sur la conversion de Clovis, et celle de Schubert,Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken, pp. 134-140, qui serait disposé à admettre aussi une vie en vers de sainte Clotilde, n'ont guère de vraisemblance.
IV.Vie de saint Maixent.—Grégoire de Tours a connu aussi la biographie de saint Maixent, abbé d'un monastère dans le Poitou. Il dit au sujet de ce saint:Multasque et alias virtutes operatus est, quas si quis diligenter inquiret, librum vitæ illius legens cuncta repperiet. (Hist. Franc.,II, 37.) Le texte primitif de cette vie a disparu, mais il en reste deux recensions, dont la première, qui paraît la plus ancienne, a été publiée par Mabillon (Acta Sanctorum O. S. B., t. I), et la seconde par les Bollandistes (Acta Sanctorum26 juin, t. V). Toutes les deux ont amplifié dans un sens légendaire l'épisode emprunté à cette vie par Grégoire de Tours lui-même, et mettent en scène Clovis d'une manière moins vraisemblable que dramatique.
V.Traditions orales.—Les souvenirs conservés par la bouche des contemporains ont été transmis de différentes manières à Grégoire de Tours. Quelques-uns ont été trouvés par lui dans sa famille ou dans son entourage clermontois; dece nombre est, sans contredit, la mention de la part prise par les Clermontois à la bataille de Vouillé, et du nom de leur chef Apollinaire (Maximus ibi tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui erant ex senatoribus corruerunt(Hist. Franc.,II, 37). Il en a emprunté d'autres aux souvenirs du clergé de Tours, comme les preuves de respect données par Clovis à saint Martin dans la guerre d'Aquitaine (Hist. Franc.,II, 37), ou les détails de l'inauguration consulaire de Clovis à Tours (Ibid.,II, 38); à ceux du clergé de Poitiers, comme l'épisode du signe de feu donné par saint Hilaire à Clovis, raconté aussi par son ami Fortunat, évêque de cette ville (Liber de Virtutibus sancti Hilarii,VII, 20, dans M. G. H.Auct. antiquiss.,IV); à ceux du clergé d'Angoulême (Hist. Franc.,II, 37: chute des murs de cette ville).
Parmi ces traditions orales, il en est plusieurs qui portent les traces de l'élaboration considérable que leur a fait subir l'imagination populaire. L'histoire du siège d'Avignon est de ce nombre: c'est de la légende et non de l'histoire. Plus d'une fois, la légende a été l'objet de chants populaires, et est devenue l'occasion d'un petit poème épique: de ce nombre semble avoir été l'histoire du mariage de Clovis (Hist. Franc.,II, 28), y compris celle des malheurs de Clotilde et de la vengeance qu'elle en tira par la suite (Ibid.,III, 6), et celle de la manière dont Clovis se débarrassa des autres rois francs (Ibid.,II, 40-42.)
Pour les preuves de ce travail de dépouillement des sources de Grégoire de Tours, je renvoie à mon étude intitulée:les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, parue à la fois dans laRevue des questions historiques, t. XLIV (1888), et dans le tome II duCongrès scientifique international des catholiques, tenu à Paris du 8 au 13 avril 1888(Paris, 1889), ainsi qu'à monHistoire poétique des Mérovingiens(Paris-Bruxelles, 1893).
Pour la connaissance plus approfondie de Grégoire de Tours, lire: G. Monod,Études critiques sur les sources de l'histoiremérovingienne, 1repartie. Paris 1872 (8efascicule de laBibliothèque de l'école des hautes études), et Arndt-Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. I; Hanovre, 1884, (préface de la 1reet de la 2epartie de ce tome).
(Éd. Ruinart, à la suite de sonGrégoire de Tours, Paris, 1699; Monod, dans laBibliothèque de l'école des hautes études, fascicule 63, Paris, 1885; Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, Hanovre, 1888)
(Éd. Ruinart, à la suite de sonGrégoire de Tours, Paris, 1699; Monod, dans laBibliothèque de l'école des hautes études, fascicule 63, Paris, 1885; Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, Hanovre, 1888)
La compilation historique que depuis Scaliger (1598) il est convenu, on ne sait pourquoi, de mettre sous le nom de Frédégaire, est l'œuvre de trois auteurs différents. La magistrale démonstration de cette vérité est due à Krusch, dansDie Chronicæ des sogenannten Fredegar(Neues Archiv der Gesellschaft für aeltere deutsche Geschichtskunde, t. VII, 1882), dont la substance a passé dans la préface de l'édition de Frédégaire par le même savant. Selon Krusch, le premier de ces trois auteurs est un Burgonde qui, vers 613, a fait un résumé duLiber generationisde saint Hippolyte, de la chronique de saint Jérôme et de celle d'Idacius; il y a ajouté la légende sur l'origine troyenne des Francs, et quelques menus faits empruntés à desAnnales burgondes.
Le deuxième est un Burgonde d'outre-Jura qui, vers 642, a ajouté à cette compilation un résumé des six premiers livres de l'Historia Francorumde Grégoire de Tours, sous le nom d'Epitome, et l'a fait suivre d'une continuation originale allant jusqu'à 642. C'est lui qui nous intéresse, tant à cause du résumé en question que des additions qu'il y a faites.
Le troisième enfin est un Austrasien dévoué à la famille carolingienne, qui, vers 658, a ajouté quelques chapitres, en particulier 84-88, destinés à glorifier ses héros.
Ces résultats viennent d'être en partie confirmés, en partie complétés ou rectifiés par M. G. Schnürer dans son ingénieusedissertation intitulée:Die Verfasser der sogenannten Fredegar-Chronik, Fribourg en Suisse 1900, (fascicule 9 desCollectanea Friburgensia).
L'Epitomede Frédégaire qui forme le livre III de la chronique dans l'édition de Krusch, est un résumé consciencieux, mais non toujours exact, des six premiers livres de Grégoire de Tours. Il s'y est glissé plus d'une bévue, et l'auteur a inséré des légendes puisées à la source populaire, qui amplifient le côté épique de certains récits. Dans l'ensemble, Frédégaire ajoute très peu de chose à l'histoire authentique de Clovis; mais il ne manque pas d'intérêt par rapport à son histoire poétique, pour laquelle il nous a conservé de précieux éléments.
Ranke a essayé de prouver, dans l'appendice du tome IV de saWeltgeschichte, que l'Epitomen'est pas un résumé de Grégoire, mais un texte original reposant sur la base d'un récit historique antérieur à la rédaction de l'Historia Francorumde ce dernier. Dans cette hypothèse, Frédégaire, là où il s'écarte de Grégoire, mériterait plus de confiance que ce dernier. Je crois avoir réfuté d'une manière péremptoire cette bizarre et insoutenable opinion, dans mon étude intitulée:l'Histoire de Clovis d'après Frédégaire(Revue des questions historiques, t. XLVII, 1890).
(Éd. Dom Bouquet,Recueil des historiens de Gaule et de France, t. III; Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, Hanovre, 1888).
(Éd. Dom Bouquet,Recueil des historiens de Gaule et de France, t. III; Krusch, M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, Hanovre, 1888).
Cet ouvrage, connu jusque dans ces derniers temps sous le titre deGesta regum Francorum, que M. Krusch eût peut-être bien fait de lui laisser dans l'intérêt de la clarté, est l'œuvre d'un moine de Saint-Denis qui paraît originaire du pays de Laon ou de Soissons, et qui l'acheva en l'année 727. Un Austrasien,chaud partisan de la maison carolingienne, l'a remanié quelques années plus tard, et l'a en partie abrégé, en partie complété. L'ouvrage est, comme l'Epitomede Frédégaire, un résumé des six premiers livres de Grégoire de Tours, continué par le récit des événements qui s'écoulèrent de 584 à 727. Le résumé, qui seul nous intéresse, n'est pas toujours exact, car l'auteur n'a pas toujours compris Grégoire; lui aussi est retourné puiser à la source populaire indiquée par l'évêque de Tours, et a ajouté à sa narration divers ornements légendaires. Il a visé encore à augmenter la précision géographique d'un bon nombre de renseignements donnés par ce dernier, et il les a complétés le plus souvent par conjecture. Comme Frédégaire, il n'ajoute rien à l'histoire réelle de Clovis; mais il nous sert à constater une nouvelle phase de son histoire poétique. Voir sur l'auteur et sur son ouvrage Krusch, dans la préface de son édition, et mon mémoire intitulé:Étude critique sur leGesta regum Francorum (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 3esérie, t. XIII, 1889).
LeLiber Historiæ Francorum, confondu de bonne heure avec la chronique de Grégoire de Tours, est devenu, au moyen âge, et déjà chez Hincmar, la source de presque tous les auteurs qui se sont occupés des origines franques.
Les écrivains que nous avons à citer encore ne peuvent plus être regardés comme des sources de l'histoire de Clovis; tout au plus méritent-ils de nous intéresser en ce qu'ils nous montrent la manière dont cette histoire a été conçue au cours des temps, et les efforts consciencieux d'une érudition dépourvue de critique pour arriver à la reconstituer au moyen des matériaux dont on disposait. Sous ce rapport, la tentative la plus remarquable est celle d'Aimoin, moine de l'abbaye de Fleury-sur-Loire, qui vivait encore en l'an 1008, et duquel nous possédons plusieurs ouvrages, tels que les livresIIetIII(en partie) desMiracles de Saint Benoît(éd. de Certain, Paris, 1857), ouvrage écrit en 1005, et laVie d'Abbon de Fleury, fragment d'une histoire inachevée de l'abbaye de ce nom (Mabillon,Acta Sanctorum O. S. B., t. VI). Avant ces deux ouvrages, Aimoinavait écrit sonDe Gestis regum Francorum libri IV, à la demande de son abbé Abbon (1004), auquel il l'a dédié. L'ouvrage, qui devait aller jusqu'à Pépin le Bref, est interrompu à la seizième année du règne de Clovis II (653). C'est un travail de compilation, dans lequel il a fondu tout ce qu'il a pris dans les meilleures sources, à savoir, Grégoire de Tours, Frédégaire, leLiber Historiæet autres. On n'y trouve naturellement rien de nouveau, mais on devra y constater une mise en œuvre qui ne manque pas d'intérêt, et le premier essai sérieux d'une histoire de France. L'ouvrage d'Aimoin nous est conservé en deux versions: l'une, qui représente son travail original, se trouve éditée par A. Duchesne, t. III, et par Dom Bouquet, t. III. L'autre, interpolée et continuée jusqu'en 1165, contient, au livreI, l'épitaphe de Clovis attribuée à saint Remi. La meilleure notice que nous possédions sur cet intéressant écrivain est toujours celle de l'Histoire littéraire, au tome VII.
Roricon est beaucoup moins connu qu'Aimoin, et mérite moins de l'être. Il paraît avoir été prieur de Saint-Denis, à Amiens, vers l'an 1100, et il est auteur d'unGesta Francorumen quatre livres allant depuis les origines de la nation jusqu'à la mort de Clovis, en 511. Il ne fait guère qu'amplifier leLiber Historiæet certains épisodes légendaires de Frédégaire. Il ne faut pas prendre ses préfaces idylliques pour autre chose que des fictions littéraires. La seule chose qui lui appartient en propre, c'est d'avoir placé à Amiens la capitale de Clodion et de Childéric; mais cette hypothèse, que nous avons rencontrée ci-dessus, t. I, p. 183, note, et p. 220, ne sert qu'à nous faire connaître le séjour de Roricon lui-même. Son œuvre a été publiée par A. Duchesne, t. I, et par dom Bouquet, t. III. La meilleure notice sur cet auteur est toujours celle de l'abbé Lebeuf dans lesMémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XVII (1751).
Il est inutile de continuer cette énumération. L'histoire des Mérovingiens gardera à travers tout le moyen âge la forme que lui ont donnée leLiber Historiæet Aimoin, et tous les auteurs qui l'étudieront la raconteront d'après eux. LesChroniquesde Saint-Denisne sont, pour la période qui nous occupe, que la traduction d'Aimoin. Sigebert de Gembloux, Hermannus Contractus, Otton de Frisingue et tous les autres chroniqueurs ayant quelques vues générales se bornent à copier ces sources de seconde main, fidèlement mais servilement. Le premier progrès de la science historique, ce fut de percer la couche sous laquelle a été enterrée la vraie source, qui est Grégoire de Tours, et de faire de nouveau jaillir ses informations originales dans l'historiographie. Le second, auquel je crois avoir contribué, consiste en ce qu'au lieu de reproduire simplement Grégoire de Tours, on s'est informé de ses sources à lui, et qu'on a tâché de se rendre un compte exact de la valeur respective de ses divers renseignements. Une histoire scientifique de Clovis ne pouvait pas être écrite avant que ce travail fût terminé.
Nous sommes obligés de faire une classification à part pour les nombreuses vies de saints dont les héros ont été en rapports réels ou fictifs avec Clovis. L'intérêt et la valeur de ces documents sont fort variables, selon le degré de leur authenticité, et aussi selon la nature des relations qui y sont consignées. On trouvera ci-dessous, rangées par ordre alphabétique de sujets, les notices que je leur ai consacrées. L'ordre adopté n'est certes pas le plus scientifique: j'eusse de beaucoup préféré les ranger d'après la date des documents, si celle-ci était connue pour tous, ou encore d'après la place que les divers saints prennent dans l'histoire de Clovis, si cette place était vraiment attestée par l'histoire. Je crois n'avoir omis aucun document. Ma liste est plus complète que celle de dom Bouquet, III, 369-405. Je ne me suis d'ailleurs pas contenté des extraits de dom Bouquet, mais mon étude critique a porté sur les textes entiers. Le travail ci-dessous, sans être original, esttoujours personnel, et les indications sont tenues au courant de la science.
Saint Arnoul de Tours(18 juillet)[362].—Le texte le plus ancien de la vie de saint Arnoul de Tours est celui que les Bollandistes ont publié dans leCatalogus codicum hagiographicorum... bibliothecæ Parisiensis, t. I, pp. 415-428, et dont celui desActa Sanctorumn'est qu'un résumé. Cette histoire de saint Arnoul n'est qu'un roman pieux, qui semble dépourvu de tout fondement historique; elle contient un tissu d'invraisemblances et de fictions manifestes. LeTranslatio sancti Arnulfi(Analecta bollandiana, t. VIII, p. 97) augmente encore le caractère légendaire de la vie, en identifiant l'évêque Patrice, oncle de sainte Scariberge, qui est la femme d'Arnoul, avec saint Patrick, apôtre de l'Irlande. Il est d'ailleurs inutile d'ajouter que les diptyques de l'Église de Tours ignorent absolument le nom d'Arnoul. (Voir Mgr Duchesne,les Anciens catalogues épiscopaux de la province de Tours; Paris, 1890.)
[362]Les dates marquées entre parenthèses à la suite des noms des saints sont celles de leur fête; on les trouve sous ces dates dans le recueil des Bollandistes;S. R. M.désigne le recueil desScriptores Rerum Merovingicarum, éd. B. Krusch, qui contient aux tomes II et III un bon nombre de vies de saints du sixième siècle.
[362]Les dates marquées entre parenthèses à la suite des noms des saints sont celles de leur fête; on les trouve sous ces dates dans le recueil des Bollandistes;S. R. M.désigne le recueil desScriptores Rerum Merovingicarum, éd. B. Krusch, qui contient aux tomes II et III un bon nombre de vies de saints du sixième siècle.
Saint Césaire d'Arles(27 août).—Sa vie se trouve dans Mabillon,Acta Sanctorum O. S. B., t. I, dans les Bollandistes,Acta Sanctorum, t. VI d'août (1743), et dansS. R. M., t. III. Écrite par ses disciples quelques années après sa mort (pas après 549) et dédiée à sa sœur l'abbesse Césarie, elle est divisée en deux livres, dont le premier, de beaucoup le plus important, est le seul qui intéresse l'histoire de Clovis. Ce livre premier a pour auteurs les évêques Cyprien de Toulon et Firmin d'Uzès, sans compter un inconnu du nom de Viventius. Il y a peu d'écrits hagiographiques de cette valeur; il mériteune entière confiance, et il nous a raconté, dans un tableau plein de vie, l'épisode le plus intéressant de la guerre de Provence, faite par le fils de Clovis aux lieutenants de Théodoric. Saint Césaire a trouvé de nos jours deux biographes de valeur: ce sont C. F. Arnold,Cæsarius von Arelate und die gallische Kirche seiner Zeit, Leipzig, 1894, et l'abbé Malnory,Saint Césaire, évêque d'Arles, Paris, 1894, (103efascicule de laBibliothèque de l'École des Hautes Études.)
Sainte Clotilde(3 juin).—La vie de sainte Clotilde (Mabillon,Acta Sanctorum O. S. B., t. I;Acta Sanctorumdes Bollandistes, t. I de juin;S. R. M., t. II) n'a guère été écrite que vers le dixième siècle, à preuve la légende de la sainte Ampoule, qu'elle emprunte, en l'amplifiant encore, à la vie de saint Remi par Hincmar, et une allusion à la filiation mérovingienne de Charlemagne et de ses descendants. La partie purement biographique de ce texte n'est qu'une reproduction duLiber Historiæ; mais, ce qui lui donne de l'intérêt, c'est qu'il a conservé un certain nombre de traditions relatives à des fondations d'églises par sainte Clotilde. Bien qu'on ne puisse revendiquer pour toutes ces traditions un caractère de rigoureuse authenticité, leur âge et leur accent de sincérité les rend hautement respectables, et je n'admets pas le jugement sommaire de M. Krusch écrivant au sujet de l'auteur:Omnes quas novit sancti Petri ecclesias gallicanas a Chrotilde vel constructas vel ampliatas esse finxit. M. Krusch oublie que l'immense majorité des églises du haut moyen âge était dédiée à saint Pierre, tantôt seul, tantôt associé aux autres apôtres, et qu'il n'est pas étonnant que quatre ou cinq fondations connues de Clotilde soient sous son patronage. Il y a quantité de vies modernes de sainte Clotilde, mais, reposant toutes sur des données légendaires, elles n'ont plus aujourd'hui aucune valeur. Celle que j'ai écrite moi-même pour la collectionLes Saints(Sainte Clotilde, Paris, 1897), a rencontré deux espèces de contradicteurs: ceux qui, comme M. l'abbé Poulain, étrangersà la méthode critique et à la bibliographie du sujet, ont ignoré que les légendes racontées par Grégoire de Tours sont définitivement rayées de l'histoire, et ont cru pouvoir les raconter une fois de plus d'après lui, (Sainte Clotilde, Paris, 1899), et ceux qui refusent à l'historien le droit de reconstituer une physionomie d'après les quelques traits qui en restent, en s'aidant des indications fournies par ceux-ci et des lois psychologiques.
Saint Dié, solitaire à Blois (24 avril).—La vie de saint Dié, en deux rédactions dont la plus développée est, comme d'ordinaire, la plus récente, veut que Clovis ait recherché ce saint lors de son expédition contre les Visigoths, se soit recommandé à ses prières, et, à son retour victorieux, lui ait fait des libéralités en terres et en argent,sigillo suo largitate communita, dit-elle au sujet de la donation en terres. Le saint aurait fondé un monastère, et sur son tombeau aurait surgi une église qui, détruite par les flammes, aurait été rebâtie sous Charles le Chauve. On avait oublié la date de sa mort; selon l'hagiographe, elle fut révélée en songe à l'abbé Blodesindus. Ce document, en ce qui concerne la partie relative à Clovis, semble s'inspirer de la vie de saint Solein, dont on gardait le corps à Blois; il mentionne même ce saint et rappelle qu'au moment où Clovis fit la connaissance de Dié, il n'était encore que le catéchumène de l'évêque de Chartres.
Saint Éleuthère de Tournai(20 février).—Les documents relatifs à ce saint ont été publiés par les Bollandistes dans lesActa Sanctorumau tome III de février, et reproduits d'après eux par Ghesquière,Acta Sanctorum Belgii, t. I. La plus ancienne rédaction de sa vie serait, d'après Henschenius, antérieure aux invasions des Normands. La seconde, qui contient et qui continue la première, est d'un auteur qui se dit contemporain de Hédilon, évêque de Noyon-Tournai (880-902). C'estdans cette dernière que se trouve le récit de la confession faite par Clovis à saint Éleuthère, avec quantité d'autres épisodes invraisemblables. La valeur historique de cet ouvrage est très faible, quoi qu'en dise Ghesquière,o. c., p. 453. On en jugera par ce seul fait que, dans les deux rédactions, le saint est donné comme contemporain à la fois de Dioclétien et de Clovis!
Saint Eptade(24 août).—Sa vie est dans lesActa SanctorumdesBollandistes, au t. IV d'août (lire le commentaire de Cuperus) et dans lesS. R. M., t. III. Ce document, bien que le texte en soit fort corrompu, présente divers caractères de bonne ancienneté, et le récit paraît bien reposer sur une base historique. C'est l'opinion de Pétigny,Études sur l'histoire, les lois et les institutions à l'époque mérovingienne, t. II, p. 647, de Binding,Das Burgundisch-Romanische Kœnigreich, pp. 188 et 196, de Lœning,Geschichte des deutschen Kirchenrechts, t. II, p. 176, de Kaufmann,Forschungen zur deutschen Geschichte, t. X, pp. 391-395, d'Arnold,Cæsarius von Arelate, p. 242, et de Mgr. Duchesne,Bulletin critique, 1897, pp. 451-455. Binding,o. c., est le premier qui en ait constaté la valeur historique. A. Jahn,Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens, t. II, pp. 106-112, a essayé vainement de contester l'authenticité de ce document. M. Krusch, qui fait sienne la démonstration de Jahn en y ajoutant de nouvelles considérations, n'est pas plus heureux dans la préface qu'il a mise en tête de la Vie (S. R. M., t. III) et dans une dissertation duNeues Archiv.(t.XXV, pp. 131-257) en réponse à l'article ci-dessus mentionné de Mgr Duchesne. Ses deux raisons sont: 1º que leVitafait du saint un évêque-abbé, dans l'intention d'arracher son monastère à la juridiction de l'évêque, alors que c'est seulement à la fin du septième siècle que la Gaule a connu ce genre de dignitaires; 2º que le passage duVita, c. 6:Erat beatissimus vir totius prudentiæ, in sermone verax, in judicio justus, in consiliis providus, in commissu fidelis, in interventu strenuus, in veritate conspicuus et in universa morum honestate praecipuusestemprunté à Grégoire de Tours,Historia Francorum, II, 32, où il est dit d'Aredius:Erat enim jocundus in fabulis, strenuus in consiliis, justus in judiciis et in commisso fidelis. A quoi l'on peut répondre: 1º que nulle part leVitane parle de saint Eptade comme d'un abbé, et que l'accusation d'avoir voulu étayer l'immunité du monastère de Cervon sur la double qualité revendiquée pour le fondateur s'évanouit devant cette simple constatation; qu'au surplus, même dans l'hypothèse que le biographe aurait considéré le saint comme le premier abbé de Cervon, l'intention qui lui est prêtée est absolument chimérique, attendu que c'est en qualité d'évêque d'Auxerre, élu canoniquement, et non d'évêque-abbé qu'il figure ici. Quant au second point, l'identité d'une formule probablement très répandue dès le sixième siècle ne prouve rien, d'autant plus que le texte duVitaest fort défiguré et que M. Krusch lui-même l'appelleeinen ausnehmend verzweifelten Fall von Textcorruption(o. c., p. 157). Il faudrait d'autres arguments pour démentir l'auteur, qui dit formellement au c. 14 qu'il fut un contemporain du saint et qui insinue au c. 22 qu'il fut son familier (qui erat illi familiaris, quem nominare necesse non est).
Il y a quelques années, M. A. Thomas, dans un article intitulé:Sur un passage de la Vita sancti Eptadii(Mélanges Julien Havet, Paris, 1895, pp. 593 et suivantes), a discuté l'interprétation du passage duVita Eptadiiqui est relatif à l'histoire de Clovis. Il ne veut pas y lire le nom de la Cure (Quoranda) mais celui du Cousin (Quossa), son affluent.
Je lui emprunte le texte de ce passage d'après les deux manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale de Paris, parce qu'il a été défiguré d'une manière fort arbitraire par les conjectures de M. Krusch dans l'édition desS. R. M.
On trouve de bons renseignements sur le culte local de ce saint dans Henry,Vie de saint Eptade, Avallon, 1863.
Sainte Geneviève de Paris(3 janvier).—Cette vie a été diverses fois rééditée depuis 1643, qu'elle a paru dans le 1ervolume desActa Sanctorumdes Bollandistes. Trois éditions critiques en ont paru coup sur coup dans les vingt dernières années: celle de M. Ch. Kohler (Etude critique sur le texte de la vie latine de sainte Geneviève de Paris, dans le 48efascicule de laBibliothèque de l'École des Hautes Études, Paris, 1881), celle de M. l'abbé Narbey (Quel est le texte de la vie authentique de sainte Geneviève? Étude critique suivie de sa vie authentique et de la traduction, dans leBulletin d'histoire et d'archéologie du diocèse de Paris, 1884), et enfin celle de M. Krusch dansS. R. M., t. III, 1896. Ces savants sont totalement en désaccord sur le point de savoir comment il faut établir le texte de la vie. M. Kohler, qui en a étudié vingt-neuf manuscrits, les classe en quatre familles dont la première représente, selon lui, le texte le plus ancien, diversement interpolé ou altéré dans les trois autres familles. Selon M. Narbey, au contraire, suivi par M. Krusch, le plus ancien se retrouverait dans les manuscrits de la seconde famille de M. Kohler, et c'est d'après ceux-ci, dont le nombre est porté à treize par les recherches de M. Krusch, que ce dernier, comme M. Narbey lui-même, a établi son texte. Cette discussion n'est pas close d'une manière définitive, car, comme le fait remarquer Mgr. Duchesne, rien n'empêche que les manuscrits de la deuxième famille Kohler, tout en présentant un texte moins altéré au point de vue de la langue et de l'orthographe, ne fût-ce que parce qu'ils sont en généralplus anciens, aient été d'autre part l'objet des interpolations dont les manuscrits de la première famille Kohler sont exempts d'après ce dernier éditeur. On ne peut donc pas dire que malgré tous les travaux sur ce document hagiographique, nous soyons aujourd'hui en possession d'une édition définitive. MM. Kohler et Krusch ont d'ailleurs mis parfaitement en lumière, chacun dans un sens opposé, les indices qui plaident en faveur de l'antériorité de l'une et de l'autre des deux familles.
La question de la date à laquelle fut composée la vie de sainte Geneviève présente une importance capitale. L'auteur, qui avoue n'avoir pas connu la sainte, nous dit qu'il écrit dix-huit ans après la mort de celle-ci, c'est-à-dire, par conséquent, en 519 ou 520. C'est sur la foi de cette affirmation qu'on a été à peu près unanime à considérer son travail comme ayant la valeur d'une œuvre presque contemporaine. Toutefois, certaines assertions de l'auteur, qui semblaient difficiles à concilier avec ce que nous savons de l'histoire des Mérovingiens, et en particulier les épisodes où il est parlé de Childéric et du siège de dix ou cinq ans soutenu par la ville de Paris contre les Francs, avaient déjà inspiré de la défiance à Adrien de Valois (Rerum Francicarum, libri VIII, Paris, 1646, t. I, pp. 317-319), sans que cependant il s'avisât de contester l'authenticité du document. Bollandus, lui, n'avait pu se persuader totalement que la Vie qu'il publiait était le texte primitif (Eademne tamen sit quæ est in manibus ingenue fateor mihi non liquere, p. 137), mais ces doutes, exprimés en passant, avaient été peu remarqués. Vers la fin du dix-septième siècle, le génovéfain Claude du Molinet, dans sonHistoire de sainte Geneviève et de son abbaye royale et apostolique, conservée en manuscrit à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, et, quelque temps après lui, Claude du Moulinet, abbé des Tuileries, dans uneLettre critique sur les différentes Vies de sainte Geneviève, également en manuscrit à la même bibliothèque, émirent l'opinion que l'ouvrage était tout au plus du neuvième siècle. Mais ces deux livres, n'ayant jamais vu le jour, restèrent sans influence sur la conviction générale; au surplus, tous les deux partaient d'un faux point de vue en prenantle texte de la quatrième famille Kohler, rempli d'interpolations et d'anachronismes, pour le texte original. Enfin, un protestant suédois du nom de Wallin porta la question devant le public dans une véhémente dissertation intitulée:De sancta Genovefa..... disquisitio historico-critico-theologica, Wittenberg, 1723, in 4º. Pour Wallin, qui travaillait selon l'esprit des centuriateurs de Magdebourg et avec une rare absence de sérénité scientifique, l'auteur de la Vie était un faussaire du neuvième siècle qui l'avait inventée de toutes pièces, et il n'était pas même certain que sainte Geneviève eût jamais existé (si qua unquam fuit, p. 55). Wallin alléguait contre l'authenticité divers arguments dont quelques-uns ne laissent pas d'être spécieux, mais il était beaucoup plus faible dans la réfutation de ceux qu'on alléguait en sa faveur; c'est ainsi que, d'après lui, si l'auteur parle une langue manifestement mérovingienne, c'est une ruse de plus pour se donner un vernis d'antiquité. L'opinion de Wallin était d'ailleurs restée sans écho jusqu'à nos jours, et un seul érudit à ma connaissance, M. L. Lœning, dans saGeschichte des deutschen Kirchenrechts, Strasbourg, 1878 (t. II, p. 6, note) avait cru devoir, mais sans insister, lui contester le caractère de source historique pour l'époque mérovingienne. Le vrai débat ne commença en réalité que lorsqu'en 1893 M. B. Krusch se jeta dans l'arène avec sa retentissante dissertation intitulée hardiment:Die Faelschung der Vita Genovefae, Neues Archiv., t. XVIII.
Reprenant la thèse de Wallin, que d'ailleurs il ne mentionnait pas[363], mais en s'appuyant sur une connaissance approfondiedes manuscrits, il concluait, comme le Suédois, que l'auteur est un audacieux faussaire, moine de sainte Geneviève. Ce moine aurait écrit vers 767, et aurait tiré toute l'histoire de sainte Geneviève de sa cervelle, en vue de créer à son abbaye des titres de possession sur certaines terres disputées par elle à l'église de Reims. Cette thèse si aventureuse, et dont la démonstration laisse tant à désirer, a rallié tout de suite M. Wattenbach, qui s'est empressé de qualifier leVita Genovefæd'impudente fiction,freche Faelschung(VoirDeutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter, 6eédition, t. II, p. 498.) M. Krusch a trouvé un redoutable contradicteur dans Mgr Duchesne, qui réfute point par point l'argumentation du savant archiviste de Bresslau, et qui maintient avec énergie la date traditionnelle donnée par l'hagiographe lui-même (La vie de sainte Geneviève est-elle authentique?dans laBibliothèque de l'École des Chartes, t. 54, 1893). M. Krusch lui a répondu assez faiblement dans une dissertation intitulée, plus modestement, cette fois:Das Alter der Vita Genovefæ(Neues Archiv, t. XIX, 1894), où il maintient, d'ailleurs, toutes ses positions. Deux années plus tard, dans la préface qu'il a mise en tête de son édition duVita(Scriptores Rerum Merovingicarum, t. III.), il rompait une nouvelle lance en faveur de sa thèse et ajoutait quelques arguments à ceux qu'il avait présentés en 1893, ce qui provoqua une courte réplique de Mgr Duchesne dans leBulletin critiquede 1897. Enfin, en 1898, M. Ch. Kohler à son tour entrait en lice avec une solide dissertation intitulée:La vie de sainte Geneviève est-elle apocryphe?(Revue historique, t. 67, 1898), où il battait en brèche la classification des manuscrits faite par M. Krusch et soutenait que le passage relatif à Saint-Denis, qui se trouve dans la recension considérée par M. Krusch comme l'original, était une interpolation. A la suite de cette longue discussion, le critique bollandien qui s'est constitué juge des coups, et dont les articles très judicieux ont reflété avec la plus grande sincérité l'impression mêlée que produisait l'argumentation des divers contradicteurs (Analecta Bollandiana, t. XII, p. 470; XIV, pp. 334-335; t. XVI, p. 87) a finalement abandonnéM. Krusch (t. XVI, p. 368), malgré la sympathie visible que lui inspirait la vigoureuse polémique du savant allemand[364]. Moi-même, s'il m'est permis de me citer, après un nouvel et consciencieux examen de la question, j'ai abandonné l'opinion mitoyenne que j'avais formulée dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, p. 503, et dans l'appendice de la première édition du présent livre, p. 601. Loin de faire un pas de plus du côté de la thèse de M. Krusch, comme celui-ci l'espérait (S. R. M., III, p. 685), je me suis convaincu que mes raisons pour admettre un certain remaniement duVitaau neuvième siècle étaient, en grande partie, écartées par la démonstration de Mgr Duchesne et de M. Kohler, et je vois contre la thèse de M. Krusch d'autres raisons que je me propose d'exposer prochainement.
[363]Dans la première édition de ce livre, p. 600, j'avais cru pouvoir conclure de ce silence à l'endroit de son prédécesseur que M. Krusch ignorait le travail de Wallin. Depuis lors, M. Krusch a protesté contre cette hypothèse (S. R. M., t. III, p. 686): il n'a pas ignoré l'écrit en question, dit-il, maisad rem ea fere nihil facit, cum auctor doctissimus Carpentarii usus editione recensionem falsam esse demonstraverit. Cette raison me paraît étrange; quelle qu'ait été l'opinion de Wallin, trompé comme du Molinet et du Moulinet sur le texte original de la Vie, il est certain que ce n'est pas à une recension de celle-ci, mais à la vie elle-même qu'il s'est attaqué, et cela avec des arguments que M. Krusch n'a pas dédaigné de lui emprunter tacitement.
[363]Dans la première édition de ce livre, p. 600, j'avais cru pouvoir conclure de ce silence à l'endroit de son prédécesseur que M. Krusch ignorait le travail de Wallin. Depuis lors, M. Krusch a protesté contre cette hypothèse (S. R. M., t. III, p. 686): il n'a pas ignoré l'écrit en question, dit-il, maisad rem ea fere nihil facit, cum auctor doctissimus Carpentarii usus editione recensionem falsam esse demonstraverit. Cette raison me paraît étrange; quelle qu'ait été l'opinion de Wallin, trompé comme du Molinet et du Moulinet sur le texte original de la Vie, il est certain que ce n'est pas à une recension de celle-ci, mais à la vie elle-même qu'il s'est attaqué, et cela avec des arguments que M. Krusch n'a pas dédaigné de lui emprunter tacitement.
[364]Je serais reconnaissant à M. Krusch de ne pas me dénoncer outre-Rhin comme un ennemi de la science allemande parce que je lui donne, comme à d'autres de ses compatriotes, le double qualificatif de savant allemand, ainsi qu'il l'a fait dans leNeues Archiv, t. XX, p, 511. Tous ses amis français lui diront que l'emploi d'une pareille expression n'implique nullement les noires intentions qu'il m'a attribuées.
[364]Je serais reconnaissant à M. Krusch de ne pas me dénoncer outre-Rhin comme un ennemi de la science allemande parce que je lui donne, comme à d'autres de ses compatriotes, le double qualificatif de savant allemand, ainsi qu'il l'a fait dans leNeues Archiv, t. XX, p, 511. Tous ses amis français lui diront que l'emploi d'une pareille expression n'implique nullement les noires intentions qu'il m'a attribuées.
Mais, de ce qu'il reste établi que laViea bien été écrite au sixième siècle, il ne s'ensuit nullement qu'elle mérite d'être crue sur parole dans toutes ses parties. Il est certain qu'écrivant, comme il le dit, dix-huit ans après la mort d'une sainte qui en a vécu plus de quatre-vingts, et, de plus, ne la connaissant que par une tradition qui avait dû, sur plus d'un point, subir l'influence de l'enthousiasme populaire pour elle, il a pu introduire dans son récit des amplifications et des légendes, tout spécialement dans l'histoire de l'enfance et de la jeunesse de son héroïne. Faire le départ de cet élément légendaire et du fond historique de la vie sera toujours un travail difficile, sinon impossible, en l'absence de presque tout moyen de contrôle, et on devra continuer de se servir des données duVitaavec une certaine réserve. C'est avec les mêmes restrictions qu'il faut signaler les principales vies modernes de la sainte, à savoir celle de Saintyves:Vie de sainte Geneviève, patronne de Paris et du royaume de France, Paris, 1846, qui reste la meilleure; celle del'abbé Vidien,Sainte Geneviève, patronne de Paris et son influence sur les destinées de la France, Paris, 1889; et celle de M. l'abbé Lesètre,Sainte Geneviève, Paris, 1900 (CollectionLes Saints), qui, toutes les deux, pèchent par l'insuffisance de la critique.
Saint Fridolin, abbé de Saeckingen (6 mars).—La vie de ce saint, écrite au dixième siècle par un moine de Saeckingen nommé Balther, et dédiée à Notger de Saint-Gall, se trouve au tome I de mars des Bollandistes, au tome I de Mone,Quellensammlung der badischen Landesgeschichte, Karlsruhe, 1848, et au tome III desScriptores Rerum Merovingicarum. D'après ceux-là, il s'agirait de Notger le Bègue; d'après M. Krusch, de Notger à la Lèvre.
L'auteur raconte, à peu près à la manière de Hincmar dans sa vie de saint Remi, qu'en rentrant d'un voyage de quatre ans à travers la France jusqu'aux confins de l'Espagne, il a trouvé cet écrit dans le monastère de Helera, fondé autrefois par le saint sur la Moselle; l'exemplaire qui existait à Saeckingen même avait été, dit-il, détruit par les Normands, mais il était encore dans le souvenir de plus d'un moine de ce lieu: «Adhuc etiam supersunt multi, qui eumdem librum antequam ita, ceu dixi, perderetur, non solum viderunt sed sæpius legerunt: sicque verum esse profitentur, veluti jam per me narratur.»o. c.p. 434, A. Il ajoute que, comme on ne voulut pas lui laisser emporter le volume, il l'apprit par cœur, en partie textuellement, et, rentré chez lui, le mit par écrit en se servant de sa seule mémoire. Ni ces détails, qui sentent le roman, ni la vie elle-même, ne peuvent nous empêcher de constater que nous sommes en présence d'une fiction.
Saint Germier de Toulouse(16 mai).—La vie de saint Germier est signalée comme ayant existé avant 1245 dans un passionnaire de l'abbaye de Lézat; mais on ne la possède aujourd'hui que dans le manuscrit 477 de la bibliothèquede Toulouse, qui est du commencement du quatorzième siècle. C'est d'après une copie défectueuse de ce texte que Papebroch l'avait publiée dans lesActa Sanctorum, t. III de mai, p. 592. L'abbé Douais vient de la publier d'après le manuscrit 477 lui-même dans le tome L desMémoires de la Société des Antiquaires de France(1890). Les auteurs de l'Histoire générale du Languedocplacent la composition de cette vie à la fin du onzième siècle, ce qui n'est pas de nature à lui faire accorder beaucoup de valeur. Il est vrai qu'elle semble se référer à un écrit plus ancien; car on y lit, p. 80, que saint Germier, passant la mer, vint à Toulouse accompagné seulement de deux jeunes clercs:quorum unus Placidius alter Preciosus vocabatur... quorum unus Preciosus sanctissimi confessoris Germerii vitam vel actus longe post scripsisse peribetur. M. Douais croit même retrouver dans le texte qu'il publie des indices d'une rédaction mérovingienne antérieure, qui aurait été fondue dans l'actuelle; j'avoue que je n'ai pas été aussi heureux que lui.
Selon M. l'abbé Douais, dans l'Examen critiquequ'il place en tête de la vie du saint, celui-ci serait devenu évêque de Toulouse en 507 ou au plus tard en 511, et son entrevue avec Clovis aurait eu lieu pendant la guerre d'Aquitaine, soit à l'aller, soit au retour de l'armée franque. M. Douais s'attache aussi à rendre probable la tradition relative à l'amitié de saint Germier et de saint Remi de Reims. En revanche, Mgr Duchesne ne paraît pas sûr que saint Germier ait jamais existé, et, de fait, il ne l'accueille pas sur sa liste des évêques de Toulouse (Duchesne,les Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, Paris, 1894, p. 296, cf.Analecta Bollandiana, t. X, p. 61.)
Saint GildardouGodard de Rouen(8 juin).—La vie de ce saint a été publiée dans lesAnalecta Bollandiana, t. VIII, pp. 393-402. Elle n'est pas antérieure au premier quart du dixième siècle, puisqu'il y est parlé de Rouen comme de la capitale des Normands (metropolis Danorum, p. 397). Saint Gildard y est présenté comme un jumeau de saint Médard, mortle même jour et à la même heure; bon nombre de faits de la vie de saint Médard par le pseudo-Fortunat sont purement et simplement racontés ici de saint Gildard. Cette substitution de personnages paraît devoir son origine à la coïncidence de la fête des deux saints au même jour du calendrier. La partie originale de la vie de Saint Gildard, c'est un curieux passage où la conversion de Clovis est présentée comme le résultat de ses efforts et de ceux de son frère Médard: tous deux, étant du palais, auraient fréquemment exhorté le roi à se faire chrétien, et, unis à saint Remi, ils auraient fini par le décider. Je reproduis ici tout le passage, qui est peu connu:
«His crebro cum rege Clodoveo ratiocinantibus et de futura vita vel ex perceptione regni cœlestis philosophantibus vera quoque assertione quæ sunt supernæ patriæ declarantibus patienter idem princeps aurem præbebat divinis persuasionibus. Tandem tactus Spiritu sancto intrinsecus non solum monitis salutaribus consensit, sed etiam tirocinium christianæ militiæ suscepit, ac non multo post, defuncto Remorum archiepiscopo, clamore populi et providentia Dei Remedius in cathedra pontificali levatur præsul.
»Eadem tempestate accidit etiam Veromandensium pontificem obisse et Rotomagensium metropolis Danorum archipræsulem hominem exuisse. In quorum patriarchio et favore vulgi ac auctoritate regis divinique testimonio oraculi, duæ ecclesiæ statuuntur columnæ: Medardus Veromandensium, Gildardus vero Rotomagensium sedis consecrantur episcopi. Beatus itaque Remedius qui et Remigius non destitit cum beatissimo Medardo cœptum christianæ fidei iter regi propalare, donec quirent sæpe dictum principem sacri fonte baptismatis perfundere. Quod et factum est. Nam in civitatem Remorum venientes in basilica sancti Petri, quæ nunc diciturad palatium, missas celebraverunt et ea quæ Dei sunt agentes, beatus Remedius regem baptizavit, et de sacro fonte illum beatus Medardus suscepit. Persuasu denique patris, benevolentia ac devotione regia nobilissimus filius vocabulo Clothariusejusdem fidei suscepit sacramentum, et suæ acceptionis sanctissimum patrem habere promeruit Medardum.» (O. c., p. 397.)
La grosse erreur qui consiste à mentionner dans la dernière phrase Clotaire, fils catholique de Clotilde, et qui peut-être n'était pas encore né à l'époque du baptême de son père, donne la mesure qu'il convient d'attribuer à la Vie de saint Gildard.
Saint Hilaire de Poitiers(14 janvier).—La vie de ce saint, mort en 378, fut écrite au sixième siècle, à la demande de l'évêque Pascentius de Poitiers, par le célèbre Fortunat; on la trouve dans l'édition des œuvres de cet auteur par Leo et Krusch, M. G. H.,Auctor. Antiquiss., t. IV. Elle est composée de deux parties: la biographie proprement dite, dont la paternité a été souvent contestée à Fortunat pour des raisons d'ailleurs insuffisantes, et les miracles du saint, que tout le monde s'accorde à reconnaître comme l'œuvre de cet auteur. C'est dans cette dernière partie que se trouve l'épisode du signal de feu qui, de la tour de Saint-Hilaire, vint briller sur la tente de Clovis. Écrit entre 565 et 575, d'après les traditions poitevines recueillies sur place, il a fort probablement été puisé à la même source que le récit de Grégoire de Tours, et cependant il s'en écarte considérablement. On connaît la version de Grégoire. Il est à remarquer que, d'après Fortunat, le signal de feu fut donné au milieu de la nuit (media nocte meruit de basilica beati viri lumen super se venientem aspicere), et que Clovis fut averti de ne pas aller au combat avant d'avoir été prier sur le tombeau de ce saint (admonitus ut festinanter sed non sine venerabilis loci oratione adversum hostes conflictaturus descenderet), enfin, que le saint fit entendre sa voix au roi franc (parum illi fuit pro solatio regis signum ostendere luminis, nisi aperte monitus addidisset et vocis). D'après cela, il faudrait admettre que Clovis était déjà maître de Poitierslorsqu'il reçut le signe lumineux et qu'il entendit la voix du saint: il ne pouvait pas aller prier dans la basilique si Poitiers n'était à lui, et le motdescenderetindique bien qu'il occupait la ville. Il faudrait admettre encore que la bataille ne s'est pas livrée à Vouillé, mais au sud de Poitiers; car comment supposer que le roi franc eût pu s'emparer de la ville sans coup férir, si Alaric avait été campé dans le voisinage pour la protéger? Il faudrait donc modifier singulièrement notre récit de la bataille de Vouillé, si l'on pouvait croire que Fortunat est l'écho fidèle de la tradition poitevine. Mais Grégoire de Tours lui-même, par la manière dont il la rapporte, semble n'avoir pas cru aux détails donnés par Fortunat. Et, de fait, ces derniers sont contradictoires: le signe lumineux devient absolument inutile, si la ville de Poitiers et la basilique de Saint-Hilaire sont aux mains de Clovis; à plus forte raison la voix surnaturelle. Aperçu de loin, et venant d'un poste encore aux mains de l'ennemi, le signe lumineux a toute sa valeur. Nous sommes donc obligé de croire que la version de Grégoire est la seule admissible, et tout ce qui se trouve en plus dans Fortunat est une superfétation oiseuse.
Saint Jean de Réomé(28 janvier).—La vie de saint Jean de Réomé fut écrite vers 659 par l'abbé Jonas de Bobbio, pendant le court séjour qu'il fit au monastère de Moutier-Saint-Jean, fondé par ce saint dans les environs de Semur (Côte-d'Or). Nous n'en avons possédé longtemps qu'un remaniement du neuvième siècle, publié par Mabillon (Acta Sanctorum O. S. B.t. I), et un second remaniement plus développé qui a été publié d'abord par Roverius (Reomaus seu historia monasterii sancti Joannis Reomaensis, Paris, 1637), et ensuite par les Bollandistes (Acta Sanctorum, t. II de février). Le texte original a été retrouvé de nos jours par Krusch et publié par lui dansMittheilungen des Instituts für œsterreichische Geschichtsforschung, t. XIV. Les principales questions relatives à cet écrit ont été savamment élucidées par Stoeber dansSitzungsberichteder phil. hist. Classe der K. Akademie der Wissenschaften, Vienne, 1885, et par Krusch en tête du texte publié par lui.
Saint Léonard, solitaire en Limousin.—La vie de saint Léonard a été publiée pour la première fois par M. le chanoine Arbellot (Vie de saint Léonard, solitaire en Limousin, Paris, 1863, pp. 277-289); elle vient d'être rééditée dansS. R. M., t. III. Cet ouvrage, que l'éditeur voudrait faire remonter jusqu'au huitième siècle tout au moins, ne semble pas antérieur au onzième (Histoire littéraire de France, t. VIII). A cette date, l'évêque Jourdain de Limoges ne la connaissait pas encore, puisqu'il demandait à Fulbert de Chartres de lui procurer une biographie de son saint: «Jordanus etiam, Lemovicensis episcopus, cui olim suffragium præstiti apud archiepiscopum Bituricensem, plurima te salute impertiens, rogat suppliciter ut mittas ei vitam sancti Leonardi, in episcopatu suo quiescentis ut aiunt; sicubi reperire poteris, pulchre dicas hoc feneratum esse (Patrol. lat., t. CXLI, col. 275, cité par M. le chanoine Arbellot,o. c., p. 241). Ce passage n'est susceptible que d'une seule interprétation, celle que lui ont donnée les auteurs de l'Histoire littéraire de France, en concluant qu'il n'existait pas de vie de saint Léonard à la connaissance de Jourdain, et qu'il désirait ardemment qu'on en découvrît une. Comment le vénérable éditeur de la vie a-t-il pu traiter d'étrange méprisecette interprétation et écrire: «Sans doute, elle (la vie de saint Léonard) ne se trouvait pas dans la bibliothèque de l'évêque de Limoges, mais si elle n'eût existé nulle autre part, Jourdain l'eût-il fait demander à l'évêque de Chartres?» L'erreur est manifeste. Au surplus, l'ouvrage, conservé dans plusieurs manuscrits du onzième et du douzième siècle, est à peu près entièrement fabuleux, et on ne doit rien croire des prétendues relations du saint avec Clovis. M. le chanoine Arbellot montre lui-même (o. c., pp. 259 et suivantes) qu'il ne peut pas être question de ce roi, bien qu'il se refuse à reconnaître le caractère légendaire de l'épisode.
Saint Maixent(26 juin).—La rédaction primitive de la vie de ce saint, connue et utilisée par Grégoire de Tours (v. ci-dessus p. 237), a été remplacée de bonne heure par deux recensions plus modernes. La première se trouve dans Mabillon (Acta Sanctorum O. S. B., t. I), la seconde dans les Bollandistes (Acta Sanctorum, t. V de juin). Cette dernière contient des indices de postériorité qui ne permettent pas de la faire remonter au delà du commencement du septième siècle. L'autre n'est guère plus ancienne, car elle a en commun avec la précédente l'amplification légendaire qui introduit Clovis lui-même dans l'épisode du soldat pillard, et le fait tomber aux genoux du saint. Sur la modernité de ces recensions, voir mon étude surles Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours.
Saint Melaine(6 janvier).—Nous possédons actuellement la vie de saint Melaine en trois recensions. L'une se trouve dans lesActa Sanctorumdes Bollandistes, t. I de janvier; une autre a été publiée par les Bollandistes dans le t. I duCatalogus codicum hagiographicorum bibliothecæ nationalis Parisiensis, p. 71, et en partie dans lesScriptores Rerum Merovingicarum, t. III, la troisième enfin dans le t. II duCatalogus, p. 531.
C'est cette dernière qui paraît aux Bollandistes modernes la plus ancienne, tandis que M. Lippert (Zur Vita MelaniidansNeues Archiv, t. XIV, 1889) et M. Krusch, (S. R. M., t. III, p. 370) ont prouvé, d'une manière selon moi irréfutable, que c'est la première qui est la plus ancienne. Contrairement à Bollandus, qui regarde la vie comme contemporaine, et qui est suivi par dom Rivet (Histoire littéraire de la Francet. III) et par dom Plaine (Étude comparative des trois anciennes Vies de saint MelainedansRevue historique de l'Ouest, t. V et VIII; cf.Analecta Bollandiana, t. XIII, p. 179) les deux érudits allemands rendent vraisemblable qu'elle est du neuvième siècle, et antérieure à la translation des reliques du saint à Bourges en 853, mais postérieure à l'Adnotatio de Synodis, qui est elle-mêmedu huitième ou du neuvième siècle et qui a servi de source à la Vie.
Saint Mesmin, abbé de Micy (15 décembre).—Nous possédons deux Vies de saint Mesmin de Micy. La première existe dans des manuscrits du dixième siècle, et a été copiée au onzième par Hugues de Flavigny. Mabillon, qui l'a publiée dans lesActa Sanctorum O. S. B., t. I, la croit du septième siècle. Nous en possédons une rédaction assez différente, dont la partie substantielle a été publiée par les Bollandistes, dans leCatalogus codicum hagiographicorum bibl. nat. Paris., t. I, pp. 300-303, d'après un manuscrit du onzième siècle. Bien que cette Vie ait déjà un caractère assez légendaire, elle paraît cependant reposer sur un fond historique solide, et avoir connu un diplôme de fondation de l'abbaye, émis par Clovis. La seconde a pour auteur Bertold, moine de Micy, et est dédiée à l'évêque Jonas d'Orléans († 843). Il y aurait lieu d'examiner les rapports qu'il y a entre ces deux documents, jusqu'à présent fort peu étudiés, et dont le premier mérite une sérieuse attention.
Saint Paterne, évêque de Vannes (15 avril).—Sa vie se trouve dans lesActa Sanctorumdes Bollandistes, tome II d'avril. C'est un écrit du quatorzième siècle, dû au moine Jean de Tynemouth, rempli de fables, et qui identifie de la manière la plus bizarre ce saint d'Armorique avec un saint gallois du même nom, vénéré dans le Cardiganshire. Le saint Paterne historique fut ordonné évêque de Vannes vers 465; on ne sait pas la date de sa mort, mais au concile d'Orléans, en 511, son successeur était Modestus. Au reste, le premier document qui le mette en rapport avec Clovis est un sermon prêché au douzième siècle à Vannes et contenant une description des reliques de l'église de cette ville; un fragment de ce document a été publié par M. A. de la Borderie dansSaint Paterne, premier évêque de Vannes, Vannes 1893, et dans l'Histoire de Bretagne,t. I, p. 331. Contre ce rapprochement, voyez Mgr Duchesne,Saint Paterne,Revue Celtique, (1893) etFastes épiscopaux de l'ancienne Gaulet. II (1900), p. 371.
Saint Remi, évêque de Reims (1eroctobre).—Nous savons qu'il existait du temps de saint Grégoire de Tours une Vie de saint Remi, dans laquelle, selon toute apparence, le chroniqueur franc avait puisé une bonne partie de ses renseignements sur Clovis. (V. ci-dessus p. 236.) Cette Vie, malheureusement, disparut de bonne heure, et fut remplacée vers le commencement du huitième siècle, si je ne me trompe, par un écrit qui laissait de côté le rôle public du saint pour ne le faire connaître que comme thaumaturge (Acta Sanctorumdes Bollandistes, t. I d'octobre; Ghesquière,Acta Sanctorum Belgii, t. I;M. G. H., Auctores Antiquissimi, t. IV, édition de Krusch dans les œuvres de Fortunat). Cette Vie, que Hincmar attribue par erreur à Fortunat, trahit sa basse époque par sa destination exclusivement liturgique et par son ignorance de la biographie du saint, et elle est presque entièrement dépourvue de valeur historique; aussi est-on étonné de voir un critique du mérite de M. Krusch s'obstiner à l'identifier avec leVita Remigiilu par Grégoire de Tours. Revenant sur la question pour répondre aux objections que je lui ai présentées en 1888, M. Krusch ne trouve à m'opposer que de gros mots au lieu de bonnes raisons, et se voit finalement obligé, par la logique de son erreur et par l'impossibilité où il s'est mis d'expliquer l'origine du récit de Grégoire sur la conversion de Clovis, d'imaginer que le tout est une invention de Grégoire lui-même. (V.Neues Archiv, t. XX, 1895, et mon étude surLes Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, avec les auteurs qui y sont cités). Cette conclusion s'impose, étant donné le point de vue défendu par M. Krusch, mais elle en démontre aussi la foncière défectuosité. Aucun critique au courant des choses mérovingiennes n'admettra que Grégoire ait tiré de sa seule imagination des tableaux comme celui dubaptême de Clovis. Et j'imagine que l'identification de l'œuvre du pseudo-Fortunat avec la Vie primitive de saint Remi rencontrera peu de partisans. Hincmar nous dit d'ailleurs qu'elles étaient distinctes, et ce n'est pas écarter son témoignage que de dire qu'il est un faussaire, et d'alléguer qu'il nous raconte sur ce vieil écrit un vrai roman. Même en accordant ces deux points à M. Krusch, il n'en restera pas moins établi que Hincmar était convaincu de la non-identité des deux textes. Nous le voyons qui cherche à se procurer l'ancienne Vie et qui écrit au roi Louis pour s'en informer (V. Flodoard dansM. G. H.XIII, pp. 511, 512); sa sincérité sous ce rapport ne fait donc pas de doute, et, s'il en est ainsi, il devient bien difficile de contester la valeur de son témoignage. Et sur quoi se fonderait-on aujourd'hui pour se croire autorisé à prétendre que Hincmar se trompait et que la Vie qui était l'objet de ses recherches n'avait jamais existé?
On comprend que, la vie primitive ayant disparu et l'œuvre du pseudo-Fortunat n'ayant aucune valeur, Hincmar se soit préoccupé de fournir au public une biographie plus sérieuse de l'apôtre des Francs. Il composa donc, vers 878, l'écrit que nous possédons sous son nom. (V.Acta Sanctorumdes Bollandistes, t. I. d'octobre etS. R. M., t. III (édition de Krusch, qui donne un texte plus complet.)
C'est un ouvrage composé selon les procédés compilatoires de l'érudition d'alors, et prenant pour principe cette parole de Beda que «la vraie loi de l'histoire, c'est de mettre simplement par écrit, pour l'instruction de la postérité, ce que l'on a recueilli sous la dictée de la voix publique. (Vita S. Remigii præf.p. 253, d'après Beda le Vénérable,Hist. eccl. Angl., præf.) Les sources principales sont leVitadu pseudo-Fortunat et leLiber Historiæ, qu'il cite sous le nom deHistoriæ(c. 11) et auquel il renvoie ailleurs par ces mots:Sicut lector in suo loco pluries legere potest. (Vita. S. RemigiidansAA. SS.IV, 53, et dans KruschS. R. M.III, p. 293.) Il dit également avoir possédé quelques feuillets, en fort mauvais état, de la vie du sixième siècle, et il raconte au sujet de cet ouvrage une historiette qui a tout l'air,à première vue, d'un de ces lieux communs, chers aux romanciers et aux poètes du moyen âge. Par contre, il ne paraît pas avoir connu Grégoire de Tours ni Frédégaire, puisqu'il ne leur emprunte rien de ce qu'ils ont en plus que leLiber Historiæ, et qu'il suit pas à pas ce dernier[365]. Outre les renseignements puisés dans ces sources écrites, Hincmar a mis en œuvre bon nombre de traditions orales, les unes ecclésiastiques, les autres populaires, qui présentent un vif intérêt pour la connaissance du milieu où elles se racontaient. Enfin, ne résistant pas à l'envie d'exagérer l'importance de Remi et aussi celle du siège de Reims, Hincmar a introduit son héros dans tous les épisodes de la vie de Clovis et lui a fait honneur de toutes ses œuvres. Il serait très intéressant de faire le départ de ces trois catégories de renseignements, et d'établir, par une étude critique sur les sources duVita Remigii, comment procédait l'érudition du neuvième siècle pour reconstituer l'histoire d'un passé lointain. Dès maintenant, toutefois, on est fixé sur le degré d'historicité de l'ouvrage, et l'on ne souscrira plus au jugement de Dubos, disant qu'«on doit regarder la vie de saint Remi, compilée par Hincmar, plutôt comme un monument du sixième siècle que comme une production du neuvième, puisque sonauteur s'est servi pour le composer d'un ouvrage écrit dès le sixième siècle, etc.» (Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans la Gaule, livre III, ch. 19). D'autre part, traiter tout bonnement Hincmar de faussaire, et placer laVie de saint Remidans les documents apocryphes, comme font M. Krusch et à sa suite Wattenbach (Deutschlands Geschichtsquellen, 6eédition, Berlin 1894, t. II, p. 494), c'est une injustice manifeste, et qui ne peut s'expliquer que par la plus étrange prévention.