[161]Liber historiæ, c. 17.
[161]Liber historiæ, c. 17.
Voilà, probablement, le premier bon mot de l'histoire de France: il a l'authenticité de tous les autres.
Une grande nouvelle attendait Clovis à Tours, ou vint l'y rejoindre peu de temps après son entrée dans cette ville. Satisfait de la campagne de son allié, et voulant resserrer les liens qui l'unissaient à lui, l'empereur Anastase lui envoyait les insignes du consulat honoraire. C'était une distinction des plus enviées, car les dignités honoraires avaient le même prestige que les effectives, et la remise des insignes était entourée d'un cérémonial imposant. Le roi reçut l'ambassade byzantine dans la basilique de Saint-Martin, et se laissa offrir successivement le diplôme consulaire enfermé dans un diptyque d'ivoire, la tunique de pourpre, le manteau ou chlamyde de même couleur, et enfin le diadème d'or[162]. Puis il remercia les ambassadeurs, revêtit la tunique et la chlamyde, se coiffa du diadème, monta à cheval à la porte del'atrium[163], et de là s'achemina solennellement, au milieu d'un grand cortège, jusqu'à la cathédrale, jetant de l'or et de l'argent au peuple accouru pour assister à un spectacle aussi pompeux.
[162]Igitur ab Anastasio imperatore codecillos de consolato accepit, et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et clamide, imponens vertice diademam... et ab ea die tamquam consul aut augustus est vocitatus. Grégoire de Tours,II, 38. LeLiber historiæ, c. 17, et Hincmar,Vita sancti Remigii(dom Bouquet, III, p. 379), reproduisent Grégoire de Tours. Le grand prologue de laLoi saliquedonne à Clovis le titre de proconsul (Pardessus,Loi salique, p. 345). Aimoin (I, 22) croit savoir que Clovis reçut le titre depatricius Romanorum(dom Bouquet, III, p. 42), et Roricon (dom Bouquet, III, p. 19) dit: et non solum rex aut consul sed et augustus ab eodem imperatore jussus est appellari. Il est inutile de dire qu'on doit purement et simplement s'en tenir à Grégoire de Tours. Pour l'inscription runique de La Chapelle-Saint-Éloi, où Clovis est appeléKonung Chloudoovig consoul(Leblant,Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, p. 215), c'est une indigne supercherie.
[162]Igitur ab Anastasio imperatore codecillos de consolato accepit, et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et clamide, imponens vertice diademam... et ab ea die tamquam consul aut augustus est vocitatus. Grégoire de Tours,II, 38. LeLiber historiæ, c. 17, et Hincmar,Vita sancti Remigii(dom Bouquet, III, p. 379), reproduisent Grégoire de Tours. Le grand prologue de laLoi saliquedonne à Clovis le titre de proconsul (Pardessus,Loi salique, p. 345). Aimoin (I, 22) croit savoir que Clovis reçut le titre depatricius Romanorum(dom Bouquet, III, p. 42), et Roricon (dom Bouquet, III, p. 19) dit: et non solum rex aut consul sed et augustus ab eodem imperatore jussus est appellari. Il est inutile de dire qu'on doit purement et simplement s'en tenir à Grégoire de Tours. Pour l'inscription runique de La Chapelle-Saint-Éloi, où Clovis est appeléKonung Chloudoovig consoul(Leblant,Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, p. 215), c'est une indigne supercherie.
[163]L'atriumlui-même étant un endroit sacré, on n'y montait pas à cheval. Voir Grégoire de Tours,Gloria martyrum, c. 60.
[163]L'atriumlui-même étant un endroit sacré, on n'y montait pas à cheval. Voir Grégoire de Tours,Gloria martyrum, c. 60.
Cette grandiose démonstration laissa un souvenir durable dans l'esprit des populations du pays, encore profondément pénétrées de souvenances romaines. Clovis, glorifié par l'empereur, et apparaissant aux yeux de ses nouveaux sujets avec tout l'éclat de la pourpre impériale, ce n'était plus le barbare qu'un hasard heureux avait rendu maître du pays, c'était, pour tous ceux qui avaient gardé le culte de l'Empire, le représentant du souverain légitime, et, pour tout le monde, l'égal de la plus haute autorité de la terre. Ses sujets ne pouvaient se défendre d'un certain orgueil patriotique en voyant leur souverain revêtu d'un titre qui continuait d'imposer aux hommes. «Dès ce jour, dit Grégoire de Tours, on donna à Clovis les noms de consul et d'auguste[164]». Et l'hymne barbare qui sert de prologue à la Loi Salique fait sonner bien haut le titre de proconsul qu'il attribue au roi des Francs, dans la même tirade où il oppose avec fierté les Francs aux Romains. Tant il est vrai que le prestige des institutions survit à leur puissance, et que les hommes ne sont jamais plus vains d'une dignité que lorsqu'elle est devenue absolument vaine!
[164]Grégoire de Tours,II, 38.
[164]Grégoire de Tours,II, 38.
Il serait d'ailleurs erroné de soutenir, comme l'ont fait quelques historiens, que c'est le consulat honoraire de Clovis qui seul a fait de lui le souverain légitime de la Gaule. La cérémonie n'avait eu cette portée pour personne. Ni Anastase n'entendait investir Clovis d'un pouvoirroyal sur la Gaule, ni Clovis n'aurait voulu se prêter à une cérémonie qui aurait eu cette signification. Les Gallo-Romains connaissaient trop bien la valeur du consulat pour s'y tromper; quant aux Francs, ils étaient sans doute de l'avis de leur roi, et trouvaient avec lui que, comme on disait au moyen âge, il ne relevait son royaume que de Dieu et de son épée.
Nous ne terminerons pas ce chapitre sans essayer de répondre à une question: Que devinrent les Visigoths d'Aquitaine après la conquête de leur pays par les Francs?
«Ils furent exterminés, répond avec assurance un chroniqueur du huitième siècle. Clovis laissa des garnisons franques dans la Saintonge et dans le Bordelais pour détruire la race gothique[165].» Et Grégoire de Tours, plus autorisé, nous apprend que Clovis, maître d'Angoulême, en chassa les Goths[166]. Ces témoignages sont formels, et ils reçoivent une remarquable confirmation de ce fait qu'à partir de 508, on ne trouve plus de Visigoths ou du moins plus d'ariens en Gaule. Il semble qu'en réalité l'extermination de ce peuple ait été complète.
[165]Liber historiæ, c. 17. Voir le texte ci-dessus, p. 88, note 1.
[165]Liber historiæ, c. 17. Voir le texte ci-dessus, p. 88, note 1.
[166]Tunc exclusis Gothis urbem suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours,II, 37.
[166]Tunc exclusis Gothis urbem suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours,II, 37.
Ne nous hâtons pas, toutefois, de tirer une pareille conclusion. Si peu nombreux qu'on les suppose en Aquitaine, si sanglantes qu'on se figure les hécatombes du champ de bataille et les violences du lendemain, il n'est pas facile d'exterminer tout un peuple. Combien ne dut-il pas rester, dans les provinces, de familles visigothiques enracinées dans le sol, pour qui l'émigration était impossible, et qui durent chercher à s'accommoder du régime nouveau! Un moyen s'offrait à elles: abjurer l'hérésie et se faire recevoir dans la communion catholique. Elless'empressèrent d'y recourir, et nous voyons que dès les premières années qui suivirent la conquête, elles abjurèrent en masse. Le clergé arien donna l'exemple du retour à la vraie foi, et les fidèles suivirent. L'Église accueillit avec joie et empressement ces enfants prodigues de l'hérésie. Elle leur facilita le retour en permettant aux évêques de laisser à leurs prêtres, s'ils en étaient dignes, leur rang hiérarchique après une simple imposition des mains, et elle consentit à ce que leurs sanctuaires fussent affectés au culte catholique.[167]Il y eut donc très peu de changement; car, en dehors des sectaires fanatiques pour qui l'hérésie était un instrument de domination, personne n'était attaché à l'arianisme, et la plupart des ariens ignoraient la vraie nature du débat sur le Verbe, qui passionnait les théologiens. Ainsi tomba la fragile barrière qui séparait en deux camps opposés les chrétiens de la Gaule, et il n'y eut plus qu'un bercail et un pasteur[168].
[167]10.De clericis ab hæresi conversis et de basilicis Gothorum.—De hæreticis clericis, qui ad fidem catholicam plena fide ac voluntate venerunt, vel de basilicis quas in perversitate sua Gothi hactenus habuerunt id censuimus observari, ut si clerici fideliter convertuntur, et fidem catholicam integre confitentur, vel ita dignam vitam morum et actuum probitate custodiunt officium quo eos episcopus dignos esse censuerit, cum impositæ manus benedictione suscipiant, et ecclesias simili, quo nostræ innovari solent placuit ordine consecrari. Concile d'Orléans en 511, dans Sirmond,Concilia Galliæ, I, p. 180. Le concile d'Épaone en 517, canon 33, tranche la question des sanctuaires ariens dans un sens opposé (Sirmond,o. c., I, p. 200): mais il avait pour cela des raisons spéciales qui sont en partie déduites dans une lettre de saint AvitusEpist., 7 (6), en partie restées dans sa plume et faciles à deviner.
[167]10.De clericis ab hæresi conversis et de basilicis Gothorum.—De hæreticis clericis, qui ad fidem catholicam plena fide ac voluntate venerunt, vel de basilicis quas in perversitate sua Gothi hactenus habuerunt id censuimus observari, ut si clerici fideliter convertuntur, et fidem catholicam integre confitentur, vel ita dignam vitam morum et actuum probitate custodiunt officium quo eos episcopus dignos esse censuerit, cum impositæ manus benedictione suscipiant, et ecclesias simili, quo nostræ innovari solent placuit ordine consecrari. Concile d'Orléans en 511, dans Sirmond,Concilia Galliæ, I, p. 180. Le concile d'Épaone en 517, canon 33, tranche la question des sanctuaires ariens dans un sens opposé (Sirmond,o. c., I, p. 200): mais il avait pour cela des raisons spéciales qui sont en partie déduites dans une lettre de saint AvitusEpist., 7 (6), en partie restées dans sa plume et faciles à deviner.
[168]Dahn,Die Kœnige der Germanen, V. p. 114, invoque des noms comme Amalarius et Alaricus pour établir qu'il y avait encore des Goths en Aquitaine. Je ne saurais me rallier aux considérations archéologiques de M. de Baye, dansBulletin et Mémoires de la société archéologique et historique de la Charente, 6esérie, t. I (1890-91).
[168]Dahn,Die Kœnige der Germanen, V. p. 114, invoque des noms comme Amalarius et Alaricus pour établir qu'il y avait encore des Goths en Aquitaine. Je ne saurais me rallier aux considérations archéologiques de M. de Baye, dansBulletin et Mémoires de la société archéologique et historique de la Charente, 6esérie, t. I (1890-91).
L'État imita la générosité de l'Église. Il n'est dit nulle part quelle fut la condition politique des Visigoths convertis; il n'est pas même dit quelle fut celle des Aquitainscatholiques. Mais tout nous amène à conclure que ces conditions furent identiques, et nous savons déjà que les Aquitains suivirent celle de tous les autres hommes libres du royaume de Clovis. Ils acquirent d'emblée, et par le seul fait de leur passage sous son autorité, le nom, la qualité et les droits des Francs. Le titre de Franc avait été, à chaque extension de la puissance franque, conféré libéralement à tous les hommes libres du pays conquis. Il en fut encore de même cette fois. Tous les Aquitains, qu'ils fussent Romains ou barbares, entrèrent dans la participation de la nationalité franque. Aucune distinction ne fut jamais faite, sous le rapport des droits politiques, entre ces diverses catégories de Francs, quelle que fût leur origine. Saliens, Saxons, Romains d'Aquitaine ou Romains de la Gaule septentrionale, Visigoths convertis, tous sans exception se trouvèrent réunis sous le patronage de ce nom. Clovis fut le roi de tous, et une large égalité, reposant sur l'unité de religion et sanctionnée par une prudente politique, régna dès le premier jour entre Francs de race et Francs naturalisés. On n'a jamais vu, dans les temps barbares, une conquête se faire dans de telles conditions. Clovis conquit le sceptre de l'Aquitaine; mais l'Aquitaine conquit la nationalité franque et la pleine égalité avec ses vainqueurs.