[288]Ex Vita sancti Reguli episcopi(dom Bouquet, III, p. 391).
[288]Ex Vita sancti Reguli episcopi(dom Bouquet, III, p. 391).
Mais de tous les aspects sous lesquels se présente à nous le règne de Clovis, aucun n'a le charme pénétrant et le parfum de poésie des légendes qui racontent la part qu'il a prise à la fondation des monastères.
Tous les âges, depuis les plus rapprochés du règne de Clovis, en ont gardé le vivant souvenir. Grégoire de Tours en parle comme d'une chose universellement connue, et les hagiographes des premiers siècles se font manifestement l'écho de la tradition publique en rappelant, sans prendre la peine d'insister, les nombreux monastères qu'il a bâtis ou aidé à fonder[289].
[289]Voir ci-dessus le passage de Grégoire de Tours,IV, 48.—Clodoveo Francorum regi fit cognitus (Melanius) et ejus strenuus efficitur consiliarius. Ejus quippe consilio multas a fundamentis construxit ecclesias desertasque reparavit, et monasteria quædam decentissime fabricavit.Vita Melanii, dans lesActa Sanctorumdes Bollandistes, 6 janvier, t. I, et Desmedt,Catalogus hagiographicus Parisiensis, t. I, p. 71 où il y a une autre recension de cette vie. La troisième recension, qui est publiée au t. II, p. 531 du même ouvrage, ne contient pas de mention des monastères.—Reversusque rex cum victoria adepta, regnum Francorum strenue rexit, monasteria plurima sanctorum edificavit, etc.Vita sanctæ Chlothildis, dans M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, p. 345.—Quot monasteria construxit, quot prædia ornamenta eisdem monasteriis distribuit, nemo potest recordari. Note du treizième siècle dans un manuscrit duLiber historiæ, c. 19 (M. G. H., p. 273).
[289]Voir ci-dessus le passage de Grégoire de Tours,IV, 48.—Clodoveo Francorum regi fit cognitus (Melanius) et ejus strenuus efficitur consiliarius. Ejus quippe consilio multas a fundamentis construxit ecclesias desertasque reparavit, et monasteria quædam decentissime fabricavit.Vita Melanii, dans lesActa Sanctorumdes Bollandistes, 6 janvier, t. I, et Desmedt,Catalogus hagiographicus Parisiensis, t. I, p. 71 où il y a une autre recension de cette vie. La troisième recension, qui est publiée au t. II, p. 531 du même ouvrage, ne contient pas de mention des monastères.—Reversusque rex cum victoria adepta, regnum Francorum strenue rexit, monasteria plurima sanctorum edificavit, etc.Vita sanctæ Chlothildis, dans M. G. H.,Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, p. 345.—Quot monasteria construxit, quot prædia ornamenta eisdem monasteriis distribuit, nemo potest recordari. Note du treizième siècle dans un manuscrit duLiber historiæ, c. 19 (M. G. H., p. 273).
On ne connaîtrait pas bien ce règne aussi obscur que glorieux, si l'on ne s'arrêtait un instant pour essayer de soulever, après quatorze siècles révolus, le voile d'oubli qui s'est appesanti sur l'une de ses pages les plus dignes d'intérêt. Que ne donnerait-on pas pour retrouver l'histoire authentique d'une de ces colonies sacrées, qui s'en allèrent dans les solitudes incultes, munies du diplôme royal, planter l'étendard de la croix et jeter les semences d'un avenir meilleur! Mais, hélas! plus que jamais nous nous acheminons à travers les ténèbres, et c'est à peine si nous retrouvons par-ci par-là, comme une étincelle quibrille sous la cendre d'un foyer dévasté, un souvenir expirant, qui n'a plus même assez de vie pour charmer un instant le regard ému du poète.
Implantée à Trèves par saint Athanase, à Tours par saint Martin, et dans les Pays-Bas par saint Victrice de Rouen, la vie monastique avait commencé à fleurir dans ces régions, comme une vigoureuse plante du sud qui ne pâtit point d'être transportée sous des cieux plus froids, mais qui s'accommode de tous les climats et qui fructifie partout. Les terribles bouleversements qui se produisirent dès le commencement du cinquième siècle, et qui se prolongèrent jusqu'après le baptême de Clovis, avaient interrompu cette heureuse floraison; mais voici qu'au lendemain de la conversion des Francs, les monastères se remettent à surgir du sol comme les fleurs au printemps.
De tous ceux qui s'enorgueillirent d'avoir eu Clovis pour fondateur ou pour bienfaiteur insigne, je ne sais s'il en est aucun dont les titres méritent plus de confiance que ceux de l'abbaye de Baralle, dans le village de ce nom, sur la route de Cambrai à Arras. Baralle est une maison qui a disparu dès le neuvième siècle, qui n'a jamais eu d'historien, et dont personne n'avait intérêt à embellir ou à exagérer les souvenirs. Si, malgré cela, ils ont été mis par écrit à une époque déjà ancienne, il y a lieu de croire qu'ils remontent à un passé lointain, et qu'ils plongent en pleine antiquité mérovingienne. L'absence de tout élément légendaire dans la sobre notice consacrée à ce monastère confirme leur authenticité.
«A Baralle, dit le chroniqueur, il y avait un monastère de congrégation canonique, fondé, selon la tradition, par le roi Clovis, et consacré par saint Vaast en l'honneur de saint Georges. On y vénérait le bras de ce martyr. Des colonnes de marbre et des ruines de beaux édifices anciensqu'on y trouve encore attestent que cette maison était opulente et riche. Aux jours de l'évêque Dodilon de Cambrai, les chanoines, voyant que les Normands ravageaient toute la province, brûlaient et profanaient les lieux saints, se réfugièrent à Cambrai avec les reliques et le trésor de leur église. L'évêque les reçut avec la plus généreuse hospitalité, et ils y restèrent quelque temps. Lorsqu'ils crurent l'ennemi parti, ils voulurent prendre congé de l'évêque et retourner chez eux. Mais le prélat les supplia de n'en rien faire, et de se défier des ruses d'un perfide ennemi qui pouvait fort bien être caché encore dans les environs. Par déférence pour ces conseils, ils restèrent quelques jours encore; puis ils déclarèrent que cette fois, tout danger étant disparu, rien ne s'opposait plus à leur départ. En vain l'évêque, mieux avisé, fit de nouvelles instances; ils refusèrent de l'écouter, et force lui fut de les laisser partir.
«Il en sera comme vous voudrez, leur dit-il; mais, ajouta-t-il, comme s'il avait eu le pressentiment de ce qui allait arriver, je retiendrai ici cette précieuse relique, le bras de saint Georges.»
«Les moines consentirent à lui laisser en gage la relique, mais tinrent bon pour le reste, et, dans leur aveugle obstination, méprisèrent les sages conseils et les offres généreuses du prélat. Ils partirent donc; mais à peine étaient-ils éloignés de trois milles, qu'ils furent surpris par l'ennemi et massacrés. Leur monastère fut réduit en cendres, et tous les environs livrés au pillage; seuls les endroits fortifiés purent résister. Plus tard, on rebâtit une modeste petite église sur les ruines, et un seul prêtre la desservit; quant à la relique de saint Georges, elle resta désormais à Cambrai[290].»
[290]Gesta Episcop. Camerac.,II, 11, dans M. G. H.,Scriptores,VII, pp. 458-459. Voir sur Baralle la notice de M. Godin dans leDictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, arrondissement d'Arras, t. II, p. 136. Une fontaine y porte encore le nom de Saint-Georges, et l'on y a trouvé des tombeaux maçonnés dont la chronique fait un ermitage sous le vocable du même saint. Il est à remarquer qu'on a exhumé à Baralle beaucoup d'objets romains, ce qui atteste l'antiquité du lieu. Mabillon ne parle pas de Baralle dans sesAnnales.
[290]Gesta Episcop. Camerac.,II, 11, dans M. G. H.,Scriptores,VII, pp. 458-459. Voir sur Baralle la notice de M. Godin dans leDictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, arrondissement d'Arras, t. II, p. 136. Une fontaine y porte encore le nom de Saint-Georges, et l'on y a trouvé des tombeaux maçonnés dont la chronique fait un ermitage sous le vocable du même saint. Il est à remarquer qu'on a exhumé à Baralle beaucoup d'objets romains, ce qui atteste l'antiquité du lieu. Mabillon ne parle pas de Baralle dans sesAnnales.
Voilà la tradition qui se conservait, au onzième siècle, dans le clergé de l'église de Cambrai. Tout, nous l'avons déjà dit, y porte un cachet d'authenticité qu'il serait difficile de méconnaître. Le vocable de saint Georges, qui était le patron vénéré de tous les hommes de guerre, semble insinuer que le monastère est une création spontanée de Clovis lui-même. Enfin, la mention des chanoines réguliers indique que la tradition remonte à une époque où la règle bénédictine ne s'était pas encore introduite en Gaule. A voir cette antique maison surgir si près du berceau de la monarchie salienne, n'est-on pas autorisé à croire que Clovis aura voulu consacrer à la patrie de ses pères la première de ses fondations monastiques, et que ce cloître dédié à saint Georges aura dû le jour à un vœu du roi très chrétien?
Pour trouver un souvenir rattaché à l'histoire de Clovis par une tradition aussi ancienne et aussi oubliée que celle de Baralle, il faut gagner l'extrémité méridionale du royaume, où Junant, dans le Quercy, se réclamait, dès le neuvième siècle, du puissant conquérant de l'Aquitaine. Située dans la vallée du Lot, à une lieue environ de Figeac, l'abbaye était une de ces maisons modestes et obscures comme il en a surgi beaucoup pendant les premiers âges de la vie monastique en Gaule. Ses courtes annales ne contiennent rien, si ce n'est l'histoire de sa naissance et celle de sa mort, toutes deux racontées avec cette simplicité absolue qui exclut toute idée de fiction. Saint-Martin de Junant, dit un écrivain du douzième siècle,fut fondé par Clovis en l'honneur du saint évêque de Tours, et doté d'honneurs et de richesses[291]. L'endroit de la vallée où s'élevait l'abbaye était fort resserré et exposé aux fréquentes inondations du Lot, ce qui empêchait la maison de se développer, et la maintenait en permanence dans un état de ruine et de délabrement. Au neuvième siècle, le roi Pépin d'Aquitaine, fils de Louis le Débonnaire, imagina de la rattacher à l'abbaye Sainte Foi de Conques, fondation de l'époque de Charlemagne. Seulement, quand il s'agit de recueillir à Conques la population de Junant, les bâtiments se trouvèrent trop petits, et alors on résolut de construire une succursale de Conques à Figeac, sur la Selle. Junant fut complètement abandonné; ses édifices tombèrent en ruines, la trace même en disparut bientôt, et, sans le nom glorieux du conquérant de la Gaule associé au souvenir de ses premiers jours, l'histoire aurait oublié jusqu'à son existence. Combien ce souvenir doit avoir été vivace il y a mille ans, puisque depuis lors il a pu arriver intact jusqu'à nous, à travers des siècles d'indifférence pendant lesquels il n'y avait plus personne pour s'y intéresser! Rien ne plaide mieux en faveur de sa vénérable antiquité que ce rare phénomène de conservation. Comme Baralle, Junant nous offre une tradition constituée dès le neuvième siècle, et à laquelle les générations n'ont plus rien ajouté. Il serait difficile de ne pas attribuer à ces deux maisons le premier rang parmi toutes celles qui mettent leurs origines sous le patronage de Clovis[292].
[291]Circuiensque vicina loca, in Caturcinio in loco qui Junantus (Vinantus dans Chavanon,Adhémar de Chabannes, p. 21.) dicitur monasterium in honore beati Martini construxit et ob amorem ipsius confessoris maximis honoribus ac diversis thesauris abundantissime ditavit. D'après le manuscrit d'Adhémar de Chabannes, dansScriptores Rerum Meroving., t. II, p. 270, note.
[291]Circuiensque vicina loca, in Caturcinio in loco qui Junantus (Vinantus dans Chavanon,Adhémar de Chabannes, p. 21.) dicitur monasterium in honore beati Martini construxit et ob amorem ipsius confessoris maximis honoribus ac diversis thesauris abundantissime ditavit. D'après le manuscrit d'Adhémar de Chabannes, dansScriptores Rerum Meroving., t. II, p. 270, note.
[292]Voir le manuscrit 2 d'Adhémar de Chabannes (douzième siècle), ad ann. 754 (M. G. H.,Scriptores, IV, p. 114). Les faux titres de Figeac ont fort embrouillé toute cette question d'origines monastiques; on la trouve tirée au clair dans G. Desjardins,Essai sur le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Foi de Conques en Rouergue(Bibl. de l'école des Chartes, t. XXXIII, 1872).
[292]Voir le manuscrit 2 d'Adhémar de Chabannes (douzième siècle), ad ann. 754 (M. G. H.,Scriptores, IV, p. 114). Les faux titres de Figeac ont fort embrouillé toute cette question d'origines monastiques; on la trouve tirée au clair dans G. Desjardins,Essai sur le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Foi de Conques en Rouergue(Bibl. de l'école des Chartes, t. XXXIII, 1872).
Junant n'est pas d'ailleurs le seul monastère d'Aquitaine qui ait de si grands souvenirs. La ville d'Auch, qui nous a déjà raconté une si curieuse tradition sur l'entrée de Clovis dans son enceinte, se souvenait également que l'abbaye de Saint-Martin, bâtie à ses portes, avait été fondée par lui à la prière de la reine Clotilde. Elle voulait aussi qu'il eût ensuite fait don de ce monastère à l'église Notre-Dame d'Auch, et il n'y a rien que de vraisemblable dans cette version, bien que sous sa forme actuelle on y trouve des détails qu'il serait difficile de concilier avec les données de l'histoire[293].
[293]Voir les auteurs cités ci-dessus et Lecoy de la Marche,Saint Martin, p. 515. On ne peut pas admettre avec nos vieux auteurs que Clovis, entrant pour la première fois à Auch, après la défaite d'Alaric, ait fait don à l'église Notre-Dame du monastère de Saint-Martin, récemment construit par lui. Cette donation, si nous admettons que Saint-Martin ait été fondé par Clovis, doit se rapporter à une date postérieure.
[293]Voir les auteurs cités ci-dessus et Lecoy de la Marche,Saint Martin, p. 515. On ne peut pas admettre avec nos vieux auteurs que Clovis, entrant pour la première fois à Auch, après la défaite d'Alaric, ait fait don à l'église Notre-Dame du monastère de Saint-Martin, récemment construit par lui. Cette donation, si nous admettons que Saint-Martin ait été fondé par Clovis, doit se rapporter à une date postérieure.
Il est plus malaisé de se prononcer sur les titres de l'abbaye de Simorre, située sur la Gimonne, à quelques lieues au sud-est d'Auch. Elle aussi, elle avait confié à son cartulaire de vieux souvenirs qui attribuaient sa fondation à Clovis. Elle croyait même savoir que le nombre des religieux établis par lui dans le monastère primitif était de dix-huit, mais que ce nombre fut augmenté dans la suite par les libéralités de divers seigneurs. En attendant que les prétentions de Simorre fassent l'objet d'un sérieux examen, nous croyons pouvoir accueillir ici, au moins à titre provisoire, une tradition respectable déjà par sa simplicité même, et qui a été conservée jusqu'à la fin de l'ancien régime sans que personne l'ait rendue suspecte en l'amplifiant[294].
[294]De Brugeles,Chroniques ecclésiastiques du diocèse d'Auch, pp. 180, 185 et 187, d'après un cartulaire de Simorre. «Il est fait mention de cette fondation dans des lettres de la chancellerie de l'an 1511, dans des statuts faits au chapitre l'an 1512, dans un arrêt du conseil d'État de l'an 1522, et dans un inventaire de production devant l'official d'Auch en 1558.»Idem, p. 180. Cf.Gallia christiana, I, p. 1013.
[294]De Brugeles,Chroniques ecclésiastiques du diocèse d'Auch, pp. 180, 185 et 187, d'après un cartulaire de Simorre. «Il est fait mention de cette fondation dans des lettres de la chancellerie de l'an 1511, dans des statuts faits au chapitre l'an 1512, dans un arrêt du conseil d'État de l'an 1522, et dans un inventaire de production devant l'official d'Auch en 1558.»Idem, p. 180. Cf.Gallia christiana, I, p. 1013.
Combien, en regard de ces humbles notices, que leur modestie même recommande à l'attention, les légendes mérovingiennes de l'abbaye de Moissac, bien moins garanties cependant[295], apparaîtront supérieures en intérêt pour le lecteur amoureux du pittoresque! Située sur le Tarn, à peu de distance du confluent de cette rivière avec la Garonne, l'abbaye de Moissac a trouvé en son abbé Aymeri de Peyrac (1377-1402) un historien érudit et zélé, qui n'a laissé dans l'oubli aucune de ses légendes, et qui en a peut-être embelli quelques-unes. Sous sa plume, l'histoire de la fondation de Moissac semble prendre la couleur d'un conte desMille et une nuits. Écoutons l'intéressant narrateur.
[295]Un diplôme de Pépin Ierd'Aquitaine pour Moissac, en 818, attribue la fondation de cette abbaye à saint Amand: Monasterio quod dicitur Moissiacum in pago Caturcino super fluvium qui dicitur Tarnus, quod olim sanctus Amandus abbas in honore sancti Petri apostolorum principis construxit (Dom Bouquet, VI, p. 663.) Cf. Mabillon,Annales O. S. B., t. I, p. 358, et Lagrèze-Fossat,Études historiques sur Moissac, Paris, 1870-1874, t. III, p. 8. Cet auteur ne connaît que le diplôme de Pépin, en 845, qui est apocryphe, et qui reproduit textuellement l'authentique cité ici. Cf. dom Bouquet, t. VIII, p. 356. L'abbé Foulhiac,Mélanges sur le Quercy, cité par Lagrèze-Fossat, III, p. 9, croit que saint Amand aura fondé Moissac sous Clovis II, et qu'on aura confondu ce prince avec Clovis Ier.
[295]Un diplôme de Pépin Ierd'Aquitaine pour Moissac, en 818, attribue la fondation de cette abbaye à saint Amand: Monasterio quod dicitur Moissiacum in pago Caturcino super fluvium qui dicitur Tarnus, quod olim sanctus Amandus abbas in honore sancti Petri apostolorum principis construxit (Dom Bouquet, VI, p. 663.) Cf. Mabillon,Annales O. S. B., t. I, p. 358, et Lagrèze-Fossat,Études historiques sur Moissac, Paris, 1870-1874, t. III, p. 8. Cet auteur ne connaît que le diplôme de Pépin, en 845, qui est apocryphe, et qui reproduit textuellement l'authentique cité ici. Cf. dom Bouquet, t. VIII, p. 356. L'abbé Foulhiac,Mélanges sur le Quercy, cité par Lagrèze-Fossat, III, p. 9, croit que saint Amand aura fondé Moissac sous Clovis II, et qu'on aura confondu ce prince avec Clovis Ier.
C'était en 507. Clovis avait vaincu Alaric, et il s'avançait à marches forcées sur Toulouse pour s'emparer de la capitale des Visigoths. La nuit qui précéda son arrivée à Moissac, il eut sous la tente, pendant son sommeil, une vision bizarre, dans laquelle il voyait des griffons ayant des pierres dans leur bec, et les portant dans une vallée où ils commençaient la construction d'une église. Or, le lendemain, en longeant les rives du Tarn à la tête de sonarmée, voilà qu'il aperçut soudain les oiseaux de son rêve. Ils étaient de grandeur gigantesque, et de proportions que n'avait aucun autre oiseau. Aussitôt Clovis descendit de cheval, raconta sa vision à son armée, et lui proposa de commencer la construction d'un édifice qu'on mettrait sous le patronage de saint Pierre. L'armée acclama ces paroles, et sans tarder elle se mit à jeter les fondements d'une église qui fut achevée plus tard, après la soumission totale de l'Aquitaine. En souvenir de cet événement, on voyait encore, à la fin du quatorzième siècle, dans le pavement en mosaïque de l'église de Moissac, en avant du chœur, deux oiseaux de grande taille, qui passaient pour représenter les oiseaux de Clovis. Le lecteur familiarisé avec l'étude de la poésie populaire n'aura pas de peine à reconnaître dans cette mosaïque l'origine de la tradition elle-même, ou du moins celle des formes fantastiques sous lesquelles elle a été conservée. Mais, à quelque date que soit née la légende des griffons, le souvenir de Clovis était ancien à Moissac. Déjà, en 1212, dans une lettre de doléances adressée à Philippe-Auguste, l'abbé de ce monastère rappelait qu'une tradition immémoriale en attribuait la fondation à Clovis, et citait, à titre de preuve, l'inscription suivante, qui se lisait au-dessus de la porte de l'abbaye de Moissac:
HOC TIBI CHRISTE DEUS REX INSTITUIT CLODOVEUSAUXIT MUNIFICUS POST HUNC DOMINUS LUDOVICUS
A cette date, l'abbaye célébrait plusieurs services annuels pour le repos de l'âme des rois de France qui l'avaient fondée et dotée, et, dans la pensée des moines, Clovis était du nombre. Plusieurs siècles après, cette pieuse coutume était encore en vigueur. On se souvenaitdu conquérant de l'Aquitaine dans la solitude du monastère, et la prière catholique allait chercher sa mémoire dans l'oubli profond du passé[296].
[296]Voir la chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991 A du fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris, fos102 v., 105 et 165 v. Cf. Lagrèze-Fossat,Études historiques sur Moissac, Paris, 1870-74, t. III, p. 495, et t. I, p. 373. La légende de Moissac fut plus tard remaniée, comme celle de la sainte Ampoule, des anges y furent substitués aux oiseaux. «Les habitants illettrés croient et affirment encore que la statue colossale du Christ qui décore le tympan du grand portail de l'Église est celle de Clovis. Ils lui donnent le nom deReclobis, mot patois formé par contraction des mots latinsrexetClovis. Il est très probable que cette croyance est très ancienne.» (Lagrèze-Fossat, III, pp. 496 et 497.) Il est toutefois bien loin d'être prouvé que Moissac ait été fondé par Clovis; selon Lagrèze-Fossat lui-même, III, p. 8, il devrait sa fondation à saint Amand.
[296]Voir la chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991 A du fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris, fos102 v., 105 et 165 v. Cf. Lagrèze-Fossat,Études historiques sur Moissac, Paris, 1870-74, t. III, p. 495, et t. I, p. 373. La légende de Moissac fut plus tard remaniée, comme celle de la sainte Ampoule, des anges y furent substitués aux oiseaux. «Les habitants illettrés croient et affirment encore que la statue colossale du Christ qui décore le tympan du grand portail de l'Église est celle de Clovis. Ils lui donnent le nom deReclobis, mot patois formé par contraction des mots latinsrexetClovis. Il est très probable que cette croyance est très ancienne.» (Lagrèze-Fossat, III, pp. 496 et 497.) Il est toutefois bien loin d'être prouvé que Moissac ait été fondé par Clovis; selon Lagrèze-Fossat lui-même, III, p. 8, il devrait sa fondation à saint Amand.
Nous avons énuméré toutes les fondations monastiques attribuées à Clovis dans le pays de la Garonne et de ses affluents. Mais le reste de la France en possède plusieurs également, qu'il convient de passer en revue, et dont il faut examiner les titres.
Le Limousin ne s'est pas contenté de mettre Clovis en relations avec Léonard, le saint ermite de la forêt de Panvain[297]. Selon une attestation de la fin du quinzième siècle, ce roi devrait être considéré comme le fondateur de l'abbaye du Dorat, car, en revenant de la bataille de Vouillé, il y aurait fondé le modeste oratoire qui fut le berceau de cette maison. Les clercs qu'il y plaça, au dire de la tradition, reçurent de lui une dotation territoriale, à laquelle il ajouta le précieux privilège de l'immunité[298].
[297]Sur saint Léonard, voir ci-dessus p. 167.
[297]Sur saint Léonard, voir ci-dessus p. 167.
[298]Le texte du prétendu diplôme de Clovis pour le Dorat est publié par Aubugeois de la Ville du Bort,Histoire du Dorat, Paris 1880 (d'après LeymarieHistoire de la bourgeoisie, t. II, p. 345); il est contenu dans un vidimus du 5 février 1495, délivré par le gardien du sceau du bailliage de Limousin au chantre de l'église du Dorat, syndic du chapitre. D'après ce vidimus, le document était transcrit dans un vieux livre écrit sur parchemin, richement relié et renfermant les évangiles. M. Alfred Leroux,Additions et rectifications à l'Histoire du Dorat de M. Aubugeois de la Ville de Bort(Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, t. 29, 1881, p. 139), ne voit dans ce texte qu'un fragment de chronique, postérieur peut-être de six siècles (de l'avis même de M. l'abbé Rougerie) au fait dont il s'agit. M. l'abbé Rougerie,Vies de saint Israël et de saint Théobald, Le Dorat, 1871, se donne des peines stériles pour défendre la tradition locale étayée de si faibles appuis.
[298]Le texte du prétendu diplôme de Clovis pour le Dorat est publié par Aubugeois de la Ville du Bort,Histoire du Dorat, Paris 1880 (d'après LeymarieHistoire de la bourgeoisie, t. II, p. 345); il est contenu dans un vidimus du 5 février 1495, délivré par le gardien du sceau du bailliage de Limousin au chantre de l'église du Dorat, syndic du chapitre. D'après ce vidimus, le document était transcrit dans un vieux livre écrit sur parchemin, richement relié et renfermant les évangiles. M. Alfred Leroux,Additions et rectifications à l'Histoire du Dorat de M. Aubugeois de la Ville de Bort(Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, t. 29, 1881, p. 139), ne voit dans ce texte qu'un fragment de chronique, postérieur peut-être de six siècles (de l'avis même de M. l'abbé Rougerie) au fait dont il s'agit. M. l'abbé Rougerie,Vies de saint Israël et de saint Théobald, Le Dorat, 1871, se donne des peines stériles pour défendre la tradition locale étayée de si faibles appuis.
Saint-Mesmin de Mici invoque à la fois un diplôme de Clovis et une Vie de ses saints fondateurs. Il est vrai que le diplôme n'est pas authentique, et que la Vie ne paraît pas contemporaine; mais toutes les objections qu'on peut soulever contre certaines de leurs parties laissent debout la tradition ancienne qu'ils ont mise par écrit. Clovis, nous dit-elle, désirait faire quelque chose pour le saint prêtre Euspice, qui avait refusé l'évêché de Verdun. L'ayant emmené sur les bords de la Loire avec son neveu saint Mesmin, et connaissant son goût pour la vie monastique, il lui proposa de chercher dans ce pays un endroit qui serait à sa convenance, et lui promit de lui en faire donation. Aidé de Mesmin, Euspice se mit en quête, et arrêta finalement son choix sur une presqu'île formée par le confluent de la Loire et du Loiret, en aval d'Orléans. La biographie des deux saints vante le charme de ces lieux, où la beauté du site, la fertilité du sol et la profondeur de la solitude se réunissaient pour en faire le séjour idéal d'une congrégation monastique. La presqu'île n'était pas grande, mais elle produisait en abondance le blé et le vin; des bosquets pleins d'oiseaux diversifiaient le paysage, fermé d'un côté par la majesté sévère des grands bois, largement ouvert de l'autre par la Loire, sur laquelle apparaissaient fréquemment des vaisseaux marins qui, remontant le fleuve, apportaient dans l'intérieur de la Gaule les marchandises les plus variées de l'étranger.
C'est là qu'Euspice, avec l'assentiment du roi et grâce à ses libéralités, inaugura la florissante abbaye de Saint-Mesmin.Sentant sa fin approcher, le vieillard voulut que l'acte de donation fût passé au nom de son neveu comme au sien, ce qui fut fait. Dans sa rédaction la plus concise, et qui a été admise comme authentique par la plupart des historiens, l'acte comprenait la concession du fisc royal de Mici, plus une chênaie, une saussaie et deux moulins. En outre, le roi recommandait les deux solitaires à la bienveillance de l'évêque d'Orléans Eusebius, et mettait leur monastère sous sa protection. Telle fut, au dire de la tradition, l'origine de l'abbaye de Saint-Mesmin de Mici[299].
[299]Voir les deux vies de saint Mesmin de Mici, dont la première, selon Mabillon, serait du septième siècle, et dont la seconde est dédiée à Jonas d'Orléans, qui vécut au neuvième (Mabillon,Acta Sanct. O. S. B., I, pp. 562 et suivantes).—Pour le diplôme, outre les auteurs cités par Pardessus (Diplomata, I, pp. 57 et 58), et par Pertz (Diplomata, pp. 3 et 120), il faut lire Vergnaud-Romagnesi,Mémoire sur l'ancienne abbaye de Saint-Mesmin-de-Mici, Orléans, 1842, et surtout un mémoire qui se trouve dans les Factums de la Bibliothèque nationale (Recueil Thoisy, 384), et qui est intitulé:Factum pour maître Lie Chassinat contre les religieux Feuillants de l'abbaye de Saint-Mesmin, appelans d'une sentence du 8 juillet 1659, rendue par le bailli d'Orléans, avec un appendice portant en tête:Advertissement servant à l'examen des titres et chartulaires de l'abbaye de Saint-Mesmin, et pour en justifier les faussetés. Cf. Mabillon,Annales O. S. B., t. I, p. 33.
[299]Voir les deux vies de saint Mesmin de Mici, dont la première, selon Mabillon, serait du septième siècle, et dont la seconde est dédiée à Jonas d'Orléans, qui vécut au neuvième (Mabillon,Acta Sanct. O. S. B., I, pp. 562 et suivantes).—Pour le diplôme, outre les auteurs cités par Pardessus (Diplomata, I, pp. 57 et 58), et par Pertz (Diplomata, pp. 3 et 120), il faut lire Vergnaud-Romagnesi,Mémoire sur l'ancienne abbaye de Saint-Mesmin-de-Mici, Orléans, 1842, et surtout un mémoire qui se trouve dans les Factums de la Bibliothèque nationale (Recueil Thoisy, 384), et qui est intitulé:Factum pour maître Lie Chassinat contre les religieux Feuillants de l'abbaye de Saint-Mesmin, appelans d'une sentence du 8 juillet 1659, rendue par le bailli d'Orléans, avec un appendice portant en tête:Advertissement servant à l'examen des titres et chartulaires de l'abbaye de Saint-Mesmin, et pour en justifier les faussetés. Cf. Mabillon,Annales O. S. B., t. I, p. 33.
Les autres monastères qui revendiquent Clovis pour fondateur sont loin d'exhiber des titres aussi sérieux que ceux de Mici. Ceux de Saint-Michel de Tonnerre[300]et de Molosme[301], dans le voisinage de cette ville, ainsi que ceux de Saint-Pierre de Flavigny[302]sont inconnus, et pour cette raison ils échappent également à la controverse et à l'attention de l'historien. Ceux de Saint-Pierre-le-Vif de Sens doivent être résolument écartés,malgré les déclarations explicites des deux diplômes de fondation de cette abbaye. A en croire l'une de ces pièces apocryphes, attribuée à Clovis, ce roi aurait fait don à sa fille Théodechilde, qui avait consacré sa virginité au Christ, d'un domaine considérable situé en Bourgogne, et provenant, au dire du diplôme, de la dot de Clotilde. Mais Théodechilde était la fille de Thierry Ieret non de Clovis, et toutes les assertions du diplôme croulent par la base devant cette simple rectification, unanimement admise aujourd'hui[303].
[300]Mabillon,Annales O. S. B., t. I, p. 50.
[300]Mabillon,Annales O. S. B., t. I, p. 50.
[301]Idem,ibid., I, p. 49.
[301]Idem,ibid., I, p. 49.
[302]Le P. Grignard, qui s'en est occupé en dernier lieu, écrit: «Quad multa? Opinio quæ tenet Flaviniacensem abbatiam regnante Clodoveo primo fuisse fundatam, dubia ne dicam commenticia videtur.»Wissenschaftliche Studien und Mittheilungen aus dem Benediktinerorden, 2eannée, t. I, (1881), p. 253.
[302]Le P. Grignard, qui s'en est occupé en dernier lieu, écrit: «Quad multa? Opinio quæ tenet Flaviniacensem abbatiam regnante Clodoveo primo fuisse fundatam, dubia ne dicam commenticia videtur.»Wissenschaftliche Studien und Mittheilungen aus dem Benediktinerorden, 2eannée, t. I, (1881), p. 253.
[303]La confusion est ancienne; on la trouve déjà au onzième siècle dans Odorannus de Sens, et au douzième siècle dans Clarius. A. de Valois, t. I. p. 326, et MabillonAnnales, O. S. B., t. I, pp. 47-48, en ont fait justice, mais cela n'a pas empêché l'abbé Chabeau,Sainte Théodechilde vierge, Aurillac, 1883, et l'abbé Bouvier,Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif(Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, t. XLV, 1891), de soutenir le point de vue d'Odorannus. Récemment, M. Maurice Prou a repris l'examen de la question dans un travail qu'on peut considérer comme définitif, et qui est intitulé:Études sur les chartes de fondation de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif. Le diplôme de Clovis et la charte de Théodechilde, Sens, 1894.
[303]La confusion est ancienne; on la trouve déjà au onzième siècle dans Odorannus de Sens, et au douzième siècle dans Clarius. A. de Valois, t. I. p. 326, et MabillonAnnales, O. S. B., t. I, pp. 47-48, en ont fait justice, mais cela n'a pas empêché l'abbé Chabeau,Sainte Théodechilde vierge, Aurillac, 1883, et l'abbé Bouvier,Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif(Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, t. XLV, 1891), de soutenir le point de vue d'Odorannus. Récemment, M. Maurice Prou a repris l'examen de la question dans un travail qu'on peut considérer comme définitif, et qui est intitulé:Études sur les chartes de fondation de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif. Le diplôme de Clovis et la charte de Théodechilde, Sens, 1894.
Les titres de Sainte-Marie de Bethléem, qui a été dans les derniers temps un prieuré de l'abbaye de Ferrière en Gâtinais, sont également fort sujets à caution. Si l'histoire qu'ils nous racontent avait le moindre degré de vraisemblance, elle contiendrait un épisode bien curieux de la biographie de Clovis. «J'ai appris, lui fait dire le diplôme, de la bouche de Remi de Reims, mon ami très cher, qui m'en a certifié le récit, que Bethléem en Gâtinais a été fondé par saint Sabinien, par saint Potentien, par saint Coffin et par plusieurs autres disciples de saint Pierre envoyés en Gaule. Or, pendant que ces saints personnages étaient en prière la nuit, une éblouissante lumière se répandit soudain, et ils virent apparaître dans les airs la scène de la naissance de Notre-Seigneur. L'enfant Jésus,la Vierge, saint Joseph, le bœuf et l'âne de la crèche, tout, jusqu'aux anges chantant leGloria in excelsis, se révéla aux yeux de ces saints solitaires. Appelé par le bruit de cette merveille, et par celui des miracles qui se font tous les jours dans ce saint lieu, j'y suis venu humblement prier la Mère de Dieu, et, par piété envers elle, voyant que l'étroitesse de ce sanctuaire ne suffisait pas à l'affluence des fidèles, j'ai décidé d'y bâtir une église plus vaste et plus belle en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. Avant de quitter cette retraite, j'ai jeté les fondements de ce temple, que j'achèverai par la suite avec la grâce de Dieu.» Telle est la légende de Bethléem; malgré son caractère peu digne de foi, elle devait trouver une place dans ce récit, parce qu'elle contient peut-être une parcelle de vérité qu'il y aurait intérêt à mettre en lumière[304].
[304]Dom G. Morin,Histoire générale des pays de Gastinois, Senonois et Hurepois, Paris, 1630, p. 764.
[304]Dom G. Morin,Histoire générale des pays de Gastinois, Senonois et Hurepois, Paris, 1630, p. 764.
Arrêtons-nous encore un instant, avant de terminer cette revue, devant le diplôme de fondation de l'abbaye de Saint-Jean de Réomé, aujourd'hui Moutiers-Saint-Jean (Côte-d'Or). Ce document, attribué à Clovis, nous offre une nouvelle version de la légende populaire que nous avons déjà rencontrée dans la vie de saint Remi. On y lit que Clovis donna à l'abbé Jean, qu'il vénérait comme son patron spécial, autant de terres fiscales qu'il pouvait en parcourir en un jour, monté sur un âne. Hâtons-nous de dire que le diplôme n'est pas authentique, et ajoutons que la vie de saint Jean de Réomé, qui est du septième siècle au plus tard, ne sait rien des relations du saint avec le roi Clovis. Cette dernière circonstance est bien faite pour rendre suspecte la tradition elle-même, et cependant il y a dans le diplôme des passages qui ont un tel accent d'antiquité,qu'on est tenté d'y voir, avec des critiques distingués, une pièce authentique défigurée par des interpolations ou par des remaniements[305].
[305]Il n'y a rien à tirer de Roverius,Reomaus seu historia Monasterii sancti Joannis Reomaensis in castro Lingonensi, Paris, 1637, et rien de neuf à apprendre dans l'étude de M. de Lanneau (Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de Semur, 6eet 7eannée, 1869-1870).
[305]Il n'y a rien à tirer de Roverius,Reomaus seu historia Monasterii sancti Joannis Reomaensis in castro Lingonensi, Paris, 1637, et rien de neuf à apprendre dans l'étude de M. de Lanneau (Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de Semur, 6eet 7eannée, 1869-1870).
On connaît maintenant Clovis fondateur de monastères[306]. Les pages que nous lui avons consacrées ne sont peut-être pas complètes, et les traditions qu'elles racontent n'ont pu être toujours contrôlées et vérifiées. Le lecteur nous pardonnera de les avoir rapportées néanmoins, telles que nous les avons trouvées dans les diplômes et dans les chroniques. En une matière si obscure et si peu explorée, n'y avait-il pas lieu de tout recueillir, et de ne rien omettre de ce qui peut devenir un indice? Nous l'avons pensé, et, ne pouvant pas toujours faire le départ de nos matériaux, nous avons voulu les reproduire indistinctement, croyant qu'il y avait quelque profit à se souvenir ici de la parole évangélique:Collige fragmenta ne pereant.
[306]Nous ne parlons pas ici de Nesle-la-Reposte, qui ne peut invoquer que deux statues du portail de son église, prises arbitrairement pour Clovis et pour Clotilde (Mabillon,Annales, I, p. 50), ni de Romainmotier, au canton de Vaud, dont les prétentions reposent sur une confusion manifeste avec Clovis II (Voir F. de Chavannes,Recherches sur le couvent de Romainmotier, dansMémoires et documents publiés par la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, Lausanne, 1842).
[306]Nous ne parlons pas ici de Nesle-la-Reposte, qui ne peut invoquer que deux statues du portail de son église, prises arbitrairement pour Clovis et pour Clotilde (Mabillon,Annales, I, p. 50), ni de Romainmotier, au canton de Vaud, dont les prétentions reposent sur une confusion manifeste avec Clovis II (Voir F. de Chavannes,Recherches sur le couvent de Romainmotier, dansMémoires et documents publiés par la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, Lausanne, 1842).
Toutefois, on se ferait une idée fausse des relations de Clovis avec l'Église, si on voulait ne les apercevoir que dans la lumière adoucie et sous les couleurs harmonieuses de la légende. En réalité, ce règne si rempli de péripéties militaires, et pendant lequel les armées franques ne cessèrent de sillonner la Gaule, n'a pas seulement assisté à des fondations d'églises et de monastères, et les institutions religieuses y ont plus d'une fois pâti des violencesque déchaînait ou autorisait la guerre. Deux générations après la mort du roi, on se souvenait encore des déprédations que les grands s'étaient permises du temps de Clovis à l'endroit des biens ecclésiastiques, et le concile de Paris, réuni vers 570, mettait les héritiers des spoliateurs en demeure de restituer des biens injustement acquis. «Il est arrivé, dit le premier canon de ce concile, qu'au temps des discordes, et par la permission du roi Clovis, de bonne mémoire, certains se sont emparés des biens de l'Église et en mourant les ont légués à leurs successeurs. Nous voulons que ceux-là aussi, si, avertis par leurs évêques et reconnaissant leurs fautes, ils ne font restitution, soient temporairement exclus de la communion. Ces biens enlevés à Dieu même et qui, il faut le croire, ont causé la mort prématurée des ravisseurs, leurs fils ne doivent pas les garder plus longtemps[307].»
[307]Sirmond,Concilia antiqua Galliæ, t. I, p. 314; Maassen,Concilia ævi Merovingici, p. 143: Accidit etiam ut temporibus discordiæ sub permissione bonæ memoriæ domini Clodovei regis res ecclesiarum aliqui competissent, ipsasque res, in fata conlapsi, propriis heredibus reliquissent. Ce texte n'est pas sûr: au lieu desub permissioneles manuscrits lisentsupra promissionem, ce qui n'a pas de sens; je me suis rallié avec Thomassin et Hefelé à la correction de Sirmond. Cf. Thomassin,Vetus disciplina, pars. II, lib. II, c. 12, nº 13, p. 588; Lœning,Geschichte des Deutschen Kirchenrechts, t. II, p. 689; Hefelé,Conciliengeschichte, t. III. p. 12.
[307]Sirmond,Concilia antiqua Galliæ, t. I, p. 314; Maassen,Concilia ævi Merovingici, p. 143: Accidit etiam ut temporibus discordiæ sub permissione bonæ memoriæ domini Clodovei regis res ecclesiarum aliqui competissent, ipsasque res, in fata conlapsi, propriis heredibus reliquissent. Ce texte n'est pas sûr: au lieu desub permissioneles manuscrits lisentsupra promissionem, ce qui n'a pas de sens; je me suis rallié avec Thomassin et Hefelé à la correction de Sirmond. Cf. Thomassin,Vetus disciplina, pars. II, lib. II, c. 12, nº 13, p. 588; Lœning,Geschichte des Deutschen Kirchenrechts, t. II, p. 689; Hefelé,Conciliengeschichte, t. III. p. 12.
Ces paroles sont graves, et ce serait les mal comprendre que d'en conclure qu'elles visent exclusivement les détenteurs des biens ravis. En prononçant ici le nom de Clovis, le concile a manifestement voulu indiquer, d'une manière discrète, la part de responsabilité qu'il entendait lui laisser dans l'œuvre de spoliation. Il n'en faudrait pourtant pas conclure, avec certains historiens, qu'au jugement du concile, c'est Clovis qui a dépouillé des églises pour enrichir ses fidèles[308]. L'allusion faite aux troubles pendantlesquels ont eu lieu les déprédations montre qu'il s'agit de violences illégales, et non de mesures prises en vertu d'une décision du souverain[309]. Au surplus, c'est un évêque encore, et un contemporain du concile de Paris, qui formule dans les termes suivants le jugement de l'Église sur le fondateur de la monarchie mérovingienne.
[308]C'est ainsi que l'entend notamment Lœning,l. c.: «Schon unter Chlodovech kam es vor, dass der Kœnig, den Bitten seiner Grossen nachgebend, Kirchengut einzog und zu ihren Gunsten darüber verfügte.» Il se peut que ce cas se soit produit, mais le concile ne le dit pas.
[308]C'est ainsi que l'entend notamment Lœning,l. c.: «Schon unter Chlodovech kam es vor, dass der Kœnig, den Bitten seiner Grossen nachgebend, Kirchengut einzog und zu ihren Gunsten darüber verfügte.» Il se peut que ce cas se soit produit, mais le concile ne le dit pas.
[309]Grégoire de Tours, H. F.IV.28.
[309]Grégoire de Tours, H. F.IV.28.
«Faut-il s'étonner, écrit Grégoire de Tours en parlant des princes de son temps, qu'ils soient accablés de tant de plaies? Mais rappelons-nous ce que faisaient leurs pères, et voyons ce qu'ils font eux-mêmes. Ceux-là, après avoir entendu les prédications des évêques, abandonnaient les temples païens pour les sanctuaires du vrai Dieu; ceux-ci, tous les jours, pillent les églises. Ceux-là enrichissaient les monastères et les lieux saints; ceux-ci les détruisent et les renversent. Ceux-là vénéraient et écoutaient de tout cœur les prêtres de Dieu; ceux-ci, non-seulement ne leur prêtent plus l'oreille, mais vont jusqu'à les persécuter[310].»
[310]Lire sur toute cette question Bondroit,Des capacitate possidendi ecclesiæ aetate merovingicâ, Louvain 1900, pp. 105 et suivantes, où toutes les difficultés relatives au texte dont il s'agit sont exposées et judicieusement discutées.
[310]Lire sur toute cette question Bondroit,Des capacitate possidendi ecclesiæ aetate merovingicâ, Louvain 1900, pp. 105 et suivantes, où toutes les difficultés relatives au texte dont il s'agit sont exposées et judicieusement discutées.