Chapter 3

Maréchal,del.LE LUXEMBOURG VERS 1790. Bibliothèque Nationale.

Maréchal,del.LE LUXEMBOURG VERS 1790. Bibliothèque Nationale.

Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg, où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d'Orléans bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement, avec M. d'Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg dont la cour servit de préau aux prisonniers qu'y entassa la Terreur, le Luxembourg d'où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible, le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David, après Thermidor, peignait, de son cachot, l'allée ombreuse où il pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants, des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et aussi de l'Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et de douleur, de rires et de sang.C'est que chaque rue, chaque carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre cortège ou célébrer quelque fête de victoire.

Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou d'artistes ont su placer des fleurs ou des cages d'oiseaux, et il n'est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve, des giroflées et des chansons.

BILLET D'ENTRÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.Collection du Musée Carnavalet.

BILLET D'ENTRÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.Collection du Musée Carnavalet.

La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l'angle de la rue d'Assas, et le décor est resté intact qui servit à l'horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore, au pied de l'escalier, le carrelage de la petite pièce où entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre; le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique, ou que l'on «tirait» dans le grand jardin; et l'on peut lire, au premier étage, sur le mur qui porte l'empreinte rouge des sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours, anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin de comparution au Tribunal: Mesdames d'Aiguillon, Terezia Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque, Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d'espions, rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prisonoù était enfermée la femme qu'il aimait. Un jour il trouva sur sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu'il reconnut, un bijou d'Espagne familier aux mains de Terezia. C'était un ordre impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la Force»: «L'administrateur de police sort d'ici. Il est venu m'annoncer que demain je monterai au Tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit: Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser!»

En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la Force, c'est de là qu'elle faisait parvenir ce testament de vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la Patrie, pour lui, c'était la femme qu'il adorait: fou d'amour et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes, toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du 9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à Fouché, à Collot d'Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet, à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais, puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant Robespierre, nerveux, inquiet, affolé,sentant sa toute-puissance s'effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient fauché la Convention.

En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne de Méricourt et MlleLenormand; la comtesse d'Houdetot logeait au nº 12, dont l'aspect s'est à peine modifié; s'il revenait errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait, presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez MmeVernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il termina,—dans quelles horribles conditions,—sonTableau des progrès de l'esprit humain: Sa femme vivait à Auteuil, elle y faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril 1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé Cabanis, s'échappa de chez MmeVernet. Tout le jour il erra dans la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver chez des amis, M. et MmeSuard, un asile qui lui fut refusé. Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain,mourant de faim, l'air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté, il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et c'est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la maison d'arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre. Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de gloire et de misère.

SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARISles 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la République.—Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)

SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARISles 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la République.—Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)

Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de son télégraphe aérien. C'est dans la belle sacristie de cette imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages, lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s'écrasait-il aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l'on félicitait les mariés, et l'on acclamait les témoins aux noms déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis, par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1, rue du Théâtre-Français (aujourd'hui nº 38, rue de l'Odéon), au troisième étage. C'est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux acclamations de ce peuple qui l'avait tant adulé. Lucile le suivit sur l'échafaud à huitjours de distance! Ils avaient juré de s'aimer à la vie, à la mort... L'idylle finit dans le sang.

Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue Madame, aux noms antiques, à l'aspect provincial, muets et dévots quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par cela même pleins d'un charme infini.

On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries liturgiques; les rares boutiques d'aspect sévère y sont vouées aux commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands d'images saintes, de livres et d'orfèvreries d'église. Derrière de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d'un arbre débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés, très sauvages, pleins de fleurs et d'oiseaux où de pieuses personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou en regrettant les temps qui ne sont plus!

Dans cet immense Paris, bruyant, persifleur, affolé de bruit et de mouvement, de tramways et de «Métro», c'est le refuge du passé, le quartier de la prière, du silence et de l'oubli; là semblent vivre encore «quelques voix dolentes des regrets du passé, qui sonnent le couvre-feu», disait Chateaubriand dans sesMémoires d'Outre-Tombe.

Les vieux hôtels y abandonnent.

BASSIN DU LUXEMBOURGEau-forte de A. Lepère.

BASSIN DU LUXEMBOURGEau-forte de A. Lepère.

Dans la seule rue de Varenne, chaque portail évoqueles plus illustres noms de la noblesse de France: Broglie, Bourbon, Condé, Villeroy, Castries, Rohan-Chabot, Tessé, Béthune-Sully, Montmorency, Rougé, Ségur, Aubeterre, Narbonne-Pelet, etc... Quelques-uns des hôtes de ces aristocratiques demeures se retrouvèrent certainement déguisés, travestis en maquignons, en toucheurs de bœufs, en paysans, en manouvriers, dans cette auberge de laCoupe d'Or, à l'angle de la rue de Varenne, célèbre dans l'histoire de la Chouannerie. Les héros deTournebut, l'œuvre charmante de mon cher ami Lenôtre, le plus passionné comme le plus passionnant des historiens y sont descendus. Ce fut l'un des rendez-vous des affidés de Georges Cadoudal, qui lui-même s'y cacha maintes fois; là également se réunirent les conspirateurs royalistes pour y préparer, en vendémiaire an IV, les dispositions relatives à l'enlèvement de la Convention.

Tout près, rue des Cannettes, autre rendez-vous d'émigrés et de chouans, chez le parfumeur Caron, où se trouvait une «cache» fameuse. Hyde de Neuville, dans ses pittoresques mémoires, nous rapporte qu'il suffisait de se glisser derrière le tableau qui servait d'enseigne à la parfumerie, tableau qui surplombait la rue, puis de rabattre sur soi l'un des volets de la chambre contiguë, et toute la police de Fouché pouvait impunément fouiller la maison, ce dont d'ailleurs elle ne se fit pas faute.

Puis nous rencontrons l'Odéon, le vieil Odéon,toujours solide malgré les plaisanteries sans nombre dont il fut l'objet, avec ses galeries fameuses où, depuis bien des années, les flâneurs vont «consulter» les dernières productions de la littérature contemporaine. Que de longues stations devant tous ces bouquins feuilletés d'un doigt, parcourus de profil en entre-bâillant deux pages non encore coupées!

GALERIE DE L'ODÉON (RUE ROTROU).

GALERIE DE L'ODÉON (RUE ROTROU).

C'est soustroisarcades de cette galerie Odéonesque qu'en 1873 s'installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables, bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors d'ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les beaux et bons livresqu'ils aimaient si fort et qu'ils savaient si bien faire aimer.

RUE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866.Ancienne rue des Cordeliers.(C'est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat fut assassiné.)Dessin de A. Maignan.

RUE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866.Ancienne rue des Cordeliers.(C'est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat fut assassiné.)Dessin de A. Maignan.

Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et progressivement, l'infatigable Flammarion envahit deux des côtés du vaste monument, avant de conquérir Paris et d'y installer tant de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné lui a avoué avoir lu entièrement à l'étalageL'Origine des Espèces, de Darwin (450 pages)!

D'autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des trésors d'indulgence: «Le désir de s'instruire l'emporte sur leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d'excuse, et il passe philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins aux profits et pertes!

Par la rue de l'École-de-Médecine, en passant devant le Musée Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut assassiné Marat, le collège Mignon et l'abbaye de Saint-Germain, dont la façade s'ouvrait devant cette suite de vieilles maisons aux étranges pignons qui ont, jusqu'à présent, échappé aux ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feuque fournit le sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent venir contempler l'ouvrage;—les boutiquiers du quartier, témoins bienveillants, donnaient des détails.—Elles ont vu Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, ditTape-Dur, qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la poitrine délicate.

Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent de cette épouvantable tuerie.

Tout près de là s'ouvrait autrefois le passage du Commerce, où retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il est facile de s'imaginer ce que dut être cette heure de terreur, d'affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu'alors intangible. Ce même matin, les porteurs d'ordre du tribunal avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel; le Camille du Palais-Royal, de laLanterne, desRévolutions de France et du Brabant, duBrissot dévoilé; le Camille enfin duVieuxCordelier, ce chef-d'œuvre d'esprit et de courage où il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à l'ignoble Hébert! Sur l'emplacement de la maison de Danton s'élève aujourd'hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3].

[3]Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet: grâces leur soient rendues.

[3]Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet: grâces leur soient rendues.

DÉMOLITIONS SUR L'ACTUEL EMPLACEMENT DU BOULEVARD SAINT-GERMAIN.

DÉMOLITIONS SUR L'ACTUEL EMPLACEMENT DU BOULEVARD SAINT-GERMAIN.

La cour de Rohan (qui devrait s'écrirede Rouen, car elle dépendait, auXVesiècle, de l'ancien hôtel possédé par le cardinal de Rouen) rejoint le passage du Commerce, à deux pas de la librairie où le philanthropique docteur Guillotin essaya sur un mouton le couperet de sa «machine à décapiter»; la cour de Rohan si pittoresque, si curieuse, où reste encore le puits de la maison qu'habita Coictier, le médecin de Louis XI; où l'on retrouve le «pas de mule» dont se servaient, pour descendre de leurs montures, les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ce quartier, et qui gardait une très ancienne muraille supportant un jardin planté de lilas et de gazon—hélas disparu depuis l'an dernier.—Cette muraille était, comme celle de la rue Clovis, un fragment du mur d'enceinte de Philippe-Auguste dont la base d'une des tours se retrouve encore passage du Commerce, au nº 4, chez un serrurier qui y a installé sa forge!

Les maisons y sont vieilles, délabrées, sordides, mais d'un pittoresque achevé; les plus étranges industries y fleurissent, et l'on y pouvait dernièrement lire cette annonce bien parisienne: «On demande des petites mains pour fleurs et plumes», à côté de la plaque indicatrice du journalle Ciel, au quatrième, la porte à gauche!

LA COUR DE ROHAN EN 1901.Aquarelle de D. Bourgoin.

LA COUR DE ROHAN EN 1901.Aquarelle de D. Bourgoin.

La rue de l'Ancienne-Comédie (jadis rue des Fossés-Saint-Germain), est toute proche; là Marat avait installé dans une cave ses presses et son imprimerie. Au nº 14,dans la cour d'un vieil hôtel occupé par un marchand de papiers peints, s'élevait jadis la salle même du Théâtre-Français. La grande porte d'entrée, les escaliers desservant les loges d'artistes, les coulisses, le plancher incliné de la salle, les frises mêmes subsistent encore.Les «comédiens du Roi» y jouèrent, le 18 avril 1689,Phèdreet leMédecin malgré lui, et y donnèrent leurs représentations jusqu'en 1770.

SALLE DE L'ANCIEN THÉATRE-FRANÇAIS.

SALLE DE L'ANCIEN THÉATRE-FRANÇAIS.

Les encyclopédistes, d'Alembert, Diderot et ses amis, se réunissaient en face, au café Procope, dont subsiste encore un beau balcon de fer, d'où il était charmant de voisiner avec le balcon de la Comédie. Le café Procope, célèbre auXVIIIesiècle, le fut encore sous le second Empire: Gambetta, en 1867, à la veille du procès Baudin, y lançait devant la jeunesse des Écoles, vibrante d'enthousiasme, les éclairs et les tonnerres de son admirable éloquence. Le grand tribun habitait, en 1859, nº 7, rue de Tournon, l'hôtel du Sénat et des Nations, qui existe encore. Sa petite chambre avait une admirable vue sur les toits de Paris. Elle n'a pas été modifiée.

Tout près de là, rue Bourbon-le-Château, nº 1, le 23 décembre 1850, deux malheureuses femmes furent assassinées. L'une d'elles, Mlle Ribault, dessinatrice auPetit Courrier des Dames, dirigé par M. Thiéry, eut la force d'écrire sur un paravent avec son doigt trempé dans son sang: «L'assassin, c'est le commis de M. Thi...». Ce commis, Laforcade, fut arrêté le lendemain.

Que de coins délicieux, presque ignorés des Parisiens, renferme encore cette Rive gauche.

Ils ne sont pas à jamais disparus, ces grands jardins mélancoliques, ces hôtels séculaires enfouis dans des rues où l'herbe pousse et dont les nobles mais tristesfaçades ne laisseraient jamais deviner les richesses qu'ils contiennent. Beaucoup se rencontrent aux alentours de l'hôtel des Invalides. D'autres existent rue Vaneau, rue Bellechasse, rue de Varenne, rue Saint-Guillaume, rue Bonaparte; on en rencontre encore rue Visconti, et cette ruelle étroite et sombre compte d'illustres souvenirs. La Champmeslé, la Clairon et Adrienne Lecouvreur habitèrent l'hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs, et J. Racine y mourut en 1697; cette maison qui porte le nº 21, est aujourd'hui une pension de jeunes filles!—Enfin, au nº 17, le grand Balzac fonda l'imprimerie où il se ruina et dont plus tard Paul Delaroche fit son atelier. C'est là que se passa le drame sentimental et commercial dont MM. Hanoteaux et Vicaire nous ont conté, d'éloquente façon, l'inoubliable et poignante histoire.

Toutes ces maisons évocatrices, tous ces souvenirs sont encore visibles mais combien peu de Parisiens les connaissent!

Quai Voltaire—ex-quai des Théatins—habitèrent Vivant-Denon, Ingres, Alfred de Musset, le président Perrault, Chamillard, Gluck, et Voltaire... qui y mourut et dont le cadavre, revêtu d'une robe de chambre, soutenu par des courroies, comme un voyageur endormi, partit nuitamment, dans le fond d'une berline de voyage, le 30 mai 1778, de la cour de l'hôtel de M. de Villette, (dont l'entrée se trouve toujours rue de Beaune), pour être inhumé hors Paris, à l'abbaye de Scellières, en Champagne.

L'appartement où s'éteignit Voltaire n'a pas été modifié, la décoration est restée presque intacte avec ses trumeaux, ses plafonds peints et ses petits salons de glaces pris dans l'épaisseur des murs.

L'Institut est tout proche, mais ce n'est pas un jour ordinaire qu'il convient de tenter la silhouette de l'ancien Collège des Quatre-Nations; c'est un jour de grande séance, un jour de réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens. D'un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l'autre, les plus nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature, des Arts, des Sciences. C'est la grande fête intellectuelle de la France dans l'un des plus jolis décors de Paris.

Mais le document presque inconnu c'est en haut des interminables escaliers de l'Institut qu'il faut aller le chercher, dans les combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l'on renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de musique.

LA FAÇADE DE L'INSTITUTD'après un original de l'époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.

LA FAÇADE DE L'INSTITUTD'après un original de l'époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.

Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs passages: musique, vers, dessins, pensées d'ordres variés. Je n'oserais, je l'avoue, reproduire, même expurgés, lesgrafitique la rage d'être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris,loin des amis... et des amies, ont inspiré à ces charmants artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai discret,—n'importe..., c'est bien amusant, bien drôle, bien gaulois.

Entre l'hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l'Institut (à l'abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de 1830), s'enfonce une petite place d'aspect provincial; Madame Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d'Abrantès, y habita jusqu'à la Révolution. C'est dans cet hôtel, à l'angle de gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que logeait—s'il faut en croire ses mémoires—Bonaparte pendant ses très rares sorties de l'École militaire. Les belles boiseries sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place, il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d'Abrantès. Ainsi, tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre voir en face de lui le palais d'où, pendant tant d'années, il devait régler en conquérant les destins du monde ébloui.

Devant l'Institut s'ouvre le Pont des Arts. La vision y est féerique: c'est la Seine, le plus gai, le plus mouvementédes fleuves, encombrée par l'incessant va-et-vient des bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le ciel gris ou bleu s'y reflète et ses eaux coulent majestueusement entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations.

LES CARDEUSES DE MATELASEau-forte de A. Lepère.

LES CARDEUSES DE MATELASEau-forte de A. Lepère.

LE PONT DES ARTS.Eau-forte de A. Lepère[4]

LE PONT DES ARTS.Eau-forte de A. Lepère[4]

[4]Qu'il nous soit permis—une fois de plus—de remercier publiquement notre cher ami, le maître A. Lepère qui nous a permis de puiser dans son œuvre admirable.—G. C.

[4]Qu'il nous soit permis—une fois de plus—de remercier publiquement notre cher ami, le maître A. Lepère qui nous a permis de puiser dans son œuvre admirable.—G. C.

Que d'étranges métiers sur ces berges! Barbiers pour mariniers et tondeurs pour chiens, déchargeurs de bateaux et tireurs de sable, douaniers et cardeurs dematelas, pêcheurs à la ligne, amateurs de bains froids, blanchisseuses de bateaux-lavoirs, c'est une population à part ayant ses mœurs, ses habitudes, son langage particulier; et dans quel cadre merveilleux vit ce petit monde bizarre entrevu du Pont des Arts!

BERGES DE LA SEINELithographie de A. Lepère.

BERGES DE LA SEINELithographie de A. Lepère.

ENTRÉE DU GUICHET DU LOUVRE.Fragment d'une aquarelle de Baltard.Musée Carnavalet.

ENTRÉE DU GUICHET DU LOUVRE.Fragment d'une aquarelle de Baltard.Musée Carnavalet.

PARIS VU DE LA POINTE DE LA CITÉ. (Photographie prise vers 1867).

PARIS VU DE LA POINTE DE LA CITÉ. (Photographie prise vers 1867).

D'un côté on découvre le Louvre et les frondaisons vertes des Tuileries et des Champs-Élysées, avec, àl'horizon, les minarets du Trocadéro et les hauteurs de Chaillot; de l'autre, c'est tout l'ancien Paris, une suite de monuments auréolés de souvenirs: le Palais de Justice, la Conciergerie, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Gervais, Saint-Paul, la Pointe de la Cité.

UNE VUE DE SEINE.Robert Dupont,del.

UNE VUE DE SEINE.Robert Dupont,del.

La nuit, ces nobles silhouettes évocatrices prennent une majesté plus imposante encore: les tares modernes, les badigeons criards, les annonces éhontées, s'effacent.

La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et un Paris d'argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous le ciel rougi par l'orage, se dresse une ville toute sombre dont les coups de foudre découpent seuls l'immense et tragique vision!

C'est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit!

En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si pittoresques qui entourent l'Institut, la rue Dauphine, la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue Contrescarpe-Dauphine,—actuellement rue Mazet,—les restes de l'ancienne auberge duCheval-Blanc. Les écuries y existent encore avec leurs vieilles mangeoires et leurs pittoresques auvents. Elles datent de Louis XIV; alors, chaque semaine, cette vaste cour s'emplissait de voyageurs qui se rendaient à Orléans et à Blois, et la lourde voiture s'ébranlait dans un nuage de poussière, au milieu de claquements de fouet, d'appels de cornet, de cris d'adieux, de mouchoirs agités; les chevaux piaffaient, les femmes pleuraient, les chiens aboyaient, les postillons juraient... Aujourd'hui, la vie s'est éteinte, mais le décor est demeuré, vieillot, impressionnant, toujours charmant, à ce point que le maître Massenet, tout ému, y murmurait un matin: «C'est sûrement ici que Manon a dû descendre du coche[5]!»

[5]Hélas, cette indication n'est plus exacte: depuis le jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc—si délicieusement évocatrice—n'existe plus... Le pic du démolisseur a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne—immense, confortable et hideuse—a remplacé l'ancienne auberge duXVIesiècle!

[5]Hélas, cette indication n'est plus exacte: depuis le jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc—si délicieusement évocatrice—n'existe plus... Le pic du démolisseur a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne—immense, confortable et hideuse—a remplacé l'ancienne auberge duXVIesiècle!

LE PONT-NEUF VERS 1855.D'après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.

LE PONT-NEUF VERS 1855.D'après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.

La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourtparla si souvent dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d'autres.

Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage du Pont-Neuf, élevé sur l'ancienne entrée du théâtre, et où Zola plaça son terrifiant romanThérèse Raquin.

Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu'il contient semblent dater d'un autre âge; une seule était encore achalandée il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin. Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier Ingres», alors qu'il était élève dans cette École des Beaux-Arts dont il est aujourd'hui le très éminent Directeur. La boutique était restée la même depuis soixante ans et la marchande assurait que les «tortillons à estomper, qu'elle y débitait, étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin». Devant nous, l'Institut, dont il nous est impossible de longer l'interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine, sans songer à ce douloureux passage de la préface duFils Naturel, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir du retour de la première représentation, à l'Odéon, deCharles VII chez ses grands vassaux, le 20 octobre 1831.

La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux. C'était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant; il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes appointements que lui rapportait sa place d'employé à la liste civile de M. le duc d'Orléans. Il doutait non pas de lui, mais de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide et mélancolique de l'Institut, et lui, craintif, devinant les angoisses paternelles et s'efforçant de suivre, avec ses petites jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant!

En 1791, Madame Roland logeait à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s'était écoulée son enfance, qu'elle était devenue une «dame» et recevait des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer chez cette aimable femme; et j'imagine que ce qui les attirait, c'était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus de l'austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C'est là que, le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la petite Manon du quai des Lunettes s'installait triomphalementà l'hôtel de Calonne: c'était hélas pour elle le chemin de l'échafaud!

LE PONT-NEUF EN 1889.Saffrey,del.

LE PONT-NEUF EN 1889.Saffrey,del.

En longeant les quais, nous rencontrons la place Saint-Michel, puis la rue Galande. Malgré ses récentes démolitions, cette vieille rue renferme encore quelques anciennes demeures; mais elle a perdu la si bizarre maison ditele Château Rouge, ou plus prosaïquement «la Guillotine».

Dans ce qui fut, auXVIIesiècle, une somptueuse demeure—l'hôtel, dit-on, de Gabrielle d'Estrées—derrière le haut et vaste perron qui occupait le fond de la cour, le logis s'ouvrait enfumé, sordide, puant le vin, la crasse, la débauche et le vice.

Il fallait passer par-dessus des corps d'ivrognes et d'ivrognesses pour pénétrer dans les bouges où ces malheureux venaient chercher une façon de gîte, une heure d'oubli. C'était hideux et lugubre. Les amateurs de vilains spectacles pouvaient continuer leurs études tout près, chez le père Lunette, rue des Anglais. Le personnel était le même, un monde de bagne, «la bestialité dans toute son horreur» comme chante Méphistophélès dans laDamnation de Faust. De récents travaux d'édilité et d'assainissement ont fait disparaître le Château-Rouge.

Rue Saint-Séverin, un pittoresque enchevêtrement de vieilles maisons étale autour de l'antique église gothique cette «flore de pierres», l'une des pluscurieuses peut-être de Paris; l'une de celles qui gardent le mieux les traces d'un passé d'art, de recueillement et de prière.

Les sublimes artistes qui, en plusieurs siècles, surent créer cette forêt de fines sculptures dont est décorée l'abside, ont, hélas, laissé d'insuffisants successeurs.—A côté d'anciens vitraux provenant de Saint-Germain-des-Prés, de froides et modernes verrières, au ton criard, ont enlevé à Saint-Séverin le mystère religieux et poétique, le demi-jour discret où se complaisaient les âmes des fidèles; et leur lumière crue ne laisse que trop voir les traces de mutilations successives dont fut victime cette belle église. Dans la rue avoisinante, le presbytère actuel est construit sur l'ancien cimetière où, en 1461,—nous apprend l'érudit M. de Rochegude,—fut publiquement tentée la première opération de la pierre sur un condamné à mort..., qui guérit, l'heureux homme! et fut gracié par Louis XI. Tout ce quartier est l'un des plus grouillants de Paris, et parfois c'est une véritable cour des Miracles. Il semblerait que les malandrins, les ribauds et leurs compagnes, les penailleux des siècles passés aient laissé là leurs descendants les plus directs.—On y vit dans la rue, on y mange des rogatons dans des bibines abominables; une odeur d'alcool flotte dans l'air au coin de chaque carrefour, les mastroquets, les bars, regorgent de clients.—Une partie de l'argent mendié ou volé à Paris se dépense ici!

LA RUE GALANDE.Lansyer,pinxit. Musée Carnavalet.

LA RUE GALANDE.Lansyer,pinxit. Musée Carnavalet.

Saint-Médard est tout proche, avec son petit squarepoussiéreux, vieillot, et sa tour carrée, à l'extrémité de la rue Monge, au coin de la rue Mouffetard. C'est une église lugubre et pauvre, comme usée, où les rats ont élu domicile, enclavée dans de vieilles maisons couvertes de réclames au badigeon criard. Il est loin le temps où le tombeau du diacre Pâris y faisait ses miracles, où la Cour et la ville s'étouffaient dans le petit cimetière dont une porte subsiste encore, celle-là peut-être sur laquelle on inscrivit le fameux distique:

De par le Roi, défense à DieuDe faire miracle en ce lieu.

De par le Roi, défense à DieuDe faire miracle en ce lieu.

La rue Mouffetard passe devant le porche de l'église, débordante de vie, d'activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes duXVIIIesiècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son tonneau, n'y serait nullement déplacée; des enfants jouent au milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans la rue. Le passage des Patriarches, qui s'ouvre au nº 99, eut un passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard. Aujourd'hui, ce n'est qu'une ruelle humide, triste et sale, peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeursd'objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le chou-fleur!

LA PLACE MAUBERT.Lansyer,pinxit.

LA PLACE MAUBERT.Lansyer,pinxit.

ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE.A l'angle de la rue de l'Hôtel-ColbertEau-forte de Martial.

ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE.A l'angle de la rue de l'Hôtel-ColbertEau-forte de Martial.

La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges; maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j'ose dire, d'une déplorable statue d'Étienne Dolet qui y fut brûlé en 1546, elle ne nousrappelle que bien vaguement cette «plac' Maub'» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée, étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté, impasse Maubert. C'est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de succession», composée, d'après les aveux de l'empoisonneuse, «de vitriol, de venin de crapaud et d'arsenic raréfié» dont elle se servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de faire disparaître ses sœurs et son mari.

En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l'une des nombreuses écoles de la rue du Fouarre, et l'ancienne Faculté de médecine possédait son amphithéâtre à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert. Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée rétrospectif de chirurgie[6].

[6]L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la «Maison des Étudiants».

[6]L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la «Maison des Étudiants».

Tout près, la rue Maître-Albert,—qui, jusqu'en 1844, s'appela «rue Perdue»,—doit son nom actuel au dominicain Maître Albert, lequel, auXIIIesiècle, professait en plein air sur la place Maubert. Elle renfermede curieuses maisons, aujourd'hui repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux nègre d'aspect misérable, d'allure étrange, descendait tous les soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait en chuchotant sur son passage: c'était Zamore, le négrillon de la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV, Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands seigneurs, les belles dames et les princes de l'Église jaloux de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine. De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le 7 février 1820.

L'ÉGLISE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET ET LA RUE SAINT-VICTOR.Dessin de Heidbrendk. Musée Carnavalet.

L'ÉGLISE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET ET LA RUE SAINT-VICTOR.Dessin de Heidbrendk. Musée Carnavalet.

Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Julien-le-Pauvre sont les deux églises les plus proches; l'une, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, a pour annexe un triste et sombre petit séminaire où, sous la direction de l'abbé Dupanloup, l'éminent philosophe E. Renan fit une partie de ses études théologiques. Il faut lire dans lesSouvenirs d'Enfance et de Jeunesseles pages admirables que ce merveilleux écrivain a consacrées à son séjour dans cette studieuse maison! «Cette paroisse qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des étudiants de l'Université de Paris au Moyen Age, était alors le centre d'un quartier riche, habité surtout par la magistrature...L'internat me tuait... Je n'étais pas le seul à souffrir... Mon meilleur ami, un jeune homme de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraientbien moins acclimatables encore. Un d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que chaque soir il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade, selon toutes les apparences, j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en des mélancolies infinies. Le dernier angélus du soir que j'avais entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que j'avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire comme des flèches aiguës. Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être mieux fait...»

La mère du peintre Le Brun fut enterrée dans la chapelle Saint-Charles, de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et aussi Pierre de Chamousset, l'inventeur de la petite Poste aux lettres... Parisiennes, bénissez sa mémoire!


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