Chapter 5

L'HÔTEL DE VILLE AU XVIIeSIÈCLE.

L'HÔTEL DE VILLE AU XVIIeSIÈCLE.

RUE GRENIER-SUR-L'EAU EN 1866.Dessin de A. Maignan.

RUE GRENIER-SUR-L'EAU EN 1866.Dessin de A. Maignan.

C'est la nuit, avec un ciel d'orage, qu'il faut voir lasinistre petite rue des Barres, derrière Saint-Gervais: il est alors facile de se représenter ce que dut être ce paisible quartier lorsque, le 9 thermidor, vers 11 heures du soir, à la lueur des torches, parmi les appels aux armes, les coups du tocsin et les clameurs de la foule, le corps de Lebas mort y fut apporté et, sur une chaise, Augustin Robespierre qui s'était brisé les cuisses en sautant par une des fenêtres de l'Hôtel de Ville. Le mort et le mourant étaient traînés à l'hôtel des Barres transformé en comité de section. Le lendemain matin on enterrait Lebas, et Augustin Robespierre était porté au Comité de Salut public, d'où il partit pour l'échafaud.

Dans cette pittoresque rue des Barres—qui descend jusqu'à la Seine, près du vieux quai de l'Hôtel-de-Ville, où viennent s'amarrer les gros bateaux plats chargés de pommes, de pierres ou de sable—s'ouvre l'une des sorties de la charmante église Saint-Gervais dont les beaux vitraux, chefs-d'œuvre de Pinaigrier et de Jean Cousin, furent presque totalement détruits il y a quelque vingt ans par une explosion de dynamite.—Tout contre l'église, dans les restes désaffectés d'une ancienne chapelle, un confiseur a installé ses alambics et ses bassines de cuivre rouge, et c'est un bien curieux spectacle, que de voir les fourneaux allumés de toute cette étrange cuisine sous ces antiques voûtes ogivales, entre ces piliers noircis portant encore la trace des cires qui brûlaient devant les images saintes, sur ce sol, jadis charnier, qui contient encore des ossements. Les communs de la vieille église subsistent encore, merveilleusement pittoresques et s'ouvrent rue François-Miron, nº 2, à gauche du portail d'entrée de l'église, entre une boutique de blanchisseuse et une «entreprise de déménagements»!

HÔTEL BARBETTE.Rue Paradis-des-Francs-Bourgeois et rue Vieille-du-Temple en 1866.Dessin de A. Maignan.

HÔTEL BARBETTE.Rue Paradis-des-Francs-Bourgeois et rue Vieille-du-Temple en 1866.Dessin de A. Maignan.

PORT SAINT-PAUL.Aquarelle de Boggs.Collect. G. Cain.

PORT SAINT-PAUL.Aquarelle de Boggs.Collect. G. Cain.

A côté, la petite rue de l'Hôtel-de-Ville nous amène rue Vieille-du-Temple, où nous pouvons admirer au nº 47 ce qui nous reste du curieux hôtel des ambassadeurs de Hollande—où «Monsieur Caron de Beaumarchais et Madame son épouse» comme les appelle un almanach de 1787, installèrent en 1784 un «Institut de Bienfaisance pour les pauvres mères nourrices». C'est même au bénéfice de cette œuvre que fut donnée la50ereprésentation duMariage de Figaro.—Plus loin, sur la droite, à l'angle de la rue des Francs-Bourgeois, se dressent la jolie tourelle construite vers 1500 pour Jean Hérouet, et enfin le beau palais des Rohan, aujourd'hui Imprimerie nationale. C'est un noble et vaste logisque l'élégant Cardinal s'était plu à orner somptueusement. On y rencontre un chef-d'œuvre, «les Chevaux d'Apollon», merveilleux bas-relief de Pierre Le Lorrain; le salon des Singes, par Huet, est charmant, et le cabinet du directeur de l'Imprimerie nationale, renferme une admirable pendule de Caffieri. Pourquoi faut-il que ce beau palais soit, hélas! condamné à une prochaine disparition. L'hôtel de Rohan va tomber sous le pic des démolisseurs, et c'est l'État qui commettrait ce sacrilège! Puissent les efforts des amoureux de Paris réussir et nous conserver ce précieux vestige d'un passé qui disparaît, hélas! chaque jour un peu plus!

Un cocher dont la surprise dut être grande fut le nommé Georges qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, par une pluie battante transformant en cloaque le sol fangeux du cul-de-sac Saint-Pierre (maintenant impasse Villehardouin), près la rue Saint-Gilles, vit descendre de son cabriolet, complètement nu, et tenant sous le bras ses effets d'uniforme, un militaire qu'il venait, vingt minutes auparavant, de charger place du Louvre. Cet étrange voyageur s'appelait le caporal Rateau, il se rendait au rendez-vous que le général Malet lui avait assigné, du fond de la maison de santé du DrDubuisson, 303, Faubourg-Saint-Antoine, où il était interné par mesure administrative. Rateau, dans son désir de revêtir plus vite le bel uniforme d'officier d'ordonnance qui lui était destiné, s'était déshabillé dansla voiture, et c'est entièrement dévêtu qu'il monta quatre à quatre le sombre escalier de la plus triste maison de cette triste ruelle.

Elle existe encore, noire, sordide, misérable, la bicoque où Malet avait donné rendez-vous aux complices qu'il s'était choisis, au troisième étage, chez l'abbé Cajamanos, un vieux prêtre espagnol ahuri et sortant de Bicêtre[9].

[9]L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se joua la tragédie de 1812 (1909).

[9]L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se joua la tragédie de 1812 (1909).

C'est une prodigieuse aventure que celle du général Malet et qui déconcerte. Ainsi, en 1812, alors que Napoléon semblait au faîte des grandeurs humaines, du fond d'une sorte de cachot, avec l'aide de cinq ou six obscurs comparses, d'un vieux prêtre sachant à peine le français, d'un officier général mis en réforme, d'un sergent presque illettré et de quelques cerveaux brûlés; le général Malet, suspect, détenu, surveillé, avait pu tout combiner, tout préparer pour accréditer le bruit de la mort de l'Empereur,—dont on manquait de nouvelles, perdu qu'il était dans les steppes glacés de la Russie!—Et ces calculs se trouvèrent justes! Tous les dignitaires impériaux, depuis le ministre de la police Savary jusqu'au préfet de la Seine Frochot, acceptèrent sans contrôle, sans discussion, sans preuves, les allégations du général Malet. Tous surtout crurent à ses belles promesses, et l'on ne saurait dire où se serait arrêté le prodigieuxmystificateur, si un officier, ne connaissant que sa consigne, se refusant à toute discussion et ne se payant pas de belles paroles, n'avait demandé à vérifier les pouvoirs. Malet, pris de court, impatienté, répliqua par un coup de pistolet; le commandant Doucet lui mit la main au collet et la comédie finit en drame.

On mit, à faire disparaître tous les organisateurs de ce complot, qui avait si bien failli réussir, d'autant plus d'empressement qu'il fallait au plus vite supprimer ces gênants témoins de tant de lâchetés, de mensonges et de compromissions.

Le pauvre logis de l'impasse Villehardouin fut fouillé par toute la police de Paris; les papiers, les uniformes, les bicornes et les épées furent repêchés dans le petit puits qui existe encore et où ils avaient été éperdument jetés. En quelques heures, Malet, Lahorie, Rateau, Guidal furent jugés, condamnés et exécutés. Les réponses du général devant le tribunal, qui le jugea sommairement, sont déconcertantes; comme on lui demandait (un peu tard) quels étaient ses complices: «Vous tous, répondit-il à ses juges, si j'avais réussi!»

Amené devant le sinistre mur de la plaine de Grenelle, il voulut commander lui-même le feu du peloton d'exécution, et fit, comme au terrain de manœuvre, recommencer le mouvementEn joue!qui n'avait pas été exécuté avec une précision toute militaire. Un officier, le capitaine Borderieux, qui n'avait d'ailleurs absolument rien compris à ce drame prodigieux dont il avaitété l'un des plus pittoresques comparses, mourut, en criant: «Vive l'Empereur!»

Entre les Archives et la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie s'élevait jadis un vaste couvent qui, en 1631, devint la propriété des Carmes Billettes,—du nom d'un ornement que ces religieux portaient sur leur robe.—La Révolution supprima le couvent, mais le petit cloître nous est resté avec ses proportions charmantes et son intimité monacale. C'est aujourd'hui une école municipale, l'église voisine fut affectée au culte protestant.

A côté la rue de Venise, une des plus anciennes de Paris; ruelle infecte et sordide où grouille la plus basse prostitution. Un monde de malandrins des deux sexes hantent les bouges qui la bordent. Des femmes sans âge, abominables, déambulent et traînent des savates élimées devant des entrées de couloirs où se devinent de gluants escaliers noirs; des linges rapiécés pendent aux fenêtres, d'âcres fumées sortent à travers d'épais barreaux obturant d'anciens hôtels mués en repaires de vagabonds, et clos par de lourdes portes hérissées de clous rouillés.

C'est hideux et pittoresque, comme tout ce vieux quartier d'ailleurs, qui, avec la rue Pierre-au-Lard, la rue Brise-Miche et la rue Taille-Pain, forme cet ensemble étonnant: le cloître Saint-Merri, du nom de la vieille église dont le tocsin a sonné tant de fois l'alarme à l'époque des émeutes du règne de Louis-Philippe.

A la moindre poussée de fièvre populaire, cet inextricable dédale de petites rues se hérissait de barricades. C'est à l'intersection de la rue Saint-Martin et de la rue Aubry-le-Boucher que s'éleva l'effrayante barricade défendue par Jeanne et ses intrépides compagnons. A la suite de l'enterrement du général Lamarque, mort en pressant sur les lèvres l'épée que lui avaient offerte les officiers bonapartistes des Cent-Jours, un immense mouvement révolutionnaire avait galvanisé Paris; les anciens soldats de l'Empire, les survivants de la Terreur et ceux de 1830 groupés dans leur haine commune contre le gouvernement de Louis-Philippe, se joignirent aux mécontents de tous les partis et aux membres des sociétés secrètes, si nombreuses alors. Dans la soirée du 5 juin 1832, le centre de Paris s'était hérissé de barricades, et la troupe et la garde nationale durent reconquérir une à une les positions perdues—on s'égorgea toute la nuit—et, lorsque l'aube du 6 juin teinta de rose le faite des maisons, la grande barricade de Saint-Merri tenait toujours. Ses défenseurs, une poignée d'hommes héroïques, avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines; il avaient déjà repoussé dix furieux assauts; ils attendaient la mort, et la grande voix du tocsin de Saint-Merri, sonnant sans relâche au-dessus de leurs têtes, semblait tinter le glas des trépassés!—Une partie de l'armée de Paris dut donner pour abattre ces insurgés indomptables: le feu sortait des pavés, des fenêtres, des caves; autour de la barricadedes corps de gardes nationaux et de soldats, criblés de balles, troués de coups de couteaux, écrasés sous les pavés lancés du haut des toits, témoignaient de l'effroyable sauvagerie de cette lutte fratricide: le sol, longtemps, demeura rouge de sang! Que de boulets, que de mitraille, que de balles ont reçu toutes ces vieilles façades, au hasard des échauffourées si nombreuses du temps de Louis-Philippe.

Au premier appel des tambours, les citoyens s'armaient et couraient défendre l'ordre... ou l'attaquer; les femmes, anxieuses, tapies derrière les volets fermés, guettaient les civières.

L'émeute finie, la vie reprenait et, dans le même immeuble, l'insurgé côtoyait l'honnête garde national avec lequel il avait, la veille, échangé des coups de fusil. Parfois, cependant, quelques rancunes subsistaient.

Mes parents ont connu une vieille dame, logée rue Saint-Merri, qui, pendant trente ans, ne passa jamais qu'en tremblant devant la porte du locataire demeurant au-dessous d'elle. Comme on s'étonnait de cette persistante appréhension, elle disait: «Si vous saviez ce qui m'est arrivé!» et elle contait qu'un soir d'émeute,—en 1836,—son mari, absent depuis le matin, faisait le coup de fusil dans les rangs de la garde nationale. Elle, restée seule à la maison, affolée d'angoisse, vit arriver au tournant de la rue un brancard recouvert d'une serpillère que les porteurs déposèrent à sa porte. Est-ce son mari qu'on ramène mort?—Elle se précipite, soulèveun coin du drap et, reconnaissant, la joue traversée d'une balle, sanglant, les yeux hagards, la mâchoire fracassée, le locataire du dessous: «Ah! quel bonheur, s'écria-t-elle; c'est vous, monsieur Vitry!»

M. Vitry, depuis ce jour, lui avait battu froid.

Du temps de Charles VI, sous le prétexte trop justifié d'épuration nécessaire, et, sur la prière du curé de Saint-Merri, on avait expulsé de ces «rues chauldes» la majeure partie des ribaudes et des prostituées qui y prenaient leurs ébats. Mais, si la morale a des droits, le commerce en a également; les bons boutiquiers du quartier, plus soucieux de leurs intérêts que de la décence, protestèrent énergiquement contre une pareille mesure, si préjudiciable à leurs petits négoces. Ils eurent gain de cause; le 21 janvier 1388, le Parlement donna tort à M. le Prévôt, et la bande joyeuse reprit triomphalement possession du quartier. Nopces et festins!

LA RUE DES PROUVAIRES ET LA RUE SAINT-EUSTACHE VERS 1850.Aquarelle de Villeret. Musée Carnavalet.

LA RUE DES PROUVAIRES ET LA RUE SAINT-EUSTACHE VERS 1850.Aquarelle de Villeret. Musée Carnavalet.

Dans saChronique des rues, notre docte ami Beaurepaire, bibliothécaire de la Ville de Paris, assure que la rue Pirouette, près l'église Saint-Eustache, doit son nom singulier «au pilori des Halles qui s'élevait à cet emplacement: c'était une tour octogonale, percée de hautes fenêtres ogivales, au milieu de laquelle était une roue de fer, percée de trous où l'on faisait passer la tête et les bras des criminels, rôdeurs, assassins, courtiers de débauches, blasphémateurs, condamnés à cette exposition infamante. On les y attachait pendant troisjours de marché consécutifs, deux heures par jour, et en les tournant de demi-heure en demi-heure dans unedirection différente. En somme, on leur faisait faire «la pirouette», de là le nom de la rue».

LES HALLES EN 1822.Canella,pinxit. Musée Carnavalet.

LES HALLES EN 1822.Canella,pinxit. Musée Carnavalet.

LES HALLES EN 1828.Canella,pinxit. Musée Carnavalet.

LES HALLES EN 1828.Canella,pinxit. Musée Carnavalet.

LES HALLES ET LA POINTE SAINT-EUSTACHE.Gravure sur bois de A. Lepère.

LES HALLES ET LA POINTE SAINT-EUSTACHE.Gravure sur bois de A. Lepère.

Après y avoir été autrefois exposés, les malfaiteurs viennent y souper aujourd'hui. L'«Ange gardien» un tapis franc, exhibe son enseigne presque à l'angle de la rue: Ici l'on rit, l'on boit, l'on chante et l'on prépare les mauvais coups du lendemain. L'état-major de l'arméedu vice s'y réunit. C'est l'endroit à la mode, quelque chose comme le «Maxim's» des chourineurs. C'est là qu'il est vraiment élégant de se montrer dans le monde des «Apaches». Casque-d'Or et ses pareilles y trônent, et le gredin qui vient de faire un mauvais coup est certain d'y rencontrer bon souper, bon gîte et le reste. Il n'y a pas que les chevaliers du surin qui hantent ce noblelogis; d'autres seigneurs y viennent manger des escargots et boire du champagne: d'inquiétants jeunes gens, aux cheveux plaqués y mènent tapage. On dépense là l'argent du coup de couteau ou celui du coup de chantage. C'est l'une des hontes de Paris.—Le propriétaire assure que de braves gens font partie de saclientèle: la chose est possible—mais alors ces infortunés rencontrent chez lui bien mauvaise compagnie.

LE TROTTOIR DES HALLES, PRÈS SAINT-EUSTACHE, EN 1867.Dessin de A. Maignan.

LE TROTTOIR DES HALLES, PRÈS SAINT-EUSTACHE, EN 1867.Dessin de A. Maignan.

VIEILLES RUES DU QUARTIER DES HALLES, VERS 1865.Cliché Marville.

VIEILLES RUES DU QUARTIER DES HALLES, VERS 1865.Cliché Marville.

Tout à côté, presque porte à porte, au nº 5, s'ouvre la cour du Heaume qui nous donne une saisissante impression de ce qu'étaient les logis d'autrefois; ce fut, auXIVesiècle, un somptueux hôtel, ce n'est plus aujourd'hui qu'une remise de voitures à bras qui tendent vers les vieux plafonds aux poutrelles saillantes leurs brancards vernissés par l'usure, et une poissonnerie où se débitent les escargots de Bourgogne et les homards cuits ou crus. C'est l'un des coins les plus pittoresques de ce pittoresque quartier, avec ce qui reste de la rue de la Grande-Truanderie, où, le 10 mai 1797, fut arrêté Babeuf, un des ancêtres du communisme.

La rue de la Tonnellerie, où habita Molière, disparut également dans le percement de la rue Turbigo.

L'ANCIEN MARCHÉ A LA VALLÉE, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.

L'ANCIEN MARCHÉ A LA VALLÉE, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.

Dans ce quartier des Halles où chacun travaille, où chaque boutique offre à la gourmandise de Paris les meilleures victuailles, les plus frais légumes, les fruits les plus savoureux; où toutes les nuits de longues files de voitures maraîchères charrient des montagnes de provisions de toutes sortes, chaque rue a, pour ainsi dire, sa spécialité. Les ménagères savent où trouver les volailles, où, les langoustes, où, les fromages, où, les oranges. Toutes ces petites rues, avoisinant les Halles, recèlent d'étonnantes boutiques, des angles de portes, des coins de caves qui, depuis des générations, sont occupés par un monde de braves cultivateurs, de petits négociants, de revendeurs, de marchands au panier, quitous ont leurs spécialités et leurs clientèles. On rencontre encore, dans cette curieuse rue Montorgueil, de vieux logis qui stupéfient, comme—entre les nos64 et 72—cette antique auberge duCompas-d'Oroù descendirent tant de générations de voituriers. Sa double entrée, encombrée elle-même de petits étaux de bouchers, de marchands de volailles, de tripiers, s'ouvre sur une immense cour où picorent les poules dans des tas de fumier doré, où s'ébrouent les canards, où bêlent des chèvres, sous l'œil étonné d'une trentaine de chevaux, paisibles locataires du rez-de-chaussée, dont les têtes curieuses passent au-dessus des portes-barrières, par les fenêtres basses, ou par les soupiraux ouverts. Au fond, sous l'immense hangar, sont remisées les voitures, dans une saine odeur de campagne, de foin, de verdure et c'est un spectacle vraiment curieux que ce coin silencieux, cette remise campagnarde dans cette rue bruyante, populeuse, encombrée, pleine de camelots, d'ouvriers, de cris, débordante de vie et de mouvement.

Les restes de la rue Quincampoix, derrière la vieille Tour Saint-Jacques-la-Boucherie, précisent l'étrangeté de ce quartier où le décor est demeuré en partie, mais où les habitudes et les habitants se sont, plus peut-être que partout ailleurs, modifiés et transformés. Rue Quincampoix, en effet, Law avait installé ses bureaux, la Banque du Mississipi. Là, tout Paris connut les fièvres de la spéculation. Ce fut comme une frénésie!Pendant des mois on ne vit que ruines et folies. Tous jouaient, la duchesse et le prêtre, le philosophe et le courtisan, le boutiquier et la danseuse, le duc et pair et son laquais, le traitant et son commis. Pour profiter du voisinage du célèbre agioteur, chaque chambre, chaque boutique, chaque cave même, se vit transformée en tripot, et l'on cite le cas d'un savetier qui louait 100 livres par jour, à des joueuses, son échoppe infecte, puant la poix et le vieux cuir. La fièvre de l'or avait aboli toutes les distances. Puis, fatalement, éclatèrent la crise finale, l'effondrement, la panique: la rue Quincampoix ne montrait plus que visages désespérés. Tous les jours crises de folie, meurtres, suicides. En une seule fois, vingt-sept corps d'assassinés ou de suicidés sont pêchés aux filets de Saint-Cloud. Pour jouer encore, il fallait à tout prix «faire de l'argent»: on volait dans les rues à main armée, et les assassins appartenaient à toutes les classes de la société. Un jeune misérable, parent du Régent, le comte de Horn, déjà célèbre par ses folies, embauche deux scélérats de son espèce, raccroche un jeune agioteur fort riche, l'attire dans un cabaret, rue de Venise, l'égorge et le vole. Quel scandale! La Cour et la Ville s'affolent. Va-t-on sévir enfin, et la justice fera-t-elle son devoir? On s'émeut, on intrigue, le lieutenant-criminel vient lui-même prendre les ordres du Régent, et de Horn, arrêté le 22 mars 1720, fut, le 26, exécuté, rompu en place de Grève, aux applaudissements de tout Paris.

LE MARCHÉ DES INNOCENTS AU XVIIIeSIÈCLE.Musée Carnavalet.

LE MARCHÉ DES INNOCENTS AU XVIIIeSIÈCLE.Musée Carnavalet.

La rue Quincampoix recèle encore quelques vieux hôtels où sont venus se loger des «spécialités médicales», des «caves fromagères», des «fabricants d'eau de seltz», des «fantaisies pour confiseurs», etc. Aux nos58, 28, 14, 15, et surtout au nº 10, se rencontrent des restes de fer forgé, des balcons rompus, des mascarons de pierre écornés... Mais tout cela se désagrège, se disloque, tombe en ruine et ce n'est que par un sérieux effort d'imagination que l'on peut reconstituer, dans ce décor de misère, la vie de luxe, de fièvre et d'agiotage qui jadis emplissait cette vieille rue, empuantie aujourd'hui de relents pharmaceutiques et d'odeurs rances de pommes de terre frites.

La prophétie de Collé s'est réalisée: «On n'est plus de Paris quand on est du Marais!»

Le commerce a mis la main sur les beaux hôtels de jadis; la droguerie y a installé ses alambics; les fabricants de jouets y vendent leurs polichinelles; «l'article Paris» et le monde des camelots y règnent sans conteste.

C'est une population pauvre, laborieuse, intelligente, active, exerçant de petits métiers, dans ce qui fut de somptueux hôtels, et le contraste n'est ni sans grâce, ni sans intérêt: une visite à ces quartiers des Archives, du Marais et de Saint-Merri est certainement l'une des curiosités de Paris.

La ligne si pittoresque des grands boulevards s'étend de la Bastille à la Madeleine.

Il serait impossible de préciser l'aspect général des boulevards, chacun d'eux ayant sa physionomie spéciale, son caractère particulier.

Le boulevard Beaumarchais est tranquille et bourgeois. Rien n'a survécu du bel hôtel, surmonté d'une plume en guise de girouette et d'enseigne, qu'y éleva l'auteur duMariage de Figaro, ni de ces jardins fameux qui firent l'émerveillement de Paris et que l'on ne pouvait visiter qu'avec des cartes spéciales, signées par Beaumarchais lui-même, et parcimonieusement distribuées.

Quelqu'un cependant les a connus, ces jardins célèbres; quelqu'un a pénétré dans ce qui restait de cette demeure fastueuse: Victorien Sardou. Pressentait-il qu'il serait un jour, de par son talent et son esprit, le successeur de ce Beaumarchais dont il usurpait ainsi la propriété?

Toujours est-il qu'en 1839, Victorien Sardou, âgé de sept ans, habitait chez ses parents, place de la Bastille. C'étaient, avec ses petits camarades, d'interminables parties de ballon et de cerceau autour de l'éléphant et aux abords du Canal; à l'entrée du boulevard Beaumarchais actuel, à droite, de longues palissades vermoulues bordaient un terrain vague; sur ces palissades étaient accrochées des images à un sou, de soldats, d'acteurs et d'actrices, et ces images n'avaient pas de plus fidèle amateur que le petit Sardou.

SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE, VERS 1848.Lithogr. de A. Durand.

SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE, VERS 1848.Lithogr. de A. Durand.

Un jour, en contemplant sa galerie en plein air, ilaperçoit, à travers l'interstice de deux planches, un immense jardin. «Qu'est-ce que ce jardin? Si on y entrait?» Et le voilà, lui et un gamin de son âge, écartant et soulevant une planche à l'aide des bâtons de leurs cerceaux et se glissant, délicieusement terrorisés, dans ce domaine inconnu... O stupeur! ils sont chez la Belle au Bois dormant. Des herbes folles, des lianes, des branches, des arbres ont tout envahi. C'est la faune et la flore des forêts vierges, et, pour locataires, des lapins, des oiseaux, des papillons. Robinson et le fidèle Vendredi n'eurent pas plus grande surprise à parcourir leur île que ces deux bambins à se perdre dans cet océan de verdure.

Sardou se souvient vaguement d'un pavillon ruiné et de vieux murs décrépits, mais il revoit encore les talus, les fossés, les escarpements, où lui et son camarade firent de si délicieuses escapades, et rien n'est plus charmant que d'entendre cet exquis et spirituel Sardou, à l'œil si fin, au verbe si évocateur, conter (et avec quel art merveilleux!) ces histoires du Paris d'autrefois, qu'il regrette si fort et qu'il connaît si bien[10]!

[10]Hélas, notre cher et illustre maître n'est plus. V. Sardou est mort l'an dernier... (1909).

[10]Hélas, notre cher et illustre maître n'est plus. V. Sardou est mort l'an dernier... (1909).

Les vieilles demeures ont disparu; une seule subsiste encore, à l'angle de la rue Saint-Claude, au nº 1; c'est l'hôtel célèbre où Cagliostro, ce charlatan de génie, installa ses fourneaux, ses creusets, ses alambics, sesmachines à transformations, toute l'étrange cuisine qui servait aux séances de magie.

La maison n'a pas été trop modifiée; elle reste encore baroque, mystérieuse, énigmatique, avec ses escaliers pris dans l'épaisseur des murs, ses corridors à secrets, ses plafonds machinés, ses caves à multiples issues. Les plus grands seigneurs, les plus nobles dames fréquentèrent ce logis; le cardinal de Rohan en était le familier. Le bruit courait qu'on y faisait de l'or et que Cagliostro, le grand Cophte, avait retrouvé le secret de la pierre philosophale! Il offrait, ajoutait la légende, des repas de treize couverts où les convives pouvaient évoquer les morts et c'est ainsi que Montesquieu, Choiseul, Voltaire et Diderot avaient pris part au dernier souper de Cagliostro.

Tout cela fit du bruit, on murmura, on cria au scandale: Louis XVI haussa les épaules et Marie-Antoinette défendit qu'on lui «parlât de ce charlatan». Mais chacun voulait pénétrer chez le «divin sorcier», et Lorenza, sa femme, dut ouvrir un cours de magie à l'usage des dames du monde.

LA MAISON DE BEAUMARCHAIS.

LA MAISON DE BEAUMARCHAIS.

Survient l'affaire du Collier. Cagliostro, compromis avec le cardinal de Rohan et Mmede Lamotte, est arrêté et mis à la Bastille. Ce ne fut que dix mois plus tard, le 1erjuin 1787, qu'il put rentrer dans l'hôtel de la rue Saint-Claude, escorté par une foule de huit mille à dix mille personnes, obstruant le boulevard, la cour de l'hôtel, les escaliers. On l'acclamait, on l'embrassait,on le portait en triomphe. Cette belle journée n'eut pas de lendemain; quelques heures plus tard, un ordre du Roi l'exilait de France: l'hôtel fut clos. On ne le rouvrit qu'en 1805 pour en vendre les meubles, et ce dut être un curieux spectacle! En 1855, on fit des réparations à la maison, les vantaux de la porte cochère furent changés; ceux qui s'ouvrent aujourd'hui sur la rue Saint-Claude proviennent des anciens bâtiments du Temple. Les portes de la prison de Louis XVI ferment l'ancien hôtel de Cagliostro!

Boulevard des Filles-du-Calvaire s'élève le Cirque d'Hiver, toujours immuable avec ses «Jeux Icariens», ses équilibristes, ses écuyères souriantes qui, depuis tant d'années, aux accents d'un pas redoublé, franchissent les mêmes cercles de papier et saluent d'un même sourire la foule idolâtre. Mais si le spectacle n'y varie guère, le public enfantin s'y renouvelle constamment, et les mêmes rires perlés de notre enfance y accueillent les mêmes grimaces des clowns. Monsieur Loyal seul n'est plus, l'admirable, l'imposant Monsieur Loyal, sanglé dans son bel habit bleu et qui, d'un si noble geste, rectifiait d'un coup de chambrière les incartades du clown gouailleur ou les écarts de la jument Rigolette, présentée en liberté[11].

[11]Le Cirque d'Hiver s'est—à notre vif regret—totalement modifié. C'est aujourd'hui un banal cinématographe (1909).

[11]Le Cirque d'Hiver s'est—à notre vif regret—totalement modifié. C'est aujourd'hui un banal cinématographe (1909).

Pourrait-on croire aujourd'hui que, pendant plus d'un siècle, le boulevard du Temple fut le centre de lagaieté de Paris! Une délicieuse gravure de Saint-Aubin nous le montre joyeux, pimpant, mouvementé: les carrosses, les wiskys, les cabriolets, les vis-à-vis s'y croisent; les grandes dames, les élégantes, les filles à la mode, y rivalisent de grâces, de belles manières, de jolies toilettes aux étranges désignations, et le dessinateur Briou peut écrire au bas d'une gravure de mode de l'époque: «L'agaçante Julie reposant sur le Boulevard, en attendant bonne Fortune: elle est en robe du matin avec un chapeau à la Chasseresse aux cœurs volants». On soupe et l'on danse au Café Royal, chez Alexandre; on s'écrase devant les boniments de Nicolet; on fait cercle autour de Fanchon la vielleuse. Curtius y installe ses luxueux salons de cire; plus tard, les parades de Bobèche et de Galimafré feront la joie de Paris, et bien longtemps la kermesse continuera.

L'Ambigu, le Théâtre Historique, la Gaîté, les Funambules, le Cirque Olympique, le Petit-Lazari, les Délassements-Comiques; dix théâtres y apporteront la fièvre, le bruit, la vie, avec leur personnel étrange, nerveux, grandiloquent, tapageur; les titis, de tous temps épris de spectacles, acclameront à leur passage les héros de tous ces drames et de tous ces mélodrames, si nombreux que l'argot populaire avait baptisé de ce nom suggestif:Boulevard du Crimele boulevard du Temple où de dix heures à minuit, chaque soir, tant de sang coulait sur les planches de ces théâtres: MmeDorval,MlleGeorge, MlleDéjazet, MM. Bocage, Mélingue, Bouffé, Dumaine, Saint-Ernest, Boutin, Colbrun, Lesueur, Deburau,—le Pierrot idéal,—et aussi Gobert, qui ressemblait si fort à Napoléon Ier, comme Taillade, maigre et nerveux, incarnant Bonaparte. C'était l'époque où l'épopée bonapartiste tournait à ce point les têtes que le pauvre comédien Briand, chargé, dans un des nombreux «Napoléon» qui se jouaient alors, du rôle ingrat d'Hudson Lowe, disait: «Je ne retrouverai jamais pareil succès. Hier, ils m'ont attendu à la sortie et jeté dans le bassin du Château-d'Eau!»

VUE DE L'AMBIGU-COMIQUE SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE.Lallemand,del.Musée Carnavalet.

VUE DE L'AMBIGU-COMIQUE SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE.Lallemand,del.Musée Carnavalet.

Tout le quartier se passionnait pour ou contre ses artistes habituels, épousait leurs querelles, se répétait leurs bons mots ou leurs aventures; Frédérick-Lemaître surtout, tragique, débraillé, buveur, prodigue, génial, portant, dans la vie comme au théâtre, le panache effiloché de Don César de Bazan, avait sa légende; on s'extasiait sur ses amours avec Clarisse Miroy, tramées de coups de canne et de tendresses folles. Le lendemain d'une de ces retentissantes querelles, Frédérick, racontait-on, sonnant à la porte de sa maîtresse, fut reçu par la mère de Clarisse; la bonne dame, effrayée de se trouver en présence du brutal artiste, levait déjà le bras pour se garer des coups... «Vous battre, moi, vibra Frédérick, avec la voix tonitruante de Richard d'Arlington, vous battre! pourquoi?... Est-ce que je vous aime?»

Le Théâtre Historique deviendra le Théâtre Lyrique,et l'admirable MmeMiolan-Carvalho, la reine du chant, y créera, avec quel art,Faust,Mireille,les Noces de Jeannette,la Reine Topaze, etc. Vers 1861, le glorieux maître Massenet, encore élève au Conservatoire et à la veille d'obtenir son Prix de Rome, remplira—à l'orchestre du théâtre—les fonctions de timbalier, aux modestes appointements de 45 francs par mois! Les frères Davenport, le prestidigitateur Robin donneront en face leurs amusantes séances d'hypnotisme et de magie blanche.

On rencontre, sur cet inoubliable boulevard du Temple, tous les auteurs à la mode: Dennery, Théodore Barrière, Victor Séjour, Paul Féval, Gounod, Berlioz, A. Adam, Clapisson, Saint-Georges, les frères Cogniard, Clairville et le grand Dumas passe triomphalement, distribuant à tous des poignées de main. Les cafés refusent du monde. Les marchands d'oranges font fortune, les gavroches vendent des contremarques, portent des bouquets aux jolies actrices, hèlent des cabriolets. On s'interpelle, on crie, on se dispute, on rit surtout, sous l'œil indulgent de la police et au bruit de la sonnette du marchand de coco: c'est l'âge d'or!

LE BOULEVARD DU TEMPLE, VERS 1860.

LE BOULEVARD DU TEMPLE, VERS 1860.

En 1862, une regrettable décision du baron Haussmann, préfet de la Seine, supprima ce coin vivant, si joyeux, et sur les ruines de tous ces théâtres, qui apportaient la fortune et la gaieté, s'élèvent la caserne du Prince-Eugène, la vilaine bâtisse de l'Hôtel Moderne et le déplorable monument de la place de la République. De tout ce beau et artistique passé, rien ne subsiste que le minuscule théâtre Déjazet, au coin du passage Vendôme,et le Café Turc, mais combien différent de ce qu'il fut autrefois, alors que Bailly le peignit sous le Directoire: les élégantes, les Merveilleuses, les Incroyables y venaient alors «écorcher une glace ou déguster de petits pots de crème», en y écoutant des concerts de citharistes; de jeunes Savoyards faisaient danser leurs marmottes devant les «âmes sensibles» et les bourgeois économes du quartier menaient leur famille contempler la haute vie parisienne qui faisait du Café Turc un de ses séjours d'élection.

Les restaurants étaient nombreux; souvenirs des cafés renommés d'autrefois comme le café Godet et le café Yon. On y chantait, on y dansait, on y riait et parfois aussi l'on y complotait. C'est au restaurant desVendanges de Bourgogne, faubourg du Temple, rendez-vous ordinaire des repas de noces parisiennes ou des agapes de la Garde nationale, que,—le 9 mai 1831, à la fin d'un banquet donné pour célébrer l'acquittement de Guinard, de Cavaignac, des frères Garnier, accusés de complot contre la sûreté de l'État—Évariste Gallois, un couteau à la main, porta en trois mots, ce toast menaçant: «A Louis-Philippe!»

Le grand Flaubert habitait boulevard du Temple, au nº 42; là le dimanche, il réunissait, dans de bruyants déjeuners, ses fidèles, Zola, Goncourt, Daudet, de Maupassant, Huysmans, Céard, Georges Pouchet, à quatre pas d'une maison qui fut tragique. C'est, en effet, au nº 50, au troisième étage d'une misérable masure, que,le 28 juillet 1835, derrière une jalousie, Fieschi avait installé les vingt-cinq canons de fusils bourrés de balles, qui constituaient sa «machine infernale»; une rigole de poudre passait sur les vingt-cinq lumières. Quelle terrible volée de mitraille devait vomir cet effroyable engin de mort! L'épicier Morey, qui avait aidé à préparer ce crime monstrueux, avait même pris l'utile précaution d'avarier quatre des canons de fusil dont l'éclatement devait supprimer Fieschi lui-même.

Pépin, autre complice, avait eu soin de passer et repasser plusieurs fois à cheval, au petit pas, devant la fatale fenêtre, et, derrière la jalousie, Fieschi, excellent tireur, avait pu tout à son aise viser et mettre au point exact de mire son effroyable machine à tuer. Louis-Philippe, qui, dix fois déjà avait échappé aux assassins, devait cette fois succomber. Mais les conjurés n'avaient pas songé que le Roi, passant en revue la Garde nationale, suivrait, non pas le milieu du boulevard, en dos d'âne à cause de l'écoulement des eaux, mais bien les chaussées beaucoup plus basses le long desquelles les troupes étaient rangées. La volée de balles, renversant femmes, enfants spectateurs, officiers et escorte placés à la gauche du Roi, passa par-dessus sa tête et n'atteignit que le haut de son chapeau à cornes: ce fut une effroyable tuerie, le boulevard ruissela de sang; plus de quarante malheureux gisaient sur la chaussée, dont le glorieux maréchal Mortier, qui expira couché sur une des tables de marbre du Café Turc, où lesblessés et les morts avaient été transportés. Fieschi, blessé, fut arrêté dans l'arrière-cour de la maison voisine, alors qu'il cherchait à fuir par la rue des Fossés-du-Temple. Le 19 février 1836, il montait à l'échafaud avec ses complices, Pépin et Morey.

THÉATRE DES FUNAMBULES, BOULEVARD DU TEMPLE.Aquarelle de Martial. (Musée Carnavalet.)

THÉATRE DES FUNAMBULES, BOULEVARD DU TEMPLE.Aquarelle de Martial. (Musée Carnavalet.)

C'est à l'angle du boulevard du Temple, à droite, devant la première maison du boulevard Voltaire, que tonnait la barricade où fut tué Delescluze, en mai 1871;—à cette place, s'élevait autrefois le Théâtre de la Gaîté,—le Théâtre Lyrique ouvrait ses portes sur l'emplacement actuel de la gare du Métropolitain, place de la République!

Le boulevard Saint-Martin, où Paul de Kock avait élu domicile pour y étudier de ses fenêtres, ouvertes à l'entresol, près la porte Saint-Martin, la vie frémissante de Paris, n'a maintenant d'animation réelle que le soir. Quatre théâtres; les Folies-Dramatiques, l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin et la Renaissance, y apportent la vie et le mouvement, et rien n'est plus amusant que l'heure de la sortie: les cafés s'emplissent, les cigarettes s'allument, les crieurs de journaux hurlent les dernières nouvelles; on se bouscule, on se pousse; les camelots hèlent les voitures, où s'engouffrent de jolies femmes en claires toilettes et en manteaux de soirée; puis, ce sont les acteurs qui sortent, mentons bleus et cols relevés, l'air maussade souvent; enfin les jolies actrices, très attendues, qui, rapides, se glissent dans un coupéoù se dissimule le plus souvent un cavalier que dénonce seul le point rouge d'une cigarette.

UNE COUR DE LA PRISON SAINT-LAZARE.A. Schaan,pinxit. Musée Carnavalet.

UNE COUR DE LA PRISON SAINT-LAZARE.A. Schaan,pinxit. Musée Carnavalet.

RUE SAINT-MARTIN (1866).—LA TOUR DU VERT-BOIS. (Dessin de A. Maignan.)

RUE SAINT-MARTIN (1866).—LA TOUR DU VERT-BOIS. (Dessin de A. Maignan.)

Près de la porte Saint-Denis, à la hauteur de l'étroiterue de Cléry, commençait autrefois une montée qui fut le théâtre d'une scène tragique. C'est là que, le 21 janvier1793, l'intrépide de Batz avait donné rendez-vous à quelques camarades. On devait tenter une suprême folie, un dernier effort pour soustraire Louis XVI à la honte de l'échafaud: forcer la ligne des soldats, se jeter sur l'escorte qui entourait la voiture et enlever le Roi.

Mais, dès la veille au soir, le Comité de Sûreté générale avait été prévenu «par un particulier connu», disent les rapports de police, du complot fou qui se tramait et toutes les précautions avaient été prises. Pendant la nuit, les gendarmes mettaient en état d'arrestation les suspects dont la liste avait été jointe à la dénonciation. De Batz, au rendez-vous, croyait trouver cent cinquante complices, ils étaient sept. Malgré leur petit nombre, ils n'hésitèrent pas, se lancèrent à la tête des chevaux et furent sabrés. Trois restèrent sur la place, de Batz put s'échapper.

RUE DE CLÉRY.Gravure sur bois de A. Lepère.

RUE DE CLÉRY.Gravure sur bois de A. Lepère.

Cette bizarre et tortueuse rue de Cléry, dont l'arête coupante se profile si étrangement sur le ciel, vit se jouer un autre drame. Le père d'André et de Marie-Joseph Chénier habitait au nº 97. C'est là—croit-on—que, le 7 thermidor, il attendait,—avec quelle anxiété!—la mise en liberté de son fils André, depuis de longs mois prisonnier à Saint-Lazare. Le pauvre homme n'avait-il pas eu l'idée folle de s'adresser au cœur(!) de Collot d'Herbois pour lui demander l'élargissement du poète. Collot d'Herbois, ancien acteur qui, sur un autre théâtre, se vengeait d'avoir été sifflé, n'avait pas oublié les vers cinglants où André Chénier l'avait étrilléde main de maître; mais il ignorait en quelle prison se trouvait le poète. Marie-Joseph Chénier, suspect lui-même, avait su, en effet, gagner du temps, reculer le procès, faire perdre la trace de son frère. C'était, à cette heure suprême de la Terreur, la seule chance possible, et le renseignement si ardemment souhaité était apporté par le père Chénier lui-même, qui livrait ainsi au plus mortel ennemi de son fils, à Collot d'Herbois, ce cabotin sinistre, la tête de son adoré André! «Demain, avait assuré Collot, ton fils sortira de Saint-Lazare.» Il tint parole, le 7 thermidor; à l'heure où, devant la table servie, l'attendait son malheureux père, André Chénier montait en charrette pour aller à l'échafaud dressé ce jour-là barrière du Trône!

Autour de la pittoresque rue de Cléry, s'étend un quartier bizarre, étrange, un enchevêtrement de petites rues, de ruelles, de passages; la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la rue Sainte-Foy, la rue des Petits-Carreaux, la rue de la Lune, où Balzac logeait dans une ignoble mansarde, Lucien de Rubempré, veillant le corps de Coralie morte, et composant des chansons libertines pour gagner l'argent nécessaire à l'enterrement de sa maîtresse.

Dans ces rues tortueuses, sombres, étroites, il est facile de reconstituer la physionomie du Paris d'autrefois; les vieilles demeures y sont nombreuses encore, mais, comme au Marais, vouées à de petits commerces,à de pauvres industries. Le Consulat, après la campagne d'Égypte, y ouvrit un certain nombre de voies, aux noms de victoires: les rue de Damiette, d'Aboukir, du Nil. Sur l'emplacement de la place du Caire, s'élevait jadis l'hôtel des Chevaliers du Temple. Un reste de chapelle gothique, où l'on conservait le casque et l'armure de Jacque Molay, fondateur et grand maître de l'ordre, servait, en 1835, de salle de réunion aux adeptes de ce rite, et le père de Rosa Bonheur, chevalier du Temple, y fit baptiser sa fillette sous la «voûte d'acier», faite des épées qu'entrecroisaient les chevaliers de l'ordre, vêtus de tuniques blanches, la croix rouge brodée sur la poitrine, bottés de daim et la tête couverte d'une toque carrée en drap blanc, surmontée de trois plumes, jaune, noire et blanche!

Un délicieux tableau de Dagnan, conservé au musée Carnavalet, nous montre le boulevard Poissonnière en 1834. La plupart des maisons subsistent encore, mais, hélas! les grands arbres à l'épais feuillage, qui faisaient de ce boulevard une sorte d'allée de parc, ont depuis longtemps disparu. Victorien Sardou, cet amoureux de Paris, qui y est né, qui y est acclamé, aimé et honoré, se rappelle fort bien avoir connu ces beaux ombrages et longuement flâné devant le théâtre du Gymnase. O prescience! devinait-il les succès qui l'y attendraient avecles Ganaches,les Vieux Garçons,les Bons Villageois,Andréa,Féréol,Séraphine,Fernande, etc.


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